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Lcptocircus. De l'Inde à Célèbes

Ce tableau montre clairement la grande affinité qui existe entre les Papillonides des Indes et de l'Archipel malais, puisque, sur ces vingt groupes, il n'en est que trois qui s'étendent en Europe, en Afrique ou en Amérique. La restriction des groupes d'animaux aux régions Indoue et Australienne (1), si évidente parmi

(1) M Wallace a fait voir que l'étude des faunes des îles malaises confirme la division déjà proposée de cet archipel en deux régions ; la première (Sumatra, Java, Bali, Bornéo et les Philippines) se rattache à l'Asie; l'autre, qui renferme toutes les lies situées plus à l'est, se rattache à l'Australie. A en juger parle peu de profondeur des mers et par la similitude des espèces, la première de

les animaux supérieurs, Test beaucoup moins chez les insecles, mais elle se retrouve en quelque degré chez les Papi lion ides. Les groupes suivants sont presque entièrement confinés dans l'une ou l'autre région :

Région Indoue. Région Australienne.

Nox. Priamus.

Coon. Ulysses.

Macareus (presque complétem 1 ). Ereclitheus. Paradoxa.

Dissimilis (presque complélem 1 ).

Brookeanus.

Leptocircus (genre).

Les autres groupes, qui occupent toute l'étendue de l'Archipel, sont, dans plusieurs cas, des insectes dont le vol est très-puissant, ou qui fréquentent les lieux découverts ou le bord de la mer, et peuvent ainsi être facilement emportés par le vent d'une île à l'autre. Le fait que trois groupes aussi caractéristiques que le Priamus, l'Ulysses et l'Erechtheus, sont strictement limités à la région Australienne, et que cinq autres le

ces régions a dû être séparée du continent à une époque beaucoup plus récente que la seconde. Celte différence absolue des faunes souffre cependant quelques exceptions. M. Wallace fait remarquer encore deux circonstances intéressantes : t° que la ligne de démarcation des faunes coïncide presque avec celte des deux races humaines qui habitent cette partie du monde; celle-ci laisse dans la région Indoue les lies de Célèbes, de Dali, et une petite partie des Moluques ; 2° qu'elle ne coïncide absolument pas avec les différences géographiques et climatériques. — Les voyages de M. Wallace n'ayant pas été traduits en français, nous croyons devoir signaler à nos lecteurs les principaux résultats de ses recherches. Ils ont été d'ailleurs exposés et discutés par Sir Charles Lyell (Principes of Gcology, X th édition, chap. XXXVlll et suivants. — Voir Wallace, the Malayan Archtpelago , Londres, 18U9, chap. I et XIV. On verra plus loin (p. 198 et suiv.), que l'auteur, depuis son retour en Angleterre, a reconnu à l'île de Célèbes un caractère tout à fait exceptionnel. {Note du Irad.)

sont aussi exactement dans la région Indoue, corrobore fortement cette division de l'Archipel , fondée principalement sur la distribution des oiseaux et des mammifères.

Si les diverses îles de la Malaisie ont récemment subi des changements de niveau, et si, depuis l'origine des espèces actuellement existantes, quelques-unes d'entre elles ont été plus rapprochées qu'elles ne le sont maintenant, nous pouvons nous attendre à en trouver des preuves en découvrant des espèces communes dans des îles aujourd'hui éloignées; tandis que celles dont l'isolement remonte plus haut auront eu le temps d'acquérir, par le travail lent et naturel de la variation, des espèces qui leur soient propres.

L'examen des relations entre les espèces des îles adjacentes nous permettra de corriger les erreurs qu'entraînerait la seule considération de leurs positions respectives. Si, par exemple, on regarde la carte de l'archipel Malais, la proximité actuelle de Java et de Sumatra et la ressemblance frappante de leur structure volcanique , forcent presque à croire que ces deux îles ont été unies à une époque récente. Il n'est cependant pas douteux que cette opinion ne soit erronée, Sumatra doit avoir eu avec Bornéo une connexion plus récente et plus intime qu'avec Java : les mammifères de ces îles en donnent une preuve frappante, il n'y a que peu d'espèces communes à Sumatra et à Java, tandis que beaucoup sont les mômes à Sumatra qu'à Bornéo. Nous trouvons à peu près la même parenté chez les oiseaux, et nous

verrons que les Papillonides confirment aussi cette opinion. Ainsi :

21 espèces, j 20 espèces commua.

21 espèces. | communes, 30 espèces. J 2() eS p CCC8 communes.

Nous voyons que Sumatra et Java ont chacune plus de rapport avec Bornéo qu'elles n'en ont entre elles; résultat curieux et intéressant, si nous considérons la grande distance qui les sépare de cette dernière ile, et sa structure totalement différente de la leur. Si le cas de ces insectes était isolé, il n'aurait que peu de poids dans une question aussi importante, mais venant comme il le fait à l'appui de déductions tirées de classes entières des animaux supérieurs, on doit lui recoonaître une grande valeur.

Nous pouvons déterminer d'une manière analogue la connexion qui existe entre la Nouvelle-Guinée et les lies des Papous : sur treize espèces de Papillonides trouvées aux îles Aru, six existent à la Nouvelle-Guinée, et sept y manquent. Sur neuf espèces trouvées à Waigiou, six existent à la Nouvelle-Guinée. Les cinq espèces trouvés à Mysol existent toutes à la Nouvelle-Guinée. Mysol est donc rattaché plus intimement à la Nouvelle-Guinée que les autres îles, ce dont nous trouvons une autre preuve dans la distribution des oiseaux. Je n'en citerai ici qu'un exemple : l'oiseau de Paradis qu'on trouve à Mysol, est l'espèce commune de la Nouvelle-Guinée, tandis que les îles de Waigiou et d'Aru

Sumatra a Bornéo ».

Sumatra »

Java » . . . .

Bornéo » .

Java

possèdent chacune une espèce en propre. La grande île de Bornéo, la plus riche de l'Archipel en Papillonides, n'en a cependant que trois espèces qui lui soient particulières, encore est-il possible et même probable que l'une d'elles se trouve à Sumatra ou à Java. Java possède aussi trois espèces qui lui sont propres, mais Sumatra n'en a pas une seule, et la péninsule de Malacca, deux seulement. L'identité des espèces est plus exacte encore que dans les oiseaux ou les autres groupes d'insectes, et indique d'une manière positive une connexion récente de toutes ces îles entre elles et même avec le continent.

Particularités curieuses de l'île de Célèbes.

L'île de Célèbes présente avec les îles dont nous avons parlé en dernier lieu un contraste frappant, bien qu'elle n'en soit séparée que par un détroit qui ne dépasse pas en largeur celui qui sépare Bornéo de Sumatra. Bien que Célèbes ne possède pas un nombre d'espèces aussi grand que Bornéo ou Java, elleena 18 qui lui sont particulières. Plus à l'est, les grandes îles de Ceram et de la Nouvelle-Guinée n'ontchacune que trois espèces en propre, et Timor n'en a que cinq. 11 nous faudrait chercher non parmi des îles isolées, mais parmi des groupes tout entiers, pour trouver une faune aussi spéciale que celle de Célèbes. Par exemple, le groupe qui contient les îles de Bornéo, Java et Sumatra, et la péninsule de Malacca, présente, sur 48 espèces, 24 qui lui sont propres, ou juste la moitié ; le grand archi-

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pel des Philippines, avec 22 espèces, en a 17 en propre ; les 7 principales îles des Moluques en ont 27, dont 1 2 leur sont propres ; et les îles des Papous, avec 27 espèces, en ont 1 7 en propre. Célèbes avec ses 24 espèces, dont 18 lui sont particulières, supporte la comparaison avec le plus isolé de tous ces groupes. Ceci confirme ce que j'ai déjà dit sur l'isolement extrême et les traits caractéristiques de celte île intéressante, qui, seule avec quelques petits satellites, présente une importance zoologique comparable à celle de groupes plusieurs fois plus grands qu'elle. Bien que située au centre même de l'Archipel, entourée d'îlots qui la mettent en communication avec d'autres grandes îles et semblent offrir de grandes facilités pour les migrations et l'échange de leurs habitants respectifs, elle conserve son caractère propre dans tous les règnes de la nature, et présente des particularités que je crois sans parallèle dans aucune localité analogue sur la surface du globe. Nous les résumerons brièvement. Parmi le petit nombre de mammifères qui habitent Célèbes, il en est 3 de formes singulières, et tout à fait isolés : le Cynopithèque, singe sans queue allié aux babouins; l'Anoa, antilope à cornes droites, dont on ne connaît pas les affinités, mais qui ne ressemble à aucun animal de l'archipel Malais ni des Indes, et le Babiroussa, porc sauvage tout à fait anormal. Parmi un nombre d'oiseaux très-limité, Célèbes possède une forte proportion d'espèces qui lui sont propres, et, de plus, six genres tous entiers (Meropogon, Ceycopsis, StreptociV/a, Enodes, Scissirostrum et Megacephalori) sont

confinés dans ses étroites limites. Enfin, deux autres genres (Prioniturus et Basilornis) ne se trouvent que dans une seule île en dehors de Célèbes.

Les tableaux détaillés dressés par M. Smith sur la distribution des Hyménoptères de l'archipel Malais (voyez Proceedings of the Linnean Society. Zoologie, vol. 7) montrent que sur 301 espèces recueillies à Célèbes, 190, ou près des deux tiers, lui sont absolument spéciales et 12 genres entiers ne se trouvent nulle part ailleurs dans l'Archipel. J'ai moi-même exploré Bornéo et les Moluques , et vérifié ainsi les assertions de M. Smith. J'ai déjà montré que, pour ce qui est des Papillonides, Célèbes possède en propre un plus grand nombre d'espèces qu'aucune autre île, et cela dans une plus forte proportion que la plupart des grands groupes d'îles, enfin, qu'elle donne à plusieurs des espèces qui l'habitent un accroissement de taille et une modification spéciale de la forme des ailes qui impriment aux insectes les plus dissemblables un signe distinctif de leur patrie commune.

Quelle conséquence devons-nous tirer de ces phénomènes? Devons-nous nous contenter de l'explication simple, mais peu satisfaisante, qui prélend que ces insectes comme les autres animaux ont été créés exactement tels qu'ils sont, et placés exactement là où ils sont, par la volonté inscrutable du Créateur, et que nous n'avons autre chose à faire qu'à enregistrer ces faits et à admirer? Cette île, toute seule, aurait-elle été choisie pour un étalage fantastique du pouvoir créateur, dans le but d'exciter une admiration enfan-

tine et irréfléchie ? La modification graduelle par l'action des causes naturelles, dont nous pouvons suivre pas à pas presque tous les degrés, serait-elle une pure illusion? L'harmonie entre les groupes les plus divers, qui présentent des phénomènes analogues, et indiquent par là leurs relations avec des changements physiques dont nous avions déjà des preuves, seraitelle un faux témoignage? Si je pouvais le croire, l'étude de la nature perdrait pour moi son plus grand charme. J'éprouverais l'impression d'un géologue à qui Ton pourrait prouver que l'histoire passée de la terre n'est qu'une erreur, qu'il se trompe lorsqu'il croit rencontrer les traces d'un Océan primordial, que les fossiles dont il fait une étude attentive ne sont pas les témoins d'un monde jadis vivant, mais ont été créés tels qu'il les voit, et dans les rochers môme où il les trouve. Je dois exprimer ma conviction que, malgré les apparences, aucun de ces phénomènes, même le plus insignifiant, n'est réellement isolé. L'aile môme d'un papillon ne saurait changer de forme ou de couleur, sans que ce phénomène soit en harmonie avec la nature universelle, et constitue un pas dans sa marche générale. Je crois que tous les faits curieux que je viens d'énumérer sont dans la dépendance immédiate de la dernière série de changements organiques et inorganiques qui se sont produits dans ces régions, et si les phénomènes que présente l'île de Gélèbes diffèrent de ceux des îles avoisinantes, ce ne peut ôtre, àmon sens, que parce que l'histoire passée de cette île a été, à un degré quelconque, distincte de la leur.

Nous .avons besoin de beaucoup plus de données que nous n'en possédons, avant de déterminer la nature précise de celte différence. La seule conclusion qui me paraisse claire, c'est que Célèbes représente Tune des plus anciennes parties de l'Archipel ; qu'elle a été jadis plus complètement isolée de l'Asie et de l'Australie qu'elle ne l'est aujourd'hui, et qu'au milieu des mutations qu'elle a subies, les débris de la faune et de la flore de quelque terre ancienne nous ont été conservés.

Ce n'est que depuis mon retour en Angleterre r quand j'ai pu comparer les productions de l'île de Célèbes avec celles des îles voisines, que leur singularité m'a causé une aussi vive impression et a excité en moi l'intérêt qu'elle mérite. Les plantes et les reptiles de cette île sont encore à peu près inconnus. Il est à désirer que quelque naturaliste se consacre bientôt à les étudier. La géologie mériterait aussi des recherches sérieuses, et les fossiles récents offriraient un intérêt spécial en élucidant les causes qui ont amené les conditions anormales dont nous avons parlé. Cette île se trouve, pour ainsi dire, sur la limite de deux mondes» D'un côté, la faune australienne, qui a conservé jusqu'à aujourd'hui le faciès d'une époque géologique ancienne ; de l'autre, la faune riche et variée de l'Asie y qui semble posséder les animaux les plus parfaits de toutes les classes et de tous les ordres. Célèbes, tout en ayant des rapports avec les deux, n'appartient positivement à aucune d'elles, elle possède des traits qui lui sont absolument propres, et je ne crois pas qu'une au-

tre île dans le monde récompensât aussi richement une étude sérieuse et détaillée de son histoire passée et présente.

Conclusion.

Je me suis proposé dans cet essai de montrer tout le fruit qu'on peut tirer, dans des circonstances favorables, de ce qu'on peut appeler la physiologie externe d'un petit groupe d'animaux, habitant un district limité. Cette branche de l'histoire naturelle n'avait guère attiré l'attention jusqu'au moment où M. Darwin montra son utilité dans l'interprétation vraie de l'histoire des êtres organisés, et attira de ce côté une petite partie des recherches qui jusqu'alors avaient été exclusivement réservées à l'organisation interne et à ses fonctions. Nous avons exposé comment le groupe très-restreint des Papiilonides malais fournit des données sur la nature des espèces, les lois de la variation, l'influence mystérieuse de la localité sur la forme et la couleur, sur les phénomènes de dimorphisme et de mimique, l'influence modificatrice du sexe, les lois générales de la distribution géographique, et l'interprétation des changements passés delà surface du globe, et nous avons montré comment nos conclusions sont confirmées par des faits analogues, observés chez des groupes d'animaux divers, et souvent môme très-différents.

C'est chez les insectes que l'on trouve les exemples les plus parfaits et les plus frappants de ce qu'on appelle Yinstinct, les actes dans lesquels la raison ou l'observation paraissent avoir le moins d'influence, et qui semblent impliquer la possession des facultés les plus différentes des nôtres. Les constructions merveilleuses des abeilles et des guêpes, l'économie sociale des fourmis, la prévoyance soigneuse avec laquelle plusieurs coléoptères et plusieurs mouches pourvoient à la sécurité d'une postérité qu'ils ne doivent jamais voir, les curieux préparatifs que font les larves des lépidoptères en vue de leur métamorphose, tous ces faits sont des exemples typiques de la faculté appelée instinct; on y voit la preuve de l'existence de quelque capacité spéciale n'ayant aucun rapport avec les moyens d'action que nous tirons de nos sens et de notre raison.

Comment on peut le mieux étudier l'instinct.

Quelque définition que nous puissions donner de l'instinct, il rentre évidemment dans les phénomènes de l'ordre psychologique. Or. nous ne pouvons juger une

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organisation mentale et ses fonctions qu'en la comparant avec la nôtre, et en observant ses manifestations chez les autres hommes et les animaux ; par conséquent nous devons étudier et chercher à comprendre celle des enfants, des hommes à l'état sauvage et des animaux supérieurs avant de nous prononcer positivement sur la nature des opérations mentales chez des êtres aussi radicalement différents de nous que les insectes.

Nous n'avons pas même encore pu constater exactement la nature des sens qu'ils possèdent, ou ce que sont leurs facultés de vue, d'ouïe, de toucher, comparées aux nôtres. Leur vision peut surpasser beaucoup la nôtre en délicatesse et en portée, et leur donner peutêtre, de la constitution interne de certains corps, une connaissance analogue à celle que nous obtenons au moyen du spectroscope. Que leurs organes visuels soient doués d'avantages que n'ont pas les nôtres, cela est indiqué par les curieux faisceaux cristallins qui dans l'œil composé rayonnent du ganglion optique aux facettes : ces faisceaux varient de forme et d'épaisseur dans les différentes parties de leur longueur et possèdent des caractères distinctifs dans chaque groupe d'insectes. Dans les yeux des vertébrés on ne trouve rien de semblable à cet appareil complexe, qui peut-être sert à quelque fonction tout à fait inconcevable pour nous, aussi bien qu'à celle que nous connaissons sous le nom de vision,

11 y a des raisons pour admettre que les insectes perçoivent des sons d'une délicatesse extrême, et l'on sup-

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dose que certains organes très-petits, abondamment pourvus de nerfs et situés chez Ja plupart des insectes dans la veine sous-costale de l'aile, sont les organes de l'ouïe. Mais, en outre, les orthoptères (grillons, sauterelles, etc.) ont sur les pattes de devant des organes qu'on suppose être des oreilles, et M. Lowne croit que les petites boules pédicellées qui sont les seuls restes des ailes postérieures dans les mouches, sont aussi des organes de l'ouïe ou de quelque sens analogue. Chez les mouches aussi, la 3 e articulation des antennes contient des milliers de fibres nerveuses, qui se terminent en petites cellules ouvertes, et que M. Lowne considère comme l'organe de l'odorat ou de quelque autre sens, peut-être nouveau pour nous. Il est donc fort possible que les insectes soient doués de sens particuliers, au moyen desquels ils perçoivent des choses qui nous restent toujours inconnues, et peuvent accomplir des actes qui nous paraissent incompréhensibles.

Dans cette ignorance complète où nous sommes de leurs facultés et de leur nature interne, n'est-il pas téméraire de vouloir juger de leurs forces par une comparaison avec les nôtres ? Comment pouvons-nous prétendre pénétrer le mystère de leur nature mentale et prononcer sur l'étendue de leurs perceptions, dire jusqu'où peuvent aller leur mémoire, leur raison ou leur réflexion ! Passer d'un seul bond de nos propres perceptions à celles d'un insecte, est aussi déraisonnable et absurde que vouloir, avec la seule connaissance de la table de multiplication, aller droit au calcul in-

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tégral, ou bien encore, en anatomie comparée, sauter de l'élude du squelette humain à celui du poisson, et vouloir, sans l'aide des nombreuses formes intermédiaires, déterminer les homologies entre ces types distants de vertébrés. Une pareille manière de procéder entraînerait inévitablement des erreurs, et l'étude continuée dans la même direction ne ferait que les confirmer, et les rendre plus difficiles à déraciner.

Définition de l'instinct.

Avant d'aller plus loin, nous devons déterminer ce que nous entendons par le terme instinct.

On en a donné diverses définitions, telles que : « Aptitude qui opère sans l'aide de l'instruction ou de l'expérience;» ou bien : «Une faculté mentale totalement indépendante de l'organisation ; » « Une facultéà laquelle on attribue chez l'animal les actes qui, chez l'homme, résultent d'un enchaînement de raisonnements, aussi bien que ceux dont l'homme est incapable, et qu'on ne peut expliquer par aucun effort de l'intelligence. » Le mot instinct est aussi très-souvent appliqué à des actes qui résultent évidemment de l'organisation ou de l'habitude. On dit du poulain ou du veau qu'il marche par instinct, aussitôt qu'il est né; mais cela est dû uniquement à son organisation qui lui rend la marche possible et agréable. De même ou dit que, par instinct, nous étendons les mains pour éviter une chute ; mais c'est là une habitude acquise, que l'enfant ne possède pas.

Je proposerai de définir l'instinct « l'accomplissement par un animal d'actes complexes, absolument sans instruction ni connaissance acquise préalablement.» Ainsi on dit des oiseaux ou des abeilles qui construisent leurs nids ou leurs cellules, des insectes qui pourvoient à leurs besoins futurs ou à ceux de leurs descendants, qu'ils accomplissent tous ces actes sans jamais en avoir vu faire de semblables à d'autres, et sans aucunement savoir pourquoi ils les font euxmêmes. C'est ce qu'exprime le terme très-commun « d'instinct aveugle » .

Mais ce sont là autant d'assertions positives qui, chose étrange, n'ont jamais été prouvées. On les considère comme évidentes par elles-mêmes et n'ayant aucun besoin de preuve. Personne n'a encore fait l'expérience suivante : prendre les œufs d'un oiseau qui construit un nid perfectionné, faire éclore ces œufs au moyen de la vapeur ou sous une couveuse étrangère, puis mettre les jeunes oiseaux dans une grande volière ou dans un jardin couvert, où ils trouveraient une situation et des matériaux convenables pour un nid semblable à celui de leurs parents, et voir alors quelle espèce de nid ces oiseaux construiraient. Si, rigoureusement soumis à ces conditions, ils choisissent les mêmes matériaux, la même situation, construisent leur nid de la même manière et aussi parfaitement que leurs parents l'avaient fait, alors nous aurons un cas d'instinct, bien prouvé. Pour le moment il n'est que supposé, et supposé sans raison suffisante, ainsi que je le montrerai plus loin.

De môme, personne n'a encore enlevé d'un rayon de miel les larves pour les tenir hors de la présence d'autres abeilles, dans une grande serre avec abondance de fleurs et d'aliments, et observer alors quelle espèce de cellules elles construiraient. Tant que cette expérience n'a pas été faite, nul ne peut dire que les abeilles bâtissent sans instruction, nul ne peut dire que, dans chaque nouvel essaim, il n'y a pas d'abeilles plus âgées que les autres et qui leur enseignent peutêtre la construction du rayon.

Or, dans une recherche scientifique, un point dont on peut chercher la preuve ne doit pas se présumer, et l'on ne doit point avoir recours à une force tout à fait inconnue pour expliquer les faits, aussi longtemps que les forces connues peuvent suffire. Pour ces deux motifs je refuse d'accepter la théorie de l'instinct dans tous les cas où l'on n'a pas d'abord épuisé tous les autres moyens possibles d'explication.

L'homme possède-t-il des instincts?

Plusieurs des défenseurs de la théorie de l'instinct maintiennent que l'homme a des instincts exactement semblables à ceux des animaux, mais plus ou moins sujets à être effacés par ses facultés de raisonnement. C'est là un cas qui se prête plus qu'aucun autre à l'observation, et je vais lui consacrer quelques pages. On dit que l'enfant nouveau-né tette par instinct et plus tard marche par instinct aussi; chez l'adulte on croit surtout voir l'effet de cette faculté

210 l'instinct chez l'homme et les animaux.

chez les individus des races sauvages qui peuvent trouver leur chemin au travers d'une contrée inconnue et sans route battue.

Considérons d'abord le premier cas, celui de l'enfant nouveau-né. On dit quelquefois que celui-ci cherche le sein (assertion absurde), et on y voit une preuve merveilleuse de l'instinct. Sans doute c'en serait une, si le fait était vrai; mais, malheureusement pour la théorie, il est absolument faux, ainsi que peuvent l'attester tous les médecins et toutes les nourrices. Néanmoins il est certain que l'enfant tette sans qu'on le lui ait enseigné; mais c'est là un de ces actes simples qui résultent de la conformation môme des organes, et qui ne peuvent pas plus être attribués à l'instinct que la respiration ou le mouvement musculaire. Tout objet de grandeur convenable, mis dans la bouche de l'enfant, irrite les nerfs et les muscles de façon à produire l'acte de succion. Un peu plus tard (la volonté entrant en jeu), l'acte est continué par suite des sensations agréables qu'il produit. De môme, la marche résulte évidemment de l'arrangement des os et des articulations, de l'exercice naturel aux muscles, qui rend peu à peu l'attitude verticale plus agréable qu'aucune autre ; il n'est guère douteux que l'enfant apprendrait de lui-même à marcher debout môme s'il était nourri par une bête sauvage.

l'instinct chez l'homme et les animaux. 211

Comment les Indiens voyagent au travers de forôls inconnues et

sans chemin battu.

Considérons maintenant le fait que les Indiens trouvent leur chemin à travers des forêts qu'ils n'ont jamais traversées auparavant. Ce fait est très-mal compris ; je crois qu'il n'a lieu que dans des conditions très-spéciales, qui montrent que l'instinct n'y est pour rien.

Le sauvage, il est vrai, peut trouver son chemin à travers les forêts de son pays natal, dans une direction toute nouvellepour lui; mais cela tient àce que, depuis l'enfance, il est habitué à les parcourir, s'orientant au moyen de signes qu'il a observés lui-même ou que d'autreslui ont appris. Lessauvages font delongs voyages dans beaucoup de directions, etloutesleurs facultés étant employées àce seul objet, ilsacquièrenl une connaissance . complète et exacte de la topographie, non-seulement de leur propre district, mais encore de toutes les régions environnantes. Celui qui a voyagé dans une direction nouvelle, fait part aux autres de ce qu'il a appris, et les descriptions des routes, des localités, des petits incidents du voyage, forment l'une des principales ressources de la conversation ; le soir autour du feu, chaque voyageur, chaque prisonnier appartenant à une autre tribu, vient ajouter son contingent de renseignements. Comme l'existence même des individus, des familles et des tribus dépend de celte connaissance do la nature, toutes les facultés subtiles du sauvage

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adulte sont employées à l'acquérir et à la perfectionner. Bon chasseur ou bon guerrier, il réussit ainsi à connaître la direction de chaque colline ou chaîne de montagnes, celle de tous les cours d'eau, et leurs confluents, la situation de tous les lieux caractérisés par une végétation particulière, et cela non-seulement dans les limites qu'il a explorées luimême, mais peut-être encore cent milles au delà. Son observation pénétrante lui fait découvrir les plus petites ondulations de la surface du sol, les changements du sous-sol ou de la végétation, qui seraient tout à fait imperceptibles pour un étranger. Ses yeux regardent sans cesse dans la direction où il marche ; la mousse qui couvre un côté des arbres, la présence de certaines plantes à l'ombre des rochers, le vol des oiseaux le matin ou le soir, sont pour lui autant d'indications qui le guident presque aussi sûrement que le soleil. Si donc il est appelé à trouver son chemin à travers ce même pays dans une direction où il n'a encore jamais été, il est parfaitement à la hauteur de la difficulté. Quel que soit le détour par lequel il est arrivé au point d'où il doit partir, il a observé toutes les directions et les distances si exactement, qu'il sait assez bien où il est, de quel côté se trouve son village, de quel côté l'endroit où il doit aller. Il se met en route et sait qu'après un certain temps, il aura à passer un plateau ou une rivière ; il sait dans quel sens les cours d'eau doivent couler, à quelle distance de leurs sources il doit les passer. 11 connaît la nature du sol ainsi que les traits principaux de la végétation dans toute la ré-

l'instinct chez l'homme et les animaux. 213

gion. Lorsqu'il approche de quelque contrée où il a déjà été, plusieurs petites indications le guident, mais il les observe si prudemment que ses compagnons blancs ne peuvent point concevoir par quel moyen il s'est dirigé. De temps à autre il change un peu sa direction, mais il n'est jamais embarrassé, il ne se perd jamais, toujours il se sent pour ainsi dire chez lui, jusqu'à ce qu'enfin il arrive à un district bien connu et alors il dirige sa marche de façon à atteindre exactement le lieu désiré. Aux Européens dont il est le guide, il semble être arrivé sans difficulté, sans aucune observation spéciale, et par une marche continue et presque directe. Dans leur étonnement, ils lui demandent s'il a déjà fait la môme route une fois ; sur sa réponse négative, ils concluent que quelque instinct infaillible peut seul l'avoir conduit.

Conduisez ce même homme dans un autre pays, trèssemblable au sien, mais avec d'autres rivières, d'autres collines, une autre espèce de sol, une autre végétation et une faune différente ; amenez-le par un circuit plus ou moins long à un certain point et demandez-lui de retourner au point de départ par une ligne droite de 50 milles au travers de la forêt, il s'y refusera certainement, ou bien, s'il essaye, il échouera plus ou moins complètement. Son instinct supposé n'agit pas hors de son pays.

Sans doute un sauvage, même dans une contrée nouvelle pour lui, possède des avantages incontestables, résultant de sa grande habitude de la vie dans les bois, de son indifférence à la chance de s'égarer, et de sa perception, exacte des directions et des distances ; il

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214 l'instinct chez l' homme et les animaux.

peut donc acquérir très-vite une connaissance du pays qui semble merveilleuse à 1 homme civilisé; mais ma propre observation des sauvages dans des forêts m'a convaincu moi-même qu'ils trouvent leur chemin par l'usage des mêmes facultés que nous possédons nousmêmes. Par conséquent, avoir recours à une force nouvelle et mystérieuse pour expliquer comment les sauvages peuvent faire ce que, dans des conditions semblables, nous ferions presque tous, quoique peut-être moins parfaitement, c'est là un procédé superflu et presque absurde.

Dans le prochain essai, je tâcherai de prouver que beaucoup d'actes qui ont été attribués à l'instinct chez les oiseaux peuvent fort bien s'expliquer par l'exercice de ces facultés d'observation, de mémoire, d'imitation, el ce degré limité de raison, dont ils fournissent des manifestations indubitables.

La construction des nids est-elle un effet de l'instinct

ou de la raison?

On dit en général que les oiseaux construisent leurs nids par instinct, tandis que l'homme fait usage de sa raison dans la construction de sa demeure; et Ton en donne pour preuve le fait que les oiseaux bâtissent toujours sur le môme plan, sans y jamais rien changer ; tandis que l'homme modifie et perfectionne ses maisons ; or , dit-on , le progrès caractérise la raison , tandis que l'instinct est stationnaire.

Cette doctrine est généralement, on peut presque dire universellement adoptée. Des personnes dont les opinions diffèrent d'ailleurs sur tout autre sujet, acceptent comme bonne cette explication des faits; philosophes et poôtes, métaphysiciens et théologiens, naturalistes et gens du monde, tous sont d'accord pour la considérer comme probable, l'adoptent même comme une sorte d'axiome, et en font la base de leurs spéculations sur l'instinct et la raison. Une opinion si générale devrait, semble-l-il, reposer sur des faits incontestables, et en être déduite logiquement. Je suis pourtant arrivé à la conclusion que cette manière de voir est non-seulement très- doute use, mais

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absolument erronée ; non-seulement elle s'écarte beaucoup de la vérité, mais elle lui est complètement opposée presque en tous points. Bref, je crois que les oiseaux ne font pas leurs nids par instinct et que l'homme ne construit pas sa demeure par raison , que les oiseaux changent et améliorent sous l'influence des mômes causes qui font progresser l'homme, et que l'espèce humaine ne modifie ni ne perfectionne lorsqu'elle est soumise à des conditions semblables à celles qui sont presque universelles parmi les oiseaux.

L'homme construit-il par raison ou par imitation ?

Examinons d'abord la théorie d'après laquelle la raison détermine seule l'architecture domestique de la race humaine.

On dit que l'homme, animal raisonnable, change et améliore sans cesse sa demeure. Je nie cela entièrement. En général, l'homme ne modifie ni ne perfectionne, pas plus que les oiseaux. Quelle amélioration peut-on voir dans les maisons de la plupart des tribus sauvages? chacune est aussi invariable que le nid d'une espèce d'oiseau. Les tentes des Arabes sont les mêmes aujourd'hui qu'elles étaient il y a 2 ou 3000 ans, et les villages de boue de l'Égypte ne peuvent guère avoir été améliorés depuis l'époque des Pharaons. Quel progrès peut-on supposer dans les huttes en feuilles de palmier ou dans les cabanes qu'habitent les tribus de l'Amérique du Sud et de l'archipel Malais, depuis que ces régions sont peu-

plées ? Quant à l'abri grossier que le Patagon se fait avec du feuillage ou que l'habitant de l'Afrique méridionale se creuse dans la terre, nous ne pouvons même les concevoir inférieurs à ce qu'ils sont aujourd'hui. Plus près de nous, la cabane eu gazon del'Irlandais, et la hutte de pierres de la haute Écosse, ne peuventguère avoir beaucoup progressé depuis 2000ans.

Or personne ne voit un effet de l'instinct dans cet état stalionnaire de l'architecture domestique chez ces peuples sauvages, mais on l'explique plutôt par l'imitation transmise de génération en génération, et par l'absence de toute circonstance qui les aient poussés à améliorer. Personne n'imagine que, si un enfant arabe était transporté en Patagonie ou en Écosse, une fois adulte, il étonnerait ses nouveaux parents en construisant une tente de peaux. D'autre part, il est clair que les conditions physiques, combinées avec le degré de civilisation atteint, rendent pour ainsi dire nécessaires certains types de construction. Le gazon, les pierres, la neige, les feuilles de palmier, le bambou, les branches, sont pris comme matériaux des maisons des différents pays, parce qu'ils sont plus faciles à se procurer qu'aucune autre chose. Le paysan égyptien n'a aucune de ces substances, pas même du bois. Que peut-il donc employer d'autre que la boue ?

Dans les forêts des tropiques, le bambou et les larges feuilles de palmier sont les matériaux naturels pour les maisons ; la forme et le mode de construction seront déterminés en partie par la nature du pays, selon que celui-ci est chaud ou frais, marécageux ou sec, rocail-

leux ou plat, selon que la coutrée est fréquentée par des bêtes sauvages ou exposée aux attaques des hommes. Toutes ces circonstances font adopter un mode particulier de construction qui, confirmé par l'habitude, devient héréditaire et sera conservé longtemps, même lorsque de nouvelles conditions ou une migration dans une région différente lui auront fait perdre son utilité.

Dans toute l'étendue du continent américain, et en règle générale, les maisons des indigènes reposent sur le terrain même; on les rend sûres et solides au moyen de murs épais et bas, surmontés d'un toit. Par contre , dans presque toutes les îles malaises , les maisons sont élevées sur des pieux, parfois à une grande hauteur, le plancher en bambou étant à claire voie : toute la bâtisse est excessivement mince et légère. Or, quelle peut être la raison de cette différence remarquable entre ces pays, dont bien des parties nous offrent d'ailleurs une ressemblance frappante dans leur constitution physique, leurs productions naturelles et le degré de civilisation de leurs habitants? Nous en trouvons l'explication, ce me semble, dans l'origine probable et les migrations de leurs populations respectives. On croit que les indigènes de l'Amérique tropicale sont venus du Nord, d'un pays où les hivers sont rudes et où des maisons bâties au-dessus du sol avec des planchers ouverts, seraient inhabitables. Ils se sont dirigés vers le Sud en suivant les chaînes de montagnes et les plateaux, et, sous un climat nouveau, ils ont conservé le mode de construction de leurs an-

PHILOSOPHIE DES NIDS D'oiSEÀUX. 219

cêtres, modifié seulement par les matériaux qu'ils trouvaient. M. Butes, qui a fait des observations exactes sur les Indiens de la vallée des Amazones, est arrivé à la conclusion qu'ils sont récemment immigrés d'un climat plus froid : « On ne peut, » dit-il, « vivre longtemps parmi les Indiens de l'Amazone supérieure sans être frappé de leur antipathie constitutionnelle pour la chaleur... Leur peau est chaude au toucher et ils transpirent peu... lis sont agités et mécontents par un temps chaud et sec, mais gais par les jours frais, lorsque la pluie coule en abondance sur leurs dos nus. » Après beaucoup d'autres détails, il conclut : « Comme tout cela diffère du nègre, le véritable enfant des climats tropicaux ! Je me sentais toujours plus porté à admettre que l'Indien Peau-Rouge vit dans ces contrées chaudes comme émigré ou étranger , que sa constitution n'était point originairement faite pour ce climat, auquel elle ne s'est qu'imparfaitement adaptée. »

D'autre part, les races malaises sont certainement de très-anciens habitants des contrées les plus chaudes ; elles ont particulièrement pour habitude de placer leur premier établissement à l'embouchure des rivières, dans des anses, ou bien dans les baies ou détroits peu ouverts. Peuples éminemment maritimes, le canot est pour eux une nécessité delà vie, et ils ne voyagent jamais par terre s'il peuvent le faire par eau. Conformément à cesgoûts, le Malais a construit sa maison sur des pilotis à la manière des habitations lacustres de la vieille Europe; et ce mode de construction est tellement entré

dans ses mœurs que môme les tribus qui ont pénétré dans l'intérieur, et se sont établies dans des plaines arides et sur des montagnes rocheuses, continuent à bâtir exactement de la même manière et trouvent de la sécurité à élever leurs demeures au-dessus du sol.

Pourquoi chaque oiseau construit une espèce particulière

de nid.

Tels sont les caractères généraux des habitations de Thomme sauvage. Les nids des oiseaux nous en offrent de tout à fait analogues.

Chaque espèce emploie les matériaux qui sont le plus à sa portée, et choisit les situations les plus conformes à ses habitudes. Le troglodyte, par exemple, vivant dans les haies et les bosquets bas, fait en général son nid avec de la mousse, qu'il trouve toujours là où il vit, et qui lui fournit probablement beaucoup d'insectes pour sa nourriture ; mais parfois il varie, employant du foin ou des plumes, lorsqu'il peut se les procurer. Le freux creuse dans les prairies et les champs labourés pour prendre les vers, et, en faisant cela, trouve continuellement des racines et des fibres végétales. Il s'en sert pour revêtir son nid, quoi de plus naturel ! Pour le même usage, le corbeau, qui se nourrit de chair morte, telle que lapins et agneaux, et fréquente les pâturages et les garennes, choisit la laine et la fourrure. L'alouette se tient dans les champs cultivés et fait sur le sol un nid de tiges sèches qu'elle double d'herbes fines, matériaux

le plus à sa portée et le mieux adaptés à ses besoins. Le martin-pêcheur construit son nid avec les arêtes des poissons qu'il a mangés. L'hirondelle emploie de l'argile et de la boue prises sur les bords des étangs et des rivières, à la surface desquels elle trouve les insectes dont elle se nourrit. Bref, les matériaux dont les oiseaux font leurs nids, aussi bien que ceux que l'homme sauvage prend pour sa maison, sont donc ceux qui sont le plus à portée; dans aucun cas, le choix n'est dû à un instinct spécial.

Mais, dira-t-on, ce sont surtout la forme et la structure des nids, plus encore que leurs matériaux, qui nous frappent par leur variété, et sont si merveilleusement adaptées aux besoins, aux habitudes de chaque espèce; comment s'en rendre compte autrement que par l'instinct?

Je réponds que nous en trouvons l'explication en grande partie dans les habitudes générales de l'espèce, dans la nature des outils qui lui sont donnés, et les matériaux qu'elle emploie, enfin dans le discernement des moyens les plus propres au but, discernement trèsélémentaire, sans doute, mais qui rentre parfaitement dans la capacité intellectuelle de l'oiseau. La délicatesse et la perfection du nid seront proportionnées à la grandeur de l'oiseau, à sa conformation et à ses habitudes. Celui du troglodyte ou du colibri n'est peutêtre relativement ni plus parfait ni plus beau que celui du merle, de la pie, de la corneille. Le troglodyte, avec son bec mince, ses longues jambes et sa grande agilité, peut très-facilement former un nid bien tressé

des matériaux les plus fins, et il le place dans les arbustes et les haies qu'il fréquente et où il trouve sa nourriture. La mésango, qui hante les arbres fruitiers et les murs, cherchant des insectes dans les fentes et les crevasses, est naturellement conduite à s'établir dans des trous qui la tiennent à l'abri et en sûreté ; sa grande agilité et la perfection de ses outils (bec et pattes), lui permettent de former rapidement un admirable réceptacle pour ses œufs et ses petits. Le pigeon, ayant un corps lourd avec des pattes et un bec faibles, mauvais instruments pour faire une construction délicate, bâtit un nid grossier et plat, formé de bâtons, mis en travers de branches assez fortes pour porter le poids de l'oiseau et de ses petits. Les engoulevents ont les instruments les plus imparfails de tous : des pattes qui ne peuveut les porter que sur une surface plane, car ils ne peuvent percher, et un bec excessivement large, court et faible, presque caché par des plumes et des soies. Ces oiseaux ne sauraient construire un nid de fibres ou de branches, de poils ou de mousse; aussi s'en passent-ils généralement, et pondent-ils leurs œufs sur le soi nu, sur une branche plate ou sur le tronc d'un arbre coupé. Le perroquet, avec son gros bec recourbé, son cou et ses pattes trop courtes, son corps pesant, est tout à fait incapable de bâtir un nid comme presque tous les oiseaux. Il ne peut grimper sur une branche, ni se retourner sur place lorsqu'il perche, sans employer son bec aussi bien que ses pattes. Comment alors pourrait-il tresser, ou entremêler les matériaux d'un nid? 11 pond ses

œufs dans le trou d'un arbre, au sommet de troncs pourris, ou dans une fourmilière abandonnée, dont la substance est facile à creuser.

Beaucoup de Stema et de Tringa déposent leurs œufs sur le sable au bord de la mer; le duc d'Argyll sans doute a raison lorsqu'il attribue cette habitude, non à leur incapacité de former un nid, mais au fait que, dans de pareilles situations, un nid serait apparent et ferait découvrir les œufs. Cependant le choix de la place est évidemment déterminé par les habitudes de ces oiseaux, qui, dans la recherche quotidienne de leur nourriture, parcourent continuellement de grands bancs de sable, à la marée basse. Les mouettes varient beaucoup dans leur manière de nicher, mais celle-ci est toujours en harmonie avec leur conformation et leurs habitudes; le nid est placé tantôt sur un roc nu, ou sur le bord d'une falaise, tantôt dans un marais ou parmi les algues du rivage; il est fait d'algues, de touffes d'herbes ou de roseaux, ou encore de débris trouvés sur le rivage, amoncelés les uns par-dessus les autres, avec aussi peu d'ordre et d'art que le comportent les pattes palmées et le bec grossier de ces oiseaux ; le bec surtout est plus propre à prendre le poisson qu'à bâtir un nid délicat.

Le flamant aux longues jambes et au large bec, qui arpente continuellement les bas-fonds humides, se fait avec de la boue un siège conique, au sommet duquel il dépose ses œufs. Il peut de la sorte les couver à son aise, et ils restent à sec, hors de la portée des marées.

Maintenant je crois que, dans toute la classe des oiseaux, on trouvera les mômes principes généraux, plus ou moins faciles à découvrir, selon que les mœurs de l'espèce sont plus ou moins marquées ou leur conformation plus ou moins spéciale. Il est vrai que, parmi des oiseaux qui diffèrent peu sous ces deux rapports, nous voyons des systèmes de nids très-divers. Mais il n'est point difficile d'expliquer l'origine de ces différences. Elles résultent de ces grands changements climatériques et géologiques que nous savons avoir eu lieu depuis l'apparition des espèces actuelles. On sait que les habitudes simples sont héréditaires, et, comme chaque espèce occupe aujourd'hui un espace différent des autres, nous pouvons être sûrs que de tels changements agiraient différemment sur chacune, réunissant souvent des espèces qui, dans des régions distinctes et soumises à des conditions différentes, avaient déjà acquis leurs habitudes particulières.

Comment les jeunes oiseaux apprennent à construire

leurs premiers nids.

On objecte que les oiseaux n'apprennent pas à faire leur nid comme l'homme apprend à bâtir, car tous les individus d'une espèce font exactement le même nid, môme s'ils n'en ont jamais vu un seul, et on prétend que cela ne peut s'expliquer que par l'instinct.

Sans doute ce serait là de l'instinct, si c'était vrai, et je demande simplement une preuve du fait allégué. Ce point, si important pour la question en litige, est

toujours admis sans preuve, et môme contrairement aux preuves, car les faits connus lui sont opposés.

Un oiseau, élevé en cage dès sa naissance, ne fait pas le nid caractéristique de son espèce, même si on lui fournit les matériaux nécessaires; souvent même on ne lui verra faire aucun nid quelconque, mais entasser grossièrement les matériaux.

On n'a jamais convenablement essayé de lâcher dans un enclos couvert d'un filet, un couple élevé de cette façon, pour voir quel nid pourront produire ses efforts inexpérimentés ; l'expérience a été tentée pour le chant des oiseaux, qui est censé également instinctif et l'on trouve que de jeunes oiseaux n'ont jamais le chant particulier à leur espèce s'ils ne l'ont pas entendu auparavant, tandis qu'ils apprennent facilement le chant de tout autre oiseau avec lequel ils sont associés.

LeB oiseaux chantent-ils par instinct ou par imitation 7

L'honorable Daines Barrington soutenait l'opinion que « le chant n'est pas plus inné chez les oi- « seaux que le langage ne l'est chez l'homme, mais « qu'il dépend entièrement de l'enseignement qui « leur est donné en tant que leurs organes leur « permettent a" imiter les sons qu'ils ont souvent l'oc- « casion d'entendre. »

Il a exposé ses observations dans les « Philosophical Transactions, » 1773 (vol 63). Il dit : « J'ai « élevé des linottes prises dans le nid avec les trois

« alouettes qui chantent le mieux : Yalauda arvensis, « Yalauda arborea , et Yanthus pratensis. Chaque « linotte, au lieu du chant de son espèce, adopta en- « tièrement celui de son maître. Lorsque le chant de « la linotte-alouette des prés fut tout à fait fixé, je o plaçai l'oiseau avec deux linottes communes dans « une chambre où elles restèrent ensemble pendant « trois mois; la linotte n'emprunta pas un seul passage « au chant de ses nouvelles compagnes, mais conserva « constamment celui de l'alouette. »

L'auteur expose ensuite que les oiseaux retirés du nid à l'âge de trois ou quatre semaines, ont déjà appris le cri d'appel de leur espèce ; pour éviter cela, il faut les ôter du nid un jour ou deux après leur naissance; il cite l'exemple d'un chardonneret qu'il avait vu à Knighton (Radnorshire), et qui chantait exactement comme un troglodyte, sans aucun des sons particuliers à son espèce. Cet oiseau, enlevé de son nid un jour ou deux après sa naissance, avait été placé à une fenêtre donnant sur un petit jardin : c'est là sans doute qu'il avait acquis le ramage du troglodyte, n'ayant aucune occasion d'apprendre même l'appel du chardonneret. Le même auteur avait vu aussi une linotte qui, enlevée de son nid à l'âge de denx ou trois jours, avait presque appris à articuler et pouvait répéter les mots « Pretty . boy » et quelques autres courtes phrases, aucun autre son n'ayant été proposé à son imitation. Il éleva une autre linotte avec une vengolina (petit pinson d'Afrique) qui, à ce qu'il dit, chante mieux qu'aucun oiseau étranger, excepté l'oiseau moqueur d'Amérique, et l'imita-

tion du maître par l'élève fut si parfaite, qu'il était impossible de les distinguer l'un de l'autre. Chose plus extraordinaire encore, un moineau commun, oiseau qui d'ordinaire ne fait que gazouiller, apprit le chant de la linotte et du bouvreuil en étant élevé avec ces oiseaux. Le rév. W. H. Herbert fit des observations semblables et raconte que les jeunes, quand ils sont enfermés, apprennent facilement le chant des autres espèces et deviennent d'assez bons chanteurs, quoique, dans l'état de nature, ils soient pauvrement doués sous ce rapport. Le bouvreuil, dont le ramage est naturellement faible, dur et insignifiant, a néanmoins une faculté musicale remarquable, car on peut lui enseigner à siffler des airs complets. D'autre part, le rossignol, dont le chant naturel est si beau, montre une grande aptitude, dans la domesticité, à apprendre celui d'autres espèces. Bechstein parle d'un rouge-queue qui, ayant niché sous le bord de son toit, imitait le chant d'un pinson en cage sur une fenêtre au-dessous de lui, tandis qu'un autre, dans un jardin voisin, répétait quelques-unes des notes d'une fauvette à tête noire dont le nid était tout près.

Ces faits, et beaucoup d'autres qu'on pourrait citer, donnent la certitude que le chant particulier de chaque oiseau est acquis par imitation , aussi bien que l'enfant apprend l'anglais ou le français, non par instinct, mais en entendant le langage parlé par ses parents.

11 est particulièrement remarquable que, pour faire acquérir à de jeunes oiseaux un nouveau chant correc-

tement, il faut les soustraire à leurs parents de trèsbonne heure; car, les trois ou quatre premiers jours leur suffisent pour connaître et imiter plus tard le chant de ceux-ci. Cela montre que de très-jeunes oiseaux peuvent entendre et se souvenir, et il serait fort extraordinaire que, puisqu'ils peuvent voir, ils ne pussent ni observer ni se rappeler, et vécussent des jours et des semaines dans un nid sans rien savoir ensuite des matériaux dont il est fait et de la façon dont il est construit. Pendant qu'ils apprennent à s'envoler et à revenir souvent à leur nid, ils peuvent l'examiner à fond à l'intérieur et à l'extérieur; comme d'ailleurs la recherche de leur nourriture les conduit invariablement parmi les matières dont le nid est composé et à des places semblables à celles où il se trouve, est-il donc bien étonnant qu'ils soient ensuite capables d'en faire un semblable pour leur propre usage ? Ne serait-ce pas bien plus remarquable, s'ils se dérangeaient pour trouver des matériaux tout différents de ceux qu'ont employés leurs parents, les combinaient d'une façon dont ils ne connaîtraient aucun exemple, et formaient une construction tout autre que celle où ils ont été élevés? Celle-ci est d'ailleurs probablement celle que toute leur organisation peut assembler le plus vite et le plus facilement.

On a cependant objecté que l'observation, l'imitation, la mémoire, ne peuvent rien avoir à faire avec l'habileté architecturale d'un oiseau, parce que les jeunes qui en Angleterre naissent en mai ou juin, bâtissent au mois d'avril ou de mai suivant un nid aussi

parfait que celui où ils ont été élevés, sans pourtant en avoir jamais vu bâtir. Mais ces jeunes oiseaux, avant de quitter le nid, ont pu certainement en observer bien des fois la forme, la grandeur, la situation, les matériaux et leur disposition, et en conserver le souvenir jusqu'au printemps suivant, alors que la recherche de leur nourriture met à leur portée les matériaux voulus ; il est très-probable que les oiseaux les plus âgés font leurs nids les premiers, ceux de la dernière couvée suivent alors leur exemple, apprenant d'eux à faire les fondations du nid et à en assembler les éléments (1); de plus nous n'avons aucune raison de croire que les jeunes s'accouplent en général entre eux. 11 est plus problable que chaque couple ne contient fréquemment qu'un seul sujet né l'été précédent, et qui est donc plus ou moins guidé par l'expérience de l'autre.

Mon ami M. Richard Spruce, bien connu comme voyageur et botaniste, pense que tel est en effet le cas. 11 a bien voulu me permettre de publier les observations suivantes, dont il m'a fait part après avoir lu la première édition de mon livre.

(I) J'ai entendu faire à un ami une remarque ingénieuse, c'est que si les jeunes oiseaux observent le nid dans lequel ils ont été élevés, il* doivent le considérer comme une production naturelle aussi bien que les branches et les feuilles entrelacées qui l'entourent, et ne peuvent absolument pas supposer que leurs parents l'aient construit. Cette objection est peut être juste, et, dans ce cas, nous devons avoir recours au mode d'enseignement décrit dans les paragraphes suivants. Du reste la question ne peut ôtre définitivement résolue que par une série d'observations attentives.

De quelle façon les jeunes oiseaux peuvent apprendre à construire leurs nids.

«Parmi les Indiens du Pérou et de l'Équateur, qui « ont conservé beaucoup des usages qui caractérisaient « leur demi-civilisation avant la conquête espagnole, « il règne la coutume que les jeunes gens épousent de « vieilles femmes, et réciproquement, les jeunes filles « épousent des vieillards. Us disent qu'un jeune «homme, habitué à la sollicitude de sa mère, serait « mal partagé s'il n'avait qu'une jeune fille ignorante « pour prendre soin de lui, et la jeune fille, de son côté, «se trouve mieux d'un homme d'âge mûr, qui peut « lui servir de père.

« Nous retrouvons, chez beaucoup d'animaux, quel- « que chose d'aualogue à cette coutume. Un vieux «daim vigoureux peut généralement conquérir la « femelle de son choix, et môme toutes les femelles « auxquelles il peut suffire, mais un jeune daim « du « premier bois » doit se résigner au célibat, ou se a contenter de quelque respectable douairière.

« Comparez le cas très-semblable du coq domes- « tique et de beaucoup d'autres oiseaux ; considérez « quelles seront les conséquences de l'accouplement <« d'un vieux mâle avec une jeune femelle, ou d'une « vieille femelle avec un jeune mâle, ce qui, je crois, a «lieu chez le merle, et chez d'autres oiseaux, qui, on « le sait, se disputent la possession des femelles les plus « belles et les plus jeunes; dans chaque couple, l'un « des conjoints ayant déjà de « l'expérience » , « ensei-

« gnera à son jeune compagnon, non-seulement les « choses futiles, mais aussi le choix d'un emplacement a pour le nid et la manière de le construire : il lui « montrera aussi comment on couve les œufs et com- « ment on élève les petits. Telle est, en peu de mots, « l'idée que je me fais, de la manière dont un oiseau, « à ses premières noces, apprend peut-être tous les de- « voirs de la vie conjugale. »

J'ai demandé, sur ce point difficile, des renseignements à quelques-uns de nos meilleurs ornithologistes vivant à la campagne, mais sans succès, parce qu'il est presque toujours impossible de distinguer après la première année les jeunes oiseaux des vieux. On m'apprend cependant que chez les merles, chez les moineaux, et beaucoup d'autres espèces, les mâles se battent avec fureur, et le plus fort a naturellement le choix de sa compagne. L'opinion de M. Spruce est au moins aussi vraisemblable que l'opinion contraire, qui veut que les jeunes oiseaux, dans la règle, s'accouplent ensemble, et elle est confirmée, jusqu'à un certain point, par le célèbre observateur américain Wilson. Ce dernier insiste avec force sur la variété des nids d'une môme espèce : il dit que les uns sont beaucoup mieux faits que les autres, et il pense que les nids les moins parfaits sont l'ouvrage des oiseaux les plus jeunes, les plus parfaits aux contraire, celui des plus vieux.

En tout cas l'expérience capitale n'a point été faite : on n'a point encore montré qu'un couple d'oiseaux, élevés à part depuis leur naissance et n'ayant jamais vu de nid, soit à môme d'en faire un exactement

sur le type de celui de leurs parents. Ce serait là l'expérience décisive. Tant qu'elle n'a pas été faite, je ne pense pas que l'on doive attribuera une faculté inconnue et mystérieuse, un acte parfaitement comparable aux constructions de l'homme sauvage.

Du reste, il ne faut point s'exagérer le degré de connaissance ou d'habileté acquise (d'autres diraient d'instinct) que doit posséder un oiseau pour construire un nid qui nous semble délicatement et artistement fabriqué. N'oublions pas que ce nid a été formé branche par branche, fibre par fibre, grossièrement d'abord, puis les fentes et les irrégularités qui doivent paraître des brèches et des trous énormes auxpelits architectes, sont bouchées avec des bouts de branches ou des rejetons inlroduitsau moyen de leur bec mince et de leurs pattes souples; brin par brin ils déposent les poils, les plumes, le crin, et le résultat nous semble une merveille de dextérité; il en serait de même de la plus grossière hutte indienne, aux yeux d'un natif de Brobdingnag.

Levaillant décrit le nid d'un petit oiseau africain, qui montre bien que très-peu d'art peut produire une construction très-parfaite. La base en est faite de mousse et de lin entremêlés d'herbe et de touffes de coton ; celte masse d'abord informe, ayant 5 à 6 pouces de diamètre et 4 pouces d'épaisseur, devient sous les pieds de l'oiseau qui la presse et la foule avec persistance, une sorte de feutre. L'oiseau le comprime avec son corps, se retournant dans tous les sens, de façon à le rendre bien ferme et égal, avant d'élever les bords. Ceux-ci sont ajoutés bout par bout, ajustés et battus

PHILOSOPHIE DES NIDS D'oiSEAUX. 233

des pieds et de l'aile, et bien comprimés, le bec servant à rentrer de temps à autre les fibres qui projettent au dehors. Par ces moyens simples et en apparence insuffisants, la surface intérieure du nid est rendue presque aussi unie et aussi compacte qu'une pièce d'étoffe.

Que les œuvres de l'homme sont surtout imitatives.

Mais voyez l'homme civilisé! dira-t-on. Voyez l'architecture grecque, égyptienne, romaine et gothique ! Quel avancement! quel progrès! quels raffinements! Voilà à quoi mène la raison, tandis que l'oiseau reste toujours au môme point.

Mais si ces progrès-là sont nécessaires pour prouver les effets de la raison opposée à l'instinct, alors il n'y a pas de raison chez les peuples sauvages et chez plusieurs des races à moitié civilisées, et celles-ci construisent par instinct, aussi bien que les oiseaux.

L'homme se répand sur toute la terre, et existe dans les conditions les plus diverses ; de là nécessairement des habitudes également variées, il émigré d'un pays à un autre ; il fait la guerre et des conquêtes; le mélange des races met en contact des coutumes différentes; celles par exemple d'un peuple émigré ou conquérant sont modifiées par les circonstances nouvelles du pays où il arrive.

La race civilisée qui conquit TÉgypIe doit avoir développé son architecture dans un pays de forêts où le bois était abondant ; car il n'est pas probable que l'idée

de colonnes cylindriques prît naissance dans une contrée sans arbres. Une race indigène aurait peut-être construit les pyramides, mais non les temples de Luxoret de Karnak. Dans l'architecture grecque, presque chaque trait caractéristique a son origine dans les constructions en bois. Les colonnes, l'architrave, la frise, les astragales, les modilions, la forme du toit, tout cela doit avoir eu son origine dans quelque contrée boisée du Midi; confirmation frappante de ce qu'enseigne la philologie, savoir, que la Grèce fut colonisée par des peuples venus du nord-ouest de l'Inde. Mais, élever des colonnes et les relier par d'immenses blocs de pierre ou de marbre, ce ne sont pas des actes de raison, mais bien de pure imitation, car c'est la voûte qui est le moyen rationnel de couvrir de grands vides avec la pierre: par conséquent, l'art grec, si parfaitement beau d'ailleurs, est faux dans son principe, et ne constitue point un bon exemple de la raison appliquée à l'architecture.

Que faisons-nous presque tous aujourd'hui, sinon imiter les constructions de ceux qui nous ont précédés ? Nous n'avons pas même été capables de découvrir ou développer un style défini approprié à nos besoins. Nous n'avons aucun style d'architecture nationale, et sous ce rapport nous sommes même inférieurs aux oiseaux, dont chacun a sa forme de nid caractéristique, exactement adaptée à ses besoins et à ses habitudes.

Que les oiseaux changent et améliorent leurs nids lorsque det conditions nouvelles l'exigent.

La grande uniformité qu'offre l'architecture de chaque espèce d'oiseau ne prouve donc point, ainsi qu'on l'a supposé, un instinct spécial, mais nous pouvons l'attribuer à l'uniformité des conditions dans lesquelles vit chacune des espèces. Leur domaine est souvent très-limité, et il est rare qu'elles se rendent dans un pays nouveau pour y rester, de façon à être placées dans des conditions nouvelles. Cependant, lorsque celles-ci se présentent, les oiseaux en profitent aussi librement et aussi sagement que l'homme pourrait le faire.

Les hirondelles de cheminée et de fenêtre sont une preuve vivante d'un changement d'habitudes qui a dû se faire depuis que l'on construit des maisons et des cheminées, c'est-à-dire en Amérique par exemple, dans les trois derniers siècles. Beaucoup de nids sont faits aujourd'hui avec des fils de coton ou de laine au lieu de laine brute ou de crin ; et le choucas montre une prédilection pour les clochers, qui ne peut guère s'expliquer par l'instinct.

Dans les parties les plus peuplées des États-Unis, le troupiale-baltimore construit son nid suspendu^ avec toutes sortes de bouts de cordons, d'écheveaux de soie, de tille de jardinier, au lieu des quelques poils et fibres végétales, qu'il ne trouve que difficilement dans les régions sauvages; et Wilson, observateur très-exact, croit que cet oiseau perfectionne ses nids par la pra-

tique : les individus les plus âgés faisant mieux que les autres.

L'hirondelle pourpre (Prof/ne purpurea) s'empare des gourdes vides et des petites boîtes, qui, dans presque tous les villages et fermes d'Amérique, sont disposées au dehors pour la recevoir ; plusieurs troglodytes d'Amérique font volontiers leurs nids dans des bottes à cigares, percées d'un petit trou, si celles-ci sont placées dans une situation convenable. Le Xanthorius varius des États-Unis est un excellent exemple des changements que les oiseaux apportent à leurs nids suivant les circonstances : lorsqu'il établit son domicile sur des branches fortes et raides, son nid est presque plat, mais souvent il le suspend aux branches minces d'un saule pleureur, il le fait alors beaucoup plus profond, pour éviter que le vent, en le secouant avec violence, n'en fasse tomber les petits.

On a aussi observé que, dans les contrées chaudes du Midi, les nids sont construits plus légèrement et d'une substance plus poreuse que dans les régions plus froides du Nord.

Notre moineau commun sait aussi bien se conformer aux circonstances. Quand il s'établit sur un arbre (ce qui sans doute était sa seule manière à l'origine), il fait un nid bien construit et couvert, où ses petits sont très-bien abrités; mais il ne se donne pas autant de peine lorsqu'il trouve un trou commode dans un bâtiment ou dans du chaume : son nid est alors très-imparfaitement construit.

On a observé dans la Jamaïque un curieux exemple

de changement d'habitudes récent. Avant 1854 leTachornis phœnicobea habitait exclusivement les palmiers dans quelques districts du pays. Une colonie de ces oiseaux s'établit alors dans deux palmiers cacaotiers à Spanish-Town et y resta jusqu'en 1857, année où un orage abattit l'un de ces arbres et dépouilla l'autre de ses feuilles. Au lieu de rechercher d'autres palmiers, les oiseaux chassèrent les hirondelles qui vivaient dans la cour du palais du Gouvernement, s'emparèrent de la place , et y firent leurs nids sur le sommet des murs d'enceinte et dans les angles formés par les poutres et les solives ; ils occupent encore en grand nombre cet endroit. On remarque qu'ils y forment leurs nids avec beaucoup moins de soin que lorsqu'ils vivaient sur les palmiers, probablement parce qu'ils sont moins exposés.

Au moment où la première édition de cet ouvrage venait de paraître, M. F.-A. Pouchet publia, dans la dixième livraison des Comptes rendus pour l'année 1870, ses observations relatives à un exemple encore plus curieux de perfectionnement dans la construction des nids. 11 y a quarante ans, M. Pouchet avait lui-môme recueilli, dans de vieilles maisons de Rouen, des nids d'hirondelles de fenêtres (Hirundo urbica), et les avait déposés dans le musée de celte ville. S'étant récemment procuré de nouveaux nids, il fut surpris, en les comparant avec les anciens, d'y voir un changement positif dans la forme et l'arrangement. Cela le décida à étudier la chose de plus près. Les nids modifiés avaient été pris dans un quartier neuf de la ville, et M. Pouchet

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constata que tous ceux qui provenaient des rues neuves avaient la forme modifiée; mais en examinant les églises et d'autres bâtiments anciens, ainsi que des rochers habités par ces oiseaux, il trouva beaucoup de nids du type ancien, mélangés avec quelques-uns du nouveau modèle. Il étudia alors les dessins et les descriptions des anciens naturalistes, et il n'y trouva absolument que la forme primitive. Voici, suivant lui, en quoi consiste la différence. L'ancienne forme est une portion de sphère, elle est égale au quart d'un hémisphère quand le nid est situé dans l'angle supérieur d'une fenêtre; l'ouverture est circulaire et très- petite, tout juste suffisante pour laisser passer l'oiseau. Le nid moderne est, au contraire, plus large que haut, sa forme étant celle d'un segment de sphéroïde aplati ; l'ouverture est trèslarge et basse, et placée tout près de la surface horizontale à laquelle le nid tient par sa partie supérieure.

M. Pouchet pense que la forme nouvelle est indubitablement un perfectionnement de l'ancienne. Le fond élargi doit laisser aux petits plus de liberté de mouvements qu'ils n'en avaient dans l'ancien nid étroit et profond ; de plus, l'agrandissement de l'ouverture leur permet de regarder au dehors et de prendre l'air ; elle est même assez large pour leur servir en quelque sorte de balcon, et l'on y voit parfois deux petits qui peuvent s'y tenir sans gêner le passage desparents. Enmême temps, placée si près du sommet, elle a moins d'inconvénients aux points de vue de la pluie, du froid et des ennemis, que le petit trou rond de l'aucien nid. Voilà donc, dans la construction des nids, un progrès aussi évident qu'au-

cun de ceux qui s'accomplissent en un temps si court dans l'architecture humaine.

Du reste, les nids ne sont pas toujours caractérisés par une structure parfaite et une excellente conformation; chez beaucoup d'oiseaux, ils présentent de véritables imperfections; celles-ci sont parfaitement compatibles avec notre théorie, mais beaucoup moins explicables dans l'hypothèse de l'instinct supposé infaillible. Le pigeon voyageur d'Amérique couvre souvent les branches de ses nids jusqu'à les faire casser par le poids, et Ton voit alors le sol couvert de nids, d'œufs et déjeunes oiseaux détruits. Les nids de freux sont souvent si imparfaits que les vents violents en font tomber les œufs ; mais l'oiseau le plus mal partagé sous ce rapport est l'hirondelle de fenêtres; White de Selborne nous dit en avoir vu s'établir chaque année dans des places où elles risquaient de voir leurs nids emportés par une forte pluie et leurs petits détruits.

Conclusion.

Une appréciation impartiale de tous ces faits confirme, je pense, l'assertion par laquelle j'ai commencé, savoir, que les facultés mentales manifestées par les oiseaux dans la construction de leurs nids, sont de même nature que celles que montre l'homme dans la construction de sa demeure.

Ces facultés sont essentiellement l'imitation, unie à une adaptation partielle et lente aux conditions nouvelles qui s'imposent.

Comparer l'ouvrage des oiseaux avec les manifestations les plus élevées de la science et de l'art humain, c'est rester tout à fait à côté de la question. Je ne prétends pas que l'oiseau soit doué d'une faculté de raisonnement qui en variété ou en étendue soit le moins du monde comparable à celle de l'homme. Je dis simplement que le mode de construction des nids nous offre des phénomènes qui, si on les compare impartialement avec ceux que présente la grande masse des hommes dans la construction des maisons, n'indiquent aucune différence essentielle dans la nature ou l'espèce des facultés employées. Si l'instinct signifie quelque chose, ce ne peut être que la capacité d'accomplir un acte complexe sans enseignement ni expérience. Il implique des idées innées bien définies, et, s'il était prouvé, il renverserait le sensalionaUsmc de M. Mill et toutes les idées de la philosophie moderne sur l'expérience.

Que l'existence de l'instinct puisse être établie dans

d'autres cas, cela n'est pas impossible; mais dans l'exemple particulier des nids d'oiseaux, qui est généralement considéré comme un de ses principaux appuis, je ne puis rien trouver absolument qui prouve l'existence de quelque chose d'autre que ces facultés rudimentaires de raisonnement et d'imitation qui sont universellement attribuées aux animaux.

THÉORIE DES NIDS D'OISEAUX, MONTRANT LA RE- LATION DE CERTAINES DIFFÉRENCES DE COULEUR CHEZ LES FEMELLES AVEC LE MODE DE NIDIFI- CATION.

Ou doit certainement considérer comme l'un des traits caractéristiques les plus remarquables de la classe des oiseaux, l'habitude qu'ils ont de bâtir une construction plus ou moins compliquée pour y recevoir leurs œufs et leurs petits. Il est très-rare de trouver des travaux analogues chez les autres vertébrés, et ils n'atteignent jamais le même degré de perfection et de beauté. Les nids ont, par conséquent, vivement attiré l'attention, et ont fourni l'un des arguments les plus fréquents en faveur de l'existence d'un instinct aveugle, mais infaillible, chez les animaux inférieurs. L'opinion générale que tout oiseau est rendu capable de bâtir son nid, non par les facultés ordiuaires d'observation, de mémoire et d'imitation, mais en vertu d'une impulsion innée et mystérieuse, a eu l'effet déplorable de faire perdre de vue la relation évidente qui existe entre la structure, les mœurs et l'intelligence des oiseaux d'une part, et le genre de nids qu'ils bâtissent d'autre part.

J'en ai traité en détail dans un précédent essai, et nous avons vu que l'examen de la structure, de l'alimentation et des autres particularités de l'existence d'un

oiseau, nous permettra de deviner, et souvent avec une grande exactitude, la raison qui lui fait construire son nid avec tels ou tels matériaux, dans telle ou telle situation, et d'une manière plus ou moins compliquée. Je me propose maintenant de considérer la question à un point de vue plus général et d'en discuter l'application à quelques problèmes curieux de l'histoire naturelle des oiseaux.

De l'influence exercée sur la nidilicalion par le changement des conditions et la persistance des habitudes.

Il existe, en dehors des causes mentionnées plushaut, deux facteurs qui doivent avoir exercé une influence importante pour déterminer les détails de la nidification, bien que nous ne puissions que vaguement deviner leur action dans chaque cas particulier.

Ce sont le changement des conditions d'existence extérieures ou intérieures, et l'influence des habitudes héréditaires ou imitatives. La première cause amène des modifications en harmonie avec les changements de l'organisation, du climat, de la faune et de la flore environnantes; la seconde conserve les particularités ainsi produites, quand même par suite d'autres circonstances elles cessent d'être nécessaires. On a déjà constaté, d'après des faits nombreux, que les oiseaux font des nids appropriés à la situation dans laquelle ils les placent, et les hirondelles, les troglodytes et d'autres oiseaux qui habitent les toits, les cheminées, des nids artificiels, nous montrent que ces animaux sont toujours

prêts à profiter des différentes circonstances qui se présentent. 11 est donc probable qu'un changement de climat permanent obligerait beaucoup d'oiseaux à modifier la forme ou les matériaux de leurs nids, afin de mieux protéger leurs petits. L'introduction de nouveaux ennemis, dangereux pour les œufs et les petits oiseaux, produirait le même résultat; une modification dans la végétation d'une contrée entraînerait l'emploi de nouveaux matériaux ; de même, si les caractères internes ou externes d'une espèce variaient lentement, elle serait portée à changer en quelque mesure son mode de construction. Ce résultat pourrait être dû à toutes sortes de modifications, par exemple : la force et la rapidité du vol, dont dépend la distance jusqu'à laquelle l'oiseau ira chercher ses matériaux ; la faculté de se tenir immobile en l'air, qui peut déterminer la place où le nid sera construit; la force et la puissance préhensile de la patte, relativement au poids de l'oiseau, qui sont absolument nécessaires pour la construction d'un nid délicatement tressé et bien fini. La longueur et la finesse du bec, qui sert comme d'aiguille dans la fabrication des nids les plus fins, composés de matières textiles, la longueur et la mobilité du cou, qui concourent au même but, la possession d'une sécrétion salivaire, comme celle qu'emploient plusieurs hirondelles, certains martinets ou encore le merle-grive, ce sont là autant de particularités qui sont après tout le résultat de l'organisme, et déterminent le plus souvent la nature et le choix des matériaux aussi bien que leur combinaison, la forme et la position de l'édifice. Malgré ces change-

ments, il se conserverait pendant un temps plus ou moins long certains caractères dans la construction des nids, quand môme les causes qui les avaient rendus nécessaires auraient disparu. Nous rencontrons partout ces traces du passé, môme dans les œuvres de l'homme, en dépit de la raison dont il se vante si fort. Non-seulement les traits principaux de l'architecture grecque ne sont que des copies en pierre d'un original en bois, mais nos copistes modernes de l'architecture gothique bâtissent souvent des contre-forts massifs, pour soutenir un toit en bois, dépourvu de la poussée qui les rendrait nécessaires : ils croient même orner leurs bâtiments en y ajoutant de fausses gouttières en pierre sculptée, dont les fonctions sont en réalité remplies par des conduites modernes, qu'ils appliquent sans avoir égard à l'harmonie du style. De même, quand les chemins de fer ont remplacé les diligences, on a cru devoir donner aux wagons de première classe la forme de plusieurs voitures liées les unes aux autres; on a conservé les bretelles auxquelles se suspendaient les voyageurs, quand nos routes aujourd'hui macadamisées faisaient de chaque voyage une succession ininterrompue de cahots ; on les trouve même sur les chemins de fer où elles nous rappellent un mode de locomotion dont nous pouvons à peine nous faire une idée. Nous avons encore un exemple de cette routine dans nos chaussures ; quand la mode vint de porter des bottines à élastiques, nous étions si bien habitués à les attacher avec des boutons ou des lacets, qu'une chaussure qui en était dépourvue nous paraissait trop nue, et les

cordonniers placèrent souvent une rangée de boutons ou un semblant de lacet, parce que l'habitude nous les rendait nécessaires. Tout le monde reconnaît que les habitudes des enfants et des sauvages nous donnent les indications les plus précieuses sur celles des animaux ; or chacun peut observer de quelle manière les enfants imitent leurs parents, sans avoir égard à la portée ou à l'utilité de leurs actions. Chez les sauvages, certaines coutumes, particulières à chaque tribu, se perpétuent de père en fils, et continuent à exister longtemps après que leur raison d'être a cessé.

Quand nous considérons ces faits et mille autres analogues, qui se produisent tous les jours autour de nous, nous pouvons avec raison attribuer à une cause semblable les détails de Yarchitecture des oiseaux que nous ne parvenons pas à comprendre. Si nous nous y refusons, il nous faut admettre, ou que les oiseaux sont dans toutes leurs actions guidés par la raison pure plus complètement encore que l'homme; ou bien qu'un instinct infaillible les conduit au même résultat par une voie différente. Je ne crois pas que la première théorie ait jamais été soutenue par personne, et j'ai déjà montré que la seconde , quoique généralement admise, n'est pas prouvée, et se trouve en contradiction avec un grand nombre de faits. L'un de mes critiques a prétendu que j'admettais l'existence de l'instinct, sous le nom d'habitude héréditaire, mais l'ensemble de mes arguments prouve que ce n'est pas là ma pensée. Les deux termes, d'habitude héréditaire et ^instinct, sont il est vrai synonymes quand ils s'appliquent à une

action simple dépendant d'une particularité héréditaire dans la structure, comme par exemple quand les descendants de pigeons culbutants culbutent , ou que ceux de pigeons grosse-gorge gonflent leur jabot; mais, dans ce cas-ci, je parle simplement des habitudes héréditaires ou plutôt persistantes et imitalives des sauvages, qui construisent leurs maisons comme leurs pères l'ont fait. L'imitation est une faculté d'ordre inférieur à l'invention, les enfants et les sauvages imitent avant de créer, tout comme les oiseaux et les autres animaux.

On voit, d'après ces observations, que le mode de nidification spécial à chaque espèce d'oiseau est probablement le résultat d'une réunion de causes qui l'ont sans cesse modifié en harmonie avec les conditions physiques ou organiques. Les plus importantes de ces causes paraissent être d'abord la structure de l'espèce, et en second lieu le milieu où elle vit, ou ses conditions d'existence. Or nous savons que chacun des caractères, chacune des conditions comprises dans ces termes généraux, est variable: nous avons vu qu'en général, les traits principaux des nids d'un certain groupe d'oiseaux sont en relation avec sa structure organique, et nous pouvons en conclure sans témérité que, si la structure varie, le nid variera aussi en quelque point correspondant. Nous savons encore que les oiseaux modifient la position, la forme et la construction de leurs nids, toutes les fois que les matériaux ou les situations à leur portée subissent quelque changement, que ce soit dû à l'action de l'homme, ou à celle de la nature. Nous devons cependant nous rappeler que tous ces facteurs demeu-

rent stables pendant plusieurs générations, et agissent avec une lenteur proportionnée à celle des agents physiques dont l'œuvre nous est révélée par la géologie; il est donc évident que la forme et les matériaux des nids, qui en dépendent , sont également stables. Si donc nous trouvons entre le mode de nidification et des caractères insignifiants ou aisément modifiés, une corrélation telle, que l'un des deux faits soit probablement la cause de l'autre, nous serons fondés h croire que ce sont ces caractères variables qui dépendent du mode de nidification, bien loin d'avoir contribué à le déterminer. C'est ce genre de corrélation qui va faire l'objet de notre étude.

Classification des nids.

Nous devons d'abord classer les nids en deux grandes catégories, sans avoir égard à leurs différences ou à leurs analogies même les plus évidentes, mais en nous bornant à constater si le contenu, c'est-à-dire les œufs, les petits ou l'oiseau qui couve, est caché ou exposé à la vue. Nous placerons dans la première classe tous les nids dans lesquels les œufs ou les petits sont entièrement cachés, sans chercher si ce but est atteint au moyen d'un édifice habilement couvert, ou simplement en déposant les œufs &ous terre ou dans le creux d'un arbre; nous grouperons dans la seconde classe tous ceux dont les habitants sont exposés à la vue, sans regarder si le nid est élégamment construit, ou s'il n'y

a, à proprement parler, pas de nid du tout. Parmi les premiers, on compte les martins-pêcheurs, qui bâtissent toujours dans les berges des cours d'eau, les pics et les perroquets, qui bâtissent dans les arbres creux, les Iclérides d'Amérique qui ont des nids habilement couverts et suspendus, et le troglodyte commun, dont le nid est recouvert d'un dôme; nos grives, nos pinsons, nos becs-fins et (ous les Dicrourus, les Cotingidés, les Tanagridés des Tropiques, ainsi que tous les pigeons et les rapaces, et un grand nombre d'autres répandus sur tout le globe, se rangent dans la deuxième catégorie.

On verra que cette division des oiseaux d'après leur mode de nidification n'est point en rapport avec la forme et la structure du nid, mais uniquement avec les fonctions qu'il remplit. Elle a cependant certaines relations avec les affinités naturelles, car d'importants groupes d'oiseaux, incontestablement alliés, se rangent exclusivement dans l'une ou l'autre de ces classes ; il est rare que les espèces d'un même genre ou d'une même famille se répartissent en treles deux, quoiqu'elles offrent souvent des exemples des deux modes distincts de nidification compris dans la première. Tous les oiseaux grimpeurs et la plupart des fissirostres, bâtissent des nids recouverts, et, dans ce dernier groupe, les martinets et les engoulevents, dont les nids sont ouverts, sont évidemment très-différents des autres familles auxquelles nos classifications les associent. Les mésanges varient beaucoup dans leur manière de construire ; les unes font des nids ouverts cachés dans des trous, d'autres des nids en dôme, et même suspendus,

mais elles sont toutes dans la même classe. Les Sturnidés varient d'une manière analogue ; les Gracula, comme nos étourneaux, bâtissent dans des trous, les beaux étourneaux d'Orient du genre Calornis forment des nids couverts et suspendus, tandis que le genre Siurnopastor niche dans les arbres creux. Les pinsons sont un curieux exemple de la division d'une famille, car landis que presque toutes les espèces européennes bâtissent des nids ouverts, plusieurs de celles d'Australie les construisent en forme de dôme.

Différences sexuelles de couleur chez les oiseaux.

Si, de l'étude des nids, nous passons à celle des oiseaux mêmes, nous aurons à les considérer d'un point de vue assez inusité ; nous les partagerons en deux groupes : l'un dans lequel les deux sexes sont également ornés de couleurs voyantes, l'autre dans lequel le mâle seul en est paré.

Les différences sexuelles de couleur et de plumage sont très-importantes chez les oiseaux; on s'en est déjà beaucoup occupé; elles ont été, en ce qui concerne les oiseaux polygames, fort bien expliquées par le principe delà sélection sexuelle, énoncé par M. Darwin. Nous pouvons assez bien comprendre que la rivalité des mâles en force et en beauté ait produit le brillant plumage et la grande taille des faisans et des grouse mâles, mais cette théorie n'explique pas pourquoi les femelles du toucan, du guêpier, du perroquet, de l'ara macao, et de la mésange, sont toujours aussi vivement

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colorées que le mâle, tandis que celles du cotinga, du pipra, du taugara, des oiseaux de paradis, et de notre merle commun, sont de couleurs si ternes et si peu apparentes qu'on peutà peine les reconnaître comme appartenant à la même espèce que le mâle.

Loi qui relie les couleurs des oiseaux femelles et leur mode

de nidification.

Cette anomalie peut s'expliquer par l'influence du mode de nidification , car j'ai reconnu, comme une règle souffrant peu d'exceptions, que, lorsque les deux sexes portent les mêmes couleurs éclatantes et trèsapparentes, le nid est de la première classe, soit formé de manière à cacher la couveuse, tandis que, s'il y a conlraste, c'est-à-dire si le mâle est de couleurs brillantes et la femelle de couleurs ternes, le nid est ouvert et la couveuse exposée à la vue. Je commencerai par énumérer les faits qui soutiennent celte assertion, et j'expliquerai ensuite de quelle manière je suppose que cette relation s'est établie. Nous examinerons en premier lieu le groupe dans lequel la femelle porte des couleurs apparentes, et ressemble presque toujours exactement au mâle.

i. Mar tins-pêcheurs (Alcedinidae). — Chez quelques-unes des plus belles espèces, la femelle et le mâle sont identiques; chez d'autres, il existe une différence sexuelle, mais qui tend rarement à rendre la femelle moins apparente. Quelquefois la femelle porte sur la poitrine une raie qui manque chez le mâle, c'est le cas

chez le Halcyon diops de Ternale. Chez d'autres, en particulier dans plusieurs espèces américaines, cette raie est roussàtre; dans le Dacelo gaudichaudii, et d'autres du môme genre, la queue de la femelle est rousse, tandis que celle du mâle est bleue. Le nid de la plupart des m ar tins-pêcheurs est dans un trou profond creusé dans la terre, on dit que les Tanysiptera font le leur dans les trous des fourmilières de termites, ou quelquefois dans des crevasses sous les rochers.

2. Momots (Momotidœ.) — Les deux sexes de ces beaux oiseaux sont semblables, et leur nid dans un trou sous la terre.

3. Tamatias (Bucconidae.) — Ces oiseaux portent souvent des couleurs vives, plusieurs ont le bec rouge comme du corail, les sexes sont identiques, et le nid dans un trou pratiqué dans un terrain en pente.

4. Trogotis (Trogonidae.) — Les femelles de ces superbes oiseaux, quoique en général moins brillamment colorées que le mâle, sont encore de couleurs vives. Le nid est dans le creux d'un arbre.

5. Huppes (Upupidae.) — Le plumage rayé et les longues huppes de ces oiseaux les rendent très-apparents. Les sexes sont semblables et le nid dans un arbre creux.

6. Calaos (Bucerolidae). — Ces grands oiseaux ont d'énormes becs, colorés, celui de la femelle est d'ordinaire aussi apparent et aussi bien coloré que celui du mâle. Leurs nids sont toujours dans des arbres creux, où la femelle est entièrement cachée.

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