L\ MESSE DES MORTS
A CCS mots , le formidable cri : Vengeance ! roule sous les voûtes sonores.
— Jacques, es-tu content? dit Hector au cadavre. . .
— Oui, vengeance et prompte vengeance, reprend l'abbé, aii nom de Dieu et du roi ! 11 est temps d'en finir avec ce Bourguignon qui est entré j^ar la fenêtre à l'épiscopat , comme un voleur : il est temps d'en finir avec ces oppresseurs qui nous persécutent depuis plus de quinze ans. A l'œuvre , mes frères ! c'est dans un lieu saint que se préparent les choses saintes...
Toutes précautions sont prises pour la sûreté des conspirateurs et le secret du complot: Jehan Jourdain a facilement obtenu du gouverneur la célébration du service ; nous savons qu'il est dans ses intérêts de le ménager, d'ailleurs il n'a aucune défiance. En cas d'hostilité subite , Jehan Jourdain est prêt à se défendre à main armée dans l'enceinte de l'abbave, comme les moines de Saint -Père l'ont
déjà fait contre Hastings le INormand et l'cvêqiie Hélie : les temps sont à peine changés ; c'est encore à un envahisseur étranger et à un prélat impie qu'ils ont affaire. . , ». .»
Pendant qu'on célébrera la messe des morts, tous les partisans du roi doivent se réunir dans la sacristie pour travailler à la délivrance de Chartres, en bons citoyens et sans crainte de trahison , puisqu'il ne se trouve dans l'abbaye que de fidèles sujets de Charles Vil. Ils se sépareront aussitôt que la compagnie d'ârchers anglais, qui descend à trois heures la rue Saint-Père pour faire sa ronde du matin dans la basse ville, se sera éloignée.
Aussi, les paroles de l'abbé sont-elles accueillies par des cris de joie et d'enthousiasme.
— A l'œuvre ! à l'œuvre ! répètent toutes les voix.
Et la foule se précipite dans la sacristie , bourgeois , manans et nobles , confusément , pêle-mêle , à la ibis , sans disliaction de rang
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et de fortune... Il s'agit de sauver (jhartres ! A l'intérieur, on a préparé do. hauts sièges pour les personnages les plus marquans , tels que monseigneur Hector de Chartres, le vidame Charles de Vendôme, le doyen Guillaume Cottin, messire l\aynaud de Montchevrier , Charles baron d'Ivry, seigneur de Bullou , Guillaume de Prunelé, écuyer ,• seigneur de Herbault et de Ouarville, et l'abbé Jehan Jourdain. Au centre est placé un fauteuil drapé de noir ; personne ne s'y assied... C'est celui de Jacques de Coighan, le président du conseil !
A peine éclairée par de pâles flambeaux de cire jaune , et par la lumière incertaine qui lui vient de l'église , la vaste salle est sombre. Au dehors , l'orage augmente de violence, (^ette nuit est belle pour chanter la messe des morts à un cadavre , cette nuit est belle pour préparer une œuvre de sang et de vengeance , (;t chacun au fond de son âme remercie Dieu de ses éclairs et de son tonnerre. II semble
^3qi LA SKUTAIIVE DE PAQUES.
s'unir avec eux pour la perte des Anglais : l'éclair est un sourire, et le tonnerre un applaudissement. 11 se fait d'abord un silence austère et profond au milieu de ce tribunal nocturne , qui , sans merci ni pitié , va citer à sa barre les ennemis de la France.
Tout à coup partent de l'église des chants lugubres , en même temps criards comme les vagissemens d'un nouveau-né, retentissans comme les battemens du tocsin , ou plaintifs comme les derniers soupirs d'un agonisant : harmonie bizarre qui va mouvoir au fond des entrailles les fibres les plus secrètes , fait dresser les cheveux sur la tète , et vous secoue tout entier dans une crise nerveuse. C'est l'office des morts qui commence !
Alors Jehan Jourdain s'écrie :
— 11 en est que Dieu reconnaîtra à leurs noms, et qui ne trouveront ni grâce ni miséricorde devant lui, car ceux-là n'ont fait grâce et miséricorde à personne , car ceux-là ont répandu le sang innocent ! Sortis de l'enfer, ils
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doivoiit relourner à IVnfcr qui les réclame : le Seigneur est las de leurs crimes , et c'est nous
qu'il choisit pour ministres de sa colère
Ecoutez!...
Un coup de tonnerre plus violent que les autres éclate en roulomens terribles au-dessus de l'abbaye; les clameurs des conjurés l'ont bientôt couvert.
— Amis, reprend Hector de Chartres, je suis enfant de cette ville, que l'Anglais détient et occupe à la très-grande déplaisance du roi. Je m'indigne de la voir aux griffes des léopards ; je m'indigne de voir des gentilshommes , nobles de père et de naère, soumis aux ordres de tout ce ramas d'étrangers; je m'indigne de voir des hommes nés sur le sol de la France fraterniser avec la ribaudaille d'outre - mer, . . Oh! il faut être bien infâme pour mettre sa main dans la main d'un Anglais, et lui dire : mon frère!... pour vendre sa patrie et tirer l'épée contre son roi. Aussi, tous ceux qui font cela sont des gens perdus
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d'honneur, des gens qui n'ont pas dans l'âme un seul grain déloyauté : c'est unLaubespine qui serait encore bourgeois de Chartres sans Charles V... 11 paie l'anoblissement de sa famille par la trahison : c'est un Jehan de Frétigny, qui se fait gloire d'être évêque par l'entremise du roi d'Angleterre. . .
Au nom de Jehan de Frétigny, cent voix l'interrompent : la haine amassée contre lui dans les cœurs a besoin de se dégorger en imprécations.
— Jehan de Frétigny ! c'est un bouc émissaire , et il ne faut pas avoir soin de sa réputation pour l'appeler évêque.
— Jehan de Frétigny, parjure et traître publié par toute l'église latine.
— Jehan de Frétigny ! il n'a pas été élu au solstice d'hiver, et toute autre époque est néfaste pour la nomination des évoques.
— Jehan de Frétigny ! Nous aimerions mieux la malédiction d'un vieux juif que sa bénédiction !
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— A la bonne heure ainsi , vocifère l'abbé , il y a trop long -temps que nous restions comme des chiens muets... Frères, Dieu ne veut pas que le Frétigny souille le tabernacle de ses mains le jour de Pâques ; Dieu ne veut pas que les Anglais entendent la messe à Chartres, le jour de Pâques ! Que par leur extermination cette journée soit deux fois sainte , que ce soit double fête pour nous.
Debruyans applaudissemens lui répondent.
— Point ne faut tarder davantage , messeigneurs 1 s'écrie Charles de Vendôme : Charles VII a été sacré à Reims , et il n'a point encore passé par dessous la châsse de la Vierge. Auxerre , Troyes , Châlons , Soissons , Compiègne et autres bonnes villes lui ont ouvert leurs portes, Chartres n'a point encore ouvert les siennes. . . Point ne faut tarder davantage ; ne soyons pas les derniers , nous ne l'avons jamais été.
Le seigneur Raynaud de Montchevrier, qui a plus d'une brèche à sa grande épée et plu»
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d'un trou de balle d'arquebuse à sa coite d'armes , se lève et dit de sa voix rude :
— î3èpUis la journée de Patay , où messire de ïlichemont les a si dûment étrillés , les Anglais ne battent plus que d'une aile ; cassons l'autre !
^ 7-. Mes frères ^ reprend l'abbé , les ennemis sont perdus depuis que la Pucelle , qu'ils ont si couardement brûlée , a fait briller à leurs yeux le glaive miraculeux : le salut de la France était dans ses mains comme Jadis celui des Béthuliens dans celles de Judith. Qui veut délivrer Chartres comme elle a délivré Orléans ?
Il n'a pas «fcheVé, qu'Hector de Chartres est debout.
— Moi. C'est un droit , une propriété que je réclame ici : je suis de la vieille famille de Chartres, toujours loyale et fidèle : parmi mes aïeux , je ne compte que vaillans hommes et pas un Mche; taon écusson est toujours
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drineiiré pur et sans tache... Je suis l'homme qui doit délivrer Chartres 1
— Monseigneur, la Vierge noire veut que vous soyez cet homme. . . Son saint nom soit béni !
Tons se signent et répètent :
— Son saint nom soit béni 1
— Maintenant , mes frères , continue Jehan Jourdain , il importe que Charles VII soit averti de nos bonnes dispositions , pour qu'il puisse ainsi aviser au recouvrement de la ville : mais l'ennemi occupe toutes les routes. . . comment faire ?
Aussitôtdeux hommes s'approchent de lui.
— Mon révérend , dit l'un , petite créature toute courte , toute rubiconde , toute frisée , je suis marchand d'aloses de mon métier, Guillemin Bouffineau par mon vrai nom, le petit Guillemin par mon sobriquet de poissonnerie ; voici mon associé Jean Lesueur dit Conseil : notre étal est près de la place , à l'enseigne dn Saumon...
1 ?i6 LA SEMAINE DE PAQUES.
Son associé l'interrompt brusquement.
— Maudite langue , est-ce de cela qu'il s'agit? viens au fait.
— Tu as raison , Lesueur, reprend Bouffi neau avec une imperturbable gravité , toujours raison : bien a-t-on fait de te nommer Consei/... — Voici, mon révérend : Nous avons, sous ombre de trafic , permis d'entrée et de sortie dans Chartres , car l'Anglais nous choie, vu que nous lui rapportons vin et vivres dans nos charrettes. Nous n'en sommes pas meilleurs amis pour cela , et comme notre sire , que gardent tous les saints, nous a accordé des passeports pour commercer par tout le royaume, nous avons juré de bien le servir en toute rencontre...
— Ainsi , dès demain , le roi pourrait être averti de ce qui se passe céaiis.
— Oui, messire Hector, soyez confiant en noire loyauté, prud'homie et bonne diligence.
— Guillcmin et l.esueur , que la Vierge
LA MESSF DtS MORTS. 1 S^
VOUS guide et que Dieu vous récompense !
Allons prier maintenant pour le repos de
l'âme de Jacques de Coighan.
— Oh ! que je serai fier de vous voir 1 e-
poux de ma fille , murmure Raynaud de
Montchevrier à son oreille !
Le jeune baron lui serre la main, et tous
rentrent dans l'église. Alors les nobles hommes
de BuUou, d'Ouarville et les autres seigneurs
s'approchent du catafalque pour jeter de l'eau bénite sur le cadavre , pendant que le chant des morts ébranle toujours les voûtes du sanctuaire.
— Jacques ! s'écrie Hector, il te sera donné de ressusciter avec les saints et les élus du Seigneur, car tu vas reposer au milieu d'eux ; les tombes de Gausselin , de Ragenfroi et du grand Fulbert , ces prélats ornemens et couronnes de l'église , entoureront ta tombe. Adieu ! dors en paix ; nous nous reverrons là-haut !
En ce moment, trois heures sonnent au
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couvent ; aussitôt les cierges s'éteignent jusqu'au dernier au milieu d'un profond silence ; peu après , on entend au dehors des voix confuses mêlées au piétinement des chevaux et au bruit des armures : c'est la ronde anglaise qui passe ! Peu à peu elle s'enfonce dans les rues de la basse ville , et bientôt tout bruit a cessé : les portes de Saint-Père s'ouvrent, les conjurés se dispersent de différens côtés, et, durant le reste de la nuit, l'église demeura silencieuse et solitaire , avec le cadavre du sire de Coigban et les deux religieux commis à la veille de son corps.