I.A »E1IA1XB DES QUATRE TBUDlè
— Je ne mets pas un instant en doute que vous n'en sachiez plus long que moi et que tout le monde dans les questions d'éducation féminine, et pourtant j*ai conçu un plan que je serais heureux de vous voir adopter.
•— Voyons ce plan, ma science n'est pas aussi grande que vous avez la politesse de le croire et deux avis Talent miem qu'un.
— Il vous sera malheureusement facile de constater que si la fille de mon ami a bien des choses à oublier, elle en a plus encore à apprendre. Son éducation est à peine ébauchée. Soit que vous la mettiez avec les grandes», en raison de ses quatorze ans, soit que vous la relégiriez avec les petites, en raison de aott ignorance, la blessure faite à sa vanité sera également cruelle. Je souhaiterais donc, et j*ajoute que M. de Feysin est assez riche pour aller au devant de tons les sacrifices d'argent, qne sa fille, au moins pendant quelques mois, travaillât sous Tintelligente direction d'une personne (jui lui consacrerait tout son temps et tous ses soins.
Mademoiselle Ptumet réfléchit deux ou trois mi« nutes, qui me parurent d'une longueur extrême.
— Cher m<Misiear de Grançay, dit-elle enfin, vous savez que j'ai pour vous beaucoup d'amitié, et imM en abusez ; c'est trop naturel, trop humain, pour que je m'en étonne*
48 LA 8EMAINK DBS QUATRE JEUDIS
— Vous consentez?
— Le moyen de refuser! oui, j'accepte, mais à une condition : c'est que je ne défricherai pas une terre absolument stérile et que mes semailles produiront une moisson consolante. Quant à la question d'argent, n'en parlons pas. J'ai un prix, je n'en ai pas deux.
J'essayai de formuler une objection timide^ mais elle me coupa la parole.
— Pas un mot de plus sur ce chapitre, dit-elle d'un ton sérieux, ou je me brouille avec vous.
— Je tiens votre affection en trop haute estime pour encourir une telle disgrâce, répartis-je en serrant ses deux mains dans une étreinte énergique.
Avant de m'éloigner, je voulus dire adieu à Irène. Elle vint à moi toute joyeuse.
— J'étais sûre que vous ne partiriez pas sans me dire adieu. J'ai écrit à papa; mais comment lui faire parvenir ma lettre?
-* C'est bien facile. Confiez-la moi; je la mettrai fidèlement à la poste.
Elle me la remit et je lui fis observer qu'elle avait oublié de cacheter l'enveloppe.
— Ohl ce n'est pas un oubli de ma part, dit-elle avec une gaité malicieuse.
— Voulez-vous donc que tout le monde connaisse \os petits secrets^ ma chère enfant?
— Tout le monde, non; quelqu'un, oui.
— Ce quelqu'un, qui est-il?
— Devinez.
J'allais commencer la lecture, lorsqu'elle me dît avec un peu de confusion :
— Pas devant moi, je vous en prie; plus tard, quand vous serez seul.
Elle m'accompagna jusqu'à la porte de l'institution. Je vis bien à son air qu'elle avait quelque chose à me confier, mais je compris aisément qu'elle éprouvait de l'embarras à me faire sa confidence. Je posais le pied sur le pavé de la rue de FOuest, lorsqu'elle murmura à mon oreille :
— - Ne vous moquez pas trop de mon orthographe, c'est celle de Château-Garnier. Celle de Paris sera moins risible; vous verrez dans trois mois.
Je pris une copie de sa lettre; la voici débarrassée de l'orthographe fantaisiste et de la ponctuation capricieuse dont elle avait jugé à propos de l'enrichir:
« Ce qui m'arrive est bien curieux, mon père chéri. Comment ferai-je pour te l'expliquer? C'est comme si un mouchoir que j'aurais eu sur les yeux était tombé tout d'un coup. Hier, j'étais aveugle; et aujourd'hui j'y vois clair.
« Le premier usage que j'ai fait de mes yeux, c'a été de regarder autour de moi, et ce que j'ai vu m'a donné plus envie de pleurer que de rire.
50 LA. SSHAIHI B«S QUATmC JEUMS
« J'ai donc va osa demoisetle mée^ante eomme un âne rouge, et c'est moi qoi n*ai pas été flattée quand j*ai été forcée de reconnaître qu'elle est mon portrait « tout craebé », ecMnoaie cm dit à Château-Girni^r.
« Et avec ça ignorante I il y a bien des âne.^ gris, je t'assure, qui en sftTent autant qae cet ftne rouge. C'est pourquoi, .mon petit père cbâri, ^ te promets qa'à t'avenir on ne penrea pluA non» confondre ensemble.
« Ce qui me teste à tedireesl encore plus étonnant. Bevine qui a foit tomber te mo^hoir de mes yenx? Tu ne réponds pas? Alors c'est que ta donne» ta langne an chait Je ms dette te Rapprendre r c'est ton ami M. de Grançay. En voilà un que je jugeais mal t Je le «royais manv»»coainie font et il est b<m comnae le bon pain.
« Pour m'avoir pardonné mes grossièrelés, il faut qu'il ait cbne k «œur pour eexA mïûe francs au naoins d'indaigmice el pasponron son de rancune. Tu sais ai je suis agaçante et dési^ppéable quand je voox ; j'ai été féroee aiee Ini. Brunean n'en revenait pas ; eUe était suffoquée. J'ai vn le raooK^nt où elle allait éclater dan^ son corset.
f Pauvre Branean t Quand jeme rappelle toutes les vilaines farces que je lui ai faites, j'ai des remords aussi grosqu'elle. Informelle, je te prie, de mes bonnes résolutions ; elle n'y croira pas, mais ça lui fera plaisir tout de même, a
LA SEUkttm tmS QVATRB JEUDIS 51
Les dernier? paragraphes contenaient Texprcdsion de mille tendresses et Yenvm de mille baisers.
En ce temps-là, le plus souvent, je restais à mon eercle jusqu'à deux heures du matin, et mes gens avaient Tordre de se coucher sans m'altendre. La eoDSÎgne de Germain l'obligeaix à poser sur ma table de nuit les lettres et k> journaux apportas dans la soirée.
Quelque temps après Tinstallation d*Irène dans la pension de la rue de l'Ouest, j'aperçus en entrant dans ma chambre, parmi divers papiers à mon adresse^ la carte de mademoiselle Plumet avec ces deux lignes tracées au crayon : a Regrets sincères de votre absence; tr&s-vif désir dç causer avec vous, »
Ce soir-là, j'étais d'une humeur massacrante. Les inexcusables distractions de mes partenaires venaient de me coûter une trentaine de louis perdus au whist, où je me pique d'être de première force.
La carte de mademoiselle Plumet ne fit qu'irriter davantage les diables noirs qui tourbillonnaient dans mon cerveau. Persuadé qu'elle était venue se lamenter au sujet de son élève, je pris la résolution, au cas où les scènes déplorables de la pension Létoumas se seraient renouvelées, ée reconduire l'incorrigible Irène à son père par Tespress du lendemain.
Tourmenté, obsédé par cette idée fixe, je ne ferroal pas l'œil, et j'étonnai singulièrement maitreGermain
en le sonnant à une heure matinale où, d'ordinaire, il ne fait pas jour chez moi. Tout en m'habillant, je questionnai cet imbécile.
*- Vous étiez là quand une dame qui a laissé sa carte est venue, hier au soir ?
— Oui, monsieur, c'est moi-même qui ai eu l'avantage de la recevoir.
— Alors vous l'avez bien vue?
— Si je Tai vue? comme j'ai l'honneur de voir Monsieur en ce moment.
— p Quel air cette dame avait-elle?
— Âht Monsieur, elle n'avait pas d'air, dit ce Jocrisse avec un geste pudique. C'est une femme honnête; j'en mettrais la main au feu.
Huit heures n'avaient pas encore sonné à Thorloge du Luxembourg^ lorsque je me fis annoncer à mademoiselle Plumet. Je m'étais si bien pénétré de la pensée que sa visite de la veille n'impliquait rien de bon, que je m'écriai tout d'abord :
— Irène est-elle prête ? Serons- nous en mesure de prendre le train de midi quinze?
— Quelle nouvelle m'annoncez-vous ? dit mademoiselle Plumet que mon langage avait stupéfiée. On m'enlève mademoiselle de Feyzin! C'est son père qui réclame sa présence?
— Nullement.
— Que parlez-vous donc de départ à midi quinze? Je ne conçois rien à vos paroles.
— N'avez- vous pas résolu de. renvoyer Irène? dis-je avec la plus entière bonne foi.
— Moi ? mais vous rêvez tout éveillé, cher monsieur deGrançay. Voilà ce que c*estque de voir lever l'aurore quand on n'en a pas l'habitude, dit-elle avec une douce malice.
— Ce n'était donc pas pour me porter vos plaintes que vous avez pris la peine de passer chez moi.
— Si vous l'avez supposé, vos hypothèses ont fait fausse route. Je suis on ne peut plus satisfaite de votre protégée, et c'était afin de vous en instruire que je vous ai relancé à une heure où je pensais que vous ne seriez pas sorti.
— Que me dites- vous, chère demoiselle?
— La pure vérité. Celle que vous m'avez priée d'accueillir et de traiter à l'égal de votre troisième nièce, serait digne, en effet, d'être la fille de madame votre sœur; et dans ma bonche, vous le savez, un tel éloge n'est pas mince. Je la connais depuis trop peu de temps, objecterez-vous, pour que je sois dûment autorisée à m'exprimer sur son compte en termes si absolus."" Erreur, monsieur le sceptique. J'ai étudié cette jeune fille avec la sagacité que le ciel m'a départie, que l'expérience a aiguisée, et je vous déclare que j'ai rarement vu d'intelligence plus vive,
54 LA SEHAIiri DBS QUATRE IBUDl^
plus alerte, plus éveillée. Je n'ai besoin de lui rien expliquer; elle devine tout. On la disait paresseuse à outrance, et je suie forcée de modérer ses raices de travail. L'an prochain, elle ira dé pair avec me» bonnes élèves ; dans deux ans, die sera Phonneur de mon institution.
— Vos paroles me confondent et me ravissent; elles me délivrent d'un poids de mille kilogramntes que je portais sux: hi conseience. ITautorisez^vous à sténographier noêsm entretien et à le MtQ tenir à M. de Peyzin ?
-— J'y vois d'autant moins d'ineoméirient que la bonne nouvelle lui est déjà parvenue.
— - Vous avez écrit à mon ami ? Vous lui avez parlé de sa fille en termes aussi chaleureux qwè ceux dont vous venez de vous servir avec moi?
— Si }e calcule bien les distances, ma l^tre est arrivée à Châteu-Gamier hier matin. Vous ne comptez pas, j'imagine, vous en aller sans voiir Irtee. Faites^ mieux : sacritez^mei ime heure de votre temps et déjeunez avec ne«ts. Aht parexemfrfe, je vous en pré» viens, c'est un déjMner d'anachorète qui vous sera servi : des sardines, des pommes de terre cuites à Peau, et rien avec. C'est aujourd'hui vendredi, et le vendredi on Mt maigre; je ne suis pas fâchée de vous l'appiiendre, paâm que vous êtes I
" J'accepte sans me faire prier. Vous ne pouviez
LA SEMAINE OBS QITATmB XEITBIS 55
neft me pcoposer qui me fftt pk» agréable. Admirez le hasard : j'ai toujours eu un faible marqué pour les pommes àt terre, et ai j'avais eu i trafiquer de mon droît d*aînesae, il est omrtaia qm ja Teuafle échangé contre un plat de sardines.
En réaUài, ce mena rigoureux ne n« tentait guère, «t pourtant je conviens que j'ai eu raimnent, depuis que je déjeune, l'occasion de faire un repas où j'aie trouvé tant d'agrément.. CUffitente d'elle^-même et des aEOtres, se sentant dans ma milieu affeelueux et synn pathique, Irène montra une vivacité spirituelle qui fut le charme et le ad de iMire maigre festin.
Elle mit à profit une coisrte absence de mademoiaeUe Pluoiet pour me hm juge de sa science hiatori- <p]e et de ses progrès en orthographe.
— VeoiUez me dire en quelle année mourut Char*lemagne? me demaada>t-dte axée la solennelle gra^ ^lé d'un examinateur de la Soriionne.
•^ Ma fiu, ma chère enfant, dis^je en rougissant un f«H5 j'ai dû k savetr autrefois ; j'aveua à ma honAe ^ue je l'ai oublié.
— Gharlemagne est nMSCt en l'an S14. Un mauvate fioini à l'élève Raymond de Granoçay.
L'instant d'aprè& elle ne demanda ai^ec ce fin sourire qui laî va si Inen :
— Gomment écrivez-vous le mot pJ^rmaeien?
L'avezf^ous asâsi ouUié ¥
56 LA SBMAINB DBS QUATRE JEUDIS
— Je l'écris comme tout le monde avec un p et un h; et vous?
— Moi pareillement; mais je suis franche: seulement depuis trois jours. Jusque-là, j'écrivais /armacien^ avec un f.
Elle me quitta ayant à finir une multiplication qui, me dit-elle, eût embarrassé M. Barème lui-même tant elle était hérissée de difficultés.
J'étais sorti avant la distribution du courrier de la province; en rentrant, je trouvai une lettre d'Ollivier.
€ On m'envoie de la rue de l'Ouest, m'écrîvait-il, le bulletin d'une éclatante victoire. Je ne demande pas mieux que de faire sonner les cloches, tirer le canon et chanter un Te Deum, mais encore faudrait-il que cette mirifique dépêche me fût confirmée par un correspondant digne de foi.
a Entre «nous, mon cher Raymond, je crains que votre demoiselle Plumet ne soit une Bruneau numéro deux, excitée, à l'instar du numéro un, par le désir d'exploiter les faiblesses de ma vanité paternelle. Que de carottes, passez-moi cette image familière, furent récoltées par Bruneau première dans le champ de ma crédulité enfantine f Aux approches des étrennes, de ma fête et vers l'annivers^aire de ma naissance, j'étais assuré du retour périodique de certains petits rapports offerts d'une main discrète, où les louanges
d'Irène atteignaient à la hauteur du pic... de la Mirandole, si j'ose risquer cette légère facétie. En échange^ d'une main non moins discrète, je lui payais mon tribut de gratitude; et^ dès le lendemain, penaud et confus, je reconnaissais que j'avais été, une fois de plus, la dupe de mon inguérissable naïveté.
« Mademoiselle Plumet marche trop vite et va trop loin pour que je la suive volontiers dans la voie où elle s'engage. A l'en croire, Irène serait tout simplement une petite perfection. Je résume sa lettre :
« Conduite: Très-hien;
« Application: Très-bien;
« Obéissance .'Très-hien.
« Très-bien sur toute la ligne I
« Qui veut trop prouver ne prouve rien, et déjà je vois germer la carotte du prochain jour de l'an.
« Donc, jusqu'à plus ample informé, je garderai pour moi seul le dithyrambe de mademoiselle Plumet. Mes concitoyens, si j'en faisais l'exhibition, me riraient au nez et me considéreraient à l'avenir comme un de ces pères dindons du Palais-Royal, si grotesques sous les traits de Sainville et de son compère Lhéritier.
ce Une strophe de ce pocme en prose m'a pourtant procuré une joie sans mélange, et je me félicite en «pensant qu'elle est l'expression de la sainte vérité; c'est celle qui est conçue en ces termes aimables :
58 LA SÏMAINB DKS QITATRB JBUD18
« Santé: Très-bien.
« Ceci soit dit une fois pour toutes, cher jamais vous ooastaiez qu'Irène s'étiole dans Tatmosphère parisienne, si vous pressentez qu'eUa* wmi & danger d'y tomber malade, vite^ DM«m en wagon et ramenez-moi ma filte. Foîsdb la science et des belles manières! C'est iMAnBent depuis qu'elle est par lia que je sai» combien cette grande gamine m'est chès^f »
Je répondis à OlUviw en termes faits pour le xaFsurer et Tédifiersur la sincérité de mademoiselle Plumet. Je l'engageai à s'abstenir de tout envoi da cadeaux, et je prévins TÂrtaiierxès de Chftteau-Gar» nier qu'Hippocrate, cotuparé à mon amie, ne fat qu'un personnage essentieliemeni corruptible et véna U
Durant les dix mois de Tannée scolaire 1864-1868^ loin de se ralentir, rapplication dlrèae, son ardeur au travail, sa soif de s'instruire s'accrurent de jour en jour, et quand elle partit pour les vacances, eUe porta à son père deux coucoiuies que j'avais pmém sur sa tête avec ime bien douce satisfaction à la distribution solennelle des prix.
Quant à Ollivier, ce ne fut pas du cootentement qu'il éprouva en contemplant ces témoignages officiels des triomphes d'Irène, oe fut dtt délire. Je reçus de lui une lettre abaoiumeot iblk^ ainsi que le déniontçent les extraits aimaats^
« le viei» d'&snn» à H. le miaiata» de rinstmoUeii publique^ et je lai demande pour mademeisette plumet la croix de la Légion d'bofiaeiir.
c Jtécris^ea même temps à iluggisrl de m'^pédier
un feu d'artifice et plusieurs ballots de lanternes vénitiennes.
a Sans permission de M. le maire, dimanche prochain, fête champêtre diurne et nocturne dans ma terre de Laneuville, sise à dix -huit kilomètres de Ghâteau-Garnier ; noces de Gamache ; danses « sur la coudrette » (on en a fait faire exprès); courses à pied et à ânes; joutes sur Teau; couronnement de rosière; tir à la carabine, au pistolet et à Tare, comme dans Guillaume Tell; chœurs d'orphéonistes et symphonies quelconques par la musique des pompiers.
c( Venez pour moi, et si ce n'est pour moi, venez pour Irène, qui se réjouit à la pensée de recevoir son correspondant chez elle, car Laneuville fait partie de la dot de sa mère, et elle y est née, la chère enfant.
<c Au cas où vous seriez sourd à Tappel du père et à rinvitation de la fille, venez pour une troisième personne dont votre présence coniblera les souhaits les plus ardents.
m Oui, don Juan, sous notre beau ciel palpite un cœur de vierge dont vous êtes le souverain maître et qui n*a jamais battu que pour vous. Â peine celle dont je parle vous eut-elle appréciés à votre juste valeur, vous et votre divin pâté de foie gras, elle n'essaya même pas de lutter; elle se sentit vaincue. C'est en la confessant, à son retour de Paris, que j'ai
pénétré ce tendre mystère. Ah! Raymond! qu'avez-vous fait de la tranquillité d'Ipsipylle Bruneau? — - Mon ami, je vous l'avais caché : elle se nomme Ipsipylle r — Dans ce long tête-à-téte de six heures, avez-vous du moins respecté son innocence? Est-elle digne encore de ceindre la couronne de roses blanches que je lui destine^ si je ne peux me procurer de rosière moins avancée?
c Sérieusement, mon ami, soyez des nôtres, et gardez cette conviction que si vous ne Tornez de votre aimable présence, le joyeux mardi-gras que nous complotons se transformera en un vrai mercredi des cendres. 1»
L'invitation d'Ollivier me laissa froid ; je tournai le dos aux séductions foraines de Laneuville et je pris la route d'Ëms, en compagnie de M. et de madame R..., curieux échantillons de la flore parisienne que le hasard, quelques mois auparavant, avait fait entrer dans mon herbier. Ils méritent que le botaniste s'y arrête, qu'il les examine à la loupe et les décrive minutieusement.
M. R... était employé dans une compagnie d'assurances. Au lendemain d'un feu de cheminée qui avait roussi les tentures de mon fumoir, il me fut adressé avec mission d'estimer les dégâts et de réparer le dommage. A cette occasion, il me fit quelques visites. Je causai avec lui et il me parut supérieur à la situa-
62 LA SBBAIM DES QDATKB JBUDIS
tion qu'il oocup&it, situation médiocre dont il tirait à peine de quoi mal vivre. Il utilisait ses soirées ù teoir la comptabilité Chez un commerçant de son quartier. n était marié avec une femme non moins pauvre que lui, et rînfortunée créature usait ses yeux à des travaux de broderie dérisoirement payés. Us nlavaienl point d*enfant, à leur grand regret ; mais je devais comprendre qu'un tel luxe dépassait leurs moyens.
C'était un petit homme rouge de barbe et de cheveux, sordidement vêtu, d*aspeet malingre, à mine chafouine et dont le regard se dissimulait derrière les verres bleus de ses lun«tt(fô d'argent. Gomment et pourquoi je m'intéressai à ce disgracieux avorton, je ne parviens pas à me l'expliquer. Éaftu de piiié, je m'engageai à lui trouver une place plus loerative, ou tout au moins à lui faire obtenir de ravanoeme&t dans sa compagnie d'assuraaoes.
Je n'avais encore donné aucune suite à ma promesse, lorsque sa femme vint me rafraîchir la mémoire. En entendant annoncer madame R..., j'eus la conviction que j'allais voir paraître quelque grisette hftve, desséchée, misérablement vêtue et courbée en deux par le labeur incessant de sa broderie. Tout au contraire^ je vis entrer une jenne^ gracieuse, aUrte et jolie femme de vingt-cinq ans, habillée avec une simplicité élégante, et dont les yeux, loin d'être usés par le travail, brillaient comme une paife d'escarboucles»
LA SEMAIIVE DBS QUATRE JEUDIS 63
Des bottines vernies, à talons hauts, moulaient ses petits pieds cambrés, et sons ses gants de Suède, à trois boutons, on devinait des mains de duchesse, comme on dit pour faire sa cour aux duchesses. La pourpre de ses lèvres faisait ressortir la blancheur éclatante de ses dents. £lle avait des cheveux blonds à ne savoir qu'en faire, et la nature Tavait généreusement dispensée de recourir aux trompe-l'œil de la crinoline et aux mensonges du corset
Tout en détaillant les perfections de madame R..., ma pensée se reporta vers son mari, et je murmurai :
— Sur ma parole, Titania a épousé Caliban ; £sméralda est devenue madame Quasimodo.
Elle sourit de façon discrète, en femme qui a de la littérature, et s'asseyant avec une pose à son arantage dans le fauteuil que je m'étais en^ressé de lui offrir :
— La démarche que je tente auprès de vous est bien téméraire, monsieur de Grançay, dit^elle d*une voix harmonieuse; mais si je suis indiscrète^ ne vous en prenez qu'à vous-même de Fexcès de mon indiscrétion. Pourquoi avez-vous daigné témoigner quelque intérêt à mon pauvre mari? Depuis le jour où vous lui avez fait espérer que vous Taideriez de votre crédit, il compte les heures, les minutes, les secondes. Si vous ne devez réaliser son espoir, peut-être aurezvous à ipous reprocher le trépas d'un honnête homme. ]e suis venue vous trouver à son insu, Monsieur, et
VOUS porter ce triste langage : La compagnie qui remploie parle de réduire son personnel; le négociant dont il tenait les livres a déposé son bilan, et la broderie ne va guère en celte saison. Notre sort est dans vos mains, ayez pitié de nous.
Elle était à peindre; je devrais dire à croquer, dans sa pose suppliante. Je répondis audacieusement :
— C'est une promesse sérieuse que j'ai faite à votre mari, Madame, et vous pouvez croire que rien n'a été négligé par moi afin de bâter l'accomplissement de vos vœux. Je déplore que le résultat final ne soit pas ce que j'espérais.
— Ainsi, vous ne lui avez trouvé aucun emploi? demanda-t-elle avec angoisse.
— Aucun, madame.
— Pas une seule de vos démarches en faveur de M. R... n'a abouti?
— Hélas! non.
— A l'impossible nul n'est tenu, et je regrette la peine que vous avez prise, dit-elle sèchement en faisant mine de se lever.
— Vous ne me laissez pas le temps d'achever, répliquai-je en l'invitant à se rasseoir. Mes tentatives auprès des autres n'ayant pas réussi, je me. suis adressé à moi-même. J'ai besoin d'un homme actif, intelligent, rompu aux affaires, pour suivre un gros procès que je perdrai infailliblement, faute de visiter
mon avocat et de relancer mon avoué. Il y aura sans doute des notes à rédiger, des titres à rechercher, des pièces à collationner. Vous voyez que ce ne sera pas une sinécure. Votre mari accepterait-il d'être cet agent dont le concours m'est indispensable ? Et attendu que ce mandat n'est point incompatible avec ses fonctions bureaucratiques, se contenterait-il d'une rémunération fixée à cinq cents francs par mois pour commencer? Mon procès terminé — et j'aurai de la chance s'il est jugé dans un an — nous chercherions autre chose.
— Ah ! Monsieur, vous êtes notre Providence! vous nous sauvez du naufrage ! s'écria la jolie solliciteuse qui avait bu avidement mes paroles et dont les traits radieux s'illuminèrent d'un éclair de joie. Comment vous remercier d'une proposition si généreuse?
— C'est bien facile ; ne me remerciez pas et venez tous les deux diner demain avec moi. Votre mari recevra ses premières instructions.
Le lendemain^ à l'heure convenue, elle vint seule. M. R..., m'annonça-t-elle, avait été si fortement impressionné à la nouvelle de cette bonne fortune Inespérée, qu'un accès de fièvre s'était déclaré. Jusqu'au dernier moment elle avait craint d'être obligée de me fausser compagnie.
— J'eusse été inconsolable si vous m'aviez manqué de parole, dis-je galamment. Certes, il me sera beau-
Cb LA SEMAINE DES QUATRE JEUDIS
coup plus facile de me consoler de l'absence de votre mari, et cependant je ne vous dissimule pas qu'elle me met fort en peine.
— Gomment cela, M« de Grançay? demanda-t-elle visiblement désarçonnée par cette déclaration inaitendue.
— Ma cuisinière est malade, ma marmite est renversée^ et je comptais vous traiter tous les deux dans un cabinet particulier de ht Maison-d^Or.
— ' Cest juste, fit-eHe avee un soupir résigné; il est clair que je ne saurais me montrer seule avec vous dans un restaurant à la mode.
Sa toilette lui seyait à ravir, et elle était jolie comme un cœur. Depuis la veille^ je me réjouissais à la pensée (fun téte-à-tête à trois; fespoir d'un tête-àtête à deux me réjouit bien davantage et jlnsistai pour qu'eUe accept&t mon invitation.
— C'est impossible, dit-elle en baissant les yeux; la Maison-d'Or! un cabinet particulier F Si f étais reconnue t
Ses résistances doublèrent mes désirs. Je me montrai pressant et insinuant; je crois même que je m'élevai jusqu'à l'éloquence et j'eus la satisfaction de vaincre ses derniers scrupules.
Après un dîner fin où elle fit preuve d'un goût très-vif pour les écrevisses bordehiiMss et le Moêt frappé, nous achevâmes la soirée dans une avant-
scène des Bouffes-Parisiens, oà son apparition produisit un de ees monvemeats que les secrétaires du Corps législatif qualifient de « sensation prolongée. » Elle supporta crâneBieni le teu. croisé des binocles de l'orelttstre el des loges, lae fit kt iNOgraphie complète des acienra et m'initia par le menu aux moindres épisodes de la vie galante des principales comédiennes»
— Vous venez aottveat à ee théâtre? lui demandai -je assez étonné que son maigre budget lui permit cette dépense.
— Mon mari est lié avec on journaliste qui lui donne parfois des billets de faveur, dit^elle d'un air ingénu.
Il n'était pas loin de minuit lorsque je la déposai devant la porto bâtarde d'une laide et vieille maison de la rue de la Jussienne.
— C*est ici que vous habitez? dis-je en lorgnant l'édifice. L'oiseau est charmant, la cage est affreuse.
— Hélas, oui, voilà mon Louvre, fit-elle moitié riant, moitié soupirant. Tous voyez qu'il ne vaut pas Tautre.
— A quel étage demeurez-vous?
— Sous les toits ! dit-eHe avec nne nge sourde. Au lieu de tirer le bouton de la sonnette que je
tennis déjà entre Tindex et le pouce, je revins vers la voiture et je l'invitai à y remonter avec moi.
— OÙ voulez-vous donc me conduire ? dit-elle sans paraître trop étonnée de cette proposition insolite.
— Aux Champs-Elysées, chère Madame.
— A minuit, cher Monsieur I
— Je désire causer dix minutes avec vous.
— Je vous ferai observer que nous causons depuis plus de cinq heures.
— Qu'importe, si vous ignorez encore le premier mot de ce que j'ai à cœur de vous apprendre?
— Et vous me ramènerez chez moi ?
— Je vous le promets.
— Dans dix minutes?
— Vous le verrez bien.
Elle murmura en reprenant sa place dans le coupé :
— Je suis folle f que pensera mon mari ?
— Vous avez donc un mari qui pense?
— Pour son malheur et pour mes péchés.
— Eh bien ! il pensera que nous nous- sommes attardés chez Tortoni, en sortant du spectacle.
— - Elle est doac bien pressée^ la communication que vous avez à me faire?
— Ex-trê-me-ment ! dis-je en scandant les syllabes de mon adverbe.
— S'agirait-II de ce procès dont vous vouliez entretenir M. R...?
Je m'emparai de sa main dégantée et couvrant de baisers sa peau parfumée et moite :
— Il s'agit de vous seule, lui dis-je; quel est votre prénom, madame?
— Catherine.
— Eh bien f belle Catherine, je vous aime comme un fou.
— Comme un fou, en effet ! vous ne me connaissez pas... Je vous en prie, M. de Grançay^ laissez ma main.
Je n'eus garde d'obéir.
— Je suis une honnête femme, dit-elle en se débattant.
— C'est bien pour cela que je vous aime.
— Depuis quand m'aimez-vous?
— Depuis que je vous ai vue.
— Je vous en supplie, laissez mes mains tranquilles.
Cette fois, j'obéis; mais je pris sa tête. Malgré ses résistances, je cherchai sa bouche, et mes lèvres touchèrent ses lèvres.
— Vous me perdez ! murmura-t-elle en se laissant glisser haletante dans mes bras.
— Dites plutôt que je vous sauve.
Elle murmura à mon oreille :
— Combien de temps m'aimerez-vous?
Naturellement, je répondis :
70 LA SBUAINE DES QKTATRE JEUDIS
— Toujours!
— Toujours, reprit-elle, c'est bien long pour un homme I
— Et pour une femme î
— Oh I moi, s'écria-t-elle, je vous aimerai dans ce monde et dans l'autre f
— Tortoni est clos depuis longtemps, dis-je à Catherine quand je la ramenai à sa porte, inventons une autre histoire.
Elle répondit d*un ton dégagé et avec un sourire ambigu :
— Inutile de se casser la tête à chercher des prétextes. M. R... a le sommeil très-dur; il nesoupçonnera donc point à quelle heure criminelle j'ai réintégré le domicile conjugal.
Elle sonna quatre fois en espaçant ses coups de sonnette par des intervalles inégaux.
•— Est-ce vous, marne Catherine? demanda une voix enrouée.
— Oui, c'est moi, mëreRubé; ouvrez vite; il pleut.
La portière tira le cordon et la jeune femme disparut dans le noir du corridor, en m'envoyant un baiser du bout de ses ongles roses.
Si j'avais eu des illusions, ce dialogue instructif était bien fait pour les disperser brutalement* Il m'enseignait que ce n^était pas la première fois qu'on réintégrait le domicile conjugal à des heures criminelles.
LA SSHAimS SES atJATaS JKSDl» 71
U me révélait aussi de secrètes cooniveiices eutre la locaitaire et la portière de la rue de la Juasieone. Je fis ces réflexions, et plaaieors ai^afes, en rentrant chez moi; mais attendu que Catherine me plaisait infioi^ ment, je ne sentis aucun regret de m'ètre lancé tête baissée dans cette aventure. •
Peu de )oiirs après, M. B*.. délivré. de son accès de fièvre, accourut se mettre à ma disposition et je tirai un réel profit de son activité et de son entente des affaires. Je lui avais Ottvei;t un crédit chez mes fournisseurs, et il reluisait comme un écu sorti la veille de l'hôtel de la Monnaie. Cette transformation n'avait pas fait de lui un joli garçon ; mais grftce à une coupe sombre pratiquée dans les broussailles de sa barbe rouge, à ses vêtements noirs et à sa cravate blanche, il figurait un derc d'huissier fort présent table.
Comsne il était oceupé le matin à son bureau, et attendu, me dit-il, que ses soirées se passaient à donner des leçons de français dans des familles exotiques, je ne le voyais guère. U me fut impossible de vaincre ledégoût que j'éprouvais en franchissant le seuil crotté de sa maison, dégoût giû s'aocroiasait àTaspeet/éa « Louvre » de Catherine, fii adorable que soit Dieu, c'est dans des temples et non dans des boi^[es ,qtt!on l'adora. Avec ses chaises dépaillées, ses meubles estropiés^ ses rideaux tachés dégraisse,
72 Lk SEMAINE DES QUATRE JEUDIS
la poussière qui couvrait le marbre de ses cheminées et les toiles d'araignée pendues à l'angle de ses plafonds^ le logis des époux R... m'inspirait une repu* gnance insurmontable.
— Comment, dis-je à Catherine, peut-on vivre dans un si triste désordre? •
— Je n'ai pas de servante, dit-elle; c'est la portière qui fait ou ne fait pas le ménage, et moi ces détails grossiers me répugnent. Est-ce que ces deux mains sont faites pour tenir un balai !
— r En ce cas, ma chère, il faut déménager au plus tôt. Dans la maison où j'occupe le premier étage, un appartement est vacant au rez-de-chaussée. C'est là que je veux vous transporter d'un coup de baguette. L'excellent M. R... est-il homme à ratifier ces arrangements, surtout'si je le persuade que j'ai un réel besoin de le tenir près de moi chaque matin?
— Il y souscrira sans doute, à moins que son infernale jalousie
•^ Sa jalousie! Il est donc jaloux? interrompis-je en souriant.
— Ne ris pas, dit-elle d'une voix grave. S'il savait la vérité, il nous tuerait 1
— Voilà une menace qui ne cadre guère avec mes suppositions.
— Quelles suppositions? dit-elle en me regardant avec une inquiétude qui se peignit dans ses yeux.
Je ne répondis pas.
— Mais parlez; parlez donc! reprit-elle en me secouant le bras.
— Tu le souhaites?
— Je Texige... non, Raymond, je t'en prie.
— C'est diflScile à traduire en termes convenables. Si le latin dans les mots brave Thonnêteté, le lecteur français veut qu'on respecte ses oreilles. C'est un précepte de Boileau.
Elle frappa du pied avec impatience, et la colère lui fit monter le sang au visage.
— Je devine; vous croyez mon mari capable ae jouer un rôle infâme, dit-elle en s'afTaissant ; aht Raymond, vous me faites bien du mail
Elle fut prise d'une subite attaque de nerfs. Sa joue tête se renversa en arrière, son peigne tomba ^ et ses cheveux, en se déroulant, lui firent un splendide manteau tissé d'or. L'agrafe de son corsage sauta, mettant à nu ses épaules de marbre et sa gorge de statue.
Je m'excusai d'avoir osé douter de Thonneur de son Théophile, et ce fut avec des paroles de repentir et de soumission que j'implorai mon pardon.
J'éprouvais un certain embarras à entamer avec M. R... le chapitre du déménagement; ce fut lui qui m'en fournit l'occasion.
Un jour que je lui avais assigné rendez-vous à huit lieures précises et que jeTavais prié d'être exact, mon avocat ne pouvant le recevoir qu'à cette heure matinale et if ayant que peu d'instants à lui consacrer, il arriva plus d'une heure en retard.
«— Daignez cgréer mes excuses^ dit-il en secouant ^5011 chapeau qu'il «ssuya ensuite avec la manche de son habît; il pleut à verse, jen^al pas aperçu de voiture; les omnibus étaient pleins, et la rue de la Jussienne ne se trouve pas .précisément à deux enjamhéesde la rue Saint-Dominique-Saint-Germain.
— Toutes ces raisons sont parfaites, dis-je avec un
peu d'bumenr, ce qui n'empêche pas que vous n'ayez manqué maître Bidot; et Dieu sait quand nous pourrons remettre la main sur le plus occupé et le plus invisible des jurisconsultes. Pourquoi Jiable aussi vous avisez-TOus de demeurer si loin de moi ?
— Paroe que les loyers, dans ce quartier aristocratique, sont inaccesaibleB aux petiles Insurses.
— Qu'en sawz-vous?
— C'est un bruit que les locataires font courir et
que j'ai recueilli au passage.
— Toute règle comporte des exceptions. Exemple : On m'a parlé d'un rez-de-chaussée vacant dans cette maison et d'un prix très-modéré. Combien payezvous, rue de la Jussieime?
— Cinq cents francs par an, monsieur de Grançay; cent vingt-cinq francs tous les trois mois.
— • £h Inen, avec un supplément de ving^cinq francfrpar trimestre,vous pourriez devenirmon vmsin.
— Le rez*de^cbauflfiée en question me QOirterait que six cents ifirancs? G^ peu Tratflemblable , convenez-en.
— C'est invrakemblabie, j'en «conviens ; mais c'est vrai. Allez vous en informer veus^méme.
Je mentais efirontémant; Tappartement coûtait deux mille francs de plus que je ne dîs»s.
— J'oèéis par acquit de conscience, reprit-il; mais je suis sûr de revenir bvedouille.
M. R... descendit chez le concierge auquel j'avais fait la leçon. Il savait que je paierais les deux mille francs d'écart entre le prix réel et le prix simulé. C'était, lui avais-je dit, un léger sacrifice que je m'imposais en faveur de parents pauvres, trop fiers pour accepter de puiser dans ma bourse. En outre, il n'ignorait pas qu'à la plus légère indiscrétion, le propriétaire, un de mes amis, le relèverait de ses fonctions.
M. R... ne resta pas absent plus de cinq minutes.
— Affaire conclue, me dit-il en se frottant les mains; j'ai loué le rez-de-chaussée. A propos, je suis sorti sans argent et vous m'obligerez en me prêtant vingt francs pour le denier à Dieu. J'aurai la jouissance d'un jardin. C'est fabuleux de bon marché! il paraîtrait que trois locataires s'y seraient suicidés coup sur coup. Les imbéciles et les naïfs prétendent qu'ils reviennent la nuit, ce qui a jeté la défaveur sur l'appartement et ce qui explique le prix anormal fixé par le propriétaire fatigué d'avoir cette nonvaleur dans sa maison. C'est du moins la légende que m'a contée le portier en me promenant de chambre en chambre. Elles sont très-nombreuses, les susdites chambres, et je me demande par quel miracle je parviendrai à les meubler toutes.
— N'avez*vous pas votre mobilier de la rue de la Jussienne ? dis-je inconsidérément.
— Oui, parloDS-en f Le connaissez-vous, ce somptueux mobilier, monsieur de Grançay?
Je me hâtai de répondre :
— Pour le connaître et pour en parler, cher Mon* sieur, il faudrait l'avoir vu.
— C'est juste; vous n'êtes jamais venu chez moi, que je sache. Au fait, est-ce que vous n'y seriez jamais venu ? dit-il en ayant l'air de s'interroger lui-même.
Il me répugnait de mentir, d'où cette réponse jésuitique :
— Je suis allé plusieurs fois chez vous sans avoir le plaisir de vous rencontrer.
— Plus heureuse que moi, ma femme a-t-elle eu le bonheur de vous recevoir dans notre très-humble demeure?
— Elle aussi était sortie, dis-je avec un peu d'étranglement dans le gosier.
— Ah! vraiment? Nous n'avons pas de chance dans le ménage f
— Revenons à la question du mobilier, cher monsieur Théophile. Je possède beaucoup plus de meubles qu'il ne m'en faut pour mon usage particulier. Vous prendrez dans mon superflu tout ce qui vous sera nécessaire. I)e cette façon vous ne manquerez plus les rendez- vous importants; nous serons logés sous le même toit et ce sera infiniment plus commode.
J« n'avais pas acheré de parler, que M. R... leva ses lunettes et les colla sur son front. Je compris pourquoi il dissimulait ses yeux sous des verres d'un bleu foncé. U était aflSigé d'un strabisme effroyable et louchait horriblement.
— Vous avez dit : c Ce sera infiniment plus commode, i répéta-t-il en soulignant ohaquemot; comment Tentendez-vous ? Quel est le sens de cette phrase énigmatîque, monsieur de Grançay ?
— J*ai voulu dire ce que j*ai dit; rien de moins énigmatique, à coup sûr, répliquai-je tranquillement. Eu égard à nos entrevues quotidiennes, il est en effet très^regrettable que nous soyons séparés l'un de l'autre par une distance de plusieurs kîfomètres.
— C'est exact, dit-il après réflexion, et je vous prie d'excuser fa sotte question que je vous ai faite. Ce sera, en effet, beaucoup plus commode pour tout le monde dans la maison,
Il appliqua une chiquenaude sur ses lunettes; elles glissèrent de son front et se remirent à califourchon sur son nez crochu.
En peu de temps, le rez-de-chaussée fut prêt à les recevoir. Ils en prirent possession dans le courant de janvier 1865, c'est-à-dire trois mois après l'arrivée d'Irène à Paris.
Catherine réalisait le type accompli de la maîtresse désirable par excellence. Elle dominait mes sens
LA SBVJIINE DKà QUATRE JEUDIS 79
encore plus qu'elle ne remplissait mon cœur; et, à ce titre, elle exerçait sur moi une influence sérieuse. Cette liaison menaçait bien de me coàter un peu cher, mais je dois dire à sa louange cpi'elle m'en donnai pour mon arge&L La preodère fois ^e j'essayai de glisser entre ses doigts effilés quelques chiifons soyeux signés^ Mskvsaimi et Soleil,, eUe me repou^a avee indigiiationi et m'accosa de la tmter c comme une fille. »
Cette vertaeufie résistance fut de courte durée; le jour où je renouTelai mon assarat, la plaïus capitula sans coup férir. Quanta M. n...,.j'obsenrai que ses inettnets jaloux sraient Taiir' de. se réveiller à des époipies périodiques. Lorsqu'une de ces crises se maniAkstait, Je le déboadtais moyennant un supplément d'appoi&temails, qu'il touchait à la fin du mois sous forme de gratificatkia extFaQfdiaiian*e.
Dons la dermère: semaine* de juillet 186S» ui^ crise pkts forte que ks pcéeédentos se déclars» J'eu5>reeours à la médicati»a ordinaire, mais. eUe nf amena pas le seaiagement que j'en attendais». JilL IL., empocha. sa graiificationtd'tin: air farouefaev ^^ coatinna à bouder conune devant Q$ie voulait-il de plus? à quelle nouvelle exigence fallailril souscrire? Othello se cachait41 rédilement dans la peau deSganarelle? Je consultai Catherine sur ce point obseur.
Ella me conta des histoires de Tautre monde.
Théophile ne consacrait point ses soii'éos à enseigner
le français à de nobles hidalgos et à de jeunes Yalaques, selon le récit qu'il m'avait fait. Il s'enfermait dans une pièce écartée, muni d'un sac de haricots blancs, d'un sac de haricots rouges et d'une roulette conforme à celles qui fonctionnent dans les villes de jeu d'Allemagne*
Les haricots rouges représentaient l'argent de la banque; les blancs, celui du joueur. Après de longues tentatives, d'innombrables combinaisons et des séries de calculs qui couvraient de chiffres un nombre infini de feuilles de papier, il se flattait d'avoir trouvé la pierre philosophale des dévots de la roulette, à savoir, une marche infaillible, un système triomphant.
Catherine partageait la conviction de M. R... et elle s'efforça de me communiquer son enthousiasme.
— Oui, Raymond, me dit-elle, je certifie qu'il sera en mesure de ruiner toutes les banques allemandes, sans oublier celle de Monaco, lorsqu'il aura trouvé les dix-sept mille sept cent cinquante francs indis* pensables au succès de son entreprise. Il est bien entendu que les premiers gains serviront à rem«* bourser le bailleur de fonds, et que les bénéfices réalisés seront divisés en deux parts égales. Ce que je dis est sérieux, mon ami. La marche de Théophile n'est pas de celles qui trahissent l'inventeur. J'ai assisté à de nombreuses séances, et pas une fois, tu entends, pas une seule il n'a été dépouillé de ses
haricots blancs. C'est toujours lui qui a ràflé les haricots rouges de la banque.
Je déclarai à Catherine que je n'avais aucune foi dans ces martingales miraculeuses; elle n'insista pas, persuadée que son mari viendrait à la rescousse. Il s'en acquitta avec une habileté consommée.
Sa mauvaise humeur, sa bouderie prirent dès lors un caractère si intense que je dus finir par lui en demander-les motifs. Sans doute il lui tardait d'être mis sur ce terrain; sans doute il avait longuement préparé son improvisation, car sans prendre haleine et sans courir après les mots, il débita ce morceau éloquent et pathétique :
— Vous m'avez comblé de bienfaits, monsieur de Grançay^je le reconnais, je le proclame. Eh bieni au risque de vous paraître un monstre d'ingratitude, je déclare que vos bienfaits me sont à charge et je me refuse à les supporter plus longtemps. Vous m'avez trouvé me noyant dans les eaux troubles de la misère; lotre main généreuse m*a tiré du gouffre; et pourtant c'est la joie dans Tâme que vous me voyez prêt à m'y replonger, dussé-je y perdre pied et y périr* Entre le déshonneur et la pauvreté, le choix d'un homme de cœur ne saurait être douteux.
—Je ne saisis pas très-bien le sens de vos paroles, inlerrompis-je ; où voulez-vous en venir?
-« Je serai donc plus explicite, reprit-il. Les rela-
St LÀ SEITAIirB BZ9 QITATRS JBITDIS
tioQs tionorables établies entre vous et moi ; celles si pures que vous entretenez avec ma femme...
Il s'interronjpit subitement, ayosta ses verres bleus sur son front et dit en me perforant de son regaird affreusement louche :
— Car elles sont pures, n^est-il pas vrai, les relalions que vous entretenez »vee ma chère Catherine?
Je fis on signe de tète affirmatif; les lunettes voyageuses dégringolèrent et reprirent leur place accoatumëe.
II continua d'une voix amère :
-^ Donc, elles sont pures, et pour ma part, jamais je n'en ai douté. Cependant, qui donc voudrait le croire? Cette fraternelle amitié est un aliment à la médisance; cette communion innocente de deux âmes sœurs est um proie à la calomnie. Vous avez noté la contrainte et la raideur que j'apporte dans nos rap^ ports journaliers» .. C'est une lettre anonyn^ qui a motivé cette raidear et cette contraiaite^
Je lui demandai commoaiication de sa lettre anonyme; il répondit q^'ù l'avait brûlée le jour mémn» où il l'avait reçue»
Il poursuivit avec un ricanement saccadé :
— On m'accuse d'être un mari complaisant... mot.- Théophile R...! Oui, Monsieur, il s*est trouvé un infâme pour me jeter à la face cette boue et cette sourl-^ lure. Et bieni qu'en dites-vous? ne dois-je pas
LA SEMAINE DBS QITATIIE JEUDIS 83
fair un voisinage aussi compromettant que le vôtre, M. deGrançay?
— A vrai dire, je n*en vois pas l'absolue nécessité. -— Je la vois, moi; cela suffit.
— Cependant...
— Il le faut.
— Si vous quittez cette maison, où irez-vous? demandai-je en lui cachant de mon mieux le trouble que me causaient ses paroles.
n répondit fièrement :
— En sortant d'ici je retournerai dans mon pauvre grenier de la rue de la Jussienne t
Une rapide vision me montra la poussière, les toiles d'araignée, les meubles boiteux, les rideaux tachés de graisse de sùa boagey et je me dis que je le retiendrais à tout prix. Il continua en s'échaûfiant par degrés :
— Ahl parbleu! si mes rêves se réalisaient ;^ si je devenais millionnaire, je ne raisonnerais- pas ainsi. Ma fovtiiae me placerait au-dessus du soupçon ; je
Iwaverais la médisance» je défierais la calomnie
Mais où trouver la somme insignifiante qui me donnerait la richesse? dit-il en lançant ses deux bras vers le plafond, dans une attitude désespérée.
— Il va me vanter sa marche infaillible, pensai-je, el il a Taplomb de dire que dix-sept mille sept cent cmquante firancs sont une somme insignifiante!
94 LA BBMAINrl
— Vous me croyez subitement; eb bien charge de vous prouv tune par l'épaisseur il mille francs.
Avec une résignation ^ aux mystères de son sy , que je lui prêtai, je ni; ex pi ica lions.
— Attendez-moi, tlit-il comprendrez cette fois.
Il disparut et descuuilit reparaître, il serrait sur ï^o et ses deux précieux >:u:^ il
— J'ai l'ambition iK> \o vaincre, dit-il en prùpiir^i supplice.
— Croyez-vous que rv ; avec timidité.
— Si je meurs deioain.
mes veilles ne disparaisse j usiez pour vous ou poiii' m secret, je vous lègue mon tru-or.
Nullement convaincu par ses démons prolixes que réitérées, je déclarai au Colomb de la martingale triomphante que tais à le commanditer. Il eôt souhaité que
"Ullliiud i>avei; m . amis. Je
l SSUAIHE DES QDATBE JEUDIS
iiyée trop cher au prix de cent francs. Ta re ta femme 1 quel rf ve céleste t i'jediS'je?soupira-t-elle, une si iinnieose lit pas réservée k une créature si misé-
i^t mon désir d'être renseigné sur ses nts, je n'avais pas encore osé la quesasîon se présentait trop belle pour la i* et je lui demandai :
l'eslu résignée à devenir ma- ;e ta famille qui t'a contrainte à un Et pour quels motifs t'y a-t-elie
nerveux courut dans tous ses de la t^te aux pieds. i&, Raymond, dit-elle, je t'en iévoqaer desCaatôrau dont
ï$5 LA SEMAINE DES QUATRE JEUDIS
M. R... ne se montra pas un mari incommode pendant notre séjour à Ems. Entré le premier au Kursaal, sorti le dernier, il faisait des séances de douze heures devant le tapis vert, oubliant parfois de diner« tout entier à la fièvre du jeu et aux émotions delalutte.
Dès Tabord, il me fut aisé de comprendre que les thalers et les frédérics lui opposaient une énergique résistance à laquelle ses haricots ne l'avaient pas accoutumé. 11 était nerveux, impatient, irritable et irrité, et je me gardai bien de Tinterroger, prévoyant qu'il subissait plus d'échecs qu'il ne gagnait de victoires. Catherine et moi, pendant ce temps, nous fîmes de rapides excursions à Mayence^. à Goblentz, à Francfort, à Cologne, à Nassau, à Wiesbaden, prenait nos mesures pour être rentrés avant la fermeture des salons du KursaaL
Partout ailleurs qu'à Ems, oa dut nous prendre pour deux mariés en train de croquer gaiement le premier quartier de leur lune de miel.. Un jour, c'était à Francfort, où nous nous dirigibns de préférence, un domestique de l'hôtel de Russie l'appela <c Madame de Grançay. » Elle lui donna une pièce d'or de cent francs.
Comme je lui reprochais sa prodigalité :
— Ne me gronde pas, dit-elle; je dois à ce brave garçon une de mes plus douces jouissances, et je nt
LA SBUAINE DBS Q0ATRB JEUDIS 87
Tai pas payée trop cher au prix de cent francs. Ta femme! Etre ta femme ! quel rêve céleste I
— Mais que dis*je? soupira-t-elle, une si immense félicité n'était pas réservée à une créature si misérable !
Quel que fût mon désir d'être renseigné sur ses commencements, je n'avais pas encore osé la questionner. L'occasion se présentait trop belle pour la laisser échapper et je lui demandai :
— Gomment t'es-tu résignée à devenir madame R... ? Est-ce ta famille qui t'a contrainte à un si dur sacrifice ? Et pour quels motifs t'y a-t-elle forcée ?
Un frissonnement nerveux eooral dans tous ses membres et la secoua de la tète aax. p»da«.
— Ne m'interroge paSj^ Raynoad, dit*dl&, je t'en supplie. Ne m*oblige« pas à évoquas des fiu^mes dont l'apparition me rend foUa de terreur..
Plus elle se défendit, plu3^ j'insialai*
— Tu exigea que je parle« dk-eUd eoiii^ vaincua par mon obstinatioïi ;. je parlerai. Tu t'étonnes quâ j'aie consenti à être la femme de Théophile... Ehl s'il avait voulu de moi, j'aurais, suivi le bouereau i
Bans une langue énergique, âpre, brutale, Catherine me fit le récit de sa vie, précédé de ces quelques roots en guise de préface :
— Ce n^est pas un roman que je vais te raconter; c^est une histoire, et cette histoire est la mienne. Je Tai soufferte, je l'ai vécue. Dans cet épisode qui semble détaché des pages les plus sombres des Mystères de Paris^ la fiction ne joue aucun rôle et ne tient aucune place. Les journaux du temps ont raconté la mort de mon père et, si tu doutais, je pourrais t'indiquer la date précise...
Je répondis que, loin de douter, j'avais la foi robuste du charbonnier, et elle commença.
Elle ne se souvenait point d'avoir connu sa mère. Musicien d'un certain mérite, mais dont le talent
s*était noyé dans Teau-de-vie et Tabsinthe, son père se remaria qu'elle n'avait pas deux ans. Exécrée par ea belle-mère, elle grandit ne mangeant pas à sa faim, couchée sur une paillasse comme un chien, rongée de vermine et rouée de coups.
L'hiver, si elle approchait du foyer ses mains grelottantes et crevassées d'engelures, elle était battue. L'été, elle restait seule, enfermée du samedi au lundi, tandis que son père et sa marâtre allaient à la campagne, heureuse si, avant de partir, ils s'inquiétaient de lui laisser un morceau de pain.
A dix ans, elle leur économisa le salaire d'une servante^ lavant la vaisselle, frottant le plancher, cirant les souliers et faisant le lit où, le plus souvent, son père se couchait ivre-mort.
Personne ne songea à lui apprendre à lire.
En dépit de cette existence de galérienne, elle se développa et se fit presque jolie. Dès lors, en môme temps que la dureté de la femme augmenta^ la sévérité de l'homme commença à se relâcher.
Souvent il lui apporta et lui remit en cachette des gâteaux; il lui fit boire du punch, des liqueurs et des vins sucrés.
— Je t'aime bien^ va, petite, lui disait-il ; mais il ne faut pas que la vieille s'en doute ; elle te battrait plus fort.
Elle observa, quand ils étaient seuls, qu'il fixait sur
90 LA SBHAIVE^ DBS QUATEE JBBD.IS
elle des regards si persistants^ si étranges, qu'ils To^ bligeaient à détcHinier la télé: et à baisser les yeux* Elle n'aitait jai&aîa été embrassée* Au premier baiser qu'elle- eut die son père, si elle le repoussa avee horreur^ ce fut hûm meinft pav uasoitimeat de pu/» deur iiBsoiiBeiente qae pouc fuir Tiofecta odeur de son haleine empestéew
Elle avaâLquince ans lorsque sa belle-mère mourut» Le soir de Feat^rement, sou père rentra plu& ivre qu'à son habitude. Avec des grâces bestiales, avec des minauderies nu>iistrueuseai^ il. déclara qu'il était le plus infortuné des hommes eà. qu'il avait soif de consolations. Ce disant^ il se jeta sur elle et la pour^ suivit de chambre en chambre j^usqu'au; moment où^ haletant, suffoqué, incapable de se tenir sur ses jambes, il se laissa tomàer, en jurant qu'il, se vengerait de ses dédains et de ses. rigueurs.
Tandis qu'elle se tenait ta^ie^ dans ua coin,. imiiiô«bile, glacée d'effroi, iL frotta une alluoaette sur le plancher et s'efforça d' allumer sa pipe. Alors eUe assista à un spectacle e&0yable..Des lèvres de son père jaillit une petite Saamie bleuâtre^ semblable à celle qu'elle voyait voltiger au-dessus du saladier où il brûlait de IVau-de-vie pour faire du punch; et tout aussitôt il se\ordit dans d'horribles convulsions en poussant des hurlements de damné.
Éperdue de terreur, se sentant devenir folle^ elle
LA S^KAINE DBS QDATAB JB«DI8 91
avait pris la fuite; et après une course désordonnée, elle se trouva sur un pont. Elle s'arrêta à regarder couler Teau. Attirée par une force invincible^ elle se hissa si^ le parapet et se jeta dans la Seine. Quand elle reprit connaisamce, elle étaii couchée dans une chambre qu'elle ne connaissait pas, et un homme qu'ellû: n'avait jamais vu se. tenait près du liJt.
Je demandai à Catherine l& nam de son sauveur et j'étais loin de prévoir la réponse*
— C'est M. R...^ ma^t-eUe*
— Théophile?
— En personne» Témoin, de mon aete de désespoir, il se lança après moi dans le> fleuve; excellent nageur, il me ramena, suc la berje; et, comme j'étais évanouie, il me porta dans saa pauvre logement de garçon^
— Lui-même? m'éeriairleu.
— Sans doute.
— ^ Je marche d'étoonements eui surprises» Par quel miracle ce pygméa a^il accompli un pareil tour de forcer?
— Réfléchis donc que j'étais alors légère comma une plume et que Théophile n'était pas encore le pauvre être rachitique quetu vois aujourd'hui. D'ailleurs le trajet ne fut pas long ; il demeurait à deux pas delà, dans une mansarde, sut le quai^
— Et ensuite qu'advint-il?
— Je restai pendant un mois entre la vie et la mort,
— Mais, ma chère, depuis le jour où l'on vient au mondejusqu'au jour où Ton en sort, je te ferai observer qu'on ne cesse pas un instant d'être entre la vie et la mort. C'est ce qui se passa ensuite entre vous deux que je désire savoir, dis-je avec un sentiment de dépit qui ressemblait fort à de la jalousie*
*— Ensuite, dit-elle, il fut pour moi le plus dévoue des amis, le plus tendre des frères.
— En vérité?
— T'ai-je dit que je ne savais même pas lire?
— Hélas ! oui.
— Eh bien! si j'ai le bonheur de ne pas être idiote, je dois ce bienfait aux leçons qu'il m'a prodiguées pendant cinq ans, avec une bonté, avec une patience, dont nul professeur ne serait capable. J'avais vingt ans, et il relevait de la grave maladie qui a ruiné sa santé, quand un jour, inquiet, tremblant, il murmura ces paroles : <c Je suis pauvre, chétif et laid ; j'ai le double de votre âge et je vous aime. Consentiriez-vous à être ma femme? ]» Je laissai tomber ma main dans sa main, avec l'espoir d'acquitter ainsi ma dette de reconnaissance. Eh bien! je te le demande, Raymond, pouvais-je me conduire autrement?
La pensée que le sieur R... avait lu avant moi ce volume charmant, que je feuilletais avec tant de plai-
LA SEIIAINB DES QUATRE JEUDIS \}'i
sir, m'agaça, m'irrita plus qu'elle n'avait jamais fait, et je m'écriai avec amertume :
— Ma foi, ma chère, tu me permettras de penser et de dire que l'élève a payé diablement cher les leçons du professeur; tii ne te nommes pas Héloïse, que je sache, et lui ne se nomme pas Abeilard.
— Je m'appelle Catherine et non Héloïse, c'estvrai, dit-elle en clignant de l'œil; mais lui, il s'appellerait Abeilard que je n'en serais pas surprise.
La voyant en veine de confidences, je cherchai à savoir si elle avait trompé M. R... avant de me con*naître; elle me jura ses grands dieux que j'étais son premier amant et j'eus la politesse d'en paraître convaincu.
Nous étions à Ëms depuis cinq semaines quand M . R. . . m'annonça qu'il était décavé. Une série à rouge, impair et passe, mais une série telle qu'on n'en vit jamais, telle qu'on n'en reverra peut-être pas d'ici la fin du siècle, du moins à ce qu'il m'assura, lui avait fait changer son dernier billet de banque et lui avait extorqué son dernier louis.
— Confiez-moi encore deux ou trois mille francs, hasarda-t-il^ j'ai la certitude que nous regagnerons facilement...
— Regagnons Paris^ interrompis-je ; c'est assurément ce qu'il y a de plus facile à regagner.
. Il dit d'un ton pointu :
94 LA 8S1IÂI1?B BBS QtJATaS JEUBIS
— > C'est un inot, M. de Orançay; je le trame extraordinairement spirituel, et, a^wc ratre peranssion, je le placerai dans le monde.
— Vous êtes trop indulgent, réplîqual-je du même ton; si joli qull vous paraisse^ ^ce mot ne vaut pas ce qu'il me coûite.
— Je le plaoerai tout detndme; tm verra le geai se narer des plumes du...
Il hésita ; je suis sûr que c'est le iMt dindon qui lai vint afux lèvres. Il '^emt ht politesse de dire a du paon. »
— Tu jasétéraideavec Théophile^ me ditCatlmwe; il me semble que tu aurais bien pu lui donner les trois mille francs qu'il te demandait. Ça ne t'eât pas mis sur la paille, je suppose.
Je répondis tin 'peu. darament €it ^lle me bouda pendant tout le trqet d'Ems à Paris. Ce fut le prenrier nuage noir qui sillonna notre ciel bleu. Ge ne fut pas le dernier.
Diverses lettres étaienft venues pendant mon absence. Sur une enveloppe, j'aperçus récriture d'Irène. Je la décachetai avant les suta»».
€ Monsieur mon grand ami^ me disait-elle, tout le monde ici est furieux après vous, et tout le monde a bien raison. Le fait est que votre conduite n'est pas gentille du tout Non^seulement vous dédaignez Vmvitation de papa, mais vous ne lui répondez niéme
LA 8ESAINE BES CUATaB JEUDIS 95
pas. Inquiet de votre silence, il vous a prié de lui faire savoir si vous êtes malade, et aous attendons encore de vos nouveUesL. Que n'ai*je le cœur èarbare de madame Létounias ? le vous condamnerais à passer quinze jours dans ia ohamlwe meuUée de sapin et tendue de perse Mette; vous apprendriez à ikos dépees si l'on «'y amuse 1
a Yous êtes cause «911e Ja îÊàB de LaoftuviHe a été complétemant ratéeu Quand le b&a Bien a vu qœ vous n'y tétiez pas, il a «camma&dé à ^on beau soleil d'aller !se coucher, k «es gros JiuAges noirs de -sorfâr de leur caverne, et à «a vilaiBe phiie de tomber paBdant viQgt-quatre heures. Le .Mlail, Ifis Jiuages^ et la pluie ont obéi à leur maître tout-puissant» «t noas avons tons été trempés josfu'uQL^ûs, yi)âm|ffis les chandelles Tomaii^s de Buggieci.
« Quoique vous ne le méri&îfiz guère, on ^i»u8 aime toujours bien chez nous, à preuve que papa se prépose de me oramener à Paxis. S'il a piâs tseftte «grande déterminatiou, c'ast bien .-moiiis pour .g]»rdfir «a ftUe plus longtemps pr^ délai que pour passer quelque 'temps a^c ^on ami. Sa «méchante igoutte lui laisse un peu de répit, cequiieirendlpès^er.
<K Avis essentiel :
« Lorsque vous verrez ^paraître jzion cher pape, ae «manquez pas de vous écrier :
« Esi-ce poBsible?
€ Est-^e que je rêve?
« En croirai' je mes yeux?
€ Enfin toutes les phrases qu'on emploie quand on est très-surpris et qu'on tombe des nues. £n effet, c*est une grande surprise que papa vous ménage^ et il est à cent lieues de se douter que je vous ai mis dans le secret. Si je prends sur moi de vous prévenir, c'est afin que vous ayez le temps de vous réjouir à l'avance... et aussi pour que vous le reconnaissiez tout de suite, sans hésitation. Il me dit qu'il y a <( des siècles i que vous ne vous êtes vus, et il doit être bien changé, si j'en crois son portrait au pastel accroché dans ma chambre et signé Raymond de Grançay.
et Je vous avertis, si vous nous invitez à déjeuner, que je ne serai pas aussi sotte que l'an dernier. J'accepterai sans que vous ayez la peine de me le dire deux fois.
« Je voudrais (excusez-moi si je fais mon menu), je voudrais qu'on nous servit un pâté semblable à celui que Bruneau apprécia si bien. Mon Dieul qu'il avait l'air bon, ce pâtél Et quelle furieuse envie, malgré tous mes refus, j'avais de mordre dedans I
« Ne croyez pas que j'aie perdu mon temps, ces vacances. J'ai travaillé quatre heures par jour, deux le matin, deux le soir. Vous voyez qu'on pout se fier à ma parole et que je suis fidèle à mes engagements.
€ A bientôt^ monsieur mon grand ami 1 Je vous envoie des pêches de Laneuville, cueillies sur un pécher planté le jour de ma naissance/ Je les réserve aux seules personnes que j'aime bien, et elles ne sont pas nombreuses, — les personnes, pas les pêches.
€ Êtes-vous comme moi? Je trouve qu'il ne faut pas avoir trop d'amis. Moins on en a et plus on les aime. J'ai beaucoup de défauts et l'on peut me reprocher bien des choses... On ne me reprochera jamais d'avoir un cœur d'hôpital.
€ Encore une fois, adieu, et n'oubliez pas d'être bien étonné lorsque vous verrez votre ami. »
Je me conformai de point en point au programme d'Irène. A peine OUivier me fut-il apparu, je m'écriai : «Est-ce possible? Est-ce que je rêve? En croirai-je mes yeux ? »
Je faillis ajouter : « Êtes-vous sûr d'être le comte de Feyzin? » tant il était méconnaissable. Lui aussi, à ma vue, manifesta une surprise extrême, mais ce fut dans un sens diamétralement opposé à celle que je ressentais.
— Merci, me dit Irène, vous avez joué votre rôle, à merveille.
— Suis-je bien tombé des nues ? '
— Impossible de mieux tomber. Déjeunera- ton bientôt ?
— Dans cinq minutes.
98 LÀ SIBMAfIfE SES QUATRE JEUDIS
— Et il y aura un pftté de foie gras?
— H y en aura deux.
Tandis que nous causions à voix basse, OlUvier nie considérait bcmine il eût examiné un objet d'art.
— Ah ça! mon'Chm* Haymond^ me dit-il, à quds onguents, h quels oosmétiques, à quels soitiléges aTez-Yous reconrs, que je vous TCtroune aiômurdlnii le même qu'il y a quim» ans ? Bh xpxm i tous Tivez de l'existence i^ée, fiévreuse, dërarante de Paris; moi, je mène la vie paisible, patriarcale -et vertueuse ide la province, et c'est -vous -qui rajeunissezl et c'est moi qui ai vieiffi 1 Qu^on vienne Eoe chanter encore que les années de campagne comptent double 1 c'est « les années à la campagne » qu^l faut dire.
Il affectait une bonne humeur qui ne me fit pas l'effet d'être sincère.
— Que parlez-vous de vieHlessé? lui dis-je; vous ne fûtes jamais plus jemxe^ mon lirai.
— A quoiTOtts en StecHvoos aperçu?
.— Au st3rle de vos lettres. Quant ii mademoisdle de Feyzin^ j'admire comme elle est changée àison avantage.
— Est-ce un compliment? dit Irène occupée à feuilleter un album posé sur un meuble.
— C'est 'l'expression de la finie.
— Ainsi je serais^ ou plutôt je vous parais un peu moins laide qu'il y a un an?
LA SBHAINB DBS QUATRE IBUDIS 99
— Je n'ai rien dit de semblable; vous êtes mieux, ce qui n'est pas du tout lisi mémeebose.
— Plus jolie ou moins laide^ je- suis ravie die ce résultat inespéré. Tous aurez la complaisance de faire mon portrait; je le placerai à côté d'un autre que je sais bien, et puisse^t-on ne pas; penser qu» les deux font la paire!
— Be qne! autre portrait parlez-vous, ch8re enfant? -^ Vous faites Hgnonmt et vous le connaîsseB mieux
que moi.
— Où est-i*? à Chateau-Gamier?
— A Paris.
-^ Cher mademoiselle Plumet î
— Pas si loin.
-—-L'artiste ne vous a dbnc pas flat£éef
— Ah t pour ça non, par exemple f
Toot en égrenant les perles die son rire, ellis' arracha deux feuillets de ralbum* et les montra ison père^ qui s'abandonna soudain à l'hilarité la plus folle et la plus bruyante;
— Elle est bien bonne f s*écria-t-iï en se- tordait sur son fauteuil; elle- est bien bonne f
— Qu'est-ce doncTfi»^ en m'approchant dlrène; mais elle s'enfuit à l'autre bout du salon avec des lég*re^is de gazelle.
— Mes plus sincères compliments, mon cher Raymond, reprit Ollivier, Je sais que vous dessinez joli-
ment ; vos divers pastels font toujours rornement de Laneuville, mais j'ignorais vos dispositions pour la caricature. Je les ferai encadrer ; elles seront la joie de mes vieilles années; je leur devrai mon dernier sourire.
— Qu'est-ce donc que vous ferez encadrer? Je ne comprends rien...
— Ces deux pochades, parbleu i Ma fille est admi* rable; quant à Ipsipylle, elle est tout simplement prodigieuse.
Je comprenais de moins en moins et je continuais à courir après Irène qui m'échappait toujours. Je réussis enfin à m*emparer des feuillets qu'elle me disputait et je reconnus les deux charges très-irrévérencieuses crayonnées sur mon album, peu de jours avant l'arrivée de l'institutrice et de son élève.
— Ne les détruisez pas! me cria Ollivier, ou je réclame cent mille francs de dommages-intérêts I
La gaieté de mes hôtes me gagna et notre belle humeur se prolongea tout le temps du déjeuner. Elle acquit son maximum de densité au moment ou je plongeai la cuiller dans la croûte dorée qui renfermait les foies truffés de Strasbourg.
— Es-tu le digne frère de ce pâté fameux dont j'ai tant ouï chanter les louanges ? dit Ollivier en piquant une grosse truffe et en l'introduisant dans sa boucha avec recueillement et respect. De quels aromates ma*
giqucs ton aîné était-il donc farci qu'il ait allumé un si vaste incendie dans le sein d'Ipsipylle ?
— Cher père, interrompit Irène, n'oublie pas que tu l'es engagé à ne plus te moquer de ma pauvre Bruneau.
— C'est ma foi vrai, soupira Ollivier ; je me suis laissé extorquer cette dure promesse. Décidément cette demoiselle Plumeau...
— Plumet, mon père, interrompit Irène dont les sourcils se contractèrent légèrement.
— Je disais donc que cette demoiselle Plumet a retourné ma fille comme un gant. Je me proposais de récompenser les soins extraordinaires qu'elle a donnés à mon héritière par l'hommage délicat de douze couverts d'argent, à filets, et gravés à son chiffre ; mais Irène se figure, bien à tort, selon moi, qu'un panier de pêches de Laneuvilie lui sera plus agréable que mon argenterie.
— Ai-je tort ou raison de me le figurer? Répondez, monsieur mon grand ami I
— C'est parfaitement raisonné. L'orfèvrerie de votre père eût été refusée sans rémission; vos pêches seront stcceptées avec un sensible plaisir. Je suis heureux de voir que vous rendez justice à mademoiselle Humet.
•^ Mais, sacrebleu I s'écria Ollivier, c'est donc une niaîtresse de pension unique dans son genre, un vrai
phénomène que cette demoiselle? Au reste, mon cher, ce serait une complète erreur de croire que je ne Festime pas ce qu'elle vaut. J'ai si bien vanté sa méthode d'éducation à tout mon entourage qu'elle me devra une demi-douzaine de nouvelles pensionnaires. Il n'est plus admis^ dans le beau monde de GhâteaU'Garnier, qu'une jeune fille un peu bien située soit éduquée autre part que dans l'institution sans rivale de la rue de TOuest. A propos, il m'a été demandé des renseignements sur le pensionnat Létournas. Invariablement j'ai répondu : Quartier pestilentiel, maison insalubre; les élèves y meurent comme des mouches.
Cette allusion à l'épidème typhique de mon invention fut cause qu'Irène partit d^un grand éclat de rire.
— Qu'as-tu, fillette ? lui dit Ollivîer.
— Moi? rien ; balbutia-t-elle, c'est le nom de madame Létournas, qui m'a rappelé le nom d'une sousmaîtresse, lequel m'a rappelé...
* — Gomment nomme-t-on ce phénomène, mademoiselle ma fille ?
— L'association des idées, monsieur mon père. —G'est merveilleux ! elle a réponse à tout. Mon ami,
me dit-il, il me tarde de voir mademoiselle Plumet et de lui témoigner mon admiration. Nous laisserons Irène à sa pension et vous me conduirez au Bois. II
ne me tarde pas moins de faire connaissance avec les Parisiennes actuelles, moi qui ai tant connu leurs aimables mères... moi qui les ai tant aimées I murmura-t-il dans son faux-col.
Les splendeurs du Paris de Napoléon 111 provoquèrent Tadmiration d'Olllvier, et quand nous pénétrâmes dans le Bois par la porte de l'avenue de Tlmpératrice, son enthousiasme s'éleva jusqu'au délire.
— Je savais que Paris était devenu la huitième merveille de Tunivers, s'écria-t-il; mais j'étais loin d'imaginer un pareil entassement de magnificences. Si les Parisiens ne sont pas reconnaissants^ ce sont de fiers ingrats.
— Ne parlons pas de reconnaissance, répondis-je ; ce qui distingue l'homme du singe, c'est l'ingratitude.
A l'aspect du lac et de la cascade, Ollivier se frotta les yeux comme s'il soi'tait d'un rêvé.
La journée était radieuse; toutes les. élégances semblaient s'être donné rendez-vous dans les allées
LA SEVAINE DBS QUATRE JEUDIS 105
jaunissantes du Bois que le soleil d'automne dorait de ses rayons doux et discrets. Peu à peu, la verve de mon compagnon diminua ; sa bonne humeur s'assombrit, et je finis par faire à moi seul tous les frais de la conversation.
Nous nous rabattîmes sur le Café anglais. Tandis que je commandais le diner, Ollivier s'empara d'un journal-programme des théAtres, qu'il étudia avec soin.
— Voulez-vous finir votre soirée aux Variétés ? lui demandai-je; vous y ferez connaissance avec ViXiQ Belle Hélène dont la gloire a dû arriver jusqu'à vous.
^ Je me sens fatigué, répondit-il ; je me coucherai de bonne heure.
— Vous n'êtes pas souffrant? lui dis-je avec la crainte qu'un accès de goutte ne s'annonçât par quelque douleur d'avant-garde.
^ Physiquement je ne me suis jamais mieux porté, mou. ami.
— C'est donc le moral qui est atteint? Vous me paraissez en proie à une subite mélancolie. Quel noir souci vous dévore, mon cher de Feyzin?
— Votre diagnostic ne vous a pas trompé, mon cher Raymond. Un sentiment d'amère tristesse s'est emparé de moi et s'infiltre dans tout mon être humi- Wé. Vous vous souvenez de ma surprise, ce matin,, eu
106 LA SSMAtNE. I»ES QUATRE J<EVD1B
VOUS revoyant tel que vousétie^ il ^ a une quinzaine d'anaées. Je pensai que vous aviez signé un pa£t& avec Satan. Notre exeurnon* au bois de. Boulogne, le coup d'œil que je viens de jeiber sur c» progcamme, le spectacle que m'offre la clientèle de ce restaurant, tout me démonire clairement qoa voua n.*étes pas une exception à la règle commune^ ainsi que je Fimaginais» C'est, je le voia^ par suite df une^ loi g^nérale^ que les> Parisiens ont l'avantage de ne point vieillir.
-— Le paradoxe est amusant, aBon ehes ami; dév«loppez-le i votre aise; je v^tts écouterai avecplaisir»
— n n'est pas question de paradoxe, reprit Oliivier.. C'est une vérité que j'énonce, et je te prouve. Regardez à votre gauche les six convives asm- autour de cette table ovale. Les reconnaissez^voi»?
— Assurément; cette table privilégiée réunit ril* lustre directeur de notre Conservatoire de» musique le grand pnbliciste de la Pm^M et de la Liberté, un critique dramatique et un médecin homœopathe égale* inent spirituels, un de nofr romaacien les plus en vogue et notre auteur de poëmes d'opéras*comiques le plus souvent applaudi.
— Eh bien I s'écria Œlivier, je^ retrouve H. Auber et M. Emile de Girardsn^ H. Nestor Roquoplan et M. Gabarrus, M. Arsène Houssaye et M. de Saint-Georges^ exactement semblables à ce qu'ils étaient avant
LA SRHAINE DES QUATRE XEVDIS 107
mon mariage. VEnir'acie m'apprend que les acteurs et les actrices qui jouaient -alors les jeunes premiers et les jeunes premières se font encore applaudir dans le même emploi, ij'étemel Laferriëre séduit plus que jamais mademoiselle Duverger et mademoiselle Adèle Page; Delaunay est toujours le fiancé de mademoi-r selle Fa^art; Breasant n'a pas cessé de coqueter avec mesdames Madeleine Brohfan ^ Amoidd-PIessy. Enfin notre tour du lac m'a révélé que ce sont les' beHes coquines de mon temps qui s'obstinent à tenir le haut du trottoir. LesafttelageB les plus fringants, les co* chers les mieux poudrés, les équipages les plus corrects, scmt aux oidres des mêmes dames et des mêmes demoiselles. La seule diiférence^ c'est qu'elles étaient blondes eu troues antreffms^^t qu'aujourd'hui elles sont universellement rousses. Hélas i moi seul ai pris du ventre; moi seul sois devenu chauve t Je comptais passer un mois dans yùfre ville fti magnifiquement embellie et ngeunie elle aussi par un administrateur de génie; avant huit jours firai ensevelir ma honte ians les isdlitad^ de ma provinoe. Les morts, apràs quinze ans, ne doivent peint sertir de leurs tombeaux.
— Parlez-vous sérieusement?
— Très-sérieuBement, je vous jure,
— Laissez-moi vous dire que vos paroles m'alDi* gent, mon cher ami.
— C'est pourquoi il nous faut parler d'autre chose. Brillant et superbe comme je vous vois, je vous suppose une manière de sultan. Avapt mon départ, ne soulèverez-vous pas, en ma faveur, les voiles du harem?
— Un harem i un sultan I comme vous y allez I Les rajeunissements parisiens n'ont pas^ que je sache, d'effets si prodigieux, mon cher Ollivier. J'ai une habitude et elle me suffit.
Je lui contai mon aventure avec madame R...
et lui annonçai que le lendemain nous dînerions ensemble.
— J'aimerais mieux un autre jour; vendredi, si vous êtes libre.
— Auriez-vous un engagement pour demain?
— Non.
— En ce cas, pourquoi ce retard?
— J'ai mes raisons.
— Ne puis-je les connaître?
Il ne répondit pas et nous sortîmes du restaurant ; quand il passa près des convives de la table ovale, je l'entendis qui murmurait :
— Parisiens! je dépisterai les noms de vos marchands de jeunesse I
Catherine était fort curieuse de connaître M. de Feyzin. Elle me demanda :
— Comment est-il, ton ami de province?
— Ta le verras et tu jugeras.
— Quelle toilette mettrai-je vendredi ?
— Celle qui te plaît le plus et qui te va le mieux.
— Dinerons-nous chez toi ou au restaurant?
— Chez moi.
— Alors je puis me décolleter un peu?
— Un peu, mais pas trop.
Cependant Ollivier employait son temps en courses mystérieuses et en ténébreux rendez-vous. Intrigué par toutes ses marches et contre-marches, je l'interrogeai, mais il resta muet. Ce fut le vendredi seulement, à sept heures du soir, que le mot du logogriphe me fut révélé.
II s'était fait habiller par le tailleur de la fashion; un dentiste en renom avait réparé les désastres de son râtelier^ et le plus célèbre des artistes capillaires avait couvert son crâne dénudé d'une admirable per* ruque avec une belle raie au milieu. Ses favoris gri* sonnants étaient redevenus aussi noirs que Taile d'un corbeau^ dirais-je^ si cette comparaison n'était hors d'usage, tant on s'en est servi depuis que les métaphores sont inventées. Enfin on lui avait taillé des bottes vernies dans lesquelles il réussit à peu près à se loger et des gants gris-clair où il ne parvint à introduire que trois doigts, malgré des efforts surhumains.
En l'apercevant harnaché et équipé de la sorte, ce ne fut pas sans peine que je restai sérieux. Heureu*
sèment, il était trop occupé de lui-mêoie pour observer de quel air je le contemplais.
— Soyez franc, Raymond, me dU*il ; que pensezvous de moi?
— Mon ami...
— Surtout pas de làcbe complaisamte, interrompit-il; la vérité, toute la vérité, fti brutale qu'elle soit.
- Mop ami, repris^je, vous me rendez le beau de Feyzin.
Il objecta avec une aimable modestie :
— C'est peut-être beaucoup dire.' J'eus Taudace de m*écrier :
— Je n'exagère pas; le beau de Feyzin renaît à mes yeux éblouis.
— Concevez-vous à présent le motif qui m'a fait vous prier de retarder de quelques jours ma présentation à madame Catherine?
— On ne peut dire que vous ayez perdu votre temps; ces quelques jours vous ont saffî à opérer des prodiges.
Il dit, en se regardant avee satisfaction dans la glace :
•— Ainsi vous estôuex qu'on n'est pas fait pour efirayer les dames?
— Je crains, tout au contraire, qju'on ne leur plaise Jttn peu u*<>p*
— N'allez pas révéler à madame R... que je suis père d'une grande fille de quinzesHisl
— Ne eraignez rira ; je le lui dirais, qu'elle ne le croirait pas. fous avez dévalisé les mardiaiids de jeunesse, mon ami. D'ailleurs, je vous présenterai comme on de nos joyeux célibataiins... Silence, la voici.
C'était eUe, en effet; on entendait ses gazouillements d'oiseaa dans la pièce voisine.
— 9uis-je en retard? demanda-t^elle à Germain; j'attendais quelques chiffons de chez Worth ; j'ai cru qu'on ne viendrait pas. J'ai cru aussi que mon mari^ qui dîne diez le directeur de sa compagnie, ne finirait pas de s'habiller..
— • M. le comte de Feyzia n'a précédé madame que d un petit quart d'heure, répondit Germaiii.
-^ Gomment eat^iL, ce comte?
— Un homme sapecbe»
— Dans quel genre ?
L'îmbécile dit après réflexion :
— Dans quel genre?... Dans le genre du sirisse de la Madeleine.
Satisfait de sa définition, Germain ouvrit les deux battants de la porte de mon fumoir, et Catherine exécuta une entrée à grand orchestre. Elle avait usé et abusé du droit que je lui avais concédé de montrer ses belles épaules. Sans avoir de l'esprit, elle était amu-
112 LA SBlfAINB DBS QUATaB JEUDIS
santé à partir de son troisième verre de Champagne. Lectrice assidue des petits journaux, elle savait par cœur tous les mots • de la fin > et redisait comme une jolie perruche tous les cancans de la ville, fous les racontars des coulisses et du sport.
Elle défila son chapelet d'anecdotes, elle joua les principales fantaisies de son répertoire devant OUivier, qui Tëcoutait et la regardait dans le paroxysme de l'admiration. Le dîner se prolongea assez avant dans la soirée, et minuit sonnait lorsqu'elle nous dit adieu, après nous avoir gagné au lansquenet de quoi payer très-largement ses chifibns de chez Worth.
A peine se fut-elle retirée, que Feyzin éclata en hyperboles violentes et désordonnées. Catherine était la femme la plus belle et la plus spirituelle du monde entier. Celles qu'on citait dans les journaux comme les reines de Paris n'étaient faites que pour lui servir de caméristes.... Et moi de dire avec un sourire épa* noui :
— Je suis vraiment heureux que vous la jugiez avec tant d'indulgence. Vous aurez de fréquentes occasions de la revoir pendant votre séjour i
— Non, Raymond, répiiqua-t-il; je ne reverraî pa? madame R...
— Pourquoi?
— Je pars.
— Quand cela?
— Dans quelques heures.
— Où diable allez-vous si vite?
— A Gbàteau-Garnier.
— Vous aviez résolu de passer un mois à Paris, ce me semble?
— J'ai cbangé de résolution.
— Quelle affaire urgente vous rappelle chez vous? Le feu est-il à votre maison?
n me dit avec une agitation extrême :
— Je pourrais, je devrais même vous laisser croire que ce sont des affaires d'importance qui me réclament chez moi. Je ne le ferai pas ; j'aime mieux vous avouer la vérité. Si je pars^ c'est que je suis bassement et lâchement jaloux de vous, Raymond ; jaloux de votre tournure élégante, de vos dents restées fidèles à leur poste, de vos cheveux et de vos moustaches où ne se montre aucun fil d'argent; et enfin, et surtout, parceque je sens que je vous haïrais d'une haine mortelle si je restais plus longtemps près de Catherine et de vous.
Il m'embrassa, mit sur ma joue une grosse larme chaude et se dirigea vers la porte. J*essayai de lui barrer le passage, mais il m'écarta de la main et s'ensuit précipitamment, me laissant tout contristé de sa douleur, quelque puérile qu'en fût la cause.
Je passai dans la journée au Grand-Hôtel, où il était descendu, avec l'espoir que le sommeil l'aurait calmé
114 LA 8BMAINB DES QCATBR JEUDIS
et qu'il aurait renoncé à cette fuite ridicule. J'appris qu'il n'était rentré qu'à $ix heures du matin^ et qae peu après une \oiture de Thôtel Tavait conduit au chemin de fer.
Le lendemain, j'allai voir Irène à sa pension. Quand elle entra au parloir, elle s'éom :
•^ Commeot se fait-il que vous v^ez seul? Papa serait-il malade? Je vous en prie, ne me cachez rien.
Je me b&tai de la tranquilliser. Je lui annonçai qu'un téiégramine, reçu le matin même, avait nécessité la pcésance immédiate de M. de Feyzin à Ghâteau-Gamiec.
•<*• khi mm Dieui dii-eOe, efd^ae que la Martonaude est morte? J'ai rêvé d'elle, l'autre nuit. J'ai vu des bomnaes nom qui cloudent une bière; son nom était écrit dessus.
A tout hasard» et aviec un ton approprié k la circoQStanGQ, je répondis :
— Tous les songes ne sont pas mensonges... La... la... enfin la pauvee fomme que vous venez de Aommer a cessé de aouffrir.
-— Elle était malade, mais son état ii*avait rien d'inquiétant et je pamasais la retromcrer aux vacances, dit-elle avec un gros soupir.
«<- Vous la regrettez beaucoup ?
— Ohl oui... beaucoup.
LA «ÊMAINE DES QUATBB leCDIS 115
— Que voulez-vous? 11 faut bien se faire une raison... Elle était si vieille !
— Gonmient t si vieille! 8*écria Irène très-surprise; papa ne vous a donc pas dit?...
— Il faisait à peine jour lorsque votre père est entré dans ma chambre et je dormais, interrompis-je avee embarras; alors vous concevez: nous n'avons guère causé.
-* Si vieille ! Elle avait tout au plus quarante ans. La Martonaude, c*est ma nourrice. Pour m'éviter une égratignure, elle se fût jetée dans le feu. Je suis bien contente que mon père ait tout quitté pour aller lui rendre les derniers devoirs, et ça me fait plaisir do penser qu'il raccompagnera jusqu'au cimetière, marchant derrière le corbillard, son chapeau à la main.
J'écrivis à Ollivier pour le gronder de s'être enfui sans prévenir sa fille, et je Tinformai en mÉme temps du prétexte funèbre dont j^avais été amené à colorer son brusque départ.
« Je n'exige pas, lui marquai-je, que vous supprimiez « la Martonaude t» par le fer ou par le poison; Riais encore faudra-t-il prendre vos mesures pour qu'elle disparaisse d^ici aux vacanees prochaines. Il y va de votre honneur et du mien ; ne l'oubliez pas. »
Ollivier me répondit qu*il ne serait point dans la dure nécessité de devenir Martonaudicide^ attendu que la nourrice de sa fille était réellement morte et
enterrée, ainsi qu'elle l'avait pressenti, grâce à une sorte de divination dont il avait, dans plusieurs occasions, constaté les manifestations évidentes. Au moment même où je voyais couler les pleurs d'Irène, on célébrait la cérémonie des funérailles à laquelle, comme elle le souhaitait, il tint à honneur d'assister, marchant tête nue derrière le cercueil de l'humble paysanne.
c J'écris \Cete nue, et je souligne ces deux mots, disait-il, afin de vous faire comprendre tout de suite que j'ai eu le bon sens d'oublier dans ma chambre du Grand-Hôtel la perruque ridicule que j'ai inaugurée devant vous et dont vous avez eu la politesse de ne pas rire, -— du moins devant moi. On aura trouvé également un pantalon qui me coupait le ventre en deux, un gilet dans lequel il m'était interdit de respirer, plusieurs fausses dents qui me déchiraient les gencives, des gants inaccessibles et des bottes qui ressuscitaient à mon préjudice la torture du brodequin.
• < Malheureusement, à moins de me faire raser comme un séminariste, j'ai été forcé de me montrer à mes concitoyens pourvu de favoris du plus beau noir, seule trace apparente de mon absurde déguisement. Questionné de toute part, j'ai insinué que cette métamorphose devait être attribuée au saisissement que m'avait fait éprouver le trépas subit de la femme
Martonaud. Us ont objecté que, dans ces circonstances, la barbe devient blanche et non pas noire. Et moi de riposter: c Etant admis que la douleur blanchisse les poils noirs^ ne peutron admettre aussi qu'elle ait le privilège de noircir les poils blancs? » Mon argumentation a-t-elle convaincu ces esprits sceptiques? Je n'oserais l'affirmer.
« Laissez- moi croire, ajoutait OUivier, que vous finirez par oublier et que vous me pardonnerez la façon insolite et lamentable dont j*ai pris congé de vous. Après vous avoir quitté, j*ai passé le reste de la nuit à errer dans les rues. Entre nous, j'ai peur d'avoir été fou de minuit à six heures du matin. Que cet aveu soit mon excuse !
ff Je vous prie avec instance, mon cher ami^ de continuer à veiller sur Irène comme vous l'avez fait depuis que j'ai eu l'heureuse pensée de la mettre sous votre garde. Nous autres goutteux, nous n'avons pas le droit de compter beaucoup sur l'avenir. Il m'est doux de penser qu'après moi ma fille ne restera pas privée de toute protection, isolée de toute tendresse. « Je me suis permis d'envoyer un petit souvenir à la trèS'Charmante madame Catherine. Autorisez-la à le recevoir et à le porter. Si vous me refusiez celte grâce, vous m'afiligeriez grandement. J'en concluerais que vous me gardez rancune et que vqus repoussez mon amitié. »
IIÔ LA SBUAINR DES QUATR?? JEUDItl'
Je lisais encore la lettre d'OlIivier lorsque M. R... entra dans mon cabinet. C'était Theure de sa. visite quotidienne, et, sans me préoccuper autrement de sa présence!^ je le saluai de la main.
— Monsieur de Grançay, c'est moi, me dit-il, j*ai à TOiis parler sans retard.
— Je serai à vous dans un instant, répondis-jo en achevant ma leoture.
-^ Ecoutez-moi tout de suite, reprit-il en haussant la voix; je n'ai pas le temps d'attendre votre h&n plaisir.
e levai les jvux et, au lieu de le voir assis à sa place accoutumée, je ne fus pas peu surpris en l'apercevant adossé à la cheminée, les bras crotséa, le chapeau sur la tête, dans une attitude qua^ menaçante,
— Depuis quand vous permettez-vous de me parler sur ce ton cavalier? lui demandai-je en réprimant mon envie de le mettre à la porte.
— N'intervertissons pas les rôles, dit^l en daignant se décoifier; je suis venu ici pour interrogeur et non pour subir un interrogatoire.
-^ C'est à lui qu'a été remis le cadeau d'OUivier, pensai-je. Quelle scène de comédie va*t41 me jouer? Elle dépassa mon attente.
— Vous connaissez un certain M. de Feyzin? r^rit M. R.... en relevant ses lunettes sur son front.
— Le comte Ollivier de Feyzin est mon ami.
Monsieur; ne rouWîez pas.
— Où habite-t-il ce gentilhomme?
— En prorince.
— Aura-t-oiiJ'avantage de le voir prochainement à Paris?
— C'est douteux.
— J'irai donc le relancer dans sa gentilhommière.
— Dans quel bat |»%adrez-T0U8 la peine de faire ce voyage?
Il dit avec un geste à la Mélîngue :
— Pour le provoquer, me battre avec lui et le tuer, 61 Dieu favorise les causés justes et saintes 1
— Yousl quelle injufe avez-^vous reçue de M. le comte de Feyzin qai néœssite un duel entre vous deux?
— La plus grave de toutes les injures, monsieur de Grançay ; une insulte mortelle i
— Quoi encore?
— Votre ami a eu t^audace inouïe d'offrir des diamants à ma fennne.
— Des diamants f m'écriai-je «pec autant de con«- Irarfété que de surprise, tant j'étais loin d'attribuer une telle importanœ au « petit souvenir p dont 011i'> vier m'annonçait Tenv»».
'— Oui, Monsieur^ des diamantsi répéta H. R.... Me serais-je trompé? Voyez vou&'^mèffîe.
120 LA SBMAIMB DBS QUATBB IBUDI8
Il sortit de sa poche un écrin mignon en m^ro* quin rouge, l'ouvrit et me le montra sans me le laisser prendre.
L*écrin contenait des boucles d'oreilles que j'estimai une dizaine de mille francs.
-— Je m'explique votre irritation, dis-je à M. R.... Mon ami a eu le plus grand tort d'agir comme il a fait. Je l'ai présenté à votre femme; il l'a vue une seule fois, devant moi; il a conçu pour elle une pes* pectueuse admiration, il est vrai; mais rien ne l'autorise à la lui témoigner par un présent d'une telle valeur.
— Ainsi ce sont de vrais diamants, s'écria M. R..., Qont les ,yeux louches se fixèrent sur les pendants d'oreilles avec une convoitise ardente.
— Supposiez-vous donc que M. de Feyzin fût homme à donner des cailloux du Rhin ? Je lui écrirai^ et comptez que je lui exprimerai tout mon mécontentement.
^ Pardon, dit-il d'un ton impérieux; si quelqu'un a le droit d'être mécontent ici, ce n'est pas vous* monsieur de Grançay.
— C'est juste; je parlerai en votre nom, et tenez pour certain que je parlerai comme il convient.
— Ne vous donnez pas ce souci; je suis. assez grand garçon pour parler moi-même. C'est moa droit, et je le revendique instamment.
LA SEMAINE DBS QUATEB JEUDIS 421
— Si je vous propose d'intervenir, insistai-je^ c'est que ma plume aura plus de modération que la vôtre.
— Et si je refuse votre intervention, dit-il avec une teinte d'ironie, c'est que je redoute le résultat contraire. Dans la disposition d'esprit où je vous vois, vous seriez homme à provoquer votre ami, à vous battre à ma place, et j'ajoute, à le tuer pour votre propre satisfaction.
Je me mordis les lèvres, comprenant, mais un peu tard, que je m'étais trop découvert. Je voulus lire dans ses yeux le fond de sa pensée. Il n'était plus temps. Les lunettes d'argent étaient descendues de son fronts et les verres bleus interposaient leurs barrières opaques entre mes regards et les siens.
— Soit! lui dis*je, asseyez-vous à votre bureau et écrivez à M. de Feyzin.
— J'écrirai chez moi, à tête reposée ; on n'improvise pas une lettre dont il convient de peser chaque mot dans des balances de toile d'araignée.
— Souvenez-vous qu'elle doit partir aujourd'hui même pour Ghâteau-Garnier.
— Bile partira.
— Et l'écrin aussi.
— C'est donc votre avis qu'il faut renvoyer les diamants? dit-il en les faisant miroiter à la lumière.
— Hésiteriez-vous?
121 LA SEHAirCB DES QUATRE JCUDI8
— Je n'hésite pas : je les garde.
J'étais suffoqué.
— Vous permettriez à votre femme de se parer de ces diamants ?
II s'écria d'un accent indigné :
— Non, mille fois aoii, Gatberine ne les portera past J'aimerais mieux hiî arracher les (ureillesdemes mains !
— Que comptez-vous donc faire de cette parure ?
— Ce que je compte en faire? népéta-t^il en se passant la langue sur les lèvres. Vous tenez à le savoir?
— La briserez*vous à coups de marteau?
— Ahî naais non!
— Enfin que ferez-voua?
II dit du ton le plus tranquille :
— Je la vendrai à un bijoutier.
Je crus avoir mal compris ou naal entendu; je lui fis répéter sa déclaration.
— Vous ne f^rez pas cela! m'ém^i-jeen cherchant à m'emparw de Técrîn.
Déjà il l'avait fait disparaître dans sa po*e et son habit était boutonné avec soin.
Il reprit d'une voix onctueuse :
— Oui, monsieur de Grançay, je vendrai ces diamants odieux, et le produit intégral de la vente sera versé par moi au bureau de bienfaisance de notre ar-
rondissement. Je maudirai M. de Feyzin, mais les pauvres le béniront. Ce sera une compensation.
J'étais convaincu qu'il mentait et qu'il déposerait pieusement la somme réalisée sur l'autel de ses vices. Te sentis mon cœur se lever de dégoût.
— Faîtes comme il vous plaira, lui dis-je, et laissezmoi ; vos services me sont inutiles ce matin.
— Je ne m'éloignerai pas, reprit-il avec une feinte émotion, sans vous témoigner ma profonde gratitude pour la part que vous avez prise à l'offense faite à mon honneur. Le vôtre eût été en question que vous n'eussiez pas mieux senti l'injure. Monsieur de Grançay, votre maîu, je vom prie*
J'hésitai. Sans doute il eol «Hiscience de mon trouble intérieur^ car il ajoutai
— Re&iser serait m'anieoer à penser que la lettre a&ojfiyme que j'ai neçue me Tient d'un ami et non d'uD ennemie
Je lui accordai la poignée de mstm qu'il sollicitait, et en touchant sa peau glacée et visqueuse, j'éi^rouvai uBe seiisation de tout point pareille à celle que m'eût donnée le oonlact dte quelque reptile immonde.
Je passai deux jours sans voir Catherine. J'envoyai prendre de ses nouvelles ; Germain me rapporta un billet qui ne contenait que ces trois mots et ces quatre points d'exclamation : c Je suis furieuse 1 ! 1 1 »
— Il faut convenir que les gens de province sont joliment maladroits I me dit-elle à la première visite qu'elle me fit; et votre ami, en particulier, se dis. tingue par une maladresse qui passe tout ce qu'on peut rêver. Quel idiotl H m'envoie des boucles d'oreilles que je pleurerai toute ma Tie, et il n'a pas l'intelligence de me les faire parvenir à l'insu de mon mari!
— Vous les auriez donc portées? demandai-je avec une naïveté qui lui fit hausser les épaules.
Elle répondit en soupirant :
•» Je les aurais portées nuit et jour.
LA SEMAINE DBS QUATRE lEUDlS 425
— Et si Théophile s'était enquis de leur origine? Catherine eut un nouveau haussement d'épaules
plus accentué que le premier.
— Es-tu assez simple, mon pauvre Raymond! ditelle. Au cas où il m'aurait questionnée, j'avais une explication toute prête : c Ça sort de chez Bourguignon; c'est du faux. » Il n'y aurait vu que du feu.
— Et moi, aurais'je cru aussi que c'était du faux, et que ça sortait de chez Bourguignon?
— r Toi, tu aurais su la vérité; et, attendu que tu n'es pas mon mari...
— Tu supposes donc que je t'aurais permis de te parer de ces diamants?
— Ah ça t mon cher, est-ce que par hasard tu serais jaloux de ton ami? dit-elle en riant à pleine bouche ; mais il est laid, mais il esthète, mais il est vieux, ton amil Si tu te mettais à élre jaloux de ce gros bonhomme, tu me ferais l'elfet d'un rossignol qui n'oserait pas chanter devant un hibou.
•— Qu'est devenu le cadeau de H. de Feyzin? de. mandai-je sans me laisser prendre à la glu de son compliment.
— Théophile l'a vendu.
— Et qu'a-t-il fait de l'argent reçu en échange?
— Selon l'engagement pris avec toi, il Ta versé au bureau debienfai...
Je l'interrompis brutalement.
— Allons donc, ma chère, vous n'en croyer rien, ni moi non plus, dis-je avee un aoeent de mépris que je ne me donnai pas la peine de dissimaler.
Elle bandit sous llnsalteels'écriaaiRec une énergie farouche :
— Si vous lemésesttraez à oe point, vous devriez par charité garder votre sentiment pour vous. Théophile m'a sauvé la vie^t jesuis sa famine, ie^n'ai doac pas le droit de le juger; enoore moioatae serait-il permis de le condamner. Qu'une bcmne fée eàt mis dans «on berceau un titre de cent mille £»ocs cte neate, peut-être 8erait-41 meiiHeur que voikb... £t si vous aviez subi ses affreuses misères^ ses luttes désespérées covkin la vie, p^it^êti» sfiriezr*vous pire que Im.
Je votdus placer un «0t
— Ne mHnlenKHiqiei: pas, dk^etle^ mou& cnoyez M. R... capable des aetes les plus méfni8ablfi&, e4 moi, je dis que voiuB le calonmiez odioiffîfiasieBt. S'il était descendu aussi b^ que vous le supposez^ ^sseutirait^il le viokiit âéaesfMnr oh le mot la eocatule d'être considéré comme le mari d'une femoie entnetenue ? Alors il parle d'assassinat, de suicide et il se livre à des acoès de taxe» ^effiroyables. Gee jours*là, fai peur! Oui. moi Catherine, j'ai peur... Âhl Rajmond, parce que vous me voyez dans mon paradis «ouriaoke
LA SEMAINE DES QfTATIIE JEUDIS 197
et joyeuse, vous n'avez guèi^e soupçou des tourments que j'endure dans mon enferf
Elle reprit avec les gentilles menaces d'une jeune mère qui gronde son enfant :
-i.- le vilain méchant ! Allons, monsieur, jurez tout de suite à votre Nini que vous ne la chagrinerez plus, ou sinon vous aurez affaire à elle... et je ne te dis que ça f
Cette fascinante créature<;oniiaitssait la magnétique influence qu'elle exerçait sur moi. Elle ne doutait pas de sa victoire et elle avait bien raison. Certes, mon opimoD sur son Théophile ne fut aucunement modifiée, et pourtant je pris rengagement de respecter à l'avenir ses illusions, puisqu'elle était assez aveugle pour en conserver encc»^.
— Te voilà redevenu gentil, me dit^lle, et pour ta récompense je vais Rapprendre une chose qui te fera plaisir. La lettre est partie.
— Quelle lettre ?
— Celle que tu as si instamment recommandé & M. R... d'écrire à M. de Feyzîn.
— Tu en es suce?
-** Je l'ai mise moi-mâme i la poste.
— Sais4a dans quel sens elle est conçue ?
— Je l'ai lue plutôt deux fois qu'une ; c'est un chefd'œuvre de dignité et de noblesse.
Fidèle à la promesse qu'elle m'avait arrachée, je me contentai de penser :
— Où diable la dignité et la noblesse vont-elles se nicher?
Cependant j'accomplissais avec une admirable ponctualité mes pèlerinages bi-hebdomadaires à la rue de l'Ouest, et chaque fois j'y prenais plus déplaisir. Irène eût été ma fille qu'elle ne m*eût inspiré ni plus d'intérêt, ni plus d'affection. J'assistais à l'épanouissement intellectuel de cette nature d'élite et j'en suivais les phases multiples avec le soin attentif, avec la satisfaction orgueilleuse d'un horticulteur hollandais qui voit fleurir sa tulipe la plus précieuse et la plus rare.
Mademoiselle Plumet ne me confondait pas dans la tourbe des correspondants vulgaires. Sous le prétexte de m'aider à faire mon salut, en réalité pour me fournir l'occasion de voir Irène et de m'entretenir avec elle en dehors de la foule et du tapage qui remplissaient le parloir les dimanches, elle m'avait prévenu que mon couvert serait toujours mis chez elle le vendredi, que nous déjeunerions à onze heures et qu'elle me renverrait à midi. Elle n'ajouta pas, mais l'avertissement eût été inutile, qu'elle n'avait point modifié en mon honneur les sévérités de son régime austère. Tantôt les pommes de terre cuites à l'eau précédaient les sardines ; tantôt c'étaient les sardines
qui précédaient les pommes de terre ; mais elle me nourrit invariablement de ce seul légume et de cet unique poisson. Trois poires cuites composaient le dessert.
Un matin^ elle crut devoir s'excuser de la monotonie et de la simplicilé de ses menus.
Je répondis poliment qu'il était impossible de mieux connaître mes préférences et de me servir plus à mon goût. J'accompagnai, parait-il, ma déclaration d'une mine si piteuse que l'institutrice et l'élève éclatèrent de rire à l'unisson.
— Détestables flatteurs ! présent le plus funeste ! dit mademoiselle Plumet qui avait la plaisanterie classique.
Irène, que son père avait initiée aux procédés de la plaisanterie moderne, ajouta :
— Si mon grand ami l'osait il dirait qu'on lui sert des festins de Sardinapale.
— De Sardinapale ? répéta mademoiselle Plumet ; que veut dire cette petite folle, H. de Grançay?
Je dus lui expliquer comme quoi Sardinapale était là pour Sardanapale, et lorsqu'elle eût pénétré les arcanes de Yà'peu'prèSn elle s'en amusa comme un enfant.
Je l'avais consultée sur l'emploi de nos jours de sortie, et elle m'avait répondu :
— Pendant les mois d'hiver, je vous conseille les concerts populaires de musique classique, et pendant
les mois d*été les longues stations aux musées du Louvre et du Luxembourg Je me tromperais ^oct si votre troisième nièce ne piréférait ces distrac tiens élevées à toutes celles que vous pourriez lui offrir.
Je me conformai à ces indications, et en effet j'observai que l'art était pour Irène une source intarissable d'émotion et de jouissance. Je mis- avec empressement le peu que je sais au service de sa curiosité dévorante^ lui contant Thistoire du musicien dont elte allait entendre la symphonie et celle du peintre dont elle venait d'admirer le tableau.
Tout entier à ma mission, je cessai de me montrer sur les champs de courses, et mes compagnons de chasse ne me virent plus à leurs joyeuses réunions. Sans doute Catherine avait noté mes disparitions périodiques, car un jour elle me demanda à brûlepourpoint quel usage je faisais de ma matinée le vendredi et de nion après-midi le dimanche.
— Je les consacre à mes affaires^ répliquai-je avec humeur; je n'ai jamais surveillé votre conduite; feriez-vous donc espionner la mienne ?
— Si j'employais ce moyen, je ne vous poserais pasr une question qui a tout Tair de vous mettre à la torture, mon cher ami. On ne fait pas d'affaires le dimanche à Parlai et d'ailleurs, puisque M. R.. s'occupe
LA SEMAINE DES QUATRE JEUDIS t3t
des vôtres, je tn'étonne que vous ne le chargiez pas de régler celle-là aussi bien que les autres.
— C'est qu'apparemment il s'agit cTaffaires intimes que je ne dois confier à personne.
— Pas même à moi ?
— Mon Dieu, oui, pas même à la plus belle de toutes les Catberines de France et de Médicis.
— Vous n^anriez pas été si discret, il y a six mois.
— Je vous demande pardon, ma réserve eût été exaetement la même.
Elle ouvrit un journal. Après avoir lu quelques lignes, elle le froissa dans ses mains, le roula en boule, le jeta sur le tapis et le foula aux pieds.
— Ab ça 1 c'est donc sérieux, mu chcre? dis-je en étouffant un bâillement.
— Très-sérieux. ^
— Tu es blessée ?
— Profondément.
— Tu m'en veux?
— Plus que tu ne supposes.
— Me ferais-tu l'honnew d'être jalouse de moi? Elle s'écria avec un rire strident :
— Tu ne me connais pas, mon cher Raymond; lorsque je serai jalouse^ sois .convaincu que ce ne sera pas un honneur pour toi, mais un malheur, et le plus grand qui puisse te menacer.
132 LA SEMAINE DBS QUATRE 1EUDI3
— De quel ton tu me dis cela t Je me suis cru transporté à rAmbigu-Comique.
— Je le dis comme je le pense. Tu as été et tu seras le seul amour de ma vie. Malheur à la femme qui me volera une parcelle de ton cœur 1 Je serai sans pitié pour elle. Tu as vu comme je sais aimer; Dieu te garde de voir comme je saurais haïr!
Je lui pris la main ; je lui fis faire quelques pas, . je la plaçai devant une glace et je dis galamment :
— Regardez-vous, madame, et ne mettez plus en doute l'ardeur et la durée des sentiments qu'on a pour vous.
Elle interrompit, en proie à une irritation vicMlente:
Ce n'est pas du marivaudage qu'il me faut, mon cher, mais une réponse catégorique à deux questions.
— Voyons ces questions?
— Où passes -tu ta matinée chaque vendredi?
Gomment emploies-tu ton après-midi le dimanche?
— Eh bienl lui dis-je, tu n'as vraiment pas de chance; ce sont les deux seules questions auxquelles je ne dois pas répondre. Interroge-moi sur l'emploi de mon temps tout le reste de la semaine, et je ne te refuserai aucun détail.
Lorsqu'elle fut persuadée que je ne lui donnerais pas les éclaircissements qu'elle exigeait, Catherine sortit en me jetant cette menace :
— Prenez garde, Raymond i Je saurai tout, et malheur à vous si vous me trompez !
Ce fut un lundi que je soutins cet assaut. Le ven^ dredi suivant, à quelques pas de l'institution Plumet, j'aperçus Catherine blottie dans une voiture qui stationnait de l'autre côté de la rue. Afin d'éviter un scandale public, je dis au cocher de se diriger vers le boulevard Montparnasse, un des endroits les plus solitaires de Paris à toutQ heure du jour, et je pris place à côté de madame R...
— Je t'avais prévenu que je saurais tout ! s'écriat-elie aussitôt que le fiacre roula sur le pavé; ça m'a coûté trois cents francs.
— Tu n'as pas la folle prétention que je te les rembourse?
— Je ne te les réclame pas.
— C'est encore bien heureux. Et qu'as*tu appris pour tes quinze louis? Que je fabrique de la fausse monnaie ou que je conspire contre la sûreté de l'Ë-' tat?
— Tu possèdes trop de vraie monnaie pour être tenté d'en fabriquer de la fausse, et tu es trop dévoué à l'Empereur pour songer à le renverser. Ah f Raymondy pourquoi m'avoir caché que tu as un enfant? Que de larmes et d*angoisses tu m'aurais épargnées en me confiant ton secret, qui serait mort avec moi!
— On t'a dit que j'ai un enfant? dcmandai*je heu-
131 LA SEIIAINB DBS QUATRE lEUDIS
»J—M— W*1— — — ^-^~^1— — ■ Il ■■ ■ ■ m I - m il» I II .1 1^——^—
reux de rerreur où elle était tombée, et décidé à ne reculer devant aueane invention pour la confirmer et la maintenir dans sa croyance. Et comment t'y esta prise pour pénétrer ce mystàre?
— C'est mon secret
— As-tu mis la police à mes trousses?
— Peut-être.
— Qu'as-tu appris en fin décompte?
— Le rapport qui m'a été fait constate que c'es* dans un pensionnat de demoiselles de la rue deTOuesl que tu te rends deux fois par semaine; or, la personne qui le dirige a passé la cinquantaine et les sous-maitresses ont le même âge respectable ; c'est donc une pensionnaire que tu vas voir tous les vendredis et tous les dimanches. Est-ce vrai, Raymond?
— Je ne le me pas.
— S'il s'agissait de quelque petite niëce^ filleule, cousine, ou bien de la fille d'un ami, tes visites se* raient moins fréquentes et moins régulières. Est-ce logique ?
— On ne peut plus logique.
— Je me suis dit qu'un père seul est capable de montrer une assiduité pareille à la tienne. Me suisje trompée, mon ami?
-^ J'admire ta clairvoyance; tu dois avoir une som* nambule à tes ordres.
-* Ne plaisante pas, je t'en conjure. Je parle sérieusement.
Après un silence, et avec un tremblement nerveux dans la voix, elle reprit :
— Est-ce que sa mère va la voir les mêmes jours et aux mêmes heufes que toi?
— Décidément, tu es jalouse, ma chère Catherine. ^- Affreusement! murmura-t^le en me errant le
bras avec force.
— Même du passé?
•-*- Des attachements passés aussi bien que des affections présentes.
«*- Rassure-toi donc; la pauvre enfant ne reçoit pas les visites de sa mère.
^ £Ue est malade? Elle voyage? Elle habite la provinee?
— ^ Il y a dix ans qu'elle est morte.
-— Pourquoi ne t'es^tu pas n&rié avec ellef
-«' C'était impossible.
-^ Ëtait-elle indigne de ce banbeur?
-«* Elle était la femme d'un autoe.
-* Et le mari?
•^ Le mari existe toujours.
-— Il n'a jamais rien soupçonaé?
-^ Jamais. Conçois*tu à présent le mystère dont j'entoure mes visites à la rue de l'Ouest? Souviens-toi qu'une indiscrétion provoquerait des désastres^ lui
dis-je d'un ton solennel, afin de faire naître dans son esprit un salutaire effroi.
J'atteignis le but que je me proposais, car elle s'abstint de toute allusion, même indirecte, à mes prétendus aveux, et je me félicitai d'avoir imaginé ce roman paternel. Si j'avais dit la vérité, madame R... eût été curieuse de connaître la fille de Vhomme aux diamants, ainsi qu'elle appelait M. de Foyzin; et en contentant sa fantaisie je me serais montré indigne de la confiance que me témoignait OUivier.
Sur ces entrefaites, je gagnai mon procès, et le gagnai si complètement, que mes adversaires ne jugèrent pas à propos de se pourvoir en appel. H. R..., qui avait suivi les audiences de la première chambre du tribunal civil consacrées aux plaidoiries et aux ré* pliques des avocats, aux conclusions du ministère public et au prononcé du jugenient, accourut me porter la nouvelle de ma victoire judiciaire.
— Je vous sais gré de votre empressement, lui disje« et je n*en suis pas surpris. Ce qui m*étonne, par exemple, c'est que vous m'annonciez un si heureux résultat de l'air inexplicable que je vous vois. Si Ton s'en rapportait aux seules apparences, on serait en droit de supposer que le gain de ce procès vous pro« cure moins de satisfaction que de désappointement. Ëxpliquez-moi cette énigme, je vous prie.
Je pensais qu'il allait se récrier et protester de son
La semaine des quatre ibudis 137
contentement intérieur; ce fut donc avec une réelle stupéfaction que j'entendis cette réponse :
— Vous avez le coup d'œil juste, monsieur de Grançay; je suis en effet sous I*empire d'un sentiment qu'un meilleur diplomate que moi eût su tenir dans Tombre.
— L'énigme se corse et se complique, répliquaije; de quel sentiment s'agit-il?
— Il n'est pas à mon honneur et je devrais vous en faire mystère.
— Ma foi, si j'ai le coup d'œil juste, comme vous voulez bien le dire, je suis forcé de convenir que mon esprit manque de pénétration. Les ténèbres s'obscurcissent de plus en plus; par grâce, allumez votre lanterne.
Il dit d'une voix lente et en pesant chacun de ses mots:
— C'est à un sentiment de parfait égoïsme que j'obéis; il eût été habile de laisser passer quelques quarante-huit heures avant de lui permettre de prendre naissance et de se faire jour... mais l'hypocrisie est le moindre de mes défauts. Je vous le demande. Monsieur et cher patron : la situation exceptionnelle que vous m'avez faite près de vous a-t-elle un autre prétexte légitime que les soins donnés à votre procès? Or, le voilà terminé à votre avantage, ce procès; donc l'heure a sonné où je dois me séparer de vous, mon*
sieur de Grançay. Dura lex, sed lex.
Il se tut. Je soupçonnai un piège et je lui fis signe de poursuivre. 11 reprit, visiblement décontenancé par mon attitude silencieuse :
— Non-seulement je n'ai pas le droit de continuer à habiter sous le même toit que vous, mais je me demande si je serai autorisé à vous visiter et à recevoir vos visiles. La calomnie ne manquerait pas d'exploiter nos relations, de même qu'elle a exploité notre voisinage. Je partirai donc le plus tôt possible.
Je ne sus pas réprimer un mouvement d'impatience.
— Oui, je partirai, répéta-t-il. Mais si cher que doive me coûter la reconnaissance que je vous ai vouée, retenez ceci, monsieur de Grançay : le jour oiivous serez menacé de quelque nouveau procès, où vous trouverez utile de recourir à mon dévouement et à mon zèle, appelez-moi. Taccourrai, puisant dans ma conscience et dans ma loyauté la force de braver les infômes et les lâches qui s'acharnent contre mon honneur conjugal.
(Tétait là que je l'attendais.
— Du moment où vous reviendriez si je vous en priais, lui dîs-je, ne vous en allez pas. Supposez que je vous ai écrit votre lettre de rappel, et supposez aussi que vous l'avez reçue.
— Auriez-vous besoin de mes services? s'écria-t-il. Parlez; je suis tout à vous.
— Je possède, dans le midi de la France, une pro-
LA SfiUAINE DES QUATRE JEUDIS 13V
priété que je n'ai pas visitée depuis longtemps, et où tout va à la diable, ainsi que vous devez le croire. Obtenez de votre administration un congé de deux mois et partez pour Chantemerle avec votre femme. Je vous accréditerai là-bas auprès de M. Âugeraud, mon notaire. Tenez-vous sur vos gardes. Vous aurez affaire à de rusés fermiers, déshabitués de tout con* trôle et qui feront des prodiges d*habîleté pour vous démontrer que leurs récoltes sont invariablement gelées ou grêlées à diaque saison. Je compte sur votre connaissance des hommes et sur le peu d'estime que vous faites de l'humanité.
— La vérité est que je ne l'estime guère, mon^ sieur de Grançay.
— Et vous avez bien -raison... Mais vous ne me dites pas si ma proposition vous convient.
-* Elle me ravit et je Faoeepte avec joie. J*adore la campagne.
-^ Gomme toutes les ftmes pures, cher monsieur Théophile.
Il me regarda sournoisement; je ne bronchai pas.
Catherine ne partagea pas le ravissement de son mari.
— Qu'est-ce que c'est q«e o^e idée saugrenue de m'^BmfojeT moisir pendant deux iBois en province? demanda-t-elle. Tu m'as tout l'aif d'un lycéen qui ^ envie de s*amuser pendant ses vacances.
140 LA SEMAINE DBS QUATBE JEUDIS
Je protestai que j'avais bien plus besoin de repos que de plaisir.
S* assimilant le langage et les intonations d'une actrice populacière, elle reprit :
- Tu sais, mon petite je la connais ; faudrait pas me la faire, je la trouverais mauvaise. Nini n'est pas d'humeur à débuter dans les Ariane, les La Vallière, les Calypso et autres grues célèbres dans l'histoire ou dans la mythologie.
Je répondis que j'étais bien moins d'humeur encore à débuter dans les Thésée, les Ulysse et les Louis XIV. Ce ne fut qu'en prenant l'engagement de passer à Ghantemerle tout le mois de septembre que je parvins à la calmer et à l'adoucir.
•» Peu^on savoir dans quelle contrée mystérieuse Monsieur respirera pendant le mois d'août?
— Rien de moins mystérieux que ce voyage, ma chère; j'irai à Château-Garnier pour me conformer à une promesse dont la non-exécution me coûterait deux mille francs.
En effet, Oliivier m'avait tourmenté à ce point que j'avais dû lui souscrire sur papier timbré une promesse de visite^ avec dédit de cent louis, au cas où je n'assisterais pas à la fête de Laneuville.
— Tu vas à Château-Garnier, dit Catherine; n'estHse pas là qu'habite l'homme aux diamants?
— Oui; c'est la résidence du comte dé Feyzin.
— Le verras-tu?
— Je serai son hôte.
— Eh bien, charge-toi d'une commission pour lui.. ., veux-tu?
— Cela dépend de la commission dont tu veux me charger.
— Dis-lui de ma part^ s'il lui prend de nouveau la fantaisie de jeter quelques petites pierres dans mon jardin, qu'il s'arrange, cette fois, pour que M. R... l'ignore et pour que monsieur de Grançay n'en sache rien. Le plus tyran des deux n'est pas celui qu'on pense.
— Je ne ferai pas ta commission. Tu deviens cynique, ma chère.
— Pas autant que tu es devenu bégueule. On assure que les diables se font ermites dans leur vieillisse Tu vieillis diablement, mon pauvre Raymond t
— Tu commences à t'en apercevoir?
— Mais oui; pas mal depuis quelque temps.
— Tu vois donc bien que j'ai raison de me mettre au vert.
— Tâche que ça te profite.
Ce dialogue, qui ressemblait si peu à nos entretiens des mois passés, s'échangeait dans le jardin. Au détour d'une allée, nous rencontrâmes subitement M. R...
— Qu'y a-t-il? Vous avez quasiment l'air de deux
amoureux qui se querellent, dit-il avec une bonhomie affectée.
Tout en cueillant une rose fraîchement épanouie, je répondis :
— Madame n'est pas aimable ce matin, mon cher voisin.
— Comme toutes les femmes, la mienne n'est pas aimable tous les jours; question de nerfs... il faut l'excuser. De quoi ^'ous accuse-ton, monsieur de Grançay?
•^ On prétend que je vieillis.
J'offris la rose à Catherine; elle ffeignit de s'être piquée, me traita de maladroit et rejeta la âeur avec colère.
— C'est plus grave que je ne pensais et je vous plains, soupira M. R..; la vieillesse est le seul vice que les femmes ne scrient pas disposées à pardonner aux hommes
— Vous avez bien assez d'autres vices à vous faire pardonner, Messieurs! dit-elle en s'éloignant brusquement.
Peu de jours après leur départ pour Chantemerle, j'assistai à la distribution des prix dans Tinstitution i^lumet. Le nom dlrène fat le plus souvent proclamé et le plus bruyamment applaudi. Le soir même je montai avec elle dans le compartiment réservé qui devait nous conduire à Ghâteau-Gamier.
Ah! le délicieux voyage I et combien j'eus regret d*ayoir pris le train express ! Avec ses temps d'arrêt obligatoires à toutes les stations, un train omnibus eût prolongé de moitié les Meures que je passai avec Irène, sous le charme de ses gais propos et de son vif esprit surexcité par la pensée que chaque tour de roue la rapprochait de son père, de ses amis et de son cher pays natal.
La nuit était déjà avancée, une belle nuit d'été sereine et lumineuse, qu'elle babillait encore. Peu à peu sa parole devint plus lente, ses yeux se fermèrent, sa tète s'inclina sur mon épaule et elle s'endormit du doux et paisible sommeil des enfants dans leurs berceaux, jusqu'au moment où, s'éveillant tout à coup, elle s'écria d'une voix joyeuse :
— Nous sommes arrivés! les battements de mon cœur me le disent. Papa est là qui nous attend, j'en suis sûre.
En effet, la minute d'après, le mécanicien renversa la vapeur et la locomotive déchira Tair de son sifitet strident. Nous entrions en gare; et, malgré l'heure matinale, j'aperçus Ollivier adossé à une colonne de fonte du quai de débarquement, les yeux flxés sur les wagons qui s'avançaient avec une lenteur ma jestueuse.
Si court que soit le trajet de la gare à la rue des Hautes-Treilles, si rapides que fussent ses trotteurs anglais, OUivier trouva le temps de me poser cent questions, sans me laisser le loisir de lui répondre, débitant toutes les folies qui lui venaient à l'esprit, serrant sa fille dans ses bras et s'écriant de sa voix de Stentor : « Mon Dieu t comme te voilà devenue belle, ma fillette chérie I » Avec une légèreté qui me choqua plus que je ne saurais dire et qui lui valut un coup de pied de ma part, il me demanda :
— Comment se porte madame Catherine, mon chçr Raymond ? Parlez-moi de madame Catherine?
Irène me regarda d'un air étonné.
— Madame Catherine? dit-elle. Quelle est donc cette (lame, mon grand ami ?
Témoin de mon embarras et désireux de réparer sa maladresse, OUivier s*empressa de fournir cette explication^ qui lui attira un deuxième avertissement dans les jambes :
-T- Af adame Catherine est la nourrice de Raymond, sa Martonaude à lui, une bonne petite vieille ratatinée qui ne Ta jamais quitté. Il l'aime bien^ va, ton grand ami, et il est bien payé de retour.
Heureusement, comme il débitait cette nouvelle extravagance, le breack franchissait la grille de rhôtel. De bruyantes acclamations détournèrent l'attention d'Irène et l'empêchèrent de voir la sotte figure que je faisais depuis un instant.
Rangés sur deux lignes^ devant le perron, tous les domestiques d'Ollivier, ceux de la campagne aussi bien que ceux de la ville, agitaient de gros bouquets et criaient à tue-tête, comme des choristes d'opéracomique, selon la consigne qu'ils avaient reçue :
— Vive mademoiselle de Feyzin I
— Vive monsieur de Grançay !
Obéissant toujours au cérémonial réglé par leur maître, les domestiques mâles vinrent^ l'un après l'autre, ""déf^ser leurs bouquets aux pieds dirène, tandis que le côté des femmes me faisait agréer lee siens avec force salutations et révérences.
Une seule personne était munie de deux gerbes
fleuries : c'était mademoiselle Bruneau, dont la sil-
houcite imposante se dessinait sur la dernière marche du perron où elle semblait avoir pris racine.
— £h bienl lui cria Ollivier, à quoi rêvez-vous, làhaut, perchée sur une patte et semblable à un volumineux héron ?
Mademoiselle Bro^neau ne répondit pas.
— Êtes-vous sourde ? reprit41 de sa voix éclatante ; vous oubliez votre réplique, sacrebleu !
— Excusez-moi, monsieur le comte, balbulia .a pauvre Bruneau.
— Il n'y a pas d'excuse possible ; c'est à votre tour <l'entrer en scène.
— Je le sais bien.
— Si vous le savez, pourquoi n'y entrez-vous pas ? Elle dit, avec les rougeurs et les timidités d'une
-vierge confuse:
— C'est plus fort que snoi.
—Qu'y a^^t-il de plus fort que vous?
— Je ne peux pas bouger; jesuis douée au sol... L'émotion me paralyse.
Irène vola au secours de son andeime gouvernante.
— Puisque la montagne se vient pas vors moâ, je Tiens vers la montagne, dit-eUe en l'embrassant tendremeat.
Je lui tendis la main «et, dans son trouble, elle laissa tomber les deux gerbes qui nous étaient destinées.
— Remettez-TOus, Ipsipylle, gronda l'impitoyable OUivler; du calme, je tous en supplie... Tous mes g^ens ont les yem. fixés sur tous.
Pressée de la soustraire aux taquineries de son père terrible^ Irène prit le bras de l'honnête demoiselle et l'entraîna dans la maison.
— Êtes-voos fatigué? me dit Oilivier. Vous avez le temps de vous reposer d'ici au déjeuner.
— — A quelle heure déjeune-t-on, mon cher hôte?
•*- Le premier coup sera sonné à dix heures précises; nous serons à table un quart d'heure après. Cela vous va-t-il ?
— Parfaitement.
— Voulez-vous que je vous conduise à votre appar-* tement?
— J'aime mieux faire un tour dans votre jardin ; vous sentez- vous en état de m'y accompagner?
— - Avec. l'aide de ma canne et de votre bras^ j'irais au bout du monde. Votre présence m'a tout ragail* lardi ; marchons.
Et de fait, pour un goutteux, il avait encore l'allure assez rapide et le pied assez sûr.
Après une visite détaillée aux écuries, aux remises et à la sellerie tenues avec beaucoup de soin et de goût, il me conduisît dans un de ces vastes jardins plantés d'arbres deux fois séculaires qui deviennent rares, même en province.
Ollivier se dirigea vers une épaisse charmille que
le soleil ne parvenait pas à percer de ses flèches d'or.
— Ce diable de Raymond! disait-il en marchant, toujours jeunet Et pas de ventre! Que de ravages vous allez exercer dans notre province, mon cher ami I Quelle brochette de cœurs vous allez vous offrir l
— Vous vous moquez, mon cher de Feyzin..
•» Non^ d'honneur, je le dis comme je le pense. Vous descendez d'un wagon où vous avez séjourné dix heures, et on jurerait que vous sortez de votre cabinet de toilette. Les autres^ après une nuit en chemin de fer, ont le linge fripé, les cheveux en désordre, les habits couverts de poussière. •• et vous avez conservé votre pureté immaculée. Ah! que je vous envie et que je vous admire !
•» Ah ça! reprit-il quand nous fûmes enfoncés dans la charmille, estimez-vous que nous soyons assez éloignés de toute oreille humaine pour qu'il me soit permis de prononcer le nom de madame Catherine sans exposer mes tibias à vos ruades furieuses?
Autant pour couper court à ses questions irréfléchies que pour lui ôter tout prétexte de me jalouser^ je répondis d'un ton sérieux, selon le plan que je m'étais tracé d'avance :
— Ne me parlez jamais de Catherine, mon cher Ollivier ; ce souvenir attriste ma pensée et mon cœur.
— Aht mon Dieu ! s'écria-Ml, de quel air vous me dites celai seraiuelle morte?
— Hélas ! oui; elle est mortel J'ajoutai après une pause:
— Du moins pour moi.
— Eh quoi I vous ne voyez plus madame R...?
Votre roman est terminé?
— Depuis quatre mois.
— Vous aviez donc cessé de l'aimer? Don Juan s'était fatigué d'Elvire ?
— Dites que Célimène était lasse d'Alceste ; vous serez plus près de la vérité.
— Comment fîtes-vous cette triste découverte, mon cher ami? Versez vos peines dans mon cœur.
Avec un sourire contraint et en serrant la main qu'il me tendait, je répondis :
— J'ai fait cette triste découverte comme elles se font depuis la création du monde. Un matin, Adam s'est aperçu qu'entre Eve et lui il y avait un serpent.
— Je n'en reviens pas! s'écria-t-il; tu quoque^ mon pauvre Raymond !
Il me parut qu'il prononçait avec une affectation marquée :
— Tu cocu esy mon pauvre Raymond i
Je levai les yeux vers la voûte de la charmille et je fis entendre un gémissement contristé.
Ollivier me prodigua les consolations qui sont d'u«
sage en ces circonstances mélancoliques; mais je compris que, loin d*être affligé de ma prétendue mésaventure, il en éprouvait un secrôt soulagement, confirmant cette opinion désolante des moralistes de tous les temps et de tous les pays que llnfortune de nos meilleurs anris nous est toujours agréable par un certain côté.
Décidément, il triomphait trop; je> sentis le désir de mêler quelques gouttes d*absinthe à l'ambroisie dont il s'enivrait à mes dépens et je lui décochai ce trait perfide :
— Vous voyez, mon chef, que? vous eussîex trèsbien fait de garder votive riche présent pour une meilleure occasion.
Un jet de sang lui monta au visage, et il dit avec un trouble qu'il fut impuissant à maîtriser :
— Ce présent, madame Catherine Ta-t-elle reçu avec plaisir?
— Ce n'est pas elle qui a reçu votre cadeau.
— Qui donc, alors?
— Son mari.
— Son maril fiMl en se levant. G^est entre les mains de M. R... qu'il est tombé?
— Oui, c'est à lui que Técrin fut remis par un messager malavisé.
Il dit avec un rire forcé :
— Est-ce qu'il l'a porté?
•— Et avec bien du plaisir, je vous Tassure.
— A ses oreilles? s'écria-t-il en simulant une gaieté immodérée.
Je pris un temps et je répondis :
-— A ses oreilles^ non; mais au Mont<le-Piété.
— Au Mont-de-Piété ! répéta-t-»il d'un air eflaré, qn'est-ce donc que cet homme ?
— Qualifiez'-Ie vous-même.
Il n'eut pas le temps de trouver Tépithète; Irène venait de faire irruption dans la charmille. Au même instant, la cloche du déjeuner fît entendre son aimable carillon et ma nuit passée en wagon ne me rendit pas insensible aux charmes de cette douce musique.
— Ces messieurs sont servis, dit Irène tout essoufflée de la course qu'elle venait de fournir. Cher père, j'ai retenu Bruneau; elle déjeunera avec nous; m'approuves-tu?
— Assurément ; tout le monde sait que j'ai un faible pour Bruneau; tu ne devrais pas l'ignorer.
— C'est donc pour ça que tu as adopté avec elle un système de plaisanteries qui finiront par lui faire perdre Tesprit?
Ollivier objecta que la perte ne serait pas considérable; mais il était si content qu'il promit tout ce qu'on voulut. L'armistice fat de courte durée, et le déjeuner ne s'acheva pas sans quelques allusions dé»
tournées à ce « fatal incendie » que j'étais censé avoir allumé c dans le sein dlpsipylle. »
Pendant toute la journée^ Thôtel de Feyzin ne désemplit pas ; ce fut une vraie procession d'amis pressés de contempler et d'embrasser la belle Parisienne. Je me dissimulai aussitôt que j'en trouvai l'occasion. Je fis seller un cheval et je m'égarai dans la campagne, heureux de saluer d'autres arbres, d'autres rivières et d'autres rochers que les arbres, les rivières et les rochers du bois de Boulogne.
Ollivier guettait mon retour.
— Quelques-uns de nos visiteurs, les plus intimes, dîneront avec nous, me dît-il, et je vous en donne avis afin que vous fassiez un bout de toilette. Tel que vous leur êtes apparu dans votre élégant négligé de voyage vous avez charmé les dames; j'entends que vous les subjuguiez ce soir. Deux sont assez jolies pour fixer votre attention et mériter vos hommages. J'ai eu soin de les placer à côté de vous, loin de l'importune surveillance de messieurs leurs maris.
Ce fut un dîner de vingt couverts, servi avec luxe^ et où la profusion n* excluait ni la recherche, ni la délicatesse. Ce que mon hôte m'avait dit du merveilleux appétit de ses concitoyens était bien au-dessous de la réalité. Mes deux jeunes voisines, entre autres, jouèrent de la fourchette de façon à me faire suDOOser
qu'elles venaient de naviguer pendant de longs jours à bord du radeau de la Méduse.
Sans dou'e elles s'aperçurent de l'admiration que m'inspirait leur vaillance gastronomique; aussi se crurent-elles obligées de me prévenir que je ne tarderais guère à les suivre dans cette voie, si même je ne les dépassais de plusieurs longueurs.
— A Paris, me dit ma voisine de droite, je dîne avec un blanc de perdreau; ici, je dévore. C'est la faute de l'air qu'on respire danâ ce pays.
Ma voisine de gauche ajouta :
— Oui, Monsieur, l'air de Ghâteau-Garnier est si vif qu'il opère des miracles. Telle que vous me voyez, à Paris je ne me nourris que de meringues à la crème et de chocolat praliné.
L'action apéritive de cet air prodigieux n'avait probablement pas eu le temps de s'exercer sur Irène ; j'observai qu'elle ne fit point honneur à Texcellente cuisine de son père. Un nuage voilait sa gaieté et son sourire. Je l'attribuai à la fatigue du voyage et aux émotions de la journée.
^On sortit de la salle à manger à huit heures et demie ; on y rentra à onze heures, afin, dit-on, de prendre une tasse de thé que je jugeais on ne peut plus opportune. J'étouffai un cri d'épouvante quand je vis les convives d'OUivier accepter avec un empressement qui
ressemblait à de la reconnaissance de respectables mor«
ceaux de jamban, de galantine et de filet froid* J'es^ pérai, pour leur honneur^ que mes deux voisines ne succomberaient pas à la tentation. Espoir chimérique ! Ces deux jeunes femmes ont du sang d'ogresse dans les veines» La dame au blanc de perdreau se rua sur la galantine, et la dame aux meringues rempiit son assiette de tranches de jambon.
Le lendemain matin^ aux premiers rayons du soleily je descendis dans le jardin. Irène m'y avait devancé, et, du plus loin que je Taperçus, je constatai que le nuage de la veille ne s'était pas dissipé.
— Qu'avez-vous, ma chère Irène? di&je ©a allant à sa rencontre et en Ini prenant U main.
— Vous savez donc que j'ai quelque chose? me demanda-t~elle en se dégageant et sans répondre à mon étreinte amicale:
— Je ne le sais pas, mais je le devine^ Pourquoi vous êtes-vous levée de si bon matin?
— Parce que je n'ai pas dormi de la nuit, dit^IIe d'une voix altérée.
— Et pour quelle cause n'avez-vous pas dormi, chère enfant?
Elle garda le silence; je renouvelai ma question.
— Si je n'ai pas fermé les yeux, dit-elle, c'est qxxe j'ai du chagrin.
— Ne me ferez-vous pas connaître la cause de ce gros chagrin?
— A vous moins qu'à personne assurément, monsieur de Grançay.
— Ce chagrin vous vieodrait^il de mai par hasard, ma chère Irène?
•— Oui, dit-elle hrusquement, c'est vous qui m'avez fait de la peine. Je croyais que vous étiez veau ici par amitié pour nous et je m'en réjouissais.
— Et vous né le croyez plus?
^- Hélas, non! je sais à présent que. si vous m'avez accompagnée, c'est pour vous dispenser de payer une somme d'argent à mon père.
Elle fondit en larmes.
— Ma belle désolée, dis-je en essuyant ses grands yeux, vous connaîssez les façons originales de votre père; il a trouvé plaisant de me faire souscrire une promesse de visite, avec dédit de deux mille francs au cas où je passerais le mois d'août de la présente année ailleurs qu'à Gbâteau^îamidr et à Laaeuville. Je me suis prêté à cette fantaisie, mais il me sera facile de vous prouver que vous me jugez mal; et la preuve, la voici.
Tout en parlant, je lui mis dans la main une enveloppe cachetée que je venais d'extraire de mon portrfeuille.
•*- Veuillez ouvrir cette enveloppe^ lui dis-je, et assurez-vous de son contenu.
-«-Elle renferme des billets delà banque de France»
— De quelle valeur?
— De cinq cents francs.
— Combien en comptez-vous?
— Quatre.
— Est-ce qu'il n'y a pas autre chose dans cette enveloppe?
— Oui, voîcî quelques lignes de votre écriture.
— Lisez-les, je vous prie.
C'était une déclaration signée de mon nom, portant que ces deux mille francs appartenaient aux pauvres de mademoiselle de Feyzin.
De nouveau ses yeux se remplirent de larmes; je voulus les essuyer.
— Ohl non, dit-elle; laissez-les couler; celles-là sont aussi douces que les autres étaient amères.
— Vous êtes donc heureuse I
— Ohl ouit bien heureuse!
— Vous ne douterez plus de mon amitié?
— Plus jamais, j'en fais le serment devant Dieu. •— Je réclame une autre promesse de vous, chère
Irène.
— ' Laquelle, mon ami?
— Une jeune fille ne doit rien cacher à son père ; et pourtant je souhaite que le vôtre ne soit pas instruit de nos petits secrets. En matière de charité, où Is mystère finit, Tostentation commence.
— )Ie vous le promets, mon ami.
LA SEMAINE DESrl^UATRE JEUDIS 157
Dès lors je vis reparaître sa gaieté envolée.
— Je pense que vous avez été content des voisines qu'on vous a choisies^ dit-elle en prenant mon bras. C'est ce que nous avons de mieux à dix lieues à la ronde^ comme esprit, comme beauté
— Et aussi comme appétit, je pense.
— Ces dames vous ont-elles dit comment elles se nourrissent à Paris?
— De meringues à la crème et de blancs de perdreau.
— A Château-Gamier, elles rattrapent joliment les biftecks perdus. Il paraît que c'est la faute de l'air qu'on respire ici. Leur avez-vous vu prendre ce qu'elles appellent a une tasse de thé? » Après le dîner, elles ont échangé leurs impressions sur votre compte. Je Jes ai entendues. Elles vous trouvent très-bien ; mais elles sont persuadées que vous avez une maladie d'estomac. Elles prétendent que vous n'avez pas mangé. La question de votre âge les a beaucoup préoccupées. Madame de la Meringue vous donne trente-quatre ans; madame du 61anc-de-Perdreau vous en attribue trentehuit. Elles se sont alors adressées à mon père, et quand il leur a révélé que vous êtes son contemporain à peu de chose près, elles lui ont ri au nez et lui ont tourné le dos. Est-ce vrai, mon ami, qu'entre mon père et vous il y ait à peine une année de distance?
*— Neuf ou dix mois tout au plus, chère enfant.
-— £h bienf c'est moi qui en suis joyease I
— Joyeuse! Et pourquoi?
— Parce que si vous étiez un jeune homme, ce n'est pas vous qu'on eût choisi pour mon correspondant ; je n'aurais pas le droit de me promener seule à votre bras; il me serait défendu de vous appeler mon ami, sans compter qu'une ennuyeuse femme de chambre eût été, l'autre nuit, plantée dans notre wagon <x)mme un de ces mannequins chargés d'effaroucher les moineaux dans la saison des cerises.
Tout en causant, nous étions arrivés au jardin po* tager. Un grand garçon de seize ans passait l'inspection des cloches de cristal et choisissait le melon qui devait figurer à notre déjeuner. Je le reconnus pour avoir remarqué la part brillante qui lui revenait dans la cérémonie de notre arrivée. C'était lui qui criait & plus fort : a Vive mademoiselle de Feyzin ! jd Ce fut lui qui déposa à ses pieds le plus splendide bouquet. A notre approche, il ôta le chapeau de paille dont les larges ailes le garantissaient contre les rayons du soleil et s'immobilisa dans la pose du soldat sans
armes.
«— Viens donc^ François I lui dit Irène; si tu ne me disais pas bonjour, je pens(^ais que tu as de la ran« cune contre moi.
— De la rancune, Mademoiseliei s'écria le jeune
LA SIMAINB DIS QUATEB JEUDIS 159
homme : vous ne le croyez pas... vous dites ça pour plaisanter.
— C'est que je tapais dur, tu dois te le rappeler, mon pauvre François.
— Pour ce qui est de vos covps de p<ring, je les ai oubliés ; je n'ai souvenance que de vos bontés pour moi et pour ma brave femme de mère;
-«- Tu es donc content d'être entré à notre service?
— Il n'y a pas plus content que moi sur la terrct mademoiselle Irène.
— Tu as pris goût à ton métier de jardinier ?
— Pour ça, oui; j'aime les fleurs de passion, et monsieur le comte est satisfait de mon travail. Est*ce que vous avez fait attention à mon bouquet, mademoiselle Irène? demanda le jeune bonuneen tortillant son chapeau de paille.
— C'est le plus jdi et le mieux composé de tous ceux que j'ai reçus.
Un si grand éloge dans la bouche d'Irène [combla de joie le brave garçon, qui se redressa l'œil plein d'une noble fierté.
— Adieu, reprit-elle; annonce ma visite à ta vieille mère et trouve-nous un beau melon, pas trop mûr.
— C'est Tex-voleur de poires? dis-je lorsqu'il se fut remis à sa besogne.
— Lui-même. Quand je le vis dans l'état kmentable où je l'avais mis, avec ses yeux pochés et son
nez saignant, je fus assaillie de remords d'autant plus v^^\ents que les domestiques, dont je n'étais pas l'idole, se donnèrent le mot pour me déclarer qu'il mourrait de ses blessures. Je fis dire une messe pour ma victime, et je priai Dieu avec tant de ferveur que j'attribuai sa résurrection à mes prières. J'avais fait vœu^ s'il revenait à la vie^ de faire de lui un honnête homme^ et vous avez pu vous convaincre que mon vœu sera exaucé. Sur mes instances, papa le prit comme palefrenier, mais les chevaux, ça n'est pas l'afFaire de François. 11 a le goût du jardinage. Son penchant un peu trop vif pour les poires n'était autre chose qu'un signe de vocation déréglée
Les hasards de notre promenade nous conduisirent vers la charmille où, la veille^ j'avais eu un entretien avec Ollivier; il nous y attendait, lisant la Gazette des Tribunaux^ Punique journal auquel il fût abonnée le seul, déclarait-il, qui donnât satisfaction à ses opinions politiques et à ses aspirations sociales.
— Mon cher Raymond, me dit-il, voici deux lettres que j'ai reçues pour vous.
— D'où viennent-elles ? de Paris?
— Non.
•— De Chantemerle alors?
— Tout simplement de Château-Garnier. J'ai reçu deux épitres semblables aux vôtres, ce qui me permet.
sans double vue, de vous en révéler le contenu. Votre couvert sera mis ce soir et demain. ••
— Chez la baronne de Là Meringue et chez la vicomtesse du Bianc-de-Perdreau, interrompit Irène.
— Est-ce-vrai, Ollivierî
— La vérité sort de la bouche des enfants; ce sont en efFet vos deux voisines d'hier au soir qui vous prient de leur faire Thonneur de dîner chez elles.
— J'accepte ces aimables invitations avec l'espoir que d'autres ne suivront pas.
— Erreur, mon cher; je vous sais déjà une douzaine de festins sur la planche.
— Ah 1 mon Dieu i
— Vous êtes très-demande; vous faites prime, comme toutes les bonnes valeurs.
La perspective de cette avalanche pantagruélique me glaça d'effroi, surtout quand î'appris que chaque dîner serait suivi d'un thé obligatoire. Je le suppliai de me laisser partir pour Laneuville.
— Tu l'entends, ma fille, dit Ollivier; il veut fuir lâchement, ton grand ami I C'est pourtant la crainte de grossir qui lui soufïle cette coupable pensée
— II a raison! s'écria-t-elle gaiment; il me plait comme il est, et je n'entends pas qu'on me le dété* rîore.
Ollivier, pour mieux me faire fête, avait rompu avec ses^ plus chères habitudes. Le jour de mon arrivée et les deux qui suivirent, il fut debout un des premiers dans la maison; mais à dater du quatrième jour^ la paresse reprit ses droits sacrés et il ne se montra qu'au coup de cloche du déjeuner.
Il disait invariablement en déployant sa serviette :
— Eh bien I mademoiselle dé Feyzin, comment passâtes- vous votre matinée?
Si la question du père était stéréotypée, la réponse de la fille ne Tétait pas moins.
Elle disait :
— Mademoiselle de Feyzin a visité ses pauvres. M. de Grançay a bien voulu lui offrir le bras et se constituer son chevalier d'honneur.
flIMAlNE DES QUATRE JEUDIS 463
Cette réponse finit par agacer le système nerveux d'Ollivier, qui s'écria de sa plus grosse voix : '^ ^
— Tu me parles sans cesse des visites que tu fais à tes pauvres et tu ne m'as pas seulement emprunté un louis depuis que tu es ici 1 Qu'est-ce donc que tu portes à tes protégés? Le cours de la rente? Et qu'est-ce que tu leur fais agré^ ? L'hommage de ta considération distinguée?
Irène répondit, non sans baisser les yeux :
— Cher père^ j'ai fait des économies et je les mange. N'est-ce pas mon droit?
Je m'empressai de venir à son secours par une ha* bile dinca^sion.
— Heureux ceux qui se nourrissent de cette façon légère 1 soupirai-je. Cruel ami, n'aurez-vous pas pitié d'un infortuné qui, à force de manger des choses autrement substantielles que des économies, est » train de ruiner son estomac débile?
Il déclara que mes lanmEitations étaient superflues, qu'elles n'avaient pas le secret de rattendrir, et que nous partirions aprèi avoir ^uisé le stock de nos \n^ vitations à dîner. Ce fut donc avec autant d'étonnement que de plaisir qu'à notre rendez-vous matinal du lerdemain j'entendis Irène me saluer de ces paroles inattendues :
— Grande nouvelle, mon ami! Réjouissez-vous!
Nous dormirons ce soir à Laneuville
\ Elle m'annonça que son père avait été réveillé au milieu de la nuit par des élancements à Torteil, et qu'il redoutait un accès de goutte.
— Or, dit^lle, peut-être ignorez-vous qu'il y a dans mon cher et excellent père deux hommes qui ne se ressemblent pas du tout. M. de Feyzin malade n'a aucune similitude avec M. de Feyzin bien portant. Si je ne vous en dis pas plus long sur ce curieux changement à vue, c'est afin de vous laisser le plaisir de la surprise. Vous verrez au déjeuner.
Jamais, en effet, métamorphose plus subite, plus complète, ne s'opéra dans nulle féerie bien machi* née. Ollivier déjeuna d'un œuf à la coque et d'une grappe de raisin. Il but de l'eau à peine rougie, appela le café « un poison lent, » fit l'éloge de la tempérance, lança Tanathème sur les alcools, se répandit en sarcasmes amers contre ses concitoyens , qu'il traita de goinfres sans pudeur, et déclara finalement, au cas où j'y consentirais, qu'il était prêt à s'installer à la campagne, où, d'ailleurs, les apprêts de la fête annuelle réclamaient instamment sa présence.
Irène avait pronostiqué juste; on partit le môme jour pour Laneuville.
— J'ai appris une bonne nouvelle, me dit Ollivier pendant le trajet.
— Je m'en réjouis pour vous, mon cher de Feyzin.
— Je m'en réjouis autant pour vous que pour moi.
On m'annonce la prochaine arrivée d'une aimable voisine dont les propriétés touchent les nôtres. Nous ne vivrons pas comme des loups.
— Madame de Rouzas est de retour des Pyrénées ? demanda Irène.
— On l'attend au premier jour, et je suis fort aise qu'elle nous soit rendue.
— Vous tenez donc particulièrement à revoir cette dame^ mon cher ami ?
— Je tiens plus encore à vous la montrer.
— Dans quel but?
— Elle a de la fortune et de la naissance ; elle est jolie ; elle est veuve. • . Comprenez-vous?
— Ah! mon Dieul je crains de comprendre... Fe« riez-vous concurrence aux négociateurs en mariage?
— Laissez-vous présenter; cela n'engage à rien. D'ailleurs je vous répète qu'elle est charmante.
— Et quel est l'âge de cette personne incomparable, de cette veuve sans rivale?
— Elle avoue vingt-neuf ans.
— Ohi oh! dit Irène avec un accent moqueur, si elle n'avoue que vingt-neuf ans, c'est qu'elle oublie joliment les années de nourrice!
Olliviev lança à sa fille un regard courroucé.
— Mettons trente-huit ans, dit-il, et n'en parlons plus.
— Mais au contraire, repris-je avec vivacité, parlons-en.
Ibb LA SBMAINB DES QUATRE VEDDIS
— Trouveriez-vous donc madame de-'^onzastrop âgée pour être votre finnme^ mon cher Raymond?
— Vous avouerez bien que les trente^huit ans que vous concédez si généreusement à cette dame sont faits pour donner un peu à réfléchir.
— M'est avis que vos âges seraient pourtant on na peut mieux assortis.
— Les époux ne le seraient peut-étro pis autant. -^ Ah çal mon cher ami, j'espèi^ que vous êtes
trop raisonnable pour faire Hnsigne folie de vous unir à une jeune fille.
— N'ayez pas d'iaqfuiétudes à cet égard. J'ai assez de raison pour ne commettre de foUe conjugale d'aucune sorte.
— Auriez-vous dcmcfiiit le serment solennel de ne vous point marier?
^ Mon Dieu, oui; si vous vocilez bim le peniMttce, je me propose de mourir garçon.
— Vrai? dit Irène.
— Très-Vrai, chère enfant.
— Tant mieux! s'écria*t-eile«n battant desmiins^
— Qu'est-ce à dite, Mademoiselle? De quoi vous mêlez-vous? demanda OUivier d'un ton sévère.
— Je me mêle de ce qui m'intéresse, reprit-elle ; si mon grand ami se mariait^ je sens que je l'aimerais moins, et s'il avait une fille^ je craindrais que son affection pour moi ne f&t diminuée de moitié.
SEUiilNE DES QUATRE JEUDIS 167
fie Feyzin, que la peur de la goutte transformait déddément en prédicateur et en moraliste, dit alors avec une solennité inusitée :
— Vous vous proposez de mourir garçon, mon cher ami, et moi, dans votre intérêt, je souhaite que vous preniez femme. Considérez que le mariage est une loi d'essence divine plus encore qu'une obligation sociale. Que nous dit l'Évangile ? c Malheur à l'homme seul 1 » Je traduis en français à cause d'Irène qui ne sait pas le latin. Tant qu'on est jeune, ou qu'on a les apparences de la jeunesse, comme certains étrea fortunés que j'admire et que j-aavie> je neime pas que l'état de célibataire ne soit plein d'agiëments. Hais sans compagne pour vous prodiguer de tendres soins, sans enfants pour vous chérir, couché en joue par des collatéraux cupides, ave&vous ecMdgé à la triste vieillesse qui sera votre lot, mion paavre Raymond?
«i^ J-entrerai à Sainte-Périne, disKJeenjuiyé 4e son sermon.
A cenom<de5aiiU6«Pé(riae,IrèoefttUQlKUidsur le
coussin de la voiture.
— Ah! mais non, }e ne l'anteaids pas ainsi 1 Je ne le veux pas ! s'écria*t-elie; lorsque vous serez fatigué de l'existence parisienne, vous viendrez demeurer avec nous. Il ne faut pas t'imaginer, mon père, qu'un mois de Ion hospitalité, si aimable qu'dle soit, suffise à t'acquifter envers M. de Grançay. Tu me rendras
cette justice que je ne l'ai pas, depuis deux ans, écrit une seule lettre où n'éclate la reconnaissance que j'ai vouée à mon grand ami. Eh bien! cette reconnaissance est gravée dans mon cœur plus profondément encore que tu ne peux le croire et que je n'ai su l'exprimer.
En l'entendant parler avec cette chaleur, j'eus grande envie de l'embrasser; je n'osai pas. Je me contentai de prendre sa main et de la serrer doucement dans la mienne.
— Ces sentiments vous honorent, mademoiselle de Feyzin, lui dit son père; mais ils ne m'empêcheront pas de présenter Raymond à madame de Ronzas. Elle est faite pour modifier son opinion à l'endroit du mariage.
Nous gravissions depuis quelques instants une côte très-rapide; le cocher avait mis ses chevaux au pas. Doucement bercé par l'oscillation régulière de la voiture, OUivier ferma les yeux^et s'endormit.
— Fumez donc, mon ami, me dit Irène ; j'aime bien l'odeur de vos cigares.
J'obéis; soit qu'elle respectât le sommeil de son père, soit qu'elle fût absorbée par un monologue intérieur, elle se tut. Après cinq minutes de silence, elle dit tout à coup à voix basse et d'un ton rapide :
— Cette dame de Ronzas, que papa vous a annoncée comme une de nos amies, je ne dirai pas d'elle ce que
j'ai dit de vos cigares; je ne peux pas la sentir! Je ne conçois pas qu'on se rajeunisse ainsi qu'elle a Taplomb de le faire. Pourquoi ce mensonge? Qui veutelle tromper? On raconte que son mari est mort de chagrin, ils ont plaidé en séparation, et c'est à elle qu'on a donné tous les torts. Concevez'Vous ça? Avoir des enfants et songer à se remarier! Est-ce que je serais aussi heureuse que je le suis, moi,' si j'avais une belie-mëre? Elle a de l'esprit, c'est vrai ; mais un esprit qui fait de cruelles blessures. On dirait du venin. C'est la vérité aussi qu'elle est riche, parfaitement conservée, fort bien encore de sa personne^ et malgré tout cela' je plaindrais son deuxième mari. Comment mon père, qui est votre ami, vous proposet-il une pareille alliance? Moi qui vous conseille de persister dans votre refus, je suis bien plus votre amie.
Elle s'arrêta court. Nous touchions au sommet de la côte ; les chevaux venaient de reprendre le trot, et un brusque mouvement imprimé à la voiture avait réveillé Ollivier. 11 demanda de quoi nous causions, et je répondis que je m'informais si nous approchions de Laneuville.
— Regardez là-bas, à votre droite, au milieu de cette riche vallée, me dit-il; vous devez voir se dessiner la masse sombre du château.
Je suivis la direction indiquée et j'aperçus un en-
170 Mék SSlUIIfB DBS QUATKE JBUDIS
fm^im
semble de consIrudioBS, mi-partie pierres, mi-partie briques, d'un style sévère, d'iuie fière tournure, que reliaient entre elles deux grosses tours à créneaux.
— C'est un vrai casiel, m'^eriai-je. Est-ce que je me trompe? U me s^aable voir briller au soleil les chaînes d'un pon^Iem»
«— Vous ne vous trompez pas; le vieux manoir de Laneuville est entouré de fossés pleins d'eau et Ion y entre par une poterne. La pont-levis est baissé diaque matin et levé chaque soir. C'est une exigence d'Irène, et c'est aussi pour lui complaire que j'ai dû prendre à mon service une manière de petit bossu, à peu près idiot, que vous distinguerez tout à l'beure sur la plateforme de la tour du Nord, un cor de ehasse pendu au côté. Il a pour mission d'annoncer les visiteurs d'importance. Irèoe voulait u«^ nain, mais il ne m'a pas été possible de satisfaire son désir. Très-fertile en grains, avoines, fourrages et colzas, notre département ne produit pas de nains. Quand nous approcherons du chftteau» le suadit bossu sonnera dans son cor de chasse et vous ent^idrez alors une enragée muskpie près de laquelle cdUe de l'avenir est une successîop de célestes mélodies. Ce vilain drôle se nomme Chabichou; ma fille l'a débaptisé et il se nomme à présent Uâs. Lorsque sa maîtresse lui fait l'honneur de lui parler, il a ordre de l'appeler ^ damoiselle« »
LA SEMAINE DBS QTTATBE JEUDIS 171
— Je distingue parfaitement le nain Lois en faction sur sa tour du Nord; mais qu'est-ce donc que cette charpente compliquée, élevée sur la piate-forme de la tour du Sud ? Exercez-vous le droit de haute et basse justice sur vos vassaux, mon cher comte? On dirait une collection de potences.
- Prenez garde, Raymond, vons allez vous broui^ 1er avec votre jeune amie. Ce que vous prenez pour de simples potences, ce que vous qualifiez prosaïque*^ ment de charpente compliquée, c'est la harpe éolienne de damoiselle Ir%ne. Ces divers poteaux sont reliés entre eux par de nombreux fils de laiton ; et pour peu que le vent soufile dans la vallée, j'ai Tagrément d'être tenu. éveillé toute la nuit par un insupportable ron-ron que je ne saurais mieux comparer qu'au bourdonnement de cent mille grosses mouches en délire.
Irène ne répondit pas ; elle se leva et fit flotter son mouchoir.
— Bouchez-vous les oreilles! me cria Ollivier. Il n'est que temps!
La recommandation n'était pas superflue. Au signal donné par Irène, le nain Lois emboucha son instrn*' ment, et soudain des mélopées sauvages, sinistres, féroces, se firent entendre et se succédèrent avec une persistance qui provoqua les aboiements furieux de tous les chiens des alentours. Elle provoqua aussi
172 LA SEMAINK DBS QUATRE JEUDIS
notre hilarité; et ce fut au milieu d'un éclat de rire général que nous franchîmes le pont-levis et que nous pénétrâmes dans la cour d'honneur.
Huit jours se passèrent dans une intimité délicieuse. A part quelques excursions dans le pays, tout notre temps fut consacré aux préparatifs de la fête à laquelle Ollivier s'efforçait de donner, en mon honneur, un éclat inusité. Irène avait commandé au plus habile tailleur de Château-Gamier un costume de page, composé d*un maillot de soie rose, d'un pourpoint abricot avec des crevés bleus, d'une toque verte ombragée d'une plume jaune et de souliers à la poulaine blancs. Lorsque le nain Lois, qui assistait k' l'ouverture et au déballage de la caisse, comprit que toutes ces splendeurs lui étaient réservées, il faillît perdre le peu de raison qui lui restait, et supplia damoiselle Irène de lui permettre de les revêtir sur-lechamp. On se prêta à son caprice avec d'autant plus de complaisance que le tailleur réclamait une répétition générale, au cas probable où des retouches seraient nécessaires. Ils disparurent donc tous les deux, et quand ils rentrèrent, une demi-heure après, si nous n'expirâmes pas séance tenante, à l'aspect de cet énorme perroquet cagneux et bossu^ c'est qu'ont ne
meurt pas à force de rire, comme on meurt à force t de pleurer. .
Favorisée par un temps magnifique^ la fête de La-
t doiru ;:
neuville réunit toutes les ëcçmes*, •<■/-■>* « «î», nés el toules les arijt.jer3nes ie "ir — jl-— .j— .. ^-^ ^ ïraad désappoÎDlemeoc <f .!j^.«r ^ i i .c-r:,^, i lisfaclion d'Irtoe, ma-a-ne je l.ura - j:i ^-ripar son absence. C«a ;«ine s^nw w ti^ . i-ieloit attardée dics mu ôsiù^ i.*— r,,,f f.
I]t«, où elle aTait di arr-rmi:.— -* j ^ ^.r^ Sjce de dii-hnit aaa.— tiini a e— , - - . ■ ^^ ^^ in-pirer des ioqriieEiiMt. ^-œî. k --* - « -«^^kuiioQ. le pUl^ >ïe :>ï'ar a çj-y z; 3^~^^^ aiD:i que la da:ae as Ôi^ïoi: ic -^— -t--:b -f ^ ^ proaïcrenl qoe Ti-r ■» 'jt. — t-" , ; -.^.^ j. -^^^ "f ni moiûï ap^lîi: ina 'ar i*- — — j;a^-.-.(-t: -
ûlliiier «ait îEC-jniit 12s «^t 3-^.tt=i œrtaio artiele T ec-iLr» m -"■=— .-t lar^e j. i . -, moi nous proce^cLaes •aic^rr^^wï^ w. ^i^^ qu'il ïûaljt bC^a 3e 37==. Z-e ak-^ cr.-^ ' .^ksÎDsi cooça :
sièreparM.I.»
— Qai e3 « Bt-jisiinr i' a ^^^ ' . — :
— Le preiîsr KSDL
— Et qi^jç ie-i. s rL-i-^si'
— Votre etis le ■*!»«. * i; «i -
— Ma foi, ii.iL,
— IpsipT-Ht. lanii^; •— Mais c'est knonaiLie.
174 LA. SEUAINE DBS QUATRE JEUDIS
— Qu'apprends-je? dit-il d'un ton sérieux. M» serait-elle plus digne de cette récompense? En même temps que vous lui enleviez le calme et le repos, lai ravissiez-vous aussi Thonneur?
— Il n'est point d'usage que la même rosière serve deux fois. Non bis in idem. Et comme elle a été couronnée Fan passé. . .
— Erreur, mon cher Raymond ; il n'y a pas eu de couronnement l'autre anné&, pour cause de mauvais temps. Demandez à Irène.
— C'est vrai, mon pèf e ; mais réfléchis donc que tu vas ridiculiser ma pauvre Bruneau avx yeux de tous nos amis.
— Ta, ta, ta, fit OlUvier, quel est ce langage incongru? Depuis quand rend-on la vertu ridicule en lui décernant des hommages publies?
Je parlai dans le même sens qu'Irène, mais il nous ferma la bouche avec cet argument vainqueur :
— J'ajoute que, dans la circonstance actuelle, l'hoiTimage public sera suivi de la remise d'un étui contenant cinquante belles pièces d'or de vingt francs. Voudriez-vous l'en priver? i»
L'article 7 reçut donc sa pleine exécution. Lorsqu'elle Ciitenait retentir son nom, mademoiselle Bru^ neau se leva et marcha à la façon d'une somnambule, et, quand elle reçut la couronne de roses blanches des mains de M. de Feyzin, eHe cbauoela sur sa base.
Il la soutint, non sans peine, et ce fut penchée dans ses bras, à fa façon d'une sœur cadette de la tour de Pise, qu'il l'amena devant moi.
— Monsieur X..., c'est vohs. mesouffla-t-il à l'oreille.
Et, de sa voix de Stentor, il ajouta :
— A vous l'honneur de couronner notre rosière, monsieur le Parisien^ et le plaisir de poser ua baiser sur son front virginal.
Sans rien laisser paraître de mon mécontentement^ je m'exécutai avec toute la galanterie désirable, et' grâce à Testîme universelle qui entourait cette digne créature, la scène du couronnement n'excita pas l'effet déplorable que je redoutais. Tout le monde applaudit ; même quelques personnes sensibles versèrent une larme attendrie. L'attitude de mon public ne contribua pas peu à me faire considérer à l'égal d'une sottise et d*une grossièreté inexcusables cette réflexion que je recueillis, encore qu'elle eût été prononcée softo voce, comme on dit de l'autre côté des Alpes :
— Oh I là ! là! quelle tuile! Pas veinard, le Parisien f Je me retournai vivement, et mes regards se fixèrent sur un très-jeune homme, habillé à la mode, mais à la mode ridicule, dont lô blême visage était encadré de larges favoris blonds en forme de nageoires, un mince lorgnon d'écaillé collé sur l'œil droit, et, pour tout dire en un mot, le type accompli de ces
jeunes gens qu'on a flétris du sobriquetde petits crevés.
Il y a lieu de supposer que l'expression de mon regard ne fut rien moins que caressante ; je vis mon interrupteur baisser les yeux^ tourner sur les talons et se perdre dans la foule.
Sans compter les orphéonistes, les pompiers et les gens du pays qui mangèrent sur l'herbe, plus de cent invités s'assirent autour d'une longue table disposée en fer à cheval, non au hasard ou au gré de leurs sympathies, mais en se conformant à un ordre hiérarchique réglé par Ollivier, selon l'importance, le rang et la fortune des convives. Irène était fort loin de moi, et quand je m'aperçus que le jeune homme aux nageoires prenait place à côté d'elle, j'en éprouvai un secret dépit. Obstiné dans sa plaisanterie, mon hôte m'avait donné pour voisine mademoiselle Bruneau. Elle me parla tout le temps de son ancienne écolière, et le plaisir que j'en ressentis fut cause que je pardonnai facilement à Ollivier le mauvais tour qu'il avait voulu me jouer en installant la rosière à ma droite. £lle s'extasia sur la beauté d'Irène avec une exubérance qui me ravit, et si je ne m'étais retenu, je crois que j'aurais posé un deuxième baiser sur son front virginal, en l'entendant me dire avec une conviction non équivoque :
— Sa splendeur morale dépasse sa beauté physique* Irène est un ange, monsieur de Grançay t
— N'estimez-vous pas, repartis-je, que, depuis un instant, Fange revêt les apparences d'un démon? Observez comme ses narines se contractent et comme elle tend l'arc d'ébène de ses sourcils. Elle se refait la physionomie implacable qu'elle me montra le jour de votre arrivée à Paris.
— Vous avez raison ; je prévois qu'Irène subit en ce moment une vive contrariété.
— Quel peut être le motif de cette contrariété que rien ne faisait présager tout à l'heure?
— Je l'attribue aux propos du jeune homme assis près d'elle. Voyez comme elle le dévisage... Ah! si ses yeux étaient des canons, et si ces canons étaient chargés à mitraille!
— Vous connaissez ce ridicule gandin, chère de«* moiselle Bruneau?
— Depuis sa plus tendre enfance.
— Quel est-il?
— L'héritier unique du plus grand nom et de la plus grande fortune de notre département.
— Il s'appelle?
— Le duc Gustave de Fosqueym.
— Et qui vous autorise à penser que son langage soit de nature à causer tant d'irritation à noire petite amie?
Elle me fit cette réponse qui, si nous avions été en
tète-à-téte, lui eût valu incontinenl un troisième et dernier baiser :
<— Ce qui me le donne à penser^ c'est que M« Gustave de Fosqueym, quoique due et arelû-millionnaire^ est un sot I
Entre lé diner et le feu d'artiâee, il y eut un en* tr'acte d'une demi-heure que chacun eut la liberté d'employer à sa guise. Je roulais une cigarette dans une allée obscure, lorsque je rencontrai Chabichou^ dit Lois. Il errait d'un air sombre ; la joie orgueilleuse qu'il tirait de ses oripeaux bariolés et dont il avait fait parade toute la journée^ s'était complètement évanouie*
— Où vas-tu, beau page? lui demandai-je en essayant de l'arrêter dans sa course vagabonde.
Il ne répondit pas et continua à arpenter le terrain aussi vite que ses courtes jambes le lui permirent.
— Un moment, maître Loïs, dis-je en lui barrant le passage; où est ta noble maîtresse?
— Là, fit-il en étendant la main vers un pavillon rustique où nous nous plaisions, le soir, à venir en-^ tendre le concert des rossignols.
— Elle est seule?
— Seule, répéta-t«il comme un écho.
— Que fait-elle?
— Damoisellè pleure, dit-il en frappant du pied et «n grinçant des dents*
LA SEMAUfB.PES.QUATaE JEUDIS 179
— Pourquoi pleura-t-elle?
— Parce qu'elle a de la peine.
— Qui Jui a fait de la peiae ? Le sais-tu ? Il est de ton devoir de me l'apprendre...
*— Oh I si je le savais ! rugit le nain avec un geste menaçant.
Il ajouta :
— Alle2 la consoler tout de suite ; ça lui fera plaisir. Elle vous aime, vous.
— Qui te Ta dit?
^- On n'a pas eu besoin de me le dire; je m'en suis aperçu tout seul.
Il s'enfuit, et je jae le voyais plus que je l'entendais encore injuriant et défiant un ennemi imagmaire.
Je me dirigeai vers le pavillon, et comme je posais le pied sur la première marche du perron, Irène se mantr.a sur le seuil.
— Qu'avez-vous, ohère enfant? lui demandai-je; vous avez pleuré?
«— Cen'est'rieQ,dii^le, c'est fini. Ikmne^-moi le ' bcaset coBduisez-moi vite .à la pelouse. J!ai mission de mettre le feu à la premièie lusée.
J'insistai pour qu'«lie me confiât la cause de son chagrin et je finis par en obtenir l'aveu.
Pendant le dîner, M. de Fosqueym s'était moqué do la rosière, ce qui Tavait fortement agacée. Vers la fia du repas, les sarcasmes du jeune gentilhomme pri^
rent un caractère si insolent, si voisin de l'injure, qu'elle déserta la place, craignant de succomber à la tentation d'en agir avec lui comme elle avait agi avec mademoiselle Ursule, de néfaste mémoire, et elle s'était réfugiée dans le pavillon, suivie de Lois dont elle avait eu grand'peine à se débarrasser.
•^ J'ai pleuré de rage pendant cinq minutes, me dit-elle ; ça a détendu mes nerfs. Mon Dieu I est-il possible qu'il y ait des êtres si bétes et si méchants 1 J'avais déjà de l'antipathie pour ce M. de Fosqueym ; à présent je le hais et je le haïrai toute ma vie. Conce« vez-vous que ce soit lui précisément que mon père ait placé à côté de moi ? Concevez-vous aussi qu'il soit du petit groupe d'intimes invités à rester à Laneuville jusqu'à demain soir?
Je lui demandai si, dans les moqueries dont ce monsieur avait été si prodigue, quelques-unes n'étaient pas à mon adresse ; elle finit par en convenir, mais elle exigea la promesse que je ne les relèverais pas, promesse que je m'empressai de 'lui faire, tout en me réservant le droit de ne la point tenir, le cas échéant.
En effets au milieu de l'obscurité et du tumulte qui suivirent la pièce finale du feu d'artifice, je m'approchai du jeune duc et je lui dis :
— C'est bien à M. de Fosqueym que j'ai l'avantage de parler?
— Oui, Monsieur.
— Permettez-moi de me présenter moi-même, fisje en lui offrant ma carte.
J'ajoutai, en soulignant chaque mot de ma petite allocution :
— J'ai appris que vous passerez la nuit au château, et j'en suis fort aise. Je désire causer cinq minutes avec vous.
— Avec moi. Monsieur ?
— Oui, Monsieur, avec vous.
— A quel sujet?
1 — Je vous l'expliquerai en temps et lieu.
— Quand cela?
— Demain matin, à six heures, devant la pièce d'eau des cygnes* J'aurai Thonneur de vous y attendre, et j'espère être assez € veinard » pour vous y ren* contrer.
— J'y serai, Monsieur, dit M. de Fosqueym qui slnclina, et que je vis s'éloigner avec une précipitation singulière.
Je pensai qu'il avait compris à demi-mot et qu'il allait se confier à deux amis.
Le lendemain, après avoir, vainemeiit atteodu H. de Fosqueym pendant uneidemi-iiauiniati lieujdn rendez-vous, je dis au yalet de^chambre^d^Oilivier' de monter à Tappartement du jeune duc, de le ihttrtàa sommeil léthargique^où îl ma seaiMait êtm tombé et de le prévenir qu'il eût è ne rejoindre promptemeat, s*il tenait à faire en ma compagnie la petite pcootti* aade matinale que nous avions projetée^ ' — Monsieur ignore-t-il donc que M*, de FosqMym 3st parti? me dit Thonnête Dubois.
— Parti? répétai-je aa comble de la surprise ; quand cela ?
— Hier au soir.
J'étais convaincu que le pauvre garçon commettait une erreur involontaire.
LA SEMAINE DBS QUATRE lEODIS 183
— Exécutez mes ordres, repris-je ; il se peut que le duc soit revenu à votre insu.
Dubois m'assura que non-seulement il avait en« tendu M. de Fosqueym commander d'attder, mais qu'il l'avait vu monter en pfaaéton et franchir le ponMevis du château.
— A quel moment ? Précisez, je vous prie.
— Dix minutes environ ajMrès le feu d'artifice. J'étais abasourdi.
— Tandis qu'on attelait, ajouta Dubois, M . le- due a écrit une lettre qu'il a remise à Lois. Vous verrez qu'elle est pourMpnsieur et que le bossu de mademoiselle Irène l'aura perdue ;
— Informez-vous du destin de cette lettre, et si elle est à mon adresss, apporte^'la; je suis preMé de la lire.
L'épttre était bien pour* moi; Lois l'avait oiddiée dans la poche de son pourpoint abrfcot. Le jeune homme aux nageoires s'exprimait en ces termes singuliers.:
€ Monsieur^ c Une affaire impérimise autant 4i«'im)irévttein]^'o» blige à quitter à Tinstant même lexhAteau de Laneuville. A mon très^ud rq^ret, veuillez le croire, je sois donc forcé d'ajourner l'entretien que vous m avez fait l'iionneur devme> demander et dont^je vous^Tai déjà dit, je ne prévois pas le sujets
184 LA SEMAINE DBS QOATBB JEUDIS
€ Des projets de voyage depuis longtemps combinés, et que je ne saurais remettre sans encourir de sérieux préjudices, me tiendront éloigné de la France pendant un temps difficile à déterminer.
c Aussitôt que je serai rentré à Paris, je m'empresserai de vous informer de mon retour et je me tiendrai à votre disposition. »
— Vous aviez raison, dis-je à Dubois, le duc est parti et s'excuse d'un départ si précipité qu'il ressemble à une fuite. Je ne sortirai pas ce matin.
Je haussai les épaules; je mis la lettre dans ma poche et je montai chez Ollivier. Il venait de s'éveil-
1er tout joyeux de la parfaite réussite de sa fête champêtre.
Sur un air de récitatif emprunté au répertoire de Heyerbeer, avec les notes les plus caverneuses de sa voix profonde, il phrasa ce distique de sa composition*:
Dans mes appartements où je m'éveille à peine» Ah t de si grand matin, qnel bon vent vous amdne?
Je répondis en prose et d'un ton bref :
— Un vent d'ouest.
., — Diable t le vent des bourrasques et des tempêtes! M. X... viendrait-il me chercher noise à propos de la rosière qu'il a été dans l'obligation de couronner et d'embrasser coram populo ?
-*- De grâce, laissez en paix une personne dont
vous abusez singulièrement, soit dit sans reproche.
— S'il ne s'agit pas d'Ipsipylle, de qui ou de quoi
s'agiuil donc? dit-il en se dressant sur son séant et en s*accoudant sur son oreiller.
— Du jeune homme qui, hier, s*est montré si assidu près d'Irène. Êtes-vous bien renseigné à son sujet, mon cher comte?
— Renseigné à ce point que, s'il platt à Dieu, — et à ma fille, — ce jeune homme sera mon gendre.
— Vous marierez Irène à M. de Fosqueym? m'écriai-je.
— C'est un projet que je caresse ténébreusement, et que je confie à votre amitié discrète.
— Vous n'y réfléchissez pas, mon cher de Feyzin. OUivier me regarda avec étonnement.
— C'est tout réfléchi, mon cher de Grançay. Ce jeune homme porte un beau nom et possède une grande fortune; il n'est pas mal de sa personne... Les gendres de ce calibre ne courent pas les rues dans nos petites villes de province.
— Eh quoi! insistai-je, vous ayez une fille unique, une pensionnaire encore, et déjà vous songez à vous séparer de cette enfant?
— Vous allez plus vite que les violons, mon cher. Je ne dis point que la chose se célébrera fin courant,
186 LA SEMAINE DBS QUATnE JEUDIS
.^^p-^»^^— » III I II I II 1 w i^-^F^m^mm^m^mmitnm — ^i^— I— ^M
mais j'espère que dans dtx-bait mois ce sera une affaire...
— Bâclée I interrompis-je avec humeur.
— Accomplie^ reprit-il tranquillement. Un an pour qu'Irène achève son éducation; six mois pour que le futur se montre agréable et se fasse agréer... Total égal, dix-huit mois^ si je sais compter.
—Mais songez donc qu'à cette époque Irène aura à peine dix-sept ans I
— Le jour de notre mariage, sa mère ne les avait pas encore.
Une sourde colère me monta au cœur, et, sans trop peser mes paroles, je m'écriai :
— Qui vous dit qu'elle n'en soit pas morte?
— Que me contez-vous là? Ma pauvre Yalentine m'a été ravie par une fluxion de poitrine gagnée dans une nuit de bal, dit-il en contemplant avec tendresse le portrait de sa femme, peinte en pied, dans le radieux éclat de sa vingtième année^ et qu'on eût prise pour la sœur aînée d'Irène.
Il ajouta après un soupir :
— M. de Fosqueym vous semble peut-être un peu jeune. C'est la conséquence de mon système des âges assortis. Je veux avoir le temps de contempler la postérité de ma postérité et de faire danser sur mes genoux les enfants de mes petits-fils. J'ignore le nom du poète éminent auquel la France est redevable de