CHAPITRE XVI
DE VERNON AU HAVRE — L’ESTUAIRE
Descendre lentement la Seine jusqu’à son embouchure, ç’a été pendant bien des années Tun des vifs plaisirs ou l’un des beaux rêves des Parisiens. Les uns, jeunes, vigoureux, alertes, faisaient ce voyage en canot, en yacht, ou même en périssoire, les autres, moins aventureux, n’ayant pas des muscles infatigables et de robustes poumons, se confiaient au vapeuromnibus qui joignait la capitale de la Normandie à la capitale de la France.
Tous s’en revenaient enchantés de leurs impressions, les évoquaient souvent. Ils revoyaient leur petit fleuve paisible et familier du pont des Arts s’élargir et s’enfler avant de mourir, enlacer dans des méandres continuels des presqu’îles d'une intense verdure, multiplier par ses caprices les aspects des paysages et des villes, dérouler les panoramas changeants des coteaux où les bois sont bleus, les villages blancs, les châteaux mystérieux derrière leurs grands parcs... Soudain des sables apparaissaient, étalés sur les rives en bancs jaunâtres ; de petites vagues battaient les flancs du vapeur ou balançaient la frêle barque ; une brise cinglante soufflait
EN NORMANDIE
et déposait sur les lèvres une couche de sel ; la mer était proche. Alors on s’arrèlait, ayant visité Rouen, le Havre, les amas de villes coquettes dont les côtes de l’estuaire sont émaillées.
Aujourd’hui, trop pressés de vivre pour nous complaire aux paresses du fleuve, ce voyage n’est plus dans nos vœux. En est-il moins charmant, moins désirable? Non pas. Et puisque nous avons
LES ANDELYS (c H A T E AU-G A I L L A R d)
laissé, — veuillez vous le rappeler, lecteur — notre canot des environs do Paris, amarré aux rives de laRoche-Guyon, c’est-à-dire aux confins de la Normandie et de l’Ile-de-France, détachons-le et ramons énergiquement.
Première escale : Vernon, Nous descendons à côté du pont, qui l’unit à Vernonnet et près de certain hôtel appétissant, dont les matelotes sont renommées. La ville est bourgeoise etdemine agréable, riiütesse aussi. Vernon est aimé des rentiers, des soldats en retraite. Pour cette raison, sans doute de vieux braves — (l’un d’eux se nommait Debeer) — commandaient en 1870 des gardes nationaux, des forestiers, des braconniers, et les animèrent de leur courage, quand ils arrêtèrent les Prussiens étonnés de cette résistance à la lisière des forêts de Bizy, de Blaru, de Réauville !
Nous causons avec l’hôtesse, qui daigne nous instruire :
— Qu’est-ce que cette vieille tour encore solide, bien qu’elle date au moins de cinq cents ans ?
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— C’est la tour des Archives, le reste unique du château fort du duc de Normandie et roi d’Angletterre, Henri I".
— Est-ce tout ce qu’il y a d’intéressant à Vernon?
— Nous avons, aux environs, le beau château de Bizy, les bois de Saint-Just, pleins de fraises et de violettes, le château des ducs d’Albuféra et la maison de campagne de Casimir Delavigne.
— Tous nos compliments.
Gaillon !... On ne le voit pas du fleuve ; mais nous y sommes allés
VERNONNET
en souvenance de l’admirable portique de l’Ecole des Beaux-Arts : c’était chercher une désillusion. Le superbe château construit pour le cardinal Georges d’Amboise, dans la première jeunesse et le premier éclat de la Renaissance, est depuis 1812 une maison centrale de détention, où seul est de mise l’art de fabriquer des chaussons de lisière et des sacs en papier. Cependant, à regarder du dehors son porche cintré, élégant, flanqué de quatre tourelles, et orné de basreliefs, son beffroi qui sonne l’heure aux prisonniers et la tour de sa chapelle, croiriez-vous à sa déchéance? Rien n’est plus triste que ces magnificences avilies.
... Le fleuve semble se replier lentement sur lui-même, et le paysage s’amplifie, prend une couleur admirable. Les collines bordant les rives se courbent en amphithéâtre dentelant l’horizon ; parfois elles s’entr’ouvrent pour laisser une rivière se glisser dans un vallon obscur. Par les prairies, de grands troupeaux de bœufs paissent en liberté Therbe fraîche et brillante : des chevaux bondissent dans les pâtures
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closes. Une atmosphère tendre, vaporeuse, comme émanée du ciel bleu et de l'eau bleue, enveloppe les villages lointains. Nous sommes aux Andelys, dans la patrie de Poussin : certes le peintre de riieureuse Arcadie en devait aimer la grâce et la sérénité.
Le Grand-Andelys, sur la rive droite de la Seine, le Petit, sur les rives du Gambon, ont chacun de beaux débris d’une ancienne prospérité. Jadis y florissait une abbaye de femmes, fondée par sainte Clotilde, et la hauteur dominante portait le Château-Gaillard, bâti
par Richard Cœur de Lion et pris par Philippe-Auguste. Leurs églises offrent des vitraux, des orgues du seizième siècle. Où s’élève encore une chapelle de Sainte-Clotilde, un tilleul ombrage une fontaine dont les prières de la femme de Clovis, un jour, changèrent l’eau en vin. On y va en pèlerinage. Les débris du Château- Gaillard, son donjon, s’émiettent parmi les plantes vagabondes et les pariétaires. Tel que le pourrait souhaiter un de nos caharetiers fantaisistes, l’hôtel du Grand- Cerf reçoit les voyageurs dans un immeuble du dix-septième siècle, tout en chevrons sculptés, en des salles à hautes cheminées, à vitraux authentiques, avec de belles tapisseries de Beauvais étendant sur les murs leurs nuances amorties.
Ah ! qu’il ferait bon rester dans cette auberge, dans ses paysages également rares et tentants ! Mais le souci de voir du nouveau nous talonne, et nous voilà parcourant le Vexin normand. On nous a dit : 11 y a de bien belles ruines féodales à Gisors, une église curieuse à Ltrépagny, un splendide château à Dangu et, à Saint-Clair-sur- Epte, les restes du château où fut signé en 911 le traité par lequel Charles le Simple, cédant la Neuslrie au pirate Rollon, créa la
ClIATEAÜ DE GISORS
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Normandie moderne, la Normandie façonnée par les hommes du Nord, au génie audacieux, mystique et positif. Tout cela nous a séduit.
... Allons, camarade, tenez bien l’aviron, craignez les sables qui enlisent ; nous arriverons à bon port. Etes-vous archéologue ? Si vous Têtes, Pitres vous passionnera. Sous le nom do Pistes, il a été
cité gallo-romaine ; il prospérait sous les rois de la première et de la seconde race. Les empereurs issus de Charlemagne y habitaient le palatiuni, dont on retrouve les fragments, où Charles le Chauve ordonna aux principaux personnages de Tempire de bâtir, chacun dans son fief, des citadelles en état d’arrêter les Normands. A Pitres, TAndelle se jette dans la Seine ; nous remonterons volontiers la belle vallée qu’elle arrose, toute peuplée de tisserands. De jolis villages nous montreront leurs ateliers, leurs usines, où les adolescents des deux sexes travaillent douze heures par jour, hélas! pour gagner soixante-quinze centimes. Le moyen âge a couvert ce pays de forteresses dont les ruines, parmi de luxuriantes lloraisons, composent d’incomparables tableaux de genre. Un parc encadre, à Radepont, la tour de Jean Sans Terre et celle de Richard Cœur de Lion ; à côté, dans une gorge profonde, s’ensevelissent les vestiges de Tahbaye do
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Foulainc-Giiéranl. Les murailles informes d’un château de Talbot moisissent à Douville, et dans l’église d’Ecoins s’effrite le mausolée lie l’arclievcque Jean de Rlarigny.
Pont-de-l’Arche!... Amarrons sous le pont qui joint les rives de l’Eure aux rives de la Seine. L’édit de Charles le Chauve donna naissance à cette petite ville ; une forteresse s’y éleva, qui n’empêcha point cependant Rollon de battre l’armée impériale, ni les Anglais d’entrer en cruels vainqueurs, l’an 1418. Peu après, s’établit à quelques lieues et près du fleuve l’abbaye de Bonport : vantée par sa piété, il semblait improbable qu’un poète de cour, indulgent à toutes les galantes faiblesses des rois, même à leurs turpitudes, en devînt jamais l’abbé. 11 en fut ainsi sous Henri 111 ; Philippe Desportes eut en bénéfice cette bienheureuse sinécure, dont les fortifications, le beau réfectoire, prouvent encore l’importance et la richesse.
... De hautes cheminées, de vastes bâtiments teintés de suie, des ruisseaux roulant des eaux colorées et des rues saupoudrées de poussière de charbon, une atmosphère enfumée et, à travers ce décor, l’activité silencieuse de vingt-quatre mille ouvriers, ouvrières, de fabricants, de négociants, de marchands subsistant par le travail et pour le travail : nous sommes dans la ville manufacturière d’Elbeuf. Là, rien à admirer que des choses utiles, pratiques. Les machines les plus récentes, les procédés les plus économiques et les plus ingénieux entretiennent le succès européen des manufactures fondées de 1817 à 1846, par M. Grandin, d’où sortent les admirables draps français de toutes formes et de toutes qualités : noirs, croisés, satinés; les édredons, les castors, les nouveautés pour fantaisie ; les draps de satin, bleu et garance, dont s’habillent les officiers ; les draps clairs qui tapissent les voitures, et les draps verts étendus sur les billards. Quelques établissements, organisés pour produire toutes ces variétés, rassemblent en outre une fonderie, des ateliers de réparation, d’apprêts. Les maisons de détail sont nombreuses ; on compte par dizaines les teintureries, les filatures, les ateliers où s’opèrent le retordage des fils de laine et la manipulation des déchets. Par sommes énormes, évaluées de quatre-vingt-cinq à quatre-vingtdix millions par an, se chiffrent les affaires de ces multiples industries.
A ce grand centre d’Elbeuf, se relient les usines éparses le long du
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fleuve dans un paysage dont elles ne parviennent pas à ternir la grâce aérienne.
Rouen... Au milieu du fleuve, une île s’allonge d'abord verdoyante, couverte de peupliers, puis offrant des quais réguliers, des ateliers, des usines : c’est l’île Lacroix. Arrêtons-nous à sa pointe septentrionale, sous les arches du pont Pierre Corneille, entre le quai Saint-Sever et le quai d’Elbeuf, juste au point où les gares d’Orléans et de l’Ouest débarquent voyageurs et marchandises, et assez près de la place Saint-Sever, que décore le beau monument élevé par l’architecte de Perthes et les sculpteurs Falguière et Legrain, à l’abbé J. -B. de La Salle, lequel, en 1681, fonda, ici-même, faubourg Saint-Yon, le célèbre institut des Frères des écoles chrétiennes.
Déjà le spectacle est magnifique. A gauche, le port : large et profonde, presque verte comme la mer, et se perdant très loin, par un invisible détour, dans un horizon de collines nuageuses, la Seine porte cent vaisseaux marchands, alignés le long de ses rives contrastantes, d’un côté, sombres, enfumées, silencieuses, de l’autre, claires, brillantes, vivantes. Les grues à vapeur déchargent ces navires, empilent sur les berges les tonneaux, les ballots, les caisses exhalant dans l’air l’odeur aromatique du goudron et de la saumure. Derrière nous, du quai d’Elbeuf au quai Jean de Bethancourt, les wagons incessamment circulent, s’emplissent des marchandises du port, les distribuent dans les docks et les gares. Çà et là, groupés « en grève » sur les places, ou tristementaccoudés aux parapets, de petits hommes, maigres, pâles, mal vêtus de haillons sales, attendent l’embauchage, offrent leurs bras pour des salaires dérisoires. Mais, tout au tableau déroulé sous nos yeux, nous ne songeons pas à nous demander quel héritage de misères a rendus si chétifs ces rejetons de la robuste race normande.
Entre trois collines aux formes lourdes et les quais de la rive droite, près de cinq cents rues se croisent, plus de treize mille maisons s’entassent. Devant nous, à cent pas, le mont Gargan élève ses flancs de granit tachetés d’herbe et se rattache à la cime âpre et nue que surmonte l’église Notre-Dame de Bon-Secours, d’où se découvre un
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Rouen merveilleux au sein d’une merveilleuse vallée. Plus vague, le mont Fortin s’arrondit, puis le mont Riboudet semble fermer la ville.
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