CHAPITRE I
la maison de l'ofiBcial.
Le 4 avril de Fan de grâce i/p2, veille da dimanche des Rameaux , une heure environ après le couvre-feu , trois hommes étaient assis autour d'une table, dans une salle de la grande et sombre maison qu'habitait rofficial
lO LA SEMAINE DE PAQUES.
de Chartres, en la cour Richeux : l'un avait une riche cotte d'armes de velours semée de léopards brodés d'or, l'autre une longue robe noire , et le troisième un costume moitié guerrier , moitié ecclésiastique. C'était le noble Thomas de Montagu , comte de Sarisbéry, vassal de l'évêque de Chartres pour les cinq baronnies , les seigneuries de Longny et de la Loupe, l'official et le prélat Jehan de Frétigny. Le seigneur anglais avait le regard oblique et sournois. La figure presque nazaréenne de l'official portait un caractère de bassesse et de servilité : quant à l'évêque, sa taille était haute , ses traits mâles et fortement prononcés ; une grosse veine bleuâtre lui traversait le front par le milieu. Il y avait quelque chose de dur et de sauvage dans sa face brunie, dans ses cheveux épars, dans sa lèvre ironiquement contractée, dans son grand œil noir perdu sous d'épais sourcils , mais en même temps quelque chose de souffrant et de soucieux»! J if. J IJr d M p ::
LA MAISO."* DE LOIfkiCIAÏ.. H
— Vous disiez donc , monseigneur 1 officia) y qu'il y a nombre de gens ici qui trouvent que j'ai couché trpp de nuits au palais épiscopal, siégé trop de fois au choeur de jNotre-Dame, et me verraient volontiers retourner au beau pays de Bourgogne , d'où je suis venu ; nommez-les tous.
— Monseigneur de Frétigny, dit Thomas de Montagu , pas de clémence avec eux ; ce
rait peine ijerdue. Plusieurs de ces gars ont ■^/'■^■^ lr*4'^^ doute quelque membre qui les gène...
- Et c'est le propre d'une âme chrétienne
^ie les en débarrasser! Nous y aviserons, re-
rit le prélat en souriant.
L'official déroula un parchemin où étaient
inscrits les noms et griefs des ennemis de l'évé-
qUe. >«^ff \Vf> » (t»r»rfiif» •
— Plusieurs vous accusent de ne pas payer chaque année, pour la remise du droit de pât et de gîte concédée à l'évêque Macé par saint Louis, les 5o livres tournois, dont vingt reviennent au chapitre , et trente aux chapelains
la LA SEMAINE DE PAQUES.
des autels des anges et des vierges , fondées par ledit roi.
— On lèvera une taille sur la bourgeoisie pour payer cette rente , et l'argent servira à équiper des hommes de guerre : continuez.
— Je tiens de voie sûre que le vidame Charles de Vendôme entretient, pour vous nuire , une correspondance secrète avec Blanchet d'Estouteville , Jacques de Brezé et Jacques Penel , chevalier de l'ordre du roi , auxquels il est allié par ses trois filles Marguerite , Jacqueline et Jehanne.
— Je commencerai par lui ôter sa toute justice sur les faux monnayeurs , les trenteneuf tables de changeurs qu'il possède à la place , et la garde des coins que je ferai désormais garder par mes gendarmes : s'il persiste, ma prison du Four-Boyleau n'^est pas encore si pleine qu'on ne puisse y loger un vidame...
— Monseigneur, vos ennemis les plus dangereux sont l'abbé de Thiron , Robert Dauphin, etl'évêque d'Albe, cardinal-lcgat , Jour-
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dain des Ursins , qui furent jadis vos compétiteurs à lepiscopat.
— Mais mon voyage à Rome , et la protection de mes frères Louis, cardinal de Sainte- Cécile, et François, archevêque de Narbonne, m'a van t fait gagner ma cause devant le Saint Père, n'ont-ils pas renoncé à leurs prétentions ?
— Ni l'un ni l'autre 1
— Des Ursins a cependant promis de se contenter de l'archidiaconé de Blois...
— Pour mieux couvrir ses desseins ; il ne cesse de solliciter à Rome. Songez-y , monseigneur , ce n'est plus Martin V qui est pape , et Eugène IV paraît bien disposé en faveur du cardinal - légat.
— Oui... et il pourrait annuler la bulle qui confirme mon élection , car la puissance des évêques a bien décliné ; nous ne sommes plus au temps où celui de Chartres s'appelait le second pape... Et l'Auvergnat Robert?...
— Il a prêté serment de fidélité comme
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évêque de Chartres, entre les mains de Charles sixième , qu'il regardait comme son légitime souverain, et vous n'avez pas satisfait à cette formalité : tous les partisans des fleurs de lis sont pour lui.
Ces paroles avaient donne de l'inquiétude à Jehan de Frétigny.
— Monseigneur , dit Thomas de Montagu , en sa qualité d'abbé de ïhiron , Robert Dauphin doit venir à Chartres pour la procession de demain. . . On pourrait. . .
— Oh! messire Thomas, l'éclat serait dangereux en pareille occasion , interrompit l'official.
— Et qui vous a parlé d'éclat, monseigneur l'ofiicial? w)
— Noble comte ^ repartit l'évéque , je vous ai compris ; j'y songerai. o > ,.„ Puis, sur un signe de lui, l'official reprît son parchemin et continua :
— Le populaire murmure de ce que le blé vaut plus de vingt sous le sclier.
LA. MAISON DE l'oFFICIAL. i5
' — Si les manans ne se taisent , on le inetlra à trente !
— Le doyen du chapitre, les sieurs de Paris, de Chaniprond, Gréijoire LeBras, Pierre Brisart, Mathry Gauguin, Jehan Quatre- Grains , Pierre Lefèvre et beaucoup d'autres chanoines, se ligueraient volontiers avec les fleurs de lis...
— De pareils ennemis ne méritent pas attention : croiriez-vous , seigneur comte, qu'ils me font un crime capital de ce que le 2 juillet 1420, veille de mon entrée à Chartres, j'ai été passer la nuit à Saint-Pierre et non à Saint- Martin-au-Val, comme il est d'usage, à cause que les Armagnacs avaient ruiné cette abbaye et occupaient les environs de la ville ? Ils m'accusent aussi d'avoir favorisé le rapt de la sainte relique de Coulombs , le circoncis de Notre- Seigneur. . . Par ma mitre , il faut en rire et c'est tout!... Pourtant ils commencent à trop s'ébaudir ; il est lenjps de les brider un peu.
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Çà , monseigneur l'ofTicial , redites-nous les noms des plus acharnés 1
— Paris , Champrond , Grégoire Le Bras. . .
— Assez ; l'un de ceux-là paiera pour le» autres. Le premier venu... tenez; le Champrond, par exemple : dès demain vous le destituerez sous le prétexte. . . , sous un prétexte quelconque. . .
L'ofRcial s'inclina respectueusement , et dit:
— Oui, monseigneur, il sera fait ainsi que vous le désirez.
Jehan de Frétigny sourit , et échangea un coup d'œil d'intelligence avec Thomas de Montagu. Puis ils se levèrent tous deux et prirent congé de l'official, qui les accompagna jusqu'au perron à dalles massives. Là , il s'inclina de nouveau , baisa la main de l'évêque , et répéta :
— Oui , monseigneur, il sera fait ainsi que vous le désirez.
L'évéque monta lestement sur le cheval
LA MAISON PF. L OFFICrAL. t^
que le sire de Montagu tenait par la bride , et partit avec son escorte. La sentinelle placée au bas de l'étroit degré le salua avec sa j^ertuisane dentelée , et reçut sa bénédiction. En traversant le cloître, Jehan de Frétigny jeta les yeux sur un des bâtimens de l'enceinte , et le montrant du doigt à l'oflicier anglais :
— Par ma mitre , noble comte , je sais quelqu'un dans cette maison qui s'est endormi chanoine, et ne se couchera pas chanoine demain au soir.
— En vérité, monseigneur, je vous rends grâce d'avoir accédé si vite à ma requête touchant le sieur de Champrond : ainsi donc, il sera destitué de sa chanoinie ?
— Demain , à la rentrée de la procession à la cathédrale , l'ofTicial lui en interdira l'entrée et lira solennellement l'arrêt porté contre lui, au nom de la très-sainte et indivisible Trinité.
— Mais cet acte pourrait révolter le cha-
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pitre : or, vous le savez., il est puissant, et lé doyen ne vous aime pas.
— Ah 1 ah I beau seigneur, ce serait chose plaisante , que de voir toutes ces têtes rasées se relever de dessous mes pieds; ils ne se sont jamais avisés de cela. Oh ! qu'ils savent bien qu'ils ne seraient pas les plus forts; j'excommunie et je sabre : je suis le maître au spirituel comme au temporel , maniant aussi bien la foudre de l'interdit que la hache de guerre. . . Par ma mitre, Thomas, ils ne bougeront point et ne sonneront mot : j'en réponds 1... Et c'est à la demande de son frère le contrôleur au grenier a sel , que vous m'avez sollicité contre Champrond?
— Oui : Philippot est un zélé partisan de la cause anglaise ; ce n'est pas un gars de haute vaillantise; mais il a grande finesse, et c'est aussi une qualité... Sans doute, monseigneur, vous n'avez pas été sans entendre pader de hii.^
— ÎN 'est-ce pas cet homme qui, il y a bien-
i.A MAisn\ i)F ï. ornriAt.. in
tôt quinze ans, introduisit par lo Cirouin-Pâteau Guillaume de Languedoc avec une centaine d'arbalétriers anglais ?. . .
' *• — Pendant que de Villeneuve entrait dans la ville avec ses Bourguignons par la porte Cruillaume: c'est un grand service qu*il nous a rendu là ; car, sans lui et messire lïélion de JacqueviUe, notre beau roi d'Angleterre ne dirait pas maintenant : Ma bonne ville de Chartres 1
— Alors, il vous est bien séant de prendre parti pour lui contre son frère, sire de Monlagu.
— Vous devez entrer de moitié dans la haine de Philippot, monseigneur : seul de tout le chapitre, lors de votre avènement à l'épiscopat, ce chanoine s'est mis à murmurer, à se jeter en travers de votre élection , à maudire tout haut celui de ses collègues qui était monté au pupitre pour vous proclamer évêque de (Uiartres ; il vous fait toujours la moue aussi gracieusement qu'un pendu... Hier en-
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core il est demeuré le chef levé, pendant que vous donniez votre bénédiction.
— Je sais tout cela , et je suis content de ce qui arrive : seulement, sans vous, je n'aurais jamais songé à le destituer !
Le dialogue n'alla pas plus loin : ils étaient arrivés à l'évêché.