DES
En vérité, si Tenveloppe qui contenait la lettre d'Oilivier de Feyzin n'était là, sous mes yeux, maculée par le timbre irrécusable de la poste, en vérité je douterais encore. Trois ans se sont écoulés, et je jurerais que vous datez d'hier, chers souvenirs que j'évoque aujourd'hui dans ma pensée comme un aveugle ressuscite dans la chambre noire de son cerveau le printemps, le soleil et les fleurs.
J*étais sorti de mon cercle à une heure ridiculement
indue et je dormais d'un sommeil léger, lorsque
je fus éveillé en sursaut par un bruyant colloque
échangé à la porte de ma chambre à coucher. Le
soprano aigu de mon premier chambellan se mariait
dans un duo animé avec une voix de basse-taiile
qui avait l'air' de monter des profondeurs de la cravate de Joseph Prudhomme. Il était question d'une lettre chïirgée que Germain s'obstinait à recevoir directement, et que le porteur, fidèle à sa consigne^ ne voulait remettre qu'au steul destinataire.
D'un coup de sonnette, j'intervins dans la discussion ; je signai sur le registre ad hoc du facteur et je ne fus pas peu surpris en reconnaissant l'écriture d'un ami qui, depuis plusieurs années, ne m'avait donné aucun signe de vie.
Cet ami se nomme Ollivier de Feyzin et voici ce qu'il m'écrivait à la date du !•' octobre 1864 :
« Êtes-vous à Paris, mon cher Raymond?
« Habitez-vous encore votre appartement si coquet de la rué Saint-Dominique-Saînt-Oermain ?
< A tout hasard, j'y adresse ma lettre, et afin qu'elle ûe s'égare pas' fen route, j'illustre mon enveloppe de cinq cachets rouges, bien qu'elle ne renferme aucune Valeur, — et que ma prose n'en ait guère.
« Si je frappe à la porte de votre amitié, c'est que je réclame de vous un très-grand service. Soyez sans inquiétude : il ne s'agit pas d'argent. C'est là une Variété de service qu'il vaut mieux, pour deux raisons concluatitês, demander à 'ses ennemis qu'à ses limis :
1^ n y a bien des chances pour que le^ résultat doit le même;
Lk SXVAINE BXS QUATRB lEUDIS
<x 2*^ On a Tagrément de conserver ses petites illusions.
a D'ailleurs, pour tout dire en un mot, je suis encore plus riche aujourd'hui qu'au bon temps où nous menions la vie joyeuse du olnb et de rOpéra«.. Mais ceci est de reKorde^-et les bons auteurs n'abusent point de cette forme du discours. Imitons ces modèles, et, sans plus tarder, entrons dans le vif de la question.
a Resté veuf peu de temps, hélas f après mon mariage, je ftuis père d'une grande fille de quatorze ans. Ma femme, --^ vous Tavez su, mais vous avez dû Toublier, «* était orpheline... (Vous connaissez l'invincible tenreur que m'inspirent les belles-mères)... Moi»méme je suis orpheUn^ ajout^rats-je, si cette qualification attendrissante ne risquait de faire sourire, appliquée à un orphelin qui s'achemine rapidement vers la cinquantaine. Je constitue et résume donc à moi seul toute la famille de mademoiselle Irène de Feyzin, à laquelle je reviendrai dans un instant, car ici j'ouvre une parenthèse indispensable.
« Il est à propos de vous en faire l'aveu, mon cher kaymond, le moi qui vous écrit ne ressemble plus du tout au moi qu*on vit parader jadis sur le turf parisien. Lentement, graduellement, la cristallisation départementale a produit son œuvre de destruction. Tous qui me fîtes le plaisir d'assister a mes
justes noces, peut-être n'avez«vous pas oublié de quel appétit insatiable, de quelle soif inextinguible sont pourvus les habitants de la bonne ville de Château- Garnier, dont je suis devenu citoyen par le fait de mon mariage. Ayant adopté Thygiène de mes congénères, il n'est pas surprenant que j'aie été, comme eux^ terrassé et vaincu par le Monstre. Le Monstre, cher ami, c'est l'embonpoint. Après la graisse, la goutte est venue. le triste retour des choses d'icibas I Ce gentilhomme si fier de sa maigreur aristocratique, si orgueilleux de la finesse de ses extrémités, on le voit à présent rond comme une tonne et chaussé, quand la goutte lui permet cet excès de coquetterie, à rinstar d'un messager rural. S'il portait encore des gants, il ganterait neuf trois quarts, le misérable !
a Après une confession si pénible, cessez de vous étonner de la sage résolution qu'a pris votre ami de s'enterrer vivant dans une ville morte. Exhiber aux regards des Parisiennes narquoises, tel qu'il est ac< tuellement, celui qui fut « le beau de Feyzin, » ô mon cher Raymond, un tel sacrifice dépasse la mesure de mes forces !
« Mais je reviens à ma fille et à Tobjet de cette lettre.
« On m'assure de divers côtés, et je partage l'opinion générale, que mon unique héritière reçoit ici
LA 8BVA1NE DBS QUATRE JEUDIS
une éducation tout à fait insuflSsante. Je ne vous cacherai rien, mon vieux camarade : gâtée à Texcès par monsieur son père, plus encore, — si c'est possible, •^ par la très*dévouée et t?ès-bornée créature qui cumule les fonctions d'institutrice, de gouvernante et de souffre-douleur, ma fille est sans contredit la jeune personne la plus mal élevée qui soit de Bayonne à Dunkerque. Il était juste temps d'adopter une résolution énergique et. Dieu merci, j*ai eu le courage de m'y contraindre. Irène est à la veille de dire adieu à son cher Ghâtieau-Garnier. Je l'exile dans la meilleure institution de Paris, s'il faut s'en rapporter aux prospectus dont on m'a bombardé. Sentinelle, prenez garde à vous : c'est ici, mon cher Raymond, que le solliciteur démasque le feu plongeant de ses batteries paternelles.
f II est indispensable que ma jeune pensionnaire soit pourvue d'un correspondant qui me tienne au courant de son travail, de sa conduite, de ses progrès, si elle consent à en faire, de sa santé, — de sa santé surtout, — qui veuille bien aller la voir un quart d'heure chaque dimanche et qui, une fois par mois, lui consacre son après-midi. Vous excepté, cher ami, je ne sais personne, dans les vingt arrondissements de Paris, qui soit en état de me rendre un service d'une nature si délicate.
< Aux jours, hélas ! envolés de mes folles prouesses
LA SEMAINE DBS QUATftB iVMf»!»
et de mes caravanes galantes,, qui dune s'évertuait à me faire de la morale ? Lorsque] 'aventurais Jbâtement . des milliers de louis sur les quatre.jambâs^'une junment efflanquée ou sur un coup de baccarat, qui me« chapitrait d'importance? Et lorsque je m'étais ent*. pêtré dans quelque sotte querella, quiréusissait à ar-r-. ranger l'affaire, sauvegardant du même coup^ mon honneur et nm peau ? C'était vous, toujours vous, mon cher Mentor. Télémaque le proclame avec uae> gratitude que le temps n'a point affaiblie. $
«c £t c'est ainsi, quoîqufen réalité > nous so^sFona du même âge, ou peut s'en faut, c'est ainsi que je mai suis habitué à vous considérer comme* mon aîné- en. prudence et en. sagesse. Ces deux précieuses vertus.: ont dû nécessairement grandir en vous et se dévelop^ per avec l'âge; ne soyez donc pas surpris si je vous tiens à cette heure pour le type accompli de la raison pure. A ce titre, comment faire choix «pour ma .filled'un autre proteteur que vous, alors* même que> je. serais embarrassé pour choisir?
ce Poser la question, c'est. la résoudre, » comm&« se plaît k dire le procureur impérial de* notre ville.
<c Aussitôt votre réponse connue, et je* n'imagine* pas UU' instant qu'elle soit contraire à me» vœux, Irène et la respectable demoiselle Bruneau monteront en wagon. Le lendemain, sur le coup de mtdi^ elle» sonneront à votreporte. MademoiSjelIèrBfw^au, vous
LA SBMAINB DBS QUATRE JEUDIS 7
l'avez pressenti, est rinstiluti^iee-martyrQ mQQtionaée ci-^esstts. Elle installera Irène d^asTinstilutionLétournas (boarding schoolLfor y&ung ladtet) et reviendra à Ch&teau*Garnier/ Jô lai; ai trouvé dans notre cité, chez des personnes de moralité sûre, mais d'intelligence problématique^ des lotietions analogue» à celles qu'elle a longtemps rei^^pliie^ auprès de. ma fille avec un si grand zètoy uue si. rare coasoience et un si no« toire insuccès^. »
La lettre d'ŒliVier de Feyûn.était suivie de ce post* scriptum :
« Inutile d'ajouter que si je. n'accompagne pas Irène à Paris^ c'est lafaule de cette scélérate de goutte quî> depuis quatre semaines, me tieot cloué dans mon fauteuil. Ne me tfai tes pas l'injure decroice que ce mt une sottei question de coquetterie masculine qui m'empêchede me mointrer à c cq$^ dames» j» Non^ mon cher, la crlstallisation<fie.va. pas -encore jusquelà. Oe que j'en ai| dit, c'était pour tfteher de m'égayer un bijin. L'idée de cette prochaine^séparalion^* que j'ai provoquée, dont je rciconnais la uéeessiléimpérieuset' plisse mon front, glacele sourire sur mes lèvres et^ait sourdine des larmes dans «les yeuK.^ Que ^voulez-vous,- Raymond, l'homme n*est pas parfait! i
La lecture de cette lettre inattendue me causa un très- vif accès de mauvaise humeur. Rien ne me plai--^ sait m^ns que d'accepter le patronage qu'Ollivier-
prélendait m*imposer avec un si admirable sans-gêne. Cette petite provinciale que j'étais menacé de voir tomber dans mon existence à l'instar d'une cheminée, à priori îe me sentis tout disposé à la prendre en grippe.
Il est certain que son père et moi nous étions intimement liés dans notre jeunesse; mais parce que Pylade et Oreste trinquèrent nocturnement au grand 16 du café Anglais, parce qu'ils chassèrent les mêmes alouettes au foyer de la danse, à TOpéra, est-ce un motif suffisant pour qu'Oreste soit obligé d*être le tuteur de mademoiselle Pylade^ surtout s'il ne remplit encore, grâce au ciel, aucune condition de l'emploi ? Au Théâtre-Français, comme au Théâtre-Italien, l'artiste qu'on applaudit dans le rôle d'Almaviva seraitil disposé à s'affubler de la perruque de Bartholo? Bressant, Mario, j'invoque votre témoignage.
Si l'on comparait mes anciennes fredaines aux folies d'Ollivier, il est certain que je pouvais, à la rigueur, être considéré comme un fou pourvu de quelque raison. Mais conclure de ces prémisses que je suis un parangon de sagesse et de vertu, c'est de la logique à l'usage des cervelles de Château-Garnier et de Château- Gharenton.
Promener une écoliëre à travers les rues de Paris en lui disant : « Tenez-vous droite. Mademoiselle; ne marchez pas dans le ruisseau; prenez garde aux voi-
tures; ne vous approchez pas de ce magasin dont la devanture est fraîchement peinte, » n'est-ce pas, en effet, pour un célibataire dans ma situation, une plaisante façon de passer son dimanche? Devrai-je lui faire visiter la marmite des Invalides? Autoriserai-je l'ascension de PArc-de-Triomphe et de la colonne Vendôme? La conduirai-je au Jardin des Plantes, en ayant soin de négliger le département des singes? Mêlant l'utile à l'agréable, aurai-je mission de l'interroger sur l'histoire, le calcul, le géo* graphie, le catéchisme et les participes, tout en nous chauffant au soleil de la Petite-Provence?
Sans être un sportman à tous crins, il ne me déplaît pas de fumer mon cigare dans les enceintes du pesage; sans être un Nemrod forcené, j'ai acheté une part dans deux chasses, histoire de passer d'agréables journées avec d'aimables compagnons. Désormais plus de chasses^ plus de courses, car je sais l'ami de Feyzin sur le bout de mon petit doigt, kprhs m'avoir soustrait un dimanche sur quatre, il réclamera tous mes dimanches, ce qui lui semblera tout simple et tout naturel !
Ces considérations que j'abrège, d'autres que je passe sous silence, m'amenèrent à lui signifier que j'avais le regret de décliner la mission providentielle dont il voulait me charger. Je pris soin de rouler la pilule de mon retus dans le miel des circonlocutions
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les plus savantes, et je sortis après avoir dooaé Tordre de pocter ma letlreau bujceaa do posleJO'plus. voisin.
Lorsque je rentrait le soir^ le premier objet qui frappa mes regards fut mon épitre restée à la. place où je l'avais posée. Fidèle à une tn^ition immémo-r riale, Germain avaifi soigneusement négligé de m'obéir. Je sentis naître des remords en songeant au« désappointement^e ce pauvre Ollivier. J'eus confa-t sion de mon égoîsme; un « revirement subit s'opéra dans mon esprit, .et séanœ tenant^i je lui éorivis : a J'accepte. y>
Satisfait de ma déiecmîoation» mfti9 n'étant pus sûr qu'ellef ùt irrévooalile, je me hfttai „d'aUer moi/? . même confier ma lettre à. la poste») malgré- rbeur^ . avancée de la nuit.
J'eus grand'peine à) trouver le sommeil-, et mesr.. songes furent peuplés de cauchemars extravaganlfi et baroques.
S'autorisant de l'ei^empled'OlliViervje rêmqu'uoe' fouledegens,qiie jeneconnaissais pas, m'eipédiaient. leurs filles et leurs garçons avec injonction de veiUersut eux jusqu'à leur majorité révolue. J'étais chargé de leur enseigner rastvooomie^ et le trombone. Cesaffireux garneme&4s mettaient mon appartement au ptHage, cassaient mes faïences^ de Delft, lacéraient mes Tfoyon^ mes Zieafret mesDiaz, jouaiei^ aux;
billes avec les pendeloques de mes lustres de Venise, et se taillaient des casquettes dans mes tapisseries de Beauvais.
Je parvins à m'emparer de Tenragée petite personne qui menait la bande infernale, et je lui demandai son nom.
Elle s'écria, en accompagnant ses paroles d'un .nsolent pied de nez :
— Je m'appelle Irène de Feyzin^ et vous pouvez compter que vous n*étes pas au bout de vos misères t
Ollivier me répondit par le retour du courrier : « Ah 1 que vous êtes bien toujours le brave garçon que j'ai connu, que j'ai aimé, et combien j'ai hâte de vous faire parvenir l'expression de mes remerciements, ô mon cher Raymond I Irène a été informée de ma résolution irrévocable. Quelle scène, mon ami I Quel ouragan ! Quelle tempête ! Toute ma collection de singes-musiciens, en vieux Saxe^ a été réduite en miettes. Se refusant à croire que c*est moi qui ai machiné cette conspiration ténébreuse, ma fille est persuadée que vous êtes l'auteur de tous ses maux. Elle vous accuse de m'avoir soufflé ce plan d'éducation parisienne, et je vous avertis qu'elle vous exècre de tout son cœur.
« En attendant que sa vengeance tombe sur vous,
sa méchante humeur s'exerce à la journée sur mes domestiques^ sur mes chiens, sur mon poney, sur son chat et en particulier sur la pauvre Bruneau. Les domestiques lui montrent le poing, le poney lui montre les talons, les chiens lui montrent les dents, le chat lui montre les griffes et mademoiselle Bruneau lui montre deux gros yeux rougis par les pleurs. Ne pensez pas qu'elle en soit attendrie et désarmée. Il n'est sorte de vilains tours qu'elle n'invente contre cette créature du bon Dieu. S'ils l'osaient, mes gens feraient dire une messe d'actions de grâces le jour très-prochain où ils seront débarrassés de leur aimable petite maîtresse.
« Vous ne m'accuserez pas, je pense, de vous prendre en traître, ni de farder la vérité. Un autre père, à ma place, afin de vous amadouer, vous eût annoncé l'arrivée d'un ange; c*est celle d'un démon que je vous signale avec autant de franchise que de maladresse.
« Ce démon ne tardera pas à comparaître devant votre tribunal, mon cher Raymond. Je ne vous envoie pas son portrait. Irène considère comme une facétie très-spirituelle d'entasser grimaces sur grimaces au moment du solennel c ne bougeons plus 1 » d*où il suit que nul photographe n'a réussi l'opération. C'est une grande fille bien bâtie, ni belle, ni laide, qui pose devant l'opérateur... C'est un monstre qui appa*
14 Lh SEMAINE DES QUATRE JEUDIS
rait invariablement sur la plaque de rartiste découragé. Et Irène de se .gaudir en contâoiplant ces sil* houettes effroyables»
« Voici pourtant un renseignement qui vous aidera à la reconnaître : elle a les cheveux noirs et les yeux bleus, héritage de.sa mère,
« Si ma fille.était un fils, je l'embarquerais en qua.-.lité de mousse à bord d'un navire de TEtat^ et j'enverrais le jeune homme à la.recherehe d'une sixième partie du monde. .Bon. gré,, mal gré, )a discipline et la vache enragée, aidants, mon jeune. navigateur me. reviendrait souple comme un jonc.«« Mais nous avons affaire à une héritière, non à un, .héritier, et c'est/ pourquoi il me. faut recouric.à .une méthode d\éduQation moins sommaire, .moin^ rigpureuse. • • • •
ce Je reprends la. plume et je conUnjiie mA lettre interrompue subitement par ua grand .remue*ménage. dans la maison, et par des cris perçants quipactaienl; du jardin.. Glopiurclopaat, je me sui^ soulevé. sur mon fauteuil et traîné vers la fenêtre, .^ù m'attendait un spectacle donfe le soutenir me ^r^ouU encore la, rate.
« Si vous croyez que j'ai surpris mademoiselle nm, fiUe occupée i donner la p&tui^ aux petite des oiseaux^ vous vous trompei^ étrangement, mon cher Raymond». Lorsque Irène apparut .à mes yeux, elle administrait
LA SBUAINB DBS QUATBB .JBVdl^ 45
une volée de coups de poing sérieux* à un galopin du voisinage. Quand on l'arracha de ses muias^ .—-et la besogne ne fut pas commode, — » le. petit diCdle- avait les deux yeux pochés et un ruisseau rouge coulait de son nez. On m'apprend qu'apfès avoir eaealadé le mur de clôture de mon jardin, il se livrait à la.dévasMion de mon plus beau poirier^ au moment où Irène^eut connaissance du méfait. En voilà un, j'en réponds, qui désormais respectera non-seulement les pommes, mais aussi les poires du voisin. » '
Le réeii de celle scène de pugilat me fit tomber des mains Téptlre d'Oltivier.
Sans songer è pousser la lectuv^jusqu'aiDiboQt, je. me plongeai dans les médilatioas les plus -mélMiBO^f. liques et lésplus nmres» A cette phase d'abatlementv succéda sans transition un violent accès de colàre? contre moi-même, où je n'épargnai ni les apostrophes, ni les remontrances. Si un ami s'était permis de m'adresser la plus tempérée des épithètes que je me prodiguai, je lui aurais envoyé deux témoins.
Combien je déplorai de n'avoir pas persévéré dans ma résolution première I Grâce à l'état de surexcitation nerveuse qui s'empara de moi, j'en vins à conce* voir un projet auquel, durant deux heures^ tout insensé qu'il était^ je m'accrochai comme à ma seule branche de salut. Une jolie branche, il faut en con-> venir I
16 LA SEMAINB DBS QUATRE JEUDIS
L'avouerai-je? Il ne s'agissait de rien moins que d^aller m^ confier à un imprimeur lithographe du passage du Caire, de lui faire tirer sous mes yeux, à un exemplaire unique, une lettre encadrée de noir annonçant la ifiort subite de H. Raymond de Grançay, décédé à Tftge de quarante-sept ans, en son domicile, rue Saint-Dominique-Saint-Germain, à Paris, et d'expédier le susdit exemplaire à M. le comte Ollivier de Feyzin, à Ghftteau-Gamier, rue des Hautes-Treilles, n» 6.
Si absurde qu'elle fût, cette invention me parut un trait de génie^ et, tout joyeux, je me dirigeai vers le passage du Caire. Là, grâce à Dieu, une clarté bienfaisante dissipa les nuages qui obscurcissaient ma raison, et j'eus la bonne fortune de revenir sur mes pas sans avoir accompli cet acte dlnsigne folie.
Ce fut le 10 octobre 1864, jour maussade où soufflait une bise aigre, où tombait une pluie menue et glacée, qu'Irène de Feyzin et M"* Bruneau firent leur entrée à Paris. J'achevais de déjeuner quand on les introduisit au salon où je m'empressai de les rejoindre. Tout d'abord, je crus me trouver en face de deux vieilles connaissances, tant l'institutrice et son élève réalisaient avec une fidélité scrupuleuse les types créés par mon imagination. Guidé par les détails et les renseignements contenus dansia correspondance d'OIIivier, je m'étais amusé à dessiner de vagues croquis sur mon album, et il se trouvait que mes deux p'^chades atteignaient à un degré de ressemblance tel qu'on eût été fondé à croire que les modèles avaient posé dc- \ant moi.
18 LA SEIIAINB DES QUÀTIB lEUDIS
Avec son chapeau de feutre rond, posé de travers sur sa tête, ses cheveux courts et ébouriffés par le voyage, sa maigreur juvénile, son teint hâlé, ses grands yeux bleus, profonds et lumineux^ vous dévisageant bien en face, Irène avait l'allure et l'apparence d'un hardi garçon habillé en fille. Sancho Pança, revêtu d'un costume féminin, donnera la représentation fidèle de la corpulente Bruneau.
Je pénétrai dans le salon au plus fort d'une discussion violente dont le sens m'échappa. Les paroles s'échangeaient dans un patois bruyant et sonore que je me rappelai avoir entendu baragouiner par les domestiques et les paysans au mariage d'Ollivier.
Aussitôt qu'elles m'aperçurent, mes deux visiteuses, devinrent muettes.
— jQu'ya-t-ilî demandai-je à mademoiselle Bruneau,. qui se confondait, en révérences.
Elle balbutia :
— Monsieur, c'est mademoiselle Irène... Le complément de rjBxpIioatiQn. resta dans le gosier, de la gouveros^Dte^qui su^it à grossea gouttes.
"^Je me.tournai .du.côt.é de la jeune fille; elle me regarda fixement^ mjoii^ aucun mot ne sortit de ses lèvres pmcées qu'elle, mordait avec impatience.
Je réitérai ma question; mademoiselle Bruneau fit alors appel à tout son courage et réussit à me dire qu'elle suppliait son élève, à jeun depuis plus de vingt-
LA SBKAIIIB DB8 QUATRB JEUDIS 19
^mgmmm^^'^^m
quatre heures, de se faire servir un bouillon et un verre de vin de Bordeaux.
— >• Mademoiselle de Feyzin refuse d'adJMrer à une proposition si raisonnable? dis<je à la. gouvernante.
'— Oui, Monsieur, elle s'y refuse avec une obstination dont je ne parviens pas à triompher.
— Et sous quel prétexte mademoiselle de Feyzin ne veut-elle pas s'asseoir à la table d'un ami de son père ?
— Jamais je n'oserai faire connaître à Monsieur le prétexte invoqué par mademoiselle Irène.
— p Osez, je vous prie ; je saurai tout entendre^ car je m'attends à tout.
— Non, non, c'est impossible, soupira-t-elle avec un geste de victime résignée à mourir plutôt qu'à parler»
— Je vous le dirai donc, moi> puisque vous êtes si curieux^ s'écria Irène d'une voix que la colère faisait chevroter. Si je refuse, c'est qu'on ne doit rienaccep* ter de son ennemi.
-^.Ahi c'est vrai; j'oubliai» xiuaje sui3. voire en* nemi... Pourtant lorsqu'on a graiid'faîpfiip.*
— Je n'ai pas faim du tout 1 interronqntreUe aècber ment.
-^. Je n'insiste pas, xepcis-je sans me départir de la modération que je m'étais imposée. IL me plait de penser que mademoiselle Bruneau montrera un peu moins de rigueur et un peu plus d'appétit.
2D LÀ SEMAINE DBS QUATRE lEUDlS
L'institutrice confessa naïvement qu'elle avait « Testomac dans les talons. » J'crrondis le bras gauche ; elle s'y accrocha avec empressement^ et nous passâmes dans la salle à manger. Irène nous suivit à distance, marmotant entre ses dents je ne sais quelles imprécations tragiques.
On avait eu le temps de dresser un nouveau couvert^ et un déjeuner appétissant réjouissait la vue et Todorat. Irène endura ce supplice de Tantale avec une indifférence stoïque ; mais lorsqu'elle m'entendit proposer perfidement à sa gouvernante une quatrième tranche de pâté de foie gras, elle n'y tint plus, et^ bondissant comme un chat sauvage :
— Vous devriez avoir honte de vous-même ; vous me couvrez de confusion, s'écria-t-elle en foudroyant mademoiselle Bruneau des éclairs de son regard et en martelant le tapis du talon de ses bottines.
Déjà l'institutrice avançait son assiette. Elle la posa sur la nappe avec un large soupir, adressa un adieu muet à la croûte dorée du pâté et prit l'héroïque résolution de déclarer que son appétit commençait à se calmer.
— Je pense que vous n'êtes pas trcs-pressée de vous constituer prisonnière^ dis-je à mademoiselle de Feyzin ; voulez-vous que nous nous promenions dans Paris :
— Bien obligée ; il fait un temps à ne pas mettre un chien dehors.
— Nous sortirons en voiture.
— C'est inutile; je suis attendue à la pension.
— Désirez-vous que je vous y conduise ?
— Ne prenez pas cette peine; je saurai bien trouver mon chemin toute seule. Les provinciaux ne sont pas aussi bêtes que vous le croyez, vous autres Parisiens.
Elle se drapa dans son plaid écossais, se coiffa de travers et fit une sortie théâtrale^ sans avoir l'air de s'apercevoir que je m'étais levé et que je lui tendais la main.
— Allons ! aussi aimable et aussi polie dans la réa< lité que dans mon rêve, soupirai-je en la suivant des yeux, et, j'en fais Taveu sincère, en l'envoyant à tous les diables.
Une heure après, je vis reparaître mademoiselle Bruneau. Je sus par elle qu'avant de monter en fiacre, Irène avait dit au cocher de la conduire chez un pâtissier, où elle était arrivée souffrant de crampes d'estomac qui lui arrachaient de petits gémissements douloureux. Sans désemparer, sans prendre le temps de respirer, à la grande admiration des consomma • teurs et du patron, elle avait dévoré une pyramide de gâteaux. De là, on était allé chez madame Létournas, prévenue par un télégramme de l'arrivée de sa pensionnaire. Prétextant la fatigue du voyage, elle avait
22 LÀ SEMAINE BES QUATtlE JEUDIS
obtenu la permission de se réfugier au dortoir et de s'y reposer jusqu'au lendemain matin. La pauvre Bruneau était désespérée de partir sans la revoir; mais son programme lui commandait de prendre le train de huit heures quaraBte-cinq du soir, et nulle puissance humaine ne Teût amenée à enfreindre cette consigne. Elle comptait sur moi pour lui donner dans le plus bref délai des nouvelles de sa- chère petite exilée.
^^ Supposez-vous donc, lui dis-je sans dissimuler mon étonnement, que je consente à servir de correspondant à mademoiselle de Feyzin?
Elle fit un geste suppliant.
— Je vous le demande^ repris-*je ; cette jeune fille est-elle faite pour inspirer des sentiments de bienveillance et de sympathie?
-- Ah t Seigneur mon Dieu t voilà justement ce que je redoutais, s'écHa-t-elle en s' agitant sur sa chaise comme une py thonisse . sur son trépied; je vous en conjure, monsieur de Grançay, attendez de l'avoir revue avant de prendre une si grave décision. Sous les écorces les plus rudes se cachent parfois les fruits les plus tendres. Irène est volontaire, emportée, f en conviens; mais si la tête est mauvaise, le cœur est exquis.
Je fis un signe de dénégation.-
Elle reprit, d'une voix, d'aboM hésitante, qui
arriva par degrés à une émotion communicative contre laquelle je me roidis de toutes mes forces :
— £d vous montrant indulgent pour Irène, songez que je jouirai aussi des bénéfices de votre indulgence. L'institutrice n'est-elle pas, dans une certaine mesure, responsable des fautes de l'écolière? J'ai été placée auprès d'elle pour l'assouplir, la dominer, la dompter...
— Et c'est le résultat contraire qui s'est produit, interrompîs-je en ricanant.
— J'en conviens à ma honte, soupîra-t-elle ; Irène est mon enfant d'adoption, et voilà pourquoi je Tai aimée avec toutes les aveugles faiblesses d'une mère.
Je dis à la brave demoiselle :
— Vous plaidez à merveille les circonstances atténuantes.
— Alors je vous ai convaincu ? s*écria:-t-elle.
— Emu, oui; convaincu, non... Et attendu que je persiste à croire que cette aimable petite personne possède un caillou à la place du cœiir...
— Oh! Monsieur, s'écria la gouvernante; Monsieur... Je vous en prie I
— Il est tout naturel, continuaî-je, que je m'exprime sur son compte avec une sévérité qui vous a choquée.
— Je ne suis pas choquée, mais aifflîgée, dit-elle avec une douceur qui eût désarmé un tigre.
— Excusez-moi de prolonger votre supplice, reprjs-je, et permettez que je vous adresse une dernière question. Mademoiselle de Feyzin a-t-elle montré quelque sensibilité en se séparant de son père?
Mon interrogation troubla visiblement la pauvre Bruneau, qui baissa la tête sans répondre. '
— J'ai horreur du mensonge, dit-elle enfin, et je répondrai sincèrement à votre question^ avec le regret que vous ne me Tayez pas épargnée. Oui, l'attitude dlrène, au moment de la séparation, n'a pas été ce que je souhaitais qu'elle fût.
— Parbleu I quand on a un caillou en guise de cœur! murmurai-je avec une cruauté raffinée.
Elle me regarda comme l'agneau doit regarder le boucher qui l'égorgé. Je me sentis vaincu.
— Parlez, lui dis-je, je ne vous interromprai plus.
— Habituée à nous imposer ses volontés et à tyranniser toute la maison^ Mademoiselle ne pouvait croire que les menaces de son père recevraient une si prompte exécution, dit la gouvernante qui reprit courage. Jusqu'au dernier jour ellet dut garder le secret espoir que son départ ne s'eflectuerait pas. Quand elle vit que M. le comte était inébranlable^ ^lle renfonça ses pleurs et se réfugia dans sa chambre^ où tranquillement, méthodiquement^ elle m'aida à ran-
ger, dans une mall^, son trousseau de pensionnaire. A l'heure des adieux, au lieu de se jeter dans les4)ras de son i^re, à peine lui eût-elle tendu le front qu'elle se déroba à ses caresses. Ah 1 par exemple, dans le wagon,, les choses se sont passées différemment. Tout le voyage n'a étéqu'ua long sanglot, sans que j'aie réussi à la distraire de sa douleur.
Ce souvenir chatouilla les glandes lacrymales de la bonne demoiselle. Ses yeux se remplirent de larmes.
— Non, Monsieur, reprit-elle en s'essuyant le visage avec un vaste foulard à carreaux, non, vous n'accuseriez pas Irène d'avoir un caillou à la place du cœur si vous interrogiez les pauvres de notre ville. Que de fois^ alors qu'on nous croyait penchées sur les livres, ne nous est-il pas arrivé de sortir sur la pointe des pieds et de nous esquiver par le jardin ! C'était toujours vers les quartiers les plus misérables qu'elle se dirigeait de préférence. Et, le lendemain,, vous pouvez le croire, je ne pensais guère à me fâcher si., de son autorité privée, elle faisaif assister Pharamond à la bataille de Pavie, si elle plaçait Rome en Amérique ou si elle me souienait mordicus que sept fois sept font cent quarante. Que m'importaient alors les niches et les gamineries de l'écolière ? je me la représentais glissant gentiment son offrande dans la main de quelque vieille en haillons, et volontiers je Teusse
26 LA SKilAINB DES QUATRE JEUDIS
embrassée au Heu de ia gronder et de songer à la punir.
Le ciel ne s'était pas écladrci ; la pluie conlînuait à tomber, et la bise gémissait toujours dans le tuyau de la cheminée.' J'employai Taprès-midi à confesser mademoiselle Brtrneau. A travers les discrets ménagements de sa parole et les prudentes restrictions de sa pensée, il me fut aisé de démêler qu'elle attribuait tous les défauts d'Irène à la seule influence de son père. A l'appui de son opinion, elle me fit le récit de certaines exeentricités dont elle ne revenait pas et qui ne me surprirent guère de la part de ce fou d'Ollivier. Ainsi, pour se borner à un seul exemple, le jour mémorable où Irène pocha les yeux du voleur de poires, au lieu de lui expliquer le côté shoking de sa conduite, M. deFeyzin la félicita hautement de sa vaillance, lui vota et lui ^décerna cinq pièces d'or, portées par elle, dès le lendemain, à de pauvres gens dont le mdbitier et les nippes allaient être vendus par autorité de justice.
Elle bavardait encore -quand on vint m'annoncer que le dîner était servi. Je la fis asseoir près de moi, mais elle ne toucha à rien,'>honnis à la théière qu'on remplit deux fois à son intention et qu'elle vida consciencieusement jusqu'à la dernière goutte.
— Pauvre [chère enfant î soupirai t^lle avec des sifflements de locomotive au départ, dire que je
resterai près d'un an sans la voir... Ah! Monsieur de Grançay I j'ai beau me raisonner, cette pensée m'étouffe.
Était-ce bien cette pensée qui l'étouffait ainsi? M'était-ce pas plutôt la croûte du pâté? Insondable mystère !
Germain la conduisit à la gare et je me rendis à mon club en traversant le foyer de, l'Opéra. J'avais hâte de me plonger dans un bain de vie parisienne; je me faisais l'effet d'Ovide revenant de chez les Sarmates, et je me surpris me parlant haut à moimême, poursuivi par la crainte odieuse que mademoiselle Bruneaù ne m'eût inoculé l'accent aigu de sa province.
Pendant la semaine qui suivit cette présentation^ si je me préoccupai de ma situation nouvelle, ma foi je ne me préoccupai guère.
Il me souvient même que je me disposais à partir pour la chasse quand un mot d'OIIivier vint fort à point me remémorer les devoirs qui m'incombaient le dimanche.
Vers trois heures, mon coupé gravit la pente du faubourg Saint-Honoré; à la hauteur de l'avenue de Wagram, il s'arrêta devant une porte cochère audessus de laquelle on lisait : Boarding schodl for young ladies.
Je demandai si madame Létournas était visible et si elle pouvait me recevoir.
^ Qui aurai-je Thonneur d^annoncer à Madame?
dit la sous-maitresse qui me reçut au parloir.
Je me nommai.
— M. Raymond de Grançay? répéta la sous-mattresse en interrogeant sa mémoire.
Elle ajouta presque aussitôt, en se frappant le front :
— Monsieur ne serait-il pas le correspondant d'une pensionnaire entrée récemment dans la maison?
— Entrée il y a huit jours.
— Mademoiselle Irène de Feyzin, de Château- Garnier?
— Précisément.
— Que Monsieur ait Tobligeance de me suivre; sa présence est attendue ici avec grande impatience.
— Par mademoiseIle.de Feyzin, j'imagine?
— Par mademoiselle de Feyzin, je le présume; par madame Létournas, j'en suis certaine.
— Ne pourriez- vous me faire connaître les motifs de cette grande impatience?
La sous-maitresse ne répondit pas à ma question ; elle se leva et me fit signe de l'accompagner.
G*était une personne d'un âge incertain, jaune comme un citron, longue et fluette comme une aiguille à tricoter la laine. Elle glissait devant moi avec des apparences de fantôme; on eût dit qu'elle flottait dans l'atmosphère. Ses dernières paroles n'étaient pas sans m'intriguer^ et la façon dont elle hs avait soulignées me donnait surtout à réfléchir.
Désireux d'en avoir le cœur net, je prâ un' airaimable et je lui dis :
— Je vous serais trëa^-Feconaaissaot de vouloir bien m'apprendre^ Madamei.»
— Je ne suis pas mariée, interrompit-elle d'un ion. sec.
— Pardon^ MademoiseU6vrepri»J6«]» redoublait d'aménité, je suisimpatient.de savoîrrsi vous avez à vous louer ou à vous plaindre jde . madeoioiâeUe de Feyzin.
— Ces renseignements vous serool-commosiqués tout à l'heure, dit la soas-iMttresae d<mt un méchant sourire mit en évidence dein, rangées, dOiidenta espacées, jaunes et pointues«
£lle sonna à la porte d^n . p^irilloa b&lâLiaii;. fond d'un jardin, me salua avec les^ic&oe^ gauches left^aeiguleuses d'une . poupée mécanique et s'ëleigiift^ non sans avoir dit à la femme dechanateeque le^oupt.de cloche avait attirée : .
— Mariette, annoncez à Hadaoïe ia visite de^M. de Grançay, correspondant dejniadfia»Hdelli»:Jrèlt&:de Feyzin.
Introduit dans le salon p^rtiealie^' de iBBadaii^ Létournas, je la surpris à soarbweau, laplume à la main et je m'excusai de la déranger*
— Vous ne me dârangea p^int, dit^elle, car c'est avec vous. Monsieur, quejQ mr'eoÉretîetts ea^ce mo-
meut même ; et^ attendu que ma communication est de la dernière importance, je vous prie d'en vouloir bien prendre connaissance sur-le-champ.
— Avant de voir mademoiselle . de Feyzin ? dis-je en acceptant le papier qu'elle me fourraiit de force dans la main.
— Oui, Monsieur, ayant d'avoir communiqué avec mademoiselle Irène»
— Serait-elle indisposée?
— Elle jouit d'une santé parfaite.
Madame Létournas s'exprimait avec.uAO. len-?teur solennelle et glacée qui ne pronostiquait rien.d^ bon.
J'ai conservé son autographe, il est conçu :en: .ces* termes carrés, -^ je devrais dire pointus* :
« Je me flattais, Monsieur» de^ Te^poir. d'étape, honorée aujourd'hui de votre pirésenoe*. L'heure se passe; peut-être ne. viendrez-^vous pas* Or,* il, est indispensable que je vous voiej je vou3 ^attondirai donc demain dans la matinée.-
« . Vous pense^'bien qve c'est- au :sttjjetd9 lajeujxe fille dont vous êtes le correspondant que- nous aurons^ à conférer ensemble» Obligée .de. portée, un.: coup douloureux à monsieur son pèr^vil 6at b<m q(ii9 ivotre-. amitié amortisse la vidence^du^^choe*
< JenepuiSf ne veuxi ni ne dois nieehaxferd^ ré«^. docation de mademoi^elle^de Feyzin« Il>st dest&cbea..
32 LA SEUAINB DES QUATHE JEUDIS
qui effraient les plus braves, des missions qui font reculer les plus courageux. Cette jeune fille ne saurait rester un jour, de plus dans mon institution. Ne suffit-il pas d'une seule brebis galeuse pour infecter le troupeau ?
€ Vous comprenez^ Monsieur, que ce n'est point sans de très-sérieux motifs, sans y avoir mûrement réfléchi, que j'ai arrêté cette décision et que je vous la notifie. »
Lorsque j'abordai madame Létoumas, d'avanc«^ j'étais persuadé qu^elIe se montrerait peu satisfaite de sa nouvelle pensionnaire; mais de là à prévoir un dénouement si prompt, si excessif, il y avait loin. Je restai pétrifié.
— Eh bien ! Monsieur, avez-vous lu? dit-elle impatientée de mon silence.
— Oui, Madame, repartis-je avec un peu d'irritation^ et quels que soient les torts de votre élève, je me permets de penser que c'est un abus de pouvoir que vous vous apprêtez à commettre. ^
— C'est votre avis. Monsieur, queje vais commettre un abus de pouvoir?
— Oui, Madame, je me refuse à admettre qu'il y ait lieu d'appliquer un châtiment si sévère.
Kadame Létoumas haussa légèrement les épaules; elle posa un doigt sur le bouton d'une sonnette électrique, et la temme de chambre accourut au signal.
— Que mademoiselle Ursule se rende ici sur-lecbamp ! ordonna-t-elle d'un ton impérieux.
Et se tournant de mon côté :
— Vous allez entendre nos griefs^ Monsieur; lorsque vous les connaîtrez, peut-être alors penserez vous que le châtiment est dans une juste proportion avec la faute commise.
La porte s'entr'ouvrit et la sous-maitresse qui m'avait reçu au parloir se glissa dans le salon.
— Mademoiselle Ursule, dit madame Létournas du ton que ne prendrait pas un maréchal de France donnant des ordres à un caporal, faites-nous le récit du scandale qui s'est produit hier dans votre division. Auparavant, Monsieur, il faut vous informer que cette division est celle des commençantes. Mon Dieu, oui; malgré sa taille, malgré ses quatorze ans, c'est là que mademoiselle de Feyzin a subi l'humiliation d'être reléguée, après un examen qui a mis en lumière la honteuse ignorance où on Ta laissée croupir jusqu'à ce jour.
Elle fit signe à mademoiselle Ursurle de commencer, et aussitôt la sous-maitresse se précipita sur la parole comme un milan fond sur une colombe.
Son réquisitoire fut interminable; elle eût mis deux sténographes sur les dents. La nature, qui parfois se complaît en ces gamineries féroces, s'était amusée à emprisonner dans ce corps si frêle, dans cette enve-
34 hk SBH AINB .DBS .QVAVBB JlSODia
loppe si diaphane» la voix, de; contralto la plus puissante qu'on ait jamais entendue... Ou connaît la piquante définition de madame AlbonipacJe vicomte de Launay : « Un.élépbant quia avalé un rossignol. » Cette fois c'était le rossignol quiavaiJb avalé l'éléphant. Cette voix et ce corps.formaient ensemUiO. des. contrastes si curieux, donnaient lieu à des sonorités si inatteadues, que. j eus grand*peine à réprimer les malséantes envies de rire. qui^ plus d'oine fois, ,me montèrent au gosier.
A une trèa-juataobservatioa: qu'elle.. s*était attirée v mademoiselle deFeyzia avait jépondauneinsolence. Condamnée^ s'agenouiller au.DaiUeu'delaGlAase, Irène protesta contre une.puiuiioii qu'elle iqaaliiait de dés* honorante. La soua-maitresse s'était alors approchée, de rélève cramponnée à :son. banc, .et tandis : qu'eUe essayait de se faire .obéle. par fooce^ elld^Teout deux vigoureux soufQets. Madame Létouf mas était in terve* nue; elle avait exigé iqua mademoîseUe de^Fe^zioi fît des excuses à mademoiselle Ursule, qu*eUe lui demandât pardon: de.8oa.offiinfie et de.sa bmitalité; mais mademoiselle Irène s'y était obatîQstéaxent reCuaéeis
— Ce récit brille pas. unoMeiaotitiiidet'irréprooha^ Ue, dit madame LétouKnaa lorsque, la soua-maiiresse eut mis un point final à sa ;fiIaBdreus0 jiarjration^ £Ii bien ! Monsieur, trouvezfvous eacor^^ que je me dia-^ pose à commettre unabiia de pouvoir.?
LA SBMAINE t»BS QUATRE JEUDIS 35
— Avant de m'expHquer sur ce point, répliquai-je, il serait utile que je visse notre jeune révoltée. Elle a été sourde à votre voix; peut-être aurai-je le don de me faire écouter.
— Je le souhaite, Monsieur. C'est un miracle que ^ous vous flattez d'opérer; vous n'y réusi^irez pas, mais il vous restera l'honneur de l'avoir entrepris. Mademoiselle Ursule, conduisez M. de Grançay à la chambre où la coupable est séquestrée.
Je fis un brusque mouvement et je laissai échapper une sourde exclamation.
— Ne prenez pas l'alarme, dit-elle en daignant esquisser l'ombre d'un sourire. Ce n*est point dans un cachot obscur, .couchée sur une botte de paille humide^ à côté d'une cruche d'eau et d'un pain noir que vous trouverez la prisonnière.
Elle se tut. Immobile et maj^stueifôe dans son large fauteuil, on l'eût prise pour une de ces statues symboliques dont la place de la Concorde tire sou principal ornement.
Tout en marchant près de mademoiselle Ursule, je la dévisageai*' avec attention. Blus^je la regardais, plus elle me. déplaisait avec sa face de pfirchemin hypocrite et béate.
'Peu à»peu j'en \ins à me poser cette question délieate et subtile :
— Est-ce donc un si noir forfait que d'avoir gîfflé cette vilaine figure?
£t si la voix de la raison ne m'eût énergiquement soufflé à Foreille :
— Oui ! oui ! oui I
Je crois que j'aurais eu la suprême inconvenance de me répondre :
— Non! non! non!
Nou3 montâmes jusqu'au dernier étage de la maison, et je fus introduit dans une petite pièce mansardée, mais confortable et quasi élégante avec ses meubles en sapin et sa tenture de perse bleue.
La prisonnière avait décroché les rideaux de la fenêtre, les avait noués bout à bout, et quand je la surpris, elle était occupée à attacher ensemble la couverture et les draps de son lit.
— Quelle singulière besogne accomplissez-vous là ? dis-je en fermant vite la porte, afin que la surveillante postée dans le corridor ne s'aperçût pas de ce manège.
Elle répondit avec une voix et un geste de mélodrame :
— J'ai résolu de briser mes fers et de me sauver cette nuit. Libre à vous de courir me dénoncer lâchement à mes bourreaux !
— J'irais prévenir madame Létournas que j'accomplirais un devoir d'humanité, tenez-vous-ie nour dit»
Mademoiselle. Vous n'avez pas réfléchi que vous vous briseriez la tête en dégringolant sur le pavé.
— Ça m'est égal, dit-elle avec emportement. Je préfère la mort à la vie odieuse que je mène dans cette maison de malheur.
— Vous parlez de mourir; vous n'aimez donc pas votre père, méchante enfant ?
— Je Taime toujours ; c'est lui qui ne m'aime plus. Personne ne m'aime, moi ! Que venez-vous faire ici ? que me voulez-vous, vous qui me haïssez sans que je vous aie rien fait?
Elle était debout devant moi, haletante, la narine contractée, Tœil plein de flammes. Je pensai un instant qu'elle se disposait à me traiter ni plus ni moins que son petit voleur de poires.
— Mademoiselle de Feyzin, lui dis-je, veuillez me répondre : est-il vrai que vous ayez frappé une personne qui a droit à votre obéissance et à votre respect ?
-^Oui, dit-elle d'un ton ferme; ce qui n'est pas moins vrai, c'est qu'en la frappant j'ai usé de mon droit. Je n'ai fait que me défendre.
— Ainsi votre inqualifiable conduite ne vous cause aucun regret ?
^ Pas le moindre regret.
— Vous ne ferez pas d'excuses ?
Elle dit avec hauteur :
— MadeiRoiselle de Feyzia ne fait pas d'excuses.
— Gela étant, repris-^ je conclus que vous acceptez d'avance le châtiment qui vous sera imposé ?
-^ Je l'accepte d'avance^
— Et ce châtiment, prévoyez^ous oe qu'il sera ?
— Je pense qu'on me tiendra enfermée dans cette ch']imbre un temps plus ou moins long, huit jours, quinze jours*., qui sait? peut-être un mois entier.
— Vous vous tromper, Mademoiselle.
— Resterai-}® donc ici à peppétuité ?
— Ce n'est point la punition qui vous est réservée. Elle dit avec un éclat de rire forcé :
•—Est-ce que je aérai condamnée à mort? Ce serait bien dur.
— Rassurez-voua; on n'ira ;pas jusque-là,
---> C'est bien de h, bonté ; et jusqu'où ira-t^on ? Je ne le devine .paa.
^^ Madame Létournufti et c'est son droit^ exige votre départ immédiat.
--• Voua dites? fiNdla en se redressant tout d'une piàce.
— Je dis qu*on ¥«» dsasae.
Mes parles la teerassèfent; «ne pAIeur Hvide se répandit sur ses traits contractés.
— Chassée! moi, chi^^sée ! ^ursmra-^^eUe d'une voix sombre; vous vooles jn^e&aiyer^ vous me trompez. Dites que voue me tronqm 1
LÀ SEMAINS BES QUATBE JEUDIS 39
— Je VOUS répète que vous ne serez plas ici daas une heure, à moins que vous ne consentiez à vous JhnnilTer devant mad l pMoi i wlV ii Iksule, en présidée de toutes ks élèves de la penskm.
— Et si je m'en vais, où inô-je? demanda-^Ie d'une Toix suffoquée.
-— Chez Totre père, qui^ vous devez vous y attendre. De tuera pas le iwau gras pour fêter votire retour.
Elle resta quelques instants comme anéantie, les paupières baissées, les bras pendants; puis tout k coup, d'un bond énei^que^ elle s^éiança vers la croisée en criant r
— J*aime mieux mourir tout de suite !
Je la retins par sa robe, et la sai^ssaut par la taille je la forçai à se rasseoir. Elle coùii)a la tète et de grosses larmes roulèrent le long de ses joues; cette douleur profonde, silencieuse, finit par m*émouvoir» Modifiant mon accent et mon attitude qui, jusque-là, avaient été ceux d'un juge d'instruction, je m'assis à côté d'elle, je lui pris la main et je lui dis :
— Écoutez-moi a^^ec attention, je vous prie, le serai bref; ce n'est ni ftiein^ ni le Ueu de vous faire un sermon en trois pointe.
Elle sortit lentement de son état d'engourdisseneat et me regarda à travers ses pleurs. Je poorsitfviB :
— Il faut aviser au plus pressée D'une part, il est. impossible que vous restiez dai» ^fie iustituUoû où
VOUS donnez Texempie de l'indiscipline et de la révolte; d*autre part, vous ne pouvez retourner à Château-Garnier.
Un soupir d'allégement souleva la poitrine d'Irène; je continuai d'une voix grave :
— A votre âge, et quand on porte votre nom, on n'a pas le droit d'être ignorante ; vous devez donc vous mettre au travail avec une résolution courageuse et réparer promptement les années perdues. Aurezvous cette résolution et ce courage ? Si je détourne l'orage paternel qui vous menace, si je vous tire de la situation pénible où votre mauvaise tête vous a placée, croirez-vous enfin que je ne suis pas un ennemi ? Me jugerez-vous digne d'un peu de sympathie et d'amitié?
— Je ne vous comprends pas, dit Irène dont la curiosité était surexcitée par le côté énigmatique de ma harangue.
- Tout à rheure vous me comprendrez mieux, j'espère.
Il y avait sur une table de l'encre, des plumes, du papier. Je griffonnai quelques lignes.
— Lisez à haute voix ce que je viens d'écrire, lui dis-je, et voyez où me pousse mon désir de vous venir en aide.
Elle lut avec une émotion qui alla crescendo jusqu'à la dernière phrase, comme un finale de Verdi : « Je suis informé, mon cher Ollivier, que plusieurs
cas de fièvre typhoïde ont subitement éclaté dans la pension Létournas. Une élève est morte. cette nuit. Sans vous consulter^ sans même vous prévenir, je suis accouru enlever votre fille. De mon autorité privée, je l'ai retirée d'une sinistre maison qui menace de se transformer en hôpital.
c J'ai choisi pour mademoiselle Irène l'institution que dirige mademoiselle Plumet, personne de mes amies, de l'esprit et du caractère les plus distingués. Pour tout dire en peu de mots, elle a fait l'éducation de mes deux nièces à l'entière satisfaction de leur mère; et Dieu sait si ma chère sœur est facile à contenter I Mademoiselle Plumet de meure rue de l'Ouest, dans un quartier d'une salubrité parfaite, à deux pas du jardin du Luxembourg.
« Sous très-peu de jours, mademoiselle de Feyzin vous écrira et vous renouvellera le serment qu*ello m'a fait de travailler désormais avec une ardeur et une persistance qui ne se décourageront pas. » Elle dit avec élan :
— Oh! oui, je vous le jurel mais cette lettre.. • Est-ce que vraiment elle partira?
— Vous la mettrez à la poste dans un quart d'heure, et votre père l'aura demain à son réveil.
— Ainsi, (lit-elle comme se parlant à elle-même, je sortirai d'ici librement ; ainsi je ne serai pas chassée t Eh bien 1 non... ce n'est pas à cette vilaine demoiselle
Ursule que je dois des excuses, mais à celai goe j'ai haï si injaslemeiit.
Elle se mit à gencmx derant moi et joignit les deai mains. Je m^empressai de la feterer.
— J'ai été bien sotte et bien laédiante, dit-elle d'une voix humble.
— n faut entendre la vérité ; ce sera votre punition, répondis-je nettement. Votre méchanceté et votre sottise ont dépassé l'idée que je ra'^i étais faite.
Elle reprit avec des intonations pleines de câlinerie :
— Consentk^z-vous à me ks pardonner, M. de Grançay?
— C'est l!ftlt; mon enCmat; à dater d»ee moment, je ne m'en souviens plus.
•— Mon Bienl que tous êtes bonf et comme je voudrais vous embrasser!
Je lui octroyai deux gros baisers ée noarriee et je me dirig^i vers la porte.
— Vous partez déjà? Vous me laissez seule dans ma prison? dil-^Ile KMit anxieuse.
— Le temps de. prévenir madame Létournas et je reviens briser vos fers I répo»dis-je en parodiant son accent mélodramatique.
Elle sourit; j'observai qu^elle avait de très-lnlies dents et que le sourire lui seyait fort bien.
De plus en plus immobUe et majestueuse^ la inaf«> tresse de peasion trônait toujours dans son fauteuil.
— Je te reconnais^ toi, pensai»j« en la voyant; tu es la ville de Brest!
— £h bieni Monsieur, dit-elle avec une pointe d'ironie, et œ miraeie amiencé ? se serait-il produit en votre heureuse présence ?
-^ Voas aviez raison^ Madame, et j'avais tort; aa« cun miracle ne s'est manifesté.
•— Mademoisaile de Feyzin est restée sourde à vos remoatranfies?
-«-"J'en ai été pour mes frais d'éloquence. Impoli* ble de vaincre son obstination.
» J'étais sûre d'avance du piteux résultat de votre ambassade, i ee point que tout est prêt pour le départ. Je compte. Monsieur, qu'il s'eifèctuera sans re* tard.
— Dans cinq minutes vous serez délivrée de votre pensionnaire.
— Délivrée est le mot juste. Mademoiselle de Feyzin retourne-t-elle chez son père?
— Oui, madame; je vais la reconduire à Château- Garnier.
— C'était le seul parti raisonnable qu'il y eût à prendre.
— C'est pourquoi je l'ai pris.
— Vous savez, Monsieur, que le premier trimestre que j'ai touché reste acquis à la pension ?
. — Je n*en étais pas absolument sûr. Madame; mais, à vrai dire, je m*en doutais un peu.
Je saluai la ville de Brest; mais elle ne bougea pas plus que son sosie de pierre.
De Tavenue de Wagram à la rue de l'Ouest, il y a un bon bout de chemin. La tête collée à la glace de la voiture, Irène ouvrait des yeux démesurément grands.
— C'est singulier, me dit-elle; il y a huit jours je trouvais Paris très-laid et aujourd'hui je l'admire. Cependant Paris est toujours le même. C*est donc moi qui suis changée?
Je répondis crûment :
— Pour vous, pour moi, pour tout le monde, je l'espère, ma chère petite.
Je fis arrêter le cocher devant un bureau de poste.
Elle ouvrit la portière^ sauta lestement sur le trottoir et ma lettre disparut dans la boîte.
Mademoiselle Plumet nous fit un accueil empressé et cordial. £lle embrassa Irène qui lui rendit ses caresses avec une effusion du plus favorable augure.
— La famille de Feyzin est alliée à la vôtre? me demanda-t-elle.
— Nous n'avons pas cet honneur.
— Alors mademoiselle est la fille d'un de vos amis?
— Oui, mais persuadez-vous que c'est une troisième nièce que je vous confie et promettez-moi d'avoir pour elle la même tendresse que pour ses sœurs aînées.
— Je prends cet engagement avec bien du plaisir ; je le remplirai avec plus de plaisir encore.
— Je vous en aurai une obligation personnelle. Je suis le correspondant de mademoiselle de Feyzin.
S'adressant à Irène, mademoiselle Plumet dit de sa voix douce et un peu voilée :
— Mon enfant, c'est l'heure de la récréation ; allez faire connaissance avec vos jeunes compagnes.
Resté se^'l avec mademoiselle Plumet, je considérai que la probité me faisait une loi de lui révéler l'entière vérité et de ne taire aucun détail. Tandis que je parlais, je vis son placide visage s'éclairer successive* ment de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel.
46 LA SEMAINE DES QUATRE JEUiris
— Bonté divine î s'ëcria-t-elle quand j'eus ftni; que venez-vous de m'apprendre? (Test un loup enragé que vous avez introduit dans ma paisible bergerie!
— Ne craignez rien pour vos petits moutons, ma respectable anne.
— Que je sois sans craintes! maris c'est Satan en jupon que cette demoiselle de Feyzin!
— Fiez-vous à moi ; ce diable n'est pas aussi noir qu'il en a l'air. J'ai la plus haute estime pour les mérites de Madame Létournas, mais je lui refuse le tact et le jugement. Infliger à ma protégée une punition humiliante, employer la violence pour se faire obéhr, autant de fautes capitales que vous n'eussiez pas commises. J'ai dans mon écurie de jeunes chevaux que le fouet et réperon affolent de coTère; un morceau de sucre les rend dociles comme des lévriers. Hier encore, Irène était une barre de fer ; elle sera entre vos mains une cire molle que vous pétrirez à votre guise.
— Dieu vous entende ^ vous exauce f soupira mademoiseile Phiœet que mes arguments ne rassuraient qu'à demi.
— Cest déjè fait, chère demoiselle I je m'en porte garant.
— Amenî cher Monsieur, et puîssé-je n^avoîr pas à me repentir...
J'interrompis d'un ton insinuant :