‹ La semaine de pâquesChapitre 28 sur 41 · VOIX · texte numérisé non relu

VOIX

— Je vais, dit le sire de Villeneuve, en-

UN£ ASSEMBLEE AINCLAISE. IQl

yoyer quelques hallebardes pour le tirer des mains de ces manans. . .

— Wen faites rien, reprit Guillaume de Languedoue , vous nous ôteriez grande partie de plaisir. . . il faut voir comment il s'en tirera tout

seul. ... le sang lui monte au visage gare au

populaire ! écoutons , il parle. . .

— Me laisserez-vous le chemin libre à la fin, truands! or çà, mon cheval, fais-moi brèche des dents et des pieds dans ce ramas de chiens. . . ah ! vous ne voulez pas bouger. . . par saint Yves , nous allons rire.

La vue des seigneurs qui riaient eux-mêmes aux fenêtres du château redoubla sa rage : il se mit à distribuer des coups sur la tête des curieux avec le pommeau de son épée.

— Ah ! ah ! ah 1 hurlez , sabouleux , malingreux , hurlez ! c'est la preuve que mon eau

bénite est bonne hurlez encore. . . ah 1 ah !

ah ! il paraît que mes bénédictions vous inspirent grande vénération !

En elfet l'attouchement du bienheureux

iga l'A SEMAINE DE PAQUES.

pommeau était si peu goûté généralement , que la multitude ne tarda pas à se dissiper. A la porte de la tour, le sire de Vieux-Pont se déchargea de ses quatre fardeaux sans trop de malencontre, car, malgré leur talent d'observation en ces matières, les pages aperçurent à peine si ses compagnes avaient la jambe bien tournée.

— Dieu et saint Yves soient avec vous , messeigneurs, dit-il en entrant. Si j'arrive si tard, c'est la faute de cette grossière ribaudaille qui s'est prise à trouver plaisante ma nouvelle manière de voyager , comme s'il y avait en cela quelque chose d'étrange. — Certes le manant est un animal' bien slupide. — Je rencontre les gentes demoiselles ; mon cœur se brise à voir ces petits pieds entrer en contact avec les mêmes pierres qu'un sabot de destrier ou une savate de bourgeois. Or, comme j'ai lu le roman de la llose , je les ai requises avec galanterie de partager ma monture.

Ces quatre femmes étaient jeunes et belles ,

UXE ASSEMBF.tE A\GLAISr. IC)3

mais elles ne parurent point intimidées en présence de si nombreuse compagnie. Regards de flamme, et chuchottemcns à voix basse ne les firent point rougir et baisser les yeux : les deux partis échangèrent même plusieurs œillades prouvant qu'ils n'étaient point étrangers l'un à l'autre. Elles se nommaient Perrine La Marlinelle , Jehanne Laffidée, Laurence La Verrière, et Juliette La Herberclle , sœurs de l'hôpital du saint lieu fort en l'église de Chartres, et venaient apprendre au go^iverneur que leurs soins avaient rendu Pierre d'Allonville à la vie.

— ïlola ! répondit-il , qu'on apporte quelques flacons de vin pour réparer vos forces et célébrer la guérison du cher sire...

Son regard fixé sur Laurence s'allumait insensiblement : en peu de temps fut dressée une table somptueuse. Autour des femmes se forma une double haie de jeunes gentilshommes et les joyeux propos commencèrent à cou-»

rir à travers la salle. — Audace d'un côté : abandon de l'autre.

— Vous sou\ient-il, damoiselle Perrine, disait Guillaume de Languedoue , de cette tant douce nuit passée entre deux draps chez cette vieille de la rue aux Poulies.

— Oui-dà , il m'en souvient, mon beau seigneur, et m'en souviendra toujours.

— Vrai , Perrine. . .

— Vrai , Guillaume.

Et lui serrant la taille, il la baisa au front.

— Saint Georges ! s'écria Gilles de Laubespine , en remplissant un verre , notre cousin de Languedoue nous donne bon exemple, et nous le suivrons , de par Dieu. .. à table !

— A table donc , reprit Louis de Courbeville, et n'oublions pas les roses dans la guirlande !

Un instant après , au milieu de ces barons assemblés pour discuter d'intérêts politiques ,

IJIfE ASSEMBLÉE ANCLAISF. igf>

(\ef, parole» licencieuses et quelquefois obscènes, mêlées au nom des saints et de la vierge Marie, se croisaient en tous sens au dessus de la table. — Bruit de verres et de baisers. — Bruit de lèvres qui se pressent et de hanap^ qui s'entrechoquent.

Et la nuit arriva, et Jehan de Frétigny était là , mêlant sa voix aux voix discordantes de l'orgie : lui aussi avait ses rires et ses chansons! Tout ù coup deux pensées se présentent à son esprit; la première pour le ciel, la seconde pour la terre...

— Je suis prêtrel — Si ma fille me voyait 1...

Alors ses doigts se raidissent : il abandonne la coupe qu'il tient, ses bras retombent, pendans et lourds, de chaque côté de son corps; il a le frisson de la fièvre , la sueur ruisselle à grosses gouttes sur son visage , et il quitte le château, soutenu par deux pages.

Lorsqu'il traversa le cloître , il crut apercevoir à la lueur des torches un homme qui, adossé, dans l'ombre, à un des piliers du por-

196 LA. SKlVtAlNE DT. PAQUF.S.

tique ; fixait sur lui des yeux pleins d'une pitié douce et compatissante : cet homme ressemblait à Gauthier!. .

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