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Leptoeircus. De l’Inde à Célèbes

1 espèce-

Ce tableau naonfro clairement la grande affinité qui existe entre les Papillonides des Indes et de l’Archipel malais, puisque, sur ces vingt groupes, il n’en est que trois qui s’étendent en Europe, en Afrique ou en Amérique. La restriction des groupes d’animaux aux régions Indoue et Australienne (1), si évidente parmi

(l)M Wallace a fait voir que l’étude des faunes des lies malaises confirme la division déjà proposée de cet archipel en deux régions ; la première (Sumatra, Java, Bali, Bornéo et les Philippines) seraflacbc à l’Asie; l’autre, qui renferme toutes les Iles situées plus k l’est, se rattache à l’Australie. A en Juger par le peu de profondeur des mers et par la similitude des espèces, la première de

les animaux supérieurs, l’est beaucoup moins chez les insectes, mais elle se retrouve en quelque degré chez les Papillonides. Les groupes suivants sont presque entièrement confinés dans l’une ou l’autre région :

Ré|;ion Indoue. Région Australienne.

Nox. Priamus.

Coon. Ulysses.

Macareus (presque complétcm'). Ercchthcus.

Paradox a.

Dissimilis (presque complétcm‘J.

Brookeanus.

Leplocircus (genre).

Les autres groupes, qui occupent toute l'étendue de l’Archipel, sont, dans plusieurs cas, des insectes dont le vol est très-puissant, ou qui fréquentent les lieux découverts ou le bord de la mer, et peuvent ainsi être facilement emportés parle vent d’une île à l’autre. Le fait que trois groupes aussi caractéristiques que le Priamus, l’IIlysses et l’Ereclilheus, sont strictement limités à la région Australienne, et que cinq autres le

ces régions a dû être séparée du continents une époque beaucoup plus récente que la seconde. Celle düTércnce absolue des faunes souffre cependanl quelques exceplions. M. Wallace fait remarquer encore deux circonstances intéressantes : 1“ que la ligne de démarcation des faunes coïncide presque avec celle des deux races humaines qui habitent cette partie du monde; celle-ci laisse dans la région Indoue les lies de Célèbes, de Itali, et une petite partie des Muluques ; 2° qu’elle ne coïncide absolument pas avec les différences géographiques et climatériques. — Les voyages de .M. Wallace n'ayant pas été traduits en français, noua croyons devoir signaler à nos lecteurs les principaux résultats de ses recherches. Ils ont été d’ailleurs exposés et discutés par Sir Charles Lyell {Princi/iles of Geotogy, X““ édition, chap. .XXXVIll et suivants. — Voir Wallace, the Malayan Arcliipcligo , Londres, 18B9, chap. 1 et XIV. On verra plus loin (p. lOSet suiv.), que l'auteur, depuis sou retour en Angleterre, a reconnu à l'Ile de Célèbes un caractère tout à fait cxccplionnel. (A'ote du irad.)

sont aussi exactement dans la région Indoue, corrobore fortement cette division de l’Archipel , fondée principalement sur la distribution des oiseaux et des mammifères.

Si les diverses lies de la Malaisie ont récemment subi des changements de niveau, et si, depuis l’origine des espèces actuellement existantes, quelques-unes d’entre elles ont été plus rapprochées qu’elles ne le sont maintenant, nous pouvons nous attendre à en trouver des preuves en découvrant des espèces communes dans des lies aujourd’hui éloignées; tandis que celles dont l’isolement remonte plus haut auront eu le temps d’acquérir, par le travail lent et naturel de la variation, des espèces qui leur soient propres.

L’examen des relations entre les espèces des lies adjacentes nous permettra de corriger les erreurs qu’entraînerait la seule considération de leurs positions respectives. Si, par exemple, on regarde la carte de l’archipel Malais, la proximité actuelle de Java et de Sumatra et la ressemblance frappante de leur structure volcanique , forcent presque à croire que ces deux lies ont été unies à une époque récente. Il n’est cependant pas douteux que cette opinion ne soit erronée, Sumatra doit avoir eu avec Bornéo une connexion plus récente et plus intime qu’avec Java : les mammifères de ces lies en donnent une preuve frappante, il n’y a que peu d’espèces communes à Sumatra et à Java, tandis que beaucoup sont les mêmes à Sumatra qu’à Bornéo. Nous trouvons à peu près la même parenté chez les oiseaux, et nous

verrons que les Papillonides confirment aussi cette opinion. Ainsi :

Sumatra a Bornéo ».

Sumatra »

Java ......

Bornéo » .

Java ......

30 j 20 espèces communes.

2^ espaces, j ,,

communes.

28 ®*^*^®*' j 20 espèces communes.

Nous voyons que Sumatra et Java ont chacune plus de rapport avec Bornéo qu’elles n’en ont entre elles ; résultat curieux et intéressant, si nous considérons la grande distance qui les sépare de cette dernière lie, et sa structure totalement düTérente de la leur. Si le cas de ces insectes était isolé, il n’aurait que peu de poids dans une question aussi importante, mais venant comme il le fait à l’appui de déductions tirées de classes entières des animaux supérieurs, on doit lui reconnaître une grande valeur.

Nous pouvons déterminer d’une manière analogue la connexion qui existe entre la Nouvelle-Guinée et les lies des Papous : sur treize espèces de Papillonides trouvées aux lies Aru, six existent à la Nouvelle-Guinée, et sept y manquent. Sur neuf espèces trouvées à Waigiou, six existent à la Nouvelle-Guinée. Les cinq espèces trouvés à Mysol existent toutes à la Nouvelle-Guinée. Mysol est donc rattaché plus intimement à la Nouvelle-Guinée que les autres lies, ce dont nous trouvons une autre preuve dans la distribution des oiseaux. Je n’en citerai ici qu’un exemple : l’oiseau de Paradis qu’on trouve à Mysol, est l’espèce commune de la Nouvelle-Guinée, tandis que les lies de Waigiou etd’Aru

possèdent chacune une espèce en propre. La grande lie de Bornéo, la plus riche de l’Archipel en Papillonides, n’en a cependant que trois espèces qui lui soient particulières, encore est-il possible et même probable que l’une d’elles se trouve à Sumatra ou à Java. Java possède aussi trois espèces qui lui sont propres, mais Sumatra n’en a pas une seule, et la péninsule de Malacca, deux seulement. L’identité des espèces est plus exacte encore que dans les oiseaux ou les autres groupes d’insectes, et indique d’une manière positive une connexion récente de toutes ces lies entre elles et même avec le continent.

Particularités curieuses de l'Ile de Célèbes.

L’ile de Célèbes présente avec les lies dont nous avons parlé en dernier lieu un contraste frappant, bien qu'elle n’en soit séparée que par un détroit qui ne dépasse pas en largeur celui qui sépare Bornéo de Sumatra. Bien que Célèbes ne possède pas un nombre d’espèces aussi grand que Bornéo ou Java, elleen a 18 qui lui sont particulières. Plus à l’est, les grandes lies de Ceram et de la Nouvelle-Guinée n’ontcbacuneque trois espèces en propre, et Timor n’en a que cinq. 11 nous faudrait chercher non parmi des lies isolées, mais parmi des groupes tout entiers, pour trouver une faune aussi spéciale que celle de Célèbes. Par exemple, le groupe qui contient les lies de Bornéo, Java et Sumatra, et la péninsule de Malacca, présente, sur 48 espèces, 24 qui lui sont propres, ou juste la moitié ; le grand arcbi-

pel des Philippines, avec 22 espèces, en a 1 7 en propre ; les 7 principales lies des Moluques en ont 27, dont 1 2 leur sont propres ; et les lies des Papous, avec 27 espèces, en ont 17 en propre. Célèbes avec ses 24 espèces, dont 18 lui sont particulières, supporte la comparaison avec le plus isolé de tous ces groupes. Ceci confirme ce que j’ai déjà dit sur l’isolement extrême et les traits caractéristiques de celte lie intéressante, qui, seule avec quelques petits satellites, présente une importance zoologique comparable à celle de groupes plusieurs fois plus grands qu’elle. Bien que située au centre même de l’Archipel, entourée d’ilols qui la mettent en communication avec d’autres grandes lies et semblent offrir de grandes facilités pour les migrations et l’échange de leurs habitants respectifs, elle conserve son caractère propre dans tous les règnes de la nature, et présente des particularités que je crois sans parallèle dans aucune localité analogue sur la surface du globe. Nous les résumerons brièvement. Parmi le petit nombre de mammifères qui habitent Célèbes, il en est 3 de formes singulières, et tout à fait isolés : le Cynopithèque, singe sans queue allié aux babouins; l’Anoa, antilope à cornes droites, dont on ne connaît pas les afiinités, mais qui ne ressemble à aucun animal de l’archipel .Malais ni des Indes, et le Babiroussa, porc sauvage tout à fait anormal. Parmi un nombre d’oiseaux très-limité, Célèbes possède une forte proportion d’espèces qui lui sont propres, et, de plus, six genres tous entiers [Meropogon, Ceycopsis , Streptocilta, Enodes, Scissirosirum et Megacephalon) sont

confinés dans scs étroites limites. Enfin, deux autres genres {Prionitwrus et Basilomis) ne se trouvent que dans une seule tie en dehors de Célèbes.

Les tableaux détaillés dressés par M. Smith sur la distribution des Hyménoptères de l’archipel Malais (voyez Proceedings of the Unnean Society. Zoologie, vol. 7) montrent que sur 301 espèces recueillies à Célèbes, 190, ou près des deux tiers, lui sont absolument spéciales et 12 genres entiers ne se trouvent nulle part ailleurs dans l’Archipel. J’ai moi-même exploré Bornéo et les .Moluques , et vérifié ainsi les assertions de M. Smith. J’ai déjà montré que, pour ce qui est des Papillonides, Célèbes possède en propre un plus grand nombre d’espèces qu’aucune autre lie, et cela dans une plus forte proportion que la plupart des grands groupes d'ilcs, enfin, qu’elle donne à plusieurs des espèces qui l’habitent un accroissement de taille et une modification spéciale de la forme des ailes qui impriment aux insectes les plus dissemblables un signe distinctif de leur patrie commune.

Quelle conséquence devons-nous tirer de ces phénomènes? Devons-nous nous contenter de l’explication simple, mais peu satisfaisante, qui prétend que ces insectes comme les autres animaux ont été créés exactement tels qu’ils sont, et placés exactement là où ils sont, par la volonté inscrutable du Créateur, et que nous n’avons autre chose à faire qu’à enregistrer ces faits et à admirer? Cette lie, toute seule, aurait-elle été choisie pour un étalage fantastique du pouvoir créateur, dans le but d’exciter une admiration enfan-

line et irréfléchie ? La modification graduelle par l’action des causes naturelles, dont nous pouvons suivre pas à pas presque tous les degrés, serait-elle une pure illusion? L'harmonie entre les groupes les plus divers, qui présentent des phénomènes analogues, et indiquent par là leurs relations avec des changements physiques dont nous avions déjà des preuves, seraitelle un faux témoignage? Si je pouvais le croire, l'étude de la nature perdrait pour moi son plus grand charme. J’éprouverais l’impression d’un géologue à qui l’on pourrait prouver que l’histoire passée de la terre n’est qu’une erreur, qu’il se trompe lorsqu’il croit rencontrer les traces d’un Océan primordial, que les fossiles dont il fait une étude attentive ne sont pas les témoins d’un monde jadis vivant, mais ont été créés tels qu’il les voit, et dans les rochers même où il les trouve. Je dois exprimer ma conviction que, malgré les apparences, aucun de ces phénomènes, même le plus insignifiant, n’est réellement isolé. L’aile même d’un papillon ne saurait changer de forme ou de couleu r, sans que ce phénomène soit en harmonie avec la nature universelle, et constitue un pas dans sa marche générale. Je crois que tous les faits curieux que je viens d’énumérer sont dans la dépendance immédiate de la dernière série de changements organiques et inorganiques qui se sont produits dans ces régions, et si les phénomènes que présente l’ile de Célèbes diffèrent de ceux des lies avoisinantes, ce ne peut être, à mon sens, que parce que l’histoire passée de cette lie a été, à un degré quelconque, distincte de la leur.

Nous avons besoin de beaucoup plus de données que nous n’en possédons, avant de déterminer la nature précise de cette différence. La seule conclusion qui me paraisse claire, c’est que Célèbes représente l’une des plus anciennes parties de l’Archipel ; qu’elle a été jadis plus complètement isolée de l’Asie et de l’Australie qu’elle ne l’est aujourd’hui, et qu’au milieu des mutations qu’elle a subies, les débris de la faune et de la flore do quelque terre ancienne nous ont été conservés.

Ce n’est que depuis mon retour en Angleterre, quand j’ai pu comparer les productions de l'ile de Célèbes avec celles des tics voisines, que leur singularité m’a causé une aussi vive impression et a excité en moi l’intérêt qu’elle mérite. Les plantes et les reptiles de cette tle sont encore à peu près inconnus. Il est à désirer que quoique naturaliste se consacre bientôt à les étudier. La géologie mériterait aussi des recherches sérieuses, et les fossiles récents offriraient un intérêt spécial en élucidant les causes qui ont amené les conditions anormales dont nous avons parlé. Cette île se trouve, pour ainsi dire, sur la limite de deux mondes. D’un côté, la faune australienne, qui a conservé jusqu’à aujourd’hui le faciès d’une époque géologique ancienne ; de l’autre, la faune riche et variée de l’Asie, qui semble posséder les animaux les plus parfaits de toutes les classes et de tons les ordres. Célèbes, tout en ayant des rapports avec les deux, n’appartient positivement à aucune d’elles, elle possède des traits qui lui sont absolument propres, et je ne crois pas qu’une au-

tre lie dans le monde récompensât aussi richement une étude sérieuse et détaillée de son histoire passée et présente.

Conclusion.

Je me suis proposé dans cet essai de montrer tout le fruit qu’on peut tirer, dans des circonstances favorables, de ce qu’on peut appeler la physiologie externe d'un petit groupe d’animaux, habitant un district limité. Cette branche de l’histoire naturelle n’avait guère attiré l’attention jusqu’au moment où M. Darwin montra son utilité dans l’interprétation vraie de l’histoire des êtres organisés, et attira de ce côté une petite partie des recherches qui jusqu’alors avaient été exclusivement réservées à l’organisation interne et à ses fonctions. Nous avons exposé comment le groupe très-restreint des Papillonides malais fournit des données sur la nature des espèces, les lois de la variation, l’influence mystérieuse de la localité sur la forme et la couleur, sur les phénomènes de dimorphisme et de mimique, l’influence modiflcatricedu sexe, les lois générales de la distribution géographique, et l’interprétation des changements passés delà surface du globe, et nous avons montré comment nos conclusions sont confirmées par des faits analogues, observés chez des groupes d’animaux divers, et souvent même très-différents.

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