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CHAPITRE XIV

LA BEAUCE

Des rives de l’Essonne à celles de l’Eure, s’étendent d’immenses plaines, sablonneuses à l’est, calcaires au centre et à l’ouest, vouées tout entières à la culture exclusive du blé ; c’est la Beauce, aux inépuisables moissons, grenier d’abondance longtemps unique de la terre française. Peu de rivières, de villes, de villages, dans cette contrée monotone, déserte où, durant l’été, on voit se confondre avec l’horizon les champs dorés, les champs couverts d’épis jaunes frissonnant, ondulant sous la brise, comme de mobiles saharas au souffle du simoun. Point d’ombre non plus; on marche tout un jour sans rencontrer un bouquet de bois, à peine un arbre. Mais, aux bords de l’Essonne et de la Juine, d’où nous partons, la Beauce n’a pas encore cet aspect. Les dernières ramifications des grès de Fontainebleau impriment aux pays d’Etampes et de Hurepoix des lignes tourmentées, une couleur agreste séduisante; cette portion de la campagne parisienne, étant peu foulée, a l’imprévu, le charme aimés des peintres.

L’Essonne se fraye un lit entre des tourbières, exploitées pour l’entretien de Paris; la Juine coule, brillante, sous l’ombre des peupliers, entre des roches parfois taillées à pic, comme à Ghamarande, d’autres fois isolées, comme à Etampes, où l’une d’elles porte à son sommet la tour Guinette, vieux donjon ruiné, qui fut la prison de la reine Ingerburge, femme répudiée de Philippe-Auguste.

11 y a quelque mérite à reconnaître sous l’enduit grumeleux, bleuâtre ou gris de souris, dont les habitants d’Etampes « décorent » leurs demeures, quelques hôtels dignes du temps où il avait pour duchesse « la plus savante des belles et la plus belle des savantes », mais- ce n’est pas impossible. La maison d’Anne de Piseleu, celle de Diane de Poitiers offrent, sous leur vilain masque, des détails d’une rare élégance, d’exquis entrelacs, de fins médaillons ; mieux entretenu, mais trop enjolivé, l’hôtel de ville est aussi un remarquable édifice du seizième siècle. Deux églises, mi-romanes et gothiques,

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Saint-Basile, Notre-Dame du Fort, ont revêtu une admirable teinte rousse, si complète et si chaude, qu’on les dirait cuites au soleil. Certaines rues ont du caractère : la place Saint-Gilles appartient au pur moyen âge. Le luxueux théâtre moderne est en rapport avec la fortune des fariniers d’Etampes; en face se dresse la statue de l’illustre naturaliste Geoffroy Saint-Hilaire, sculptée par Elias Robert. Des cours d’eau multiples, la Juine, le Juneteau, la Chalouette, jalonnées de moulins, enceignent la ville et verdissent sa large promenade des Portereaux, au long de laquelle des murailles ébréchées, des tours lézardées, rappellent un passé de batailles et de sièges héroïques. Plus loin se penche la noire tour gothique Saint-Martin.

Au nord d’Etampes, la Juine visite Saint-Vrain, construit par Ledoux pour M""" Du Barry, le Mesnil-Voisin, Gillevoisin, le château de Brunehaut, emplacement d’un palais de la reine d’Austrasie ; au midi, elle circule dans le parc de Méréville, magnifiquement décoré par Hubert-Robert au dix-huitième siècle, pour le compte du financier Joseph de Laborde.

Avant les champs illimités de la Beauce, apparaissent les vallées agréables de l’Orge et de la Remarde. Ces rivières créent d’exquis paysages ; chemin faisant, on s’arrête à Saint-Sulpice-de-Favières, type de l’art ogival du treizième siècle; au moulin de la Briche, au château deRimoron; on gravit les deux étranges buttes de Baville, formées de roches friables, glissantes, où croissent vigoureusement les pins, les mélèzes, les bruyères, les fougères et autres végétaux des sites sauvages. Baville, grande habitation du dix-septième siècle, a été jusqu’à nos jours le domaine des Lamoignon; il réunissait sous Louis XIV une société d’élite; Racine, Guy Patin, Santeuil, l’évêque Huet, les pères Bouhours, Commire, Bourdaloue étaient fidèles à ce rendez-vous spirituel et mondain, où M“® de Sévigné se montrait souvent et Molière quelquefois. Un hôte illustre de F. de Lamoignon, Boileau, a chanté sous le nom de Polycrène, la fontaine voisine de La Rachée.

Non loin de Baville est Segrés, que choisit pour retraite, de 1730 à 1757, le ministre d’Argenson. H y recevait, lui, des philosophes, des esprits secs, tels que la Condamine et Condillac, ce qui ne l’empêchait pas d’en sentir l’agrément. « Rien, écrit-il, ne ressemble plus aux Champs-Elysées, séjour des ombres heureuses, que cette

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maison de Segrés. 11 y a un jour doux et un brillant comme celui des vues étendues sur le bord des grandes rivières. Cet affaiblissement du jour vient de quantités de montagnes vertes qui rendent le séjour sauvage avec peu d’écliappées de vue ; il y a des prairies et surtout des eaux courantes ; derrière les maisons, au bas d’un rocher, est une futaie d’arbres débroussaillés avec des ruisseaux qui coulent, des

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nappes, cascades et bouillons d’eau qui vont nuit et jour, et qui rendent le séjour semblable aux Champs-Elysées. Avec cela on y vit fort heureux et sans bruit du monde. » Il y a plus d’un Segrés sur les bords de l’Orge et de la Juine!

Suivons le cours de l’Orge : voici Dourdan, Rochefort; le premier était la capitale pittoresque du Hurepoix, le second, l’une de ses puissantes citadelles. Mais Rochefort n’a plus que les ruines de son château plaquant sur le ciel une masse énorme et confuse de hautes murailles et de tours ébréchées, tandis que Dourdan garde encore le

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sien, édifié par Philippe-Auguste, flanqué de neuf tours, environné de fossés, et consolidé par un antiquaire, qui en a fait son logis.

Ne cherchez pas à Dourdan la statue que La Bruyère mériterait d’y avoir, si, comme on le prétendait jadis, il y fut né : l’auteur des Caractères est un enfant de Paris. Mais la petite ville a de quoi se consoler : le joyeux poète Regnard, titré u bailli d’épée » et gouverneur de son château, habitait, dans le voisinage, la propriété de Grillon et fut inhumé dans son église; et, de nos jours, un maître critique, M. Francisque Sarcey, avoue Dourdan pour sa patrie. Il y a trois ans, à propos des Environs de Paris, que l’auteur des Fleuves de France venait de publier, il écrivait : « Quels aimables souvenirs m’a rappelés ce livre! et que j’ai eu de plaisir à retrouver les sites et les paysages qui ont enchanté ma jeunesse! C’est à Dourdan que s’est écoulée mon enfance... »

Une vaste forêt environne Dourdan, et nous avons à traverser bien des forêts encore avant d’aborder la Beauce; nous sommes en pays de chasse. Les beaux châteaux de Bissy, celui de Bonnelles à M“® la duchesse d’Uzès, appartiennent à des chasseurs; la noble dame est réputée pour ses exploits cynégétiques. Ces disciples de saint Hubert, et bien d’autres, vont en automne courir le cerf, le sanglier, le lièvre dans la forêt des Yvelines, dont celle de Rambouillet est une partie. Rambouillet les retient un moment; petite ville extrêmement simple et paisible, mais groupée autour d’un manoir dont les propriétaires furent, du seizième au dix-septième siècle, les d’Angennes et, après eux, le duc de Montausier, heureux époux de la belle Julie d’Angennes, à qui les poètes tressèrent une précieuse guirlande de sonnets quintessenciés. Hôte illustre de Jacques d’Angennes, capitaine des chasses, François I", le 31 mars 1S47, rendit chez lui son âme trop galante.

Le comte de Toulouse, fils naturel de Louis XIV, le duc de Penthièvre, Louis XVI, Napoléon, ont arrangé, chacun à son goût, les bâtiments, les jardins, le parc de Rambouillet; quatre pièces, lambrissées de boiseries sculptées avec un admirable talent, y font grand honneur au style Louis XV. La Laiterie, galanterie de Louis XVI à Marie-Antoinette, temple grec terminé en grotte artificielle où grelotte une nymphe de marbre ; la Chaumière, où brillent les mille scintillements d’un cabinet de rocaille et les fines

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colorations des biscuits do Sèvres ; la Ferme expérimentale, la Bergerie, la grotte de Rabelais, l’Ermitage, sont autant de charmantes créations de l’art sentimental du dix-huitième siècle; et le parc aux allées profondes, immenses, aux vastes pièces d’eau, est absolument délicieux.

Voulez-vous encore, avant d’aborder la Beauce monotone, admirer quelques sites d’alentours ? allez jusqu’à l’orée septentrionale de la forêt. Le sol est accidenté ; les étangs, dont s’alimentent les grandes eaux de Versailles, touchent aux ruines pittoresques de JNIaurepas. La Mauldre creuse le vallon où Néauphle-le-Ghâtel avoisine le grand et sévère château de Pontchartrain, autrefois résidence des Phélyppeau, hommes d’Etat, magistrats, chanceliers, premiers ministres de la monarchie. En 1792, Pontchartrain appartenait au dernier héritier de cette puissante famille, le duc de Brissac, colonel des Cent-Suisses, massacré en septembre, sur la place d’armes de Versailles. Il a depuis abrité la vieillesse d’une Aspasie trop connue, de Païva, comtesse Henkel de Donnesmarck ; son mari l’a récemment cédé au riche banquier Auguste Dreyfus.

Plus loin, à l’ouest, Montfort-l’Amaury élève au-dessus d’un immense horizon de plaines fertiles les ruines du donjon des Amaury de Montfort, farouches et terribles vainqueurs des Albigeois. Une porte féodale, un cloître-cimetière, et son église du quinzième siècle, éclairée par une série de vitraux superbes, le recommandent aux artistes.

Au sud de Rambouillet commence vraiment la plaine beauceronne, déjà si vaste que du plateau d’Epernon, on aperçoit distinctement les clochers de la cathédrale de Chartres, éloignés de cinq lieues. Cité forte, baronnie au moyen âge, érigée en duché, en 1381, pour le honteux mignon et louche personnage Jean-Louis Nogaret de la Valette, Epernon serait pourtant bien indifférent, si les religieuses du monastère de Hautes-Bruyères n’y avaient laissé les magnifiques caves voûtées en ogive et soutenues par de massives colonnes à chapiteaux sculptés, que l’on appelle ses Pressoirs.

A deux heures d’Epernon, en lieu élevé, une curieuse tour du onzième siècle démantelée par les Anglais en 1442, et nommée l’Epaule de Gallardon pour la forme étrange que lui ont donnée

LA liLAUCL

les balistes, la mine et le pillage des paysans, domine une église paroissiale d’une élégance surprenante, hérissée, piquée, comme une pelote, de clochers, clochetons et pinacles, fins comme des aiguilles.

Voici Maintenon. Sous les arches colossales de l’aqueduc commencé par les ordres de Louis XIV, pour amener dans les jardins de Versailles les eaux de l’Eure, passe la route conduisant au châ¬

teau que Louis XIV acheta, en 1G74, pour le donner à Françoise d’Auhigné, future marquise de Maintenon. Celte belle demeure édifiée au quinzième siècle, en a conservé le style pittoresque les façades diverses, surmontées de toits énormes, les pignons aigus,, le donjon crénelé, les tours d’angle, les légers encorbellements. Elle est entourée de fossés que remplissent les eaux vives de la Vaise et de l’Eure. Les balcons, les fenêtres, les frises, sont sculptés sobrement. L’élégance de l’ensemble, la finesse des détails vantent le goût et la fortune du trésorier des Finances, Jean Cottereau, dont les armes : d'argent à trois lézards de sable, se voient aux deux encorbellements de la grande porte. On montre volontiers aux visiteurs une chapelle aux très beaux vitraux, la chambre à coucher de de Maintenon, sa salle à manger, l’appartement, où le 3 août 1830, Charles X, haletant sous les imprécations, les

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menaces des Parisiens, prit quelques heures de repos, et encore la chambre de Louis XIV, celle où Racine, pour complaire à la fondatrice de la maison de Saint-Cyr, composa les tragédies d'Esther et d’Athalie. Un parc immense, où s’espacent les arches de l’aqueduc, prolonge le domaine aristocratique très avant dans la campagne.

Passé Rlaintenon, la vallée de l’Eure nous cache encore la Beauce : elle est fraîche, agréable, et les points de vue y sont fréquents. Chartres la domine de très haut. La rivière, bordée de lavoirs pittoresques, coule entre des ombrages touffus au pied de la colline, où ses maisons grimpent jusqu’au pied de la merveilleuse cathédrale. Contre les rives, des faubourgs se sont groupés depuis longtemps et se rattachent à la ville par des rues escarpées ou par de longs escaliers irréguliers, zigzagants, coupés de plate-formes. Entre ces rues, ces escaliers, des ruelles s’engagent, des impasses se ramifient, des voûtes se glissent, creusées comme des tarières par un peuple de fourmis. Souvent les habitations répondent à cette topographie tout à fait irrégulière : flanquées de tourelles, grossies par de lourds auvents, cuirassées d’ardoises ou sculptées, chevronnées, fleuronnées, elles gardent leur architecture ancienne ; plus d’une, particulièrement intéressante, se pare encore des arceaux du douzième siècle, la maison de Loëns, par exemple, celle du médecin Claude Huvé, empreintes des grâces de la Renaissance.

Au long des rives de l’Eure, l’enceinte du moyen âge n’a pas complètement disparu ; l’une de ses portes, dite porte Guillaume, flanquée de deux tours, vous ouvre par les vieilles rues escarpées des foulons, des corroyeurs, un passage vers Notre-Dame, un des plus beaux édifices de la France et l’orgueil de la Beauce. L’histoire de Notre-Dame de Chartres est l’histoire même de cette région plantureuse, à partir de ses plus lointaines origines : elle en rappelle toutes les croyances, elle en personnifie les légendes ; nul monument plus symbolique. S’il en faut croire la tradition, les druides du peuple Carnute, dont Chartres était la ville, célébraient à sa place même des mystères « en l’honneur » de la Vierge qui devait enfanter.

Dès les premiers siècles du christianisme, Chartres, très vite

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conquise par la doctrine nouvelle, se distingua entre toutes les

cités chrétiennes par la beauté de son sanctuaire et l’ardeur de son culte. Son église, nommée d’abord Sainte-Marie, fut un but de

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