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DE LA TENDANCE DES VARIÉTÉS A S’ÉCARTER

dans le cours de quinze ans, ni de cent cinquante ans. Avec une pareille puissance de multiplication, chaque espèce doit avoir atteint ses limites peu d’années après son origine, et rester alors stationnaire. Il est donc évident que chaque année il doit périr un grand nombre d’oiseaux; en fait, autant qu’il en naît; or, la progéniture annuelle évaluée au plus bas chiffre, est égale au double du nombre des parents; par conséquent, quel que soit le nombre moyen de tous les individus existant dans un pays donné, il en périt chaque année un nombre double; — résultat frappant, mais qui parait pour le moins très-probable, et qui peut-être reste plutôt audessous de la vérité. Il semble par conséquent que, pour ce qui concerne la continuation de l’espèce et le maintien du nombre moyen des individus, des couvées nombreuses sont superflues. En moyenne, tous les petits, sauf un seul, deviennent la proie des faucons, des vautours, des chats sauvages et des belettes, ou bien périssent de froid ou de faim pendant l’hiver.

Ce fait est prouvé d’une manière frappante par l’étude d’une espèce en particulier ; on trouve alors que son abondance n’est point en rapport avec sa fécondité. Le pigeon voyageur des États-Unis offre peut-être l’exemple le plus remarquable de ce phénomène: la multiplication de cet animal est énorme, et cependant il ne pond qu’un œuf ou deux au plus, et l’on dit qu’il n’élève généralement qu’un seul petit. Pourquoi cet oiseau est-il si extraordinairement abondant, tandis que d’autres, dont la couvée est deux ou trois fois plus nombreuse, se multiplient beaucoup moins ? Le fait est

facile à expliquer. La nourriture qui convient le mieux au pigeon se trouve répandue en grande abondance dans toute une vaste région, qui présente des différences de sol et de climat telles que l’oiseau ne saurait manquer du nécessaire : doué d’un vol rapide et prolongé, il peut parcourir sans fatigue toute l’étendue du district qu’il habite, et par conséquent découvrir un nouveau champ d’alimentation, lorsqu’une localité cesse de lui offrir ce qu’il lui faut. Cet exemple montre bien que l’accroissement rapide d’une espèce dépend presque uniquement de la facilité avec laquelle elle se procure une nourriture saine et abondante : si cette condition est remplie, il ne peut être entravé ni par une fécondité limitée, ni par les attaques des oiseaux de proie et de l’homme.

Ces circonstances spéciales ne se rencontrent d’une manière aussi frappante chez aucune autre espèce d’oiseaux; soit que leur nourriture soit exposée à plus de chances, soit que leur vol soit trop faible pour qu’ils puissent la chercher dans une région étendue, soit qu’elle devienne très-rare à certaines saisons et les oblige à recourir à des aliments moins sains, le fait est que, malgré leur fécondité plus grande, ils ne peuvent jamais se multiplier plus que ne le perm et la quantité de subsistances que leur offre la saison la moins favorable.

Beaucoup d’oiseaux ne peuvent exister, quand leur nourriture diminue, qu’en ém igrant vers des contrées dont le climat est sinon plus do ux, au moins différent : cependant, comme ces oiseaux de passage sont rarement très-nombreux, il est clair que les pays qu’ils visitent

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ne leur ofTreiit pas non plus une provision constante et abondante d’aliments convenables. Ceux dont l’organisation ne leur permet pas d’émigrer dans les saisons de disettenese multiplient jamais beaucoup: c’est probablement laraisou de la rareté des pics chez nous, tandis qu’ils sont sous les tropiques l’un des oiseaux solitaires lesplus • répandus. De même, le moineau est plus commun chez nous que le rouge-gorge, parce que sa nourriture est plus assurée : les graines qu’il mange se conservent l’hiver et nos cours de ferme et nos chaumes en fournissent unepiovision inépuisable. Les oiseaux aquatiques, les oiseaux do mer surtout, sont en régie générale très-nombreux; non qu’ils soient plus féconds que d’autres, car c’est tout le contraire, mais leur nourriture ne leur manque jamais, les bords de la mer et des rivières pullulant de petits mollusques et de crustacés.

Les mêmes lois s’appliquent e.xaclement aux mammifères. Les chats sauvages sont très-prolitiques et ont peu d’ennemis; pourquoi sont-ils plus rares que les lapins? La seule réponse possible est que leur alimentation est plus précaire.

11 paraît donc évident que, tant que les conditions physiques d’une contrée demeurent les mêmes, sa population animale no peut pas augmenter sensiblement.

Si une espèce augmente, d’autres qui se nourrissentdes mêmes substances doivent diminuer en proportion. Le nombre des animaux qui meurent chaque année doit être immense, et, comme l'existence de chaque individu dépend de lui-même, les plus faibles, c’est-à-dire les plus jeunes, les malades, doivent disparaître, tandis que

les plus saius et les plus vigoureux peuvent seuls prolonger leur vie, étant plus capables de se procurer régulièrement leurs aliments. C’est, comme nous le disions, une lutte pour l'existence, dans laquelle les êtres les moins parfaits doivent toujours succomber.

Que l’abondance ou la rarcid d'une espdee dépend de son adaptation plus ou moins parfaite aux conditions do l’existence.

Ce qui est vrai des individus qui composent une espèce doit l’être aussi pour les espèces alliées qui composent un groupe: celles qui peuvent le mieux se procurer régulièrement leur nourriture, se défendre contre leurs ennemis et résister aux vicissitudes des saisons, doivent nécessairement atteindre et conserver une supériorité de nombre. Los autres diminueront ou s’éteindront.

Entre ces extrêmes, il se présente plusieurs degrés, et c’est par là que nous expliquons la rareté ou l’abondance des espèces. Notre ignorance nous empêche souvent de remonter exactement des effets à leurs causes; mais si nous connaissions parfaitement l'organisation et les mœurs des espèces, si nous pouvions mesurer leur capacité respective pour pourvoir à leur sécurité et à leur subsistance dans toutes les conditions possibles, nous pourrions calculer l’abondance proportionnelle d’individus qui en serait le résultat nécessaire.

Nous espérons avoir réussi à établir les deux points suivants ;

rLa population animale d’une contrée est généra-

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lement stationnaire, étant contenue par une disette périodique et par d’autres obstacles.

2° L’abondance ou la rareté des individus dans les diverses espèces est entièrement due à leur organisation et aux habitudes qui en résultent: celles-ci, rendant l’alimentation et la défense plus difficiles dans certains cas que dans d’autres, ne peuvent être compensées que par une différence dans la population appelée à vivre dans une région donnée.

Nous pouvons donc passer ii l’étude des variêtéa, pour laquelle ce qui précède nous fournira des données très-importantes et d’une application directe.

Ouc les variations utiles tendront à augmenter, les variations nuisibles ou inutiles à diminuer.

Toutes ou presque toutes les variations qui s’écartent du type de l’espèce doivent avoir quelque effet sur les habitudes ou les aptitudes de l’individu.

Même une différence de couleur peut, en le rendant plus ou moins apparent, affecter sa sécurité ; le développement des poils peut aussi modifier ses habitudes; des changements pins importants, tels qu’un accroissement de la force ou de la dimension des membres ou des organes externes, peuvent affecler la manière dont il se procure sa nourriture, ou l’étendue de pays qu’il peut habiter. Il est aussi évident qu’une modification quelconque exercerait une influence favorable ou fâcheuse sur la durée môme de l’existence. Une antilope, par exemple, dont les jambes seront courtes ou

faibles, sera d’autant plus exposée aux attaques des grands carnassiers ; le pigeon voyageur, dont les ailes seraient affaiblies, émigrerait difficilement en quôle de ses aliments, et, dans les deux cas, le résultat serait la diminution de l’espèce ainsi modifiée; un changement en sens contraire produirait une variété qui, avec le temps, acquerrait certainement la supériorité du nombre. Ces résultats sont aussi inévitables que ceux de l’âge, de l’inlempérauce ou de la famine, qui augmentent la mortalité; dans les deux cas il se présentera des exceptions individuelles, mais, en moyenne, la règle se vérifiera. Toutes les variétés se résument en deux classes, cellesqui, dans les mêmes conditions que l’espèce mère, n’atteindraient jamais le môme nombre d’individus que celle-ci, et celles qui, avec le temps, le dépasseraient d’une manière durable.

Supposons maintenant une altération des conditions physiques du district : une sécheresse prolongée, la destruction de la végétation par les sauterelles, l’immigration de quelque animal carnivore, en un mot, une circonstance nouvelle qui oblige les espèces en question à réagir do toutes leurs forces contre les causes d’extermination; il est clair que la variété la plus faible d’organisation et la moins nombreuse souffrira la première et s’éteindra sous la pression de difficultés insurmontables. Les mêmes causes , si elles persistent , attaqueront l’espèce mère. Elle diminuera graduellement, et pourra même s’éteindre et laisser le champ libre à la variété supérieure qui la remplacera dès que des circonstances favorables se représenteront.

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Que les variétés perfectionnées arriveront avec le temps à eilirper l'espèce mère.

La variété aurait dans ce cas remplacé Veapèce dont elle serait une forme plus parfaite, plus élevée dans l’échelle des organismes, plus apte à se protéger et à prolonger la race. Une variété semblable ne pourrait pas retourner à la forme primitive; carcelle-ci, lui étant inférieure, ne lui ferait jamais concurrence dans la lutte ponr l’existence. En accordant même qu’il existe une « tendance » à reproduire le type de l’espèce, la variété doit demeurer prépondérante, et survivre seule sous des conditions défavorables. Elle donnera ellemême naissance à d'autres, ayant des formes diversement modifiées, et qui, d’après la loi énoncée plus haut , tendront à prédominer. Les lois générales qui régissent l’existence des animaux h l’état de nature, nous montrent donc une progression, et une divergence continue. Nous ne prétendons pas cependant que ce résultat soit invariable.

On peut supposer que, dans des conditions physiques modifiées, la race la mieux adaptée an premier état de choses, puissedevenir incapable desoutenir lalutte pour l’existence et s’éteindre, tandis que l’espèce mère et ses premières variétés, quoique inférieures, continueraient à prospérer. Il peut aussi survenir des variations de peu d’importance, ou n’affectant pas les organes ou les facultés nécessaires à la conservation, de sorte que ces variélés-là peuvent vivre à côté des espèces mères, tantôt donnant naissance à des variétés nouvelles, tantôt

retournant au type primitif. Tout ce que nous tenons à prouver est ceci : que certaines variéti^s tendent à se maintenir plus longtemps que l’espèce originaire, et que cette tendance doit amener des conséquences : car, quoique les conclusions basées sur des probabilités et des moyennes ne soient jamais justes quand on opère sur une petite échelle, on voit que s’il s’agit de chiffres élevés, elles se rapprochent des exigences de la théorie, et finissent par la corroborer tout à fait, quand on peut réunir une infinité d’exemples. Or, la nature agit sur une si vaste échelle, les nombres d'individus et le temps dont elle dispose se rapprochent si fort de l’infini, que toute cause, bien que faible et facile à entraver par des circonstances accidentelles, doit à la fin produire tous ses résultats légitimes.

Explication du retour partiel des espèces domestiques au type.

Voyons maintenant de quelle manière les principes que nous venons d’exposer se vérifient chez les animaux domestiques. Entre eux et les animaux sauvages, il y a cette différence essentielle, que leur existence et leur bien-être ne dépendent point, comme chez ceux-ci, de l’entière possession de leurs facultés et de leurs sens, qui, au contraire, ne sont que partiellement exercés, et dans quelques cas môme tout à fait sans emploi. Chaque bouchée de nourriture coûte à l’animal sauvage des recherches et souvent du travail ; l’exercice de la vue, de l’ouïe, de l’odorat, lui est nécessaire pour éviter le danger , pour se chercher un

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