CHAPITRE VI IL
la messe des morts à l'abbaye de Saint-Père.
Hector de Chartres se rendit à la rue des Grenets , donna sans quitter les arçons quelques ordres aux gens de son hôtel , et repartit aussitôt : il se dirigea du côté de l'abbaye de Saint-Père.
L'orage continuait toujours avec la même
Tiolencc : on ne voyait ni le ciel ni la terre , car aucune lumière ne brillait aux fenêtres , et à de longs intervalles seulement s'allumait un éclair. La rue Saint-Père, si mal pavée encore de nos Jours , et dans laquelle il faut prendre mille précautions pour ne pas s'agenouiller malgré soi, l'était encore bien plus mal en i/j52. Plus de deux siècles s'étaient écoulés depuis que Pierre de La Celle , le Philippe- Auguste des rues de Chartres , avait fait paver la ville, et le dallage était singulièrement endommagé. En cette même année, on avait déjà commencé, il est vrai, à réparer le tertre du Mouton -Ycrd , mais on ne s'était pas encore occupé de la rue Saint -Père. Aussi le destrier du jeune baron broncha contre plus d'une dalle mal jointe , s'enfonça dans plus d'un trou d'eau croupie entre les pavés, car le chemin, si mauvais pendant le jour pour le piéton, était alïreux la nuit pour un homme à cheval. Ce fut avec grande peine qu'Hector de Chartres arriva devant l'abbave.
LA MESSK I)i:S .MOUTS. J2I
L'i'j;list; (le Saint-Pierre se drcssail ^ uoiçe cl sombre, au milieu des tônebres; lei;li;se dt Saint-Pierre, l'aînée d'un siècle de-laxatUédrale; Saint-Pierre, quittait à la basse ville ce que iSotre-Danic était à la haute ville , et à ISolrc-Dame ce que le vicaire est au Curé, le vice-roi au roi, le cardinal au pape ! U' ;
Elevée avec la grâce de Dieu et soumise ;devant lui, elle avait grandi avec la grâce de Dieu , qui , pour l'éprouver et la punir de quelques égaremens, porta plusieurs lois le fer et la flamme dans son enceinte souillée par l'étranger, et accabla ses religieux de tous les maux d(; l'exil et de la captivité. Sage et sainte, elle avait vu comtes et rois déposer à ses pieds les trésors les plus précieux, comme autrefois la reine de Saba aux pieds de Salomon. Une fois enrichie, elle songea à s'embellir pour siéger dignement au milieu de ses immenses domaines. La cathédrale avait de riches vitraux : elle voulut avoir de riches vitraux, et son abbij l'^ticinic Premier la rendit
laa LA SEMAINE DE PAQUES.
tout éblouissante de peintures. Le prélat Robert II introduisit le chant en musique dans Notre-Dartie ; elle fit de même. Au douzième siècle , elle devint si somptueuse que les murailles , indignées de la voir encore hors de la ville, s'empressèrent de passer humblement derrière elle.
Cette nuit-là, tous les vitraux étaient colorés par une vive lumière aux reflets rougeâtres, tandis que ceux de Saint-Hilaire , à côté, étaient plongés dans l'obscurité là plus profonde. Que se passait-il donc à l'intérieur de l'abbaye ? Lorsque le jeune Hector de Chartres approcha de la porte, un homme se présenta devant lui, dirigeant contre sa poitrine la pointe d'une hallebarde.
— Qui étes-vous?
— Je suis Hector de Chartres.
Un éclair lui fit apercevoir, au chamfrein du destrier, ses armoiries <[ui étaient : d'argent à deux faces de gueules. 11 l'avait déjà reconnu à sa voix haute et mâle.
TA MESSF DES MOIITS. ,1^3
— Monseigneur, tous sont là : on vous air tend! ,i j
Sans répondre, il saute promptement à biis de son cheval , et franchit le seuil de l'église: iHi imposant spectacle se déroule sous ses yeux. Aux voûtes , à l'entour des piliers , sur les autels, partout étincellent, comme aux grandes fêtes , des milliers de flambeaux : à l'entrée du chœur, auprès de la tombe en ardoise d'IIildegarde , vicomtesse de Châteaudun , s'élève un immense catafalque sur lequel est posée une bière de drap noir semée de croix blanches et de fleurs de lis d'argent. Tout à l'entour, les religieux se tiennent prosternés jusqu'à terre avec une grande foule de laïcs et de séculiers. Alors , dans la basilique , rien n'a de mouvement que la flamme vacillante des lumières : on n'entend pas d'autre bruit que le pétillement de la pluie sur les vitraux et le grondement du tonnerre. A peine entré, Hector de (Chartres s'agenouille, ainsi que les autres, sur la pierre luisante du sol :
mais l'homme qui est allé à sa rencontre s'empresse d'avertir Jehan Jourdain de son arrivée. Celui-ci termine aussitôt sa prière par un signe de croix , et dit d'une voix forte :
— Relevez-vous , mes frères.
Tous se relèvent en silence , et il se tourne vers le jeune baron :
— L'ami doit assister aux funérailles de l'ami : voici pourquoi je vous ai mandé...
— Yoici pourquoi ie suis venu 1 , •
L'abbé descend de sa chaire , s'avance' vers Hector, et , le prenant par la main , le conduit vers le catafalque : ils traversent lentement l'église entre deux files de religieux , qui , la figure voilée par leur capuchon, et les bras joints en croix sur la poitrine , se tiennent droits et immobiles, comme des piliers de marbre noir. Arrivé près de la bière, Jehan Jourdain étend les deux bras au dessus, et dit d'un accent solennel :
— Voici tout ee qui nouis reste de Jacques
L\ jMEssi: des morts. 12 j
do Ooighaii , bon soldat, bon chrétien et loyal sujet... l n cadavre tout mutilé !
— Voyons- le donc au moins, s'écrie Hector ; pourquoi le cacher, comme on ferait d*une chose honteuse? C'est une belle chose :\ voir, que ce corps tout mutilé !
Le jeune homme s'élance vers le cercueil , arrache le drap mortuaire, et le cadavre demeure exposé, nu et sanglant, à tous les regards.
— iN'est-ce pas, que j'aî bien fait !
Et dans l'église, un long murmure d'indignation se mêle aux pétillemens de la pluie sur les vitraux et au grondement du tonnerre. La tète penchée et tenant encore le bout du drap mortuaire , Hector dç Chartres promène des yeux hagards sur le cadavre, et de gros soupirs soulèvent sa poitrine : il tombe à genoux , saisit la froide main du mort dans les siennes , et la porte à ses lèvres avec respect.
— Oh! .lacques de (îoighan , mon frèi'c
d'armes , toi si noble et si brave , ils t'ont donc assassiné ! ton corps est labouré de blessures, et tes traits cachés sous une boue de sang. Je ne te reconnaîtrais pas , si mon cœur ne parlait... Je ne te plaindrai point, car tu n'as plus à souffrir maintenant : les douleurs s'arrêtent là 1 Tu ne verras plus le moindre archer du pays de Galles passer devant toi, le chef haut et superbe comme un maître devant son serf, tu ne verras plus les crimes de cet impie et sacrilège qu'ils nomment évêque, tu n'entendras plus ses blasphèmes ; tu ne seras plus forcé de porter la livrée anglaise au lieu de la crôii blanche... Non!... Mais aussi, tu n'assisteras pas au jour de la grande délivrance , à l'heure d'extermination qui est proche ; et si cette pensée t'est venue en mourant , tu auras eu bien regret de mourir ! Jacques de Coighan , tu ne seras pas là pour venger ta patrie et ton roi, mais nous y serohs, nous, tes amis et tes frères. Compte sur nous , et dors en paix dans la tombe. . .