CHAPITRE XIIL
deux amans et deux pères.
Le complot formé en faveur de Charles VII devenait plus formidable de jour en jour. Aus sitôt que Jehan Le Sueur et Guillemin Bouffineau furent arrivés à Amboise , Charles VII ainsi que ses amés et féaux cousins , les sires
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d'Albret et de La Trimouille ; l'archevêque de Sens, Christophe de Harecour, les sieurs de Trêves et de Mortemcr, maître Jean Rabutiau et autres gens de son conseil, se concertèrent avec eux pour trouver les voies et moyens de recouvrer la ville. Afin de reconnaître les grands services et plaisirs qu'ils lui feraient en la réduction de Chartres, le roi promit à ces deux hommes quatre offices en icelle ville , comme. ils les voudraient choisir et élire, entr'autres celui de contrôleur du grenier à sel donné et octroyé par grâce spéciale à Guillemin Bouffineau, en en déboutant Pliilippot de Champrond, parce qu'il tenait le parti des ennemis. Le roi promettait de plus de recevoir les Chartrains à merci après la prise de la ville, pour ce que l'église de Chartres est la plus ancienne du royaume j fondée par prophétie en l'honneur de la glorieuse Fier ge-Mère , devant l'ÎTicarnalion de Notre Seigneur Jésus-Christ, et en laquelle icelle glorieuse V ierge fu^ adoixe^.(^esûti^ vivant. . . . . , , . ..,.,. ;..«;.
DEUX AMAN^S ET DhllX PERES. :iO I
^i 'étant confié qu'à un petit nombre de gens dévoués et loyaux, le secret de la conjurai ion se trouvait parfaitement gardé ; le parti anglais s'occupait d'ailleurs peu sérieusement de la direction queprenaientles affaires delà ville et même du royaume. Les assemblées politiques dégénéraient presque toujours en fêtes ou pour mieux dire en orgies, comme nous l'avons vu dans le chapitre précédent. C'était Balthazar étendu sur des tapis de soie , attachant tour à tour ses lèvres altérées aux lèvres des femmes et aux bords dorés des vases , pendant que les Perses menacent les remparts! C'était Holopherne laissant retomber sa tète alourdie par l'ivresse , pendant que Judith est là, au pied de son lit , prête à frapper ! . . .
Le Jeudi matin , les seigneurs d'Ivry , de Prunelé, le vidame Charles de Vendôme et les principaux conjurés se réunirent chez Hector de Chartres. Le résultat de cette assemblée fut que Lesueur et Bouffîneau reprendraient (lès le soir la route d'Amboise , préviendraient
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le roi que le sac de la ville était fixé pour la nuit du samedi, et que le son du cor donne-, rait le signal de l'attaque du côté de la porte Saint-Michel. A ce signal, tous les partisans du roi , armés et cuirassés d'avance , monteraient en selle et seconderaient les troupes royales. De plus, il fut décidé que le prédicateur Jehan Sarazin ferait annoncer par la ville un sermon intéressant pour cette soirée. De cette manière, tous les bourgeois devraient se porter en foule au couvent des Jacobins, très-éloigné du quartier Saint- Michel, pour assister à la prédication, et ne prêteraient, au moment de l'attaque , qu'un secours tardif à la garnison anglaise , assez mal organisée.
Sitôt que tous eurent pris congé de lui , Hector de Chartres s'achemina vers l'hôtel Montchevrier : sa marche était précipitée , et son visage triste. Arrivé à la porte, il s'arrcla un instant, et sembla hésiter à la franchir; mais il se dit :
DELX. AMANS KT DEUX pfeUES. ao3
— 11 faut qu'elle sache tout, et qu'elle décide de tout!... I aN «n'V's pî. " ..'
Une seconde après, il était auprès de Jolie,
— Savez -vous, messire, lui dit -elle avec un sourire malicieux , savez - vous qu'un homme de guerre est chose bien ennuyeuse ; il est sombre, morose, il se croirait damné pour rire une fois : il promet le mercredi soir d'escorter le lendemain la litière d'une jeune fille jusqu'à l'église, puis vient le jeudi matin ; l'homme de guerre, absorbé dans de grandes et vastes questions , a tout oublié, et la pauvre malheureuse fille s'en va , toute seule , à la messe.
Jolie riait aux éclats ; et dans le regard qu'Hector attachait sur elle , il y avait une tristesse profonde : s'il avait dû verser une larme dans toute sa vie, c'est en ce moment qu'il l'aurait versée !. .. Il saisit dans ses mains celles de la jeune fille, qui releva aussitôt la tête avec une affectation comique.
— Il me prend fantaisie de mander ici toute
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la ville pour admirer notre pose magnifique, Jamais scène de mystère ne fut mieux exécutée : on dirait le grand roi Salomon et la reine de Saba concluant un traité de paix; nous mériterions être représentés ainsi sur les vitraux de la plus belle abbaye de France.
— Oh ! damoiselle , reprit Hector , que le rire sur vos lèvres et la plaisanterie dans votre bouche me font de mal en ce moment. . .
Jolie ne riait plus.
— Ecoutez-moi, poursuivit-il; je suis à la tête d'un complot qui doit rendre Chartres à son légitime souverain. Si ce complot est découvert avant la réussite, j'aurai la tête tranchée; si les troupes royales entrent dans la ville , il y aura bataille : j'y serai et je puis être tué. Ma vie est en danger des deux parts. . . Si je mourais pour Charles VII, je dirais au ciel : merci 1... C'est mon devoir et mon destin!
De grosses larmes s'échappaient des yeux de Jolie, qui avait jeté ses deux bras autour du cou de son amant.
D£DX AMANS ET DEVX PÈRES. 'Jo5
^- Oh ! ne me parlez pas ainsi , Hector.
— Mais il serait bien injuste et bien lâche de t'entraîner de force dans mon malheur, toi dont la vie doit être calme et paisible.
Il abandonna la main de la jeune fille.
— Oubliez-moi, Jolie... il le faut, voyez^ vous : pour que vous soyez heureuse , il le faut ! Donnez votre amour à un autre. . .
— Oui , vous vous êtes dit : C'est une faible femme que la moindre infortune peut briser, une chétive enfant qui ne sait que pleurer. . . Eh bien ! vous vous êtes trompé : je suis digne de vous , mon Hector ! Voici peut-être ce que j'eusse été sans votre amour; mais avec votre amour je suis forte et courageuse, je ne suis ])lus la même ; laissez-moi votre amour!... Et puis, jusqu'ici, tu n'as pas encore pu me connaître : il n'y a eu que du bonheur pour moi ; que le malheur vienne, et tu verras. Sois tranquille... je serai brave. Mais il faut me laisser ton amour, car me l'ôter, ce sérail me tuer... le voudrais- lu?... D'ailleurs, il n'est
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pas certain que nous soyons jamais malheureux : tenez, je suis sûre du contraire... Dieu ne voudra pas que nous soyons malheureux. . . Oh ! laissez-moi votre amour 1... Cela est vrai, je ne suis qu'une faible femme, mais je vous aime... oh ! ne m'abandonnez pas !...
Hector la serrait avec passion dans ses bras.
— Vous parliez de la mort : mais est-ce que cela est possible que vous mouriez? ce sont des pensées d'enfant qui vous sont venues là !.. . Vous êtes trop noble et trop loyal ; il n'y a que les méchans qui meurent!... puis, on dit que les prières des jeunes filles sont agréables au ciel... Eh bien! je prierai tous les jours pour vous, je ferai des offrandes à la Vierge. — Oh ! je vois bien que vous êtes contenl de moi , et que vous ne m'abandonnerez jamais.
— Jamais , et que Dieu m'entende !
Iiaynaud de Montchevrif^r entra [)récij)i-
tinnnienl :
DEUX AMANS ET DKllX PF.RES. ^OJ
— Malédiction , dit-ii ; la maison sera cernée dans un instant par les archers de Villeneuve. C'est le comte de Sarisbéry qui vient nous arrêter. On dit l'évéque de la partie 1
La jeune fille joignit les mains avec effroi : la dague reluisait déjà au poing d'Hector.
— Qu'ils arrivent , et nous saurons s'ils achètent les prouesses au fer et à l'acier 1
— Messire , reprit le vieux comte avec sangfroid , laissez votre épée au fourreau. Ce n'est pas le temps de montrer qu'on est vaillant homme aux armes : la moindre résistance pourrait ouvrir les yeux de l'ennemi sur nos projets; il n'y perdra rien pour attendre 1... Quittez cette maison de suite, et souvenezvous, quoi qu'il arrive, que le roi et la France doivent passer avant un vieillard et une jeiuie fille... — Pourtant , le roi n'est que le roi , la France n'est que la France , et le vieillard est ton père , Hector, la jeune fille ta fiancée.
Jolie tendait les bras vers lui <;ii sangloilant,
aoS LA SEMA-INE DE PAQUFS.
mais sur un second signe du vieillard , il sortit... Aussitôt on entendit le bruit des chevaux ; Jolie tomba à genoux , et dit :
— Oh ! mon Seigneur Dieu , donnez - moi force et assistance à celte heure. . .
Epouvanté de lui-même , 1 evêque avait un instant reculé devant l'exécution de son dessein, mais une impitoyable fatalité l'entraînait en lui criant : — Tu as fait le premier pas , pourquoi ne ferais-tu pas le dernier ? —
Thomas de Montagu fît lire l'arrêt du gouverneur, et demanda l'épée de Raynaud qui la remit sans hésiter. 11 observa ensuite qu'il lui était enjoint d'arrêter tous les hobitans dv l'hôtel , au nombre desquels se trouvait madame de Coighan : le vieux gentilhomme lui apprit qu'elle s'était retirée la veille dans un couvent hors la ville. Thomas de Montagu parut interdit, et garda le silence.
— Rien ne prouve qu'il ne ment pas, dit Jehan de Frétigny ; qu'on cherche dame Isa- \yjo\\e dans celte maison où elle est cachée ,
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I)eul-être, S'il est vrai , du reste , qu'elle soif au couvent, elle n'est sortie de Chartres que par fraude; la punition retombera sur messire Raynaud !
Jolie leva timidement les yeux vers le prélat ; mais elle les baissa aussitôt , et , tout effrayée, se serra davantage contre de Montchevrier , qui la soutenait dans ses bras, et murmura : .;.';. —
— Avec elle, je'brate toutî -< . .
Jehan de Frétigny pensa que quelques mots
pouvaient faire bien du mal au vieillard , et les prononça : «'iJ«o ûw Jea'o , S'iiaesM —
— Par ma mitre , les cachots du Four-Boyleau sont trop humides et malsains pour unesi gente damoiselle : elle n'aura d'autre prison que mon palais épiscopal.
Alors Raynaud de Montchevrier fit un pas vers l'évéque , et lui dit à voix basse :
— Quel est donc ton projet, homme infâme et maudit ! fl 9«p 'jH^o É ïiloiBq alusi oao 1 1
Et Jehan de Frétigny comprit avec une hor-
atO LA SEMAINE DE PAQUES.
rible sagacité le soupçon qui se glissait dans l'esprit du vieillard , dont l'œil flamboyait , étincelant.
— Mon projet est, messire, que celle que tu nommes ta fille, soit toute à moi désormais. . .
Il pesait sur chacun de ses mots. Les dents du vieillard se choquaient avec rage.
— Damnation sur toi 1 Je n'ai que la vengeance de l'autre monde à espérer ; car tu es tj^p lèche pour accepter un combat dans celui-cft..,
— Messire , c'est un outrage sanglant que tu me décoches là ! J'ai bien des moyens de rendre ta langue muette sans m'exposer ; mais j'aurais assez de satisfaction à te punir moimême. Nous nous battrons donc ensemble. . .
— Et me promets -tu de ne pas adresser jusque-là une seule parole à ma fille?,.. ,,,/7— Je te promets de ne pas adresser jusquelà une seule parole à celle que tu nommes ta fille... Es-tu content?