DE LA TENDANCE A S’ÉCARTER DU TYPE
donne ce nom à des races d’animaux qui produisent sans cesse leurs semblables, mais dont la différence d’avec une autre race est si petite (quoique constante), que l’une des deux est considérée comme une variété de l’autre. Laquelle est la variété, laquelle est Yespèce primitive, c’est ce qu’on ne peut généralement pas déterminer, excepté dans les cas, d'ailleurs très-rares, où l’on a vu l'une des deux races produire un rejeton différent d’elle-même et semblable à l’autre.
D’ailleurs ce phénomène semblerait absolument incompatible avec « l’invariabilité permanente » de l’espèce; mais on élude la difficulté en admettant que de telles variétés ont des limites précises, qu’elles ne peuvent ensuite s’écarter davantage du type primitif, mais qu’elles peuvent y revenir, ce qui, par l’analogie des animaux domestiques, est regardé comme très-probable, sinon tout à fait prouvé.
On remarquera que cet argument repose complètement sur la supposition que les variétés qu’on reucontre dans l’état de nature sont, sous tous les rapports, analogues ou même identiques à celles des animaux domestiques, en sorte qu’elles seraient soumises aux mêmes lois, quant à leur permanence relative. Nous nous proposons de faire voir précisément que cette supposition est absolument erronée et que l’on reconnaît dans la nature une loi générale, suivant laquelle beaucoup de variétés survivent aux espèces mères, et donnent naissance à des formes modifiées, qui s’écartent toujours davantage du type primitif ; c’est à ce même principe qu’est due, chez les animaux domesti-
30 DE LA TENDANCE DES VARIÉTÉS A S’ÉCARTER ques,Ia tendance des variétés ;i revenir à la forme mère.
La tulle pour l’existence.
La vie des animaux sauvages est une lutte pour l’existence. Toutes leurs facultés, toutes leurs ressources sont employées à préserver leur propre vie et à pourvoir à celle de leurs descendants en bas âge. L’individu, comme l’espèce entière, ne saurait subsister sans la possibilité de se procurer de la nourriture pendant les saisons défavorables et d’échapper aux attaques de ses ennemis les plus dangereux.
Ces conditions limitent aussi la multiplication de l’espèce, et l’étude attentive de toutes les circonstances peut nous faire comprendre, et jusqu’à un certain point expliquer, ce quiau premier abord paraît étrange, savoir l’abondance excessive de certaines espèces, contrastant avec la grande rareté d’autres espèces très-semblables.
La loi de la mulliplication des espèces.
On voit d’emblée quelle est la proportion générale qui doit régner entre certains groupes d'animaux.
Les grandes espèces ne peuvent pas être aussi abondantes que les petites ; les carnivores doivent être moins nombreux que les herbivores; il ne saurait y avoir autant d’aigles ou de lions que de pigeons ou d’antilopes ; et les ânes sauvages des déserts de la Tartarie n’égaleront pas en nombre les chevaux des riches prairies et des pampas de l’Amérique.
On admet souvent que l’abondance d’une espèce dépend avant tout de sa plus ou moins grande fécondité. Mais les faits nous feront voir que cette condition n’y est que pour peu de chose, ou pour rien. L'animal le moins prolifique se multiplierait rapidement, si rien ne s’y opposait; tandis qu’évidemment la population animale du globe doit rester stationnaire, ou même diminuer, sous l’influence de l’homme. Des fluctuations peuvent se présenter. Mais une augmentation permanente est presque impossible, excepté dans des régions limitées.
Par exemple, l'observation nous fait voir que le nombre des oiseaux ne s’accroît pas annuellement suivant une progression géométrique, ainsi que cela aurait lieu, si quelque obstacle puissant ne s’opposait à leur multiplication. Presque tous les oiseaux produisent au moins deux petits chaque année; beaucoup en ont six, huit ou dix; la moyenne est certainement supérieure à quatre; si nous admettons que chaque femelle ait des petits quatre fois dans sa vie, nous resterons encore au-dessous de la moyenne, supposant qu’ils ne périssent pas par la violence ou le manque de nourriture. Cependant, à ce taux-là, à quel chiffre énorme s’élèverait la postérité d’un seul couple en quelques années! Un calcul simple montre qu’en quinze années elle atteindrait presque le nombre de dix millions (I). En réalité, nous n’avons aucun motif pour croire que le nombre des oiseaux d’un pays s’accroisse d’une quantité quelconque
(I) Cette estimation est au-dessous de la réalité, qui porterait ce nombre ü 2 milliards.