XVI II
Le deuxième dimanche de janvier, une des trois grandes sorties de Tannée, donnait droit aux élèves de l'institution Plumet à la permission de dix heures. Irène et mademoiselle Bruneau attendaient la venue de ce bienheureux jour avec une impatience égale à *" la mienne. Elles ne connaissaient pas Versailles, et je leur avais proposé d*y passer la journée. Après avoir visité le palais, le parc et les deux Trianons, on dînerait à Fhôtel des Réservoirs, et l'on rentrerait à Paris par le train de neuf heures. Ma proposition fut accueillie avec enthousiasme et votée à Tunanimité.
— Je verrai Versailles, la cité du grand roi, du roisoleil ! soupira mademoiselle Bruneau avec des intonations pleines de douceur et de tendresse. Quelle fête dans mon cœur I
LÀ SBir/irNB DBS QUATHR JEUt)1*S 267
Le matin de ce jour mémorable^ tandis que je procédais à ma toilette, je vis entrer chez moi Maxime de B..«, mon propriétaire et mon ami, deux substantifs qui rarement cheminent de compagnie.
— Mon cher, me dit-il, j*ai passé hier ma soirée au Palais-Royal, où Eugène Labiche vient de faire représenter une nouvelle comédid que je ne saurais trop vous engager à aller applaudir ; mais quelque plaisir qttô'j'y aiepris «t que vous y trouviez, vous présumez bien que» ce n'est pas uniquement pour vous donner ce conseil que j'apparais à vos yeux à une heure si matinale.
— Je le suppose, en effet. Viendrîez-vous donc m'annoncer qu*en raison de la grande afiluence de curieux qu'attirera l'Exposition universelle, dont l'ouverture est fixée au mois de mai, vous avez l'intention coupable de tripler mon loyer?
— Vous n'avez rien à craindre de ce côté.
— Si ce n'est pas au propriétaire que j'ai affaire, c'^t donc à l'ami?
— Précisément.
— Qu'il soit le bienvenu et qu'il m'excuse si je m-habille devant lui.
— Vous êtes tout excusé.
—Vous lesavez, mon cher, les chemins de feirn^àttendent pas les voyageurs.
-«Vous partez, Raymond?
-* Dans une heure.
— Pour longtemps?
— Pour un jour.
— Tant pis.
— Voilà un regret qui n*est pas absolument aimable.
— Mon Dieu, oui ; je préférerais que votre absence fût de moins courte durée.
-* Quel intérêt secret y avez-vous ? Seriez-vous dis* posé à me faire la surprise de réparations et d'embellissements que je n*ai pas sollicités? Avez-vous dessein de m'inonder de festons et de me couvrir d'astragales?
— Je vous ai averti que le propriétaire est resté chez lui et que c'est Tami qui est chez vous.
— C'est exact. Vous disiez donc?...
— Je disais que j'aimerais bien vous savoir ailleurs qu'ici en ce moment.
— Sous quel prétexte ?
— Vos ennemis vous chercheraient et ne vous trouveraient pas.
^ Catherine et son mari sont-ils donc à Paris?
— Hélas I oui ; mes anciens locataires reparaissent à l'horizon.
—Et c'est au Palais-Royal qu'ils vous sont apparus?
— Hier au soir, vers huit heures.
— Naturellement ils occupaient une avant-scène
du rez-de-chaussée? Ce sont les places de prédilection de madame R«.«
— Mon cher, le temps des avant-scènes n*est plus ; ne sais s'il reviendra.
— Étaient-ils modestement juchés à la deuxième galerie?
— Ce serait encore trop beau pour eux.
— Dieu juste! Dieu vengeur! Etait-il donc assis parmi les claqueurs? Était-elle reléguée parmi les ouvreuses?
— A vrai dire, ils m'ont semblé sur la pente abrupte qui mène à ces abîmes... Hais ce n*est pas au théâtre que je les ai vus ; c*est dans le Palais-Royal même.
— Achevez, de grâce; vous ménagez vos effets comme les maîtres du roman-feuilleton.
— Donc, c'était hier, à huit heures du soir. Je me dirigeais vers mon fauteuil d'orchestre et je suivais la galerie Montpensier, lorsque j'aperçus le sieur R... et sa femme. Ils sortaient. •.
— D'un restaurant?
— A vingt-cinq sous par tète, et leurs toilettes respectives m*expliquèrent le motif qui leur avait fait préférer cette triste gargote aux salons étincelants des Provençaux. Le chapeau et les bottes de Théophile sont un mélodrame lamentable ; le châle et la robe de Catherine puent le Temple à plein nez. Je marchai quelques instants sur leurs talons éculés sans
270 LA sEVAtnrB Dv% Q0ATIIB j&trbrs'
rien entendre de ce qu'ils disaient, sanf votre nom, souvent prononcé, et toujours avec un accent de'haœe sauvage qtiini'a donné* beaucoup à réfléchit;
— Peut-on connaître le résultat de vos réflexîônâ? — ^^<3'est précisément pour vous le communi(pler
que je suis venu vous trouver.
— Parlez dotfc vite, cher amî ; j'ai peut de manquer le train.
—'A votre place, aussitôt ma toilette terminée, et je ferais en sorte que ça ne traînât pas trop, j'irais faire ma petite déclaration au préfet de poliee.
-^ J'irai demain salis faute.
— Vous avez tortj ôu^ne doit pas remettre au lendemain ce qu'on peut faire la veille, nous apprend la sagesse d'unetiatîon'^^-qui n'est pas sage tous les jours.
-^D'accord, mais -réfléchissez que c'est aujourd'hui dimanche, que les bureaux de la Pi^éfécture sont fermés et qu^ënfih je passerai ' la journée à la campagne.
— Soit, mais vous ferez votre^déclUration dès demain?
— • Je vous le'ptôttiMd. -^ Promesse sérieuse au nâéinS?
— N'en doutez pas; — ' A la première faétiré?
— 'Aussitôt que l'auïdre aux' doigts de rose ouvrira vous savez le res?te.
LA SISITAIirB DES QfUATlIB 1E1TBI9 271
-^ Bon voyage, Raymond, et cotitre^-tous bien; le'tbermomëfte flâne aux environs de zéro.
Je pris bonne note de^ ces paroles^ et je peux dire qtfie jamais aTertissement- providentiel ne se mani" fesia plus à propos. Il fol cawset qne je déployai un lunetontA fait inusité, de par^dessv»^ de fourrares, décaehe-nez, et Dteu'8aît.,**<HaiS'€oa(»liie disent les romanciers de Técoie naive : t N'anticipons pas sur les éyénements* ]»
Ge quode B.<^. venait de me révéler était un sérieux avertfosement* Phis la détresse de Catherine et du sieur R.*« était grande, plus ils devaient être tour^* mentes du désir de se venger. Hais cette vengeance, comment Pexerceraient-ils? Sur moi? Cette supposition me laissait indiifférent. Sur celle qui m'était confiée ? Cette hypothèse me* torturait le cœur. Après nf avoir signalé à Ollivier comme le père de sa fiUe, si ces deux misera]]^ allaient me dénoncer comme son suborneur. r... Il me fallut composer mon visage et faire un appel énergiqueLà tout mon saag^froid pour cacher le troid>le où j'étais lorsque j'abordai Irène. Ce fut seulement quand nous roulâmes sur le raH^wayde la rive gauche qun je me sentis délivré du poids qui oppressait ma poitrine et de» sombres vi« sions qui attristaient ^ma pensée»
Jamais Irène ne se montra aussi galcque pendant cMe journée qui s'écouia avec une rapidité vertigi-
neuse. Quant à la bonne Bruneau, elle se signala par des effarements de curiosité et par des ahurissements d'admiration du plus haut comique. L'extase où l'avait plongée le seul nom de Versailles me tut alors expliquée. Les yeux timidement baissés, le sein pal» pitant, elle confessa qu'elle nourrissait une secrète et ardente dévotion pour Louis XIV et qu'elle lui avait élevé, dans les plis les plus obscurs de son cœur, une chapelle mystérieuse.
— Que n'ai-je été Louise de La Valliëre ! soupirat-elle en contemplant un beau portrait de son héros, de son dieu^ paré de toutes les splendeurs de la magnificence royale.
— Ah! ma chère! s'écria Irène, quel vœu téméraire venez-vous d'exprimer?
Je dis en me voilant la face :
— Le fait est que, de la part d'une rosière, c'est raide !
Le front et les joues de la bonne Ipsipylle s'empourprèrent de subites rougeurs ; elle dit en balbutiant :
— Vous avez raison; la langue m'a fourché... Que n'ai-je été Âthénaïs de Montespan 1
— De plus fort en plus fort! interrompit Irène, dont le rire éclata en gerbes et en fusées.
Mademoiselle Bruneau devint cramoisie; elle murmura à voix basse :
^ Je ne sais où j'ai l'esprit. C'est le sort de
LA SEHAINB DBS QUATRE JEUDIS 273
madame de Maintenon que j'envie... Oui, c'est madame de Maintenon que j*aurais voulu être!
— Et Scarron, ma chère? Réfléchissez donc que vous auriez été obligée de commencer par être la femme d'un cul-de-jatte? Ah! Bruneaui comme la corruption parisienne vous a pénétrée et pervertie!
Il fallut songer au retour, et ce fut le train de neuf heures qui nous ramena à Paris. Bien que la gare de la rive gauche soit située à une courte distance de la rue de l'Ouest, nous dûmes prendre un fiacre, faute de quoi les deux pensionnaires de mademoiselle Plumet n'eussent pas été rentrées à l'heure réglementaire. Lorsque la voiture s'arrêta à l'adresse indiquée, mademoiselle Bruneau descendit la première, Irène ensuite, moi le dernier. Au mpment où je sautai sur le trottoir, Irène poussa un cri. Elle luttait avec une femme qui s'efforçait de lui arracher son voile. Je m'élançai à son aide. Je parvins à la dégager; mais tout à coup je sentis une effroyable douleur; je tombai sous les pieds des chevaux et je perdis connaissance.
Lorsque je revins à moi, j'étais plongé dans de profondes ténèbres.
— Où suis-je? demandai-je en cherchant, sans y réussir, à percer l'obscurité opaque dont j'étais enveloppé.
. — Raymond, me dit une voix que je reconnus pour
374 LA SSMAIJ^S JDBS QVATaE JEUDIS
celle de Maxime de B«,., vous êtes chez vous, coucbé dans votre lit.
— Je souffre cruelleinrat ; que m'est-il arrivé ?
^ Vous avez été aspergé d'aeîde. sui£uri(iue, moa pauvre ami.
— Ah t oui... je me souviens. Suis-jadoncaveugle? — • Rassurez^vous,: Raymond, le doeteur répcwddo
Tos yeux; mais armez- vous de patience : l'appareil posé p^idant votre évianouisaem^t Aesera.tevé que dans un mois. Quant aux brûlures de votre bras gauche, elles seroni peut-<étre encore , phis . longues à guérir. Malgré votre redingole et. votre pardessus, de l'épaule au coude les chairs- sont profondément entamées. Vous devez, une belle chandelle à votre collet de fourrures et à votoe Gache*-nez. Sans eux, Aonseulement vous eussiez été aveuglé, «mais vous nie conserveriez plus trace de figure humaine.
Un bruit de aai^Iats étouffés. frappa mon oreille.
«^ Qui est ià^ripec vous?: dis^je à Maxime.
<— C'est moi, t^her mxmwT'àd Grançay , mumutsa mademoiselle Plumet.
^^^ Et Irène ? m'éoriai^je.
— Irène est saine et sauve... Mais.à quel prix! J'envoyai à Dieu / mes la^tmis de çgr&ees les . plus
'iervmtes.
— Vous ne demandez pas le nom de la misémble ««plia commis le crime, iQ9pritde.B.,.,^et jem'exnli-
que votre peu de curiosité, II est certain que vous n'avez pas besoin d'être rea^igné pour savoir à quoi vous en tenir.
*— Qu'est-*eUe devenue ?
^ Catherine a ^té arrêtée dans la rue Yavin, et son Théophile a étë pmcé avec elJ^. Ils couraient comme s'ils av^ent eu. des ailes aux talons. Hais assez caiusé pour une fois. MademoiçeUe, n'oubliez pas que j'habite l'étage au-dessus et que je suis à votre disposition à toute heure du jour et de la nuit, dit-il à mademoiselle Plumet qui», malgré mes^ instances, s'installa dw&un fauteuil et, ne cojosc^tit à s'éloigner le lendemain qu'après avoir vu la place qu'elle laissait vide occupée par. mademoiselle Bruneau.
J'attendais avec une impatience extrême l'arrivée de la gouvernante d'Irèpe. Selon l'expression du, poète persan, « ellen'éi^Mt pa^la.rosç, mais, elle vivait près de. la rose. »
.~Ah! eher Monsieur» .me diHile d'une voix entrecoupée et dans iiin.style.haché menu, quelle nuit j'^i passée. ! J'ai cru d'abord que mademoiselle de- .YJepdrait f/t^lle. La. prière seule l'a un peu calmée. Ëlleest restée peqd^t plus de d^ux heures age- ^i^oniiiée sur son prlerDieu,. J'ai pprté, m bureau télégraphique de la rue . de fîrenelle la dépêche qu'elle expédie à son père. Mademoiselle supplie M. le comte xdepi^rtir toute affaire cessante.. Mon Dieu! quel h.or-
rible événement f Gonçoit-on ça? Après une journée si heureuse et si bien employée... Gomme vous devez soufifrir ! Et quand je pense qu'Irène pouvait être enlaidie, défigurée... Quel service vous lui avez rendu! Avez- vous besoin de quelque chose? Surtout ne vous gênez pas avec moi... Mais qu'est-ce donc que cette furie qui nous a assaillies? Une folle ou une voleuse? Quel afifreux guet-apens! G'est à ne plus oser s'aventurer dans les rues après le coucher du soleil. Ah ! vous ne vous êtes pas sacrifié pour une ingrate. Non, vous n'avez pas idée de l'affection qu'Irène vous a vouée, M. de Grançay. Elle dit que si vous mouriez elle se ferait religieuse... Mais vous n'en êtes pas là, n*est-ce pas? Que pense votre médecin? Sera-ce bien long? Jedois envoyer àla pension des buUetinsd'beure en heure. Désirez-vous que je vous fasse la lecture? Mademoiselle voulait venir avec moi et vous servir de garde-malade. Elle a fini par se rendre à mes observations. En effet, ce ne serait pas convenable. Avouez que ce n'eût pas été convenable. Lorsque M. le comte pourra l'accompagner, je ne dis pas; alors ce sera tout différent. Ah! j'oubliais... je suis chargée d'un message. Prenez ce bouquet de violettes que Mademoiselle a serré sur son cœur et touché de ses lèvres avaM de me le remettre pour vous.
Je lui fis signe de se taire; je sentais les larmes me monter aux yeux, et cet attendrissement redoublait
ma souffrance. Je m'emparai du bouquet d'Irène. Moi aussi je l'appuyai sur mes lèvres et je le pressai sur mon cœur.
Dès le lendemain matin, OUivier était assis à mon chevet.
■^ Qu'y a-t-il? que s'est-il passé? s'écrîa-t-il en mettant une sourdine à sa voix formidable. Irène m'intbrme^ mais sans aucun détail, que vous Favez, au péril de vos jours, sauvée d'un danger mortel. Parlez, Raymond; ne me cachez rien, je vous en conjure.
Lorsque toute la vérité lui fut connue, ce colosse se prit à pleurer comme un enfant.
— Je vous demande l'hospitalité, me dit-il ; avezvous deux chambres disponibles ? Ma fille et moi nous réclamons le privilège de vous consacrer notre temps et nos soins. Pas de refus, Raymond; c'est notre droit encore plus que notre devoir.
Dans l'après-midi, Ollivier revint avec Irène; dès lors, si je ne cessai pas de souffrir, je cessai de me plaindre.
— Ma chère petite infirmière, lui dis-je, il est un baume souverain, merveilleux, ignoré des plus savants docteurs, connu de vous seule, dont l'application, j'en suis sûr, me causerait un soulagement immédiat et infini.
^ De quel baume parlez-vous, mon bon ami? -^Mettez-vous au piano^et changez-moi une mélodie?
— Ma fille au piano 1 ma fille chanter une roHiance, ditOllivier; rèvez-vous, Raymond? Est-ce la fièvre qui vous dicte ces paroles? Voulez-vous donc<fae votre propriétaire vous signifie congé?
— Vous verrez que je ne rêve pas et que j>siii» en possession de toute ma' raison, mon cher de Feyzin.
— Parbleu! je suis curieux déjuger parmoinnéfiae. Es-tu prête» Irène?
i^ A tes ordres, cher père.
Elle chanta V Adieu de Schubert, avec le sentiiaent et l'expression d'une artiste de premier ordre.
— C'est moi qui rêve t c'est moi qui suis foof exclama OUivier. Vous saviez donc qu'elle est devenue musicienne, Raymond
— Depuis quelques jours seulement; c'est une surprise qui nous était ménagée à tous les deux.
— Qui diable a payé les leçons de ebant et de piano de mademoiselle ma fille ?
— Qui? diMrène; mais c'est toi, cher père.
— Jamais, que je sache, elles n'ont figuré sur les comptes trimestridis de mademoiselle Plumet.
— C'est vrai; en revanche, on y donnait place à des leçons d'anglais et d'allemand que tu payaîsvque tu payais même fort cher.
— Eh bien? ditOllivier.
— Eh bien ! ces deux langues vivantes sont toujours des langues mortes pour moi.
— Cependant, un jour que je t'invitais à me servir un spécimen de ta science, tu as expectoré plusieurs phrases rauques et gutturales. Qu'était-ce donc, petite masque ?
— Un idiome de mon invention, complètement, mais là complètement dépourvu de voyelles.
— Et tu me disais : « Écoute ces beaux vers de Gœthe ! » Et j'écoutais avec recueillement, parce que, — on a beau ne pas comprendre, — des vers de Gœthe f ... Se moquer ainsi de Tauteur de ses jours !..• Fi ! que c'est laid ! Mademoiselle de Feyzin, je ne vous aime plus.
— Vous êtes réellement fâché, monsieur le comte? — Fâché! moi! s'éGria4ril; je suis au septième ciel..«
Irène, tues adorable, et je t'adore!
Hélas! je fus contraint de m'avouer que moi aussi jd< l'adorais, et cette conviction me causa une torture raoïtale bien autrement douloureuse que mes souf* franoes physiques
XîX
Après deux semaines de rigoureuse captivité dans mon appartement, j'obtins enfin du docteur la permission de descendre au jardin et d*y faire un tour de promenade. Mon bras gauche, que je portais en écharpe, était entouré de bandelettes comme le bras d'une momie égyptienne et mes yeux étaient toujours couverts d'un bandeau. Irène guidait mes pas embar» rassés, elle soutenait ma démarche aussi chancelante que celle d'un enfant. Son père était allé faire un tour de boulevard, en compagnie de Maxime de B..., au* quel je l'avais présenté, et, dès le premier abord, ils s'étaient pris l'un pour l'autre de grande sympathie.
Je dis à Irène :
— Je crains que ma chère petite sœur de charité ne mesure pas son zèle à ses forces et qu'elle ne se fatigue à l'excès.
— Regrettez-vous donc que je ne sois pas sortie avec mon père? dit-elle avec un accent de doux reproche.
— Je vous remercie d'être restée; mais je pense qu'après un emprisonnement de quinze jours vous devez avoir besoin de distraction et de repos.
— C'est une erreur, mon ami ; ma place est ici et non ailleurs. Le dictionnaire de Bouillet ne fait pas mention qu'Antigone ait jamais planté là Œdipe pour courir les magasins de modes de Golone. Ajoutez que je guette depuis trop longtemps l'occasion d'interroger Œdipe sans témoins pour la laisser sottement échapper.
— Quel est donc ce mystère, chère enfant?
— Je serais extrêmement surprise si vous ne vous en doutiez pas un peu, mon ami«
Ce fut justement parce que je faisais mieux que de m'en douter un peu que je répondis d'une voix mal assurée :
— Je n'en ai aucun soupçon, je vous assure, chère. Irène.
— Je vais donc vous le révéler. Asseyons-nous sur ce banc et causons cœur à cœur.
C'était un siège placé à la demande de Catherine, et sur lequel bien souvent nous nous étions serrés Tan contre l'autre aux beaux soirs de notre liaison.
— Non, non, lui dis-je en l'entraînant; continuons
!!82 LA SEMAINE DBS QUATRE lEVOIS
notre promenûde. J'ai besoin de me dégourdir les jambes.
— Mademoiselle Plumet, vous et mon père, vous me trompez, reprit Irène. La femme qui a changé en un jour de deuil et de larmes le plus heureux jour de ma vie, cette femme, selon vous, ne serait qu'une voleuse vulgaire, faseinëe par la chaîne de ma montre, qui scintillait à la lueur<du gaz.
Je hasardai ce mensonge :
— C'est en efiét notre conviction à tous les trois» — Ce n-est pas plus votre conviction que la mienne,
interrompit-elle. Un voleur de profession se munit d'un pistolet ou d'un poignard, et non d'un flacon d'acide suifurique. Si je me connaissais des ennemis, je croirais à une tentative de vengeance personnelle. A force de chercher la solution du problème^ voici ce que j'ai trouvé : Eii me frappant, c'est vous qu'on se proposait d'atteindre. On sait que vous avez un peu d'affection pour votre petite amie, et Ton s'est dit que si on la rendait un monstre de laideur^ on vous forcerait bien à vous détourner d'elle avec dégoût. G6mme il faut qu'on vous aime pour me haïr avec cette violence I
Sa voix s'altéra sensiblement ; elle se tut, et ce fut avec hésitation qu'elle poursuivit :
— Pardonnez-moi si je m'exprime avec tant de hardiesse, et- n'ayez pas trop mauvaise opinion d'une
LASBlfAINE DBS QUATRE JEUDIS 283
impradânte qui s'aventure, elle le sait, sur un terrain dangereux interdit aux demoiselles.». Mais je me figune quej'e serais morte si je n*avaia réussi à formu*' 1er une^questicn qui mebrâle les lèvres : Cette per* saune a*t-elle des droits sur vous? Était-elle Totre fiancée?
6 n'étais guère moins troublé qu'Irène; cependant je réussis à répondre avec fermeté :
— Du moment où vous reconnaissez que vous n^eusaies pas abordé un tel chapitre en présence de> votre père, il est urgent que nous ne prolongions pas cet entretien. Que- cette explication sommaire vous suflSse : deux misérables ont organisé le complot dont voua avez failli éite victime^ la femme et le mari, guidés tous les deux par les>8a[itimentsjes plus bas et les plus vils. Si j'ai rompu avec eux, si je les ai consignés à ma porte, c'est que j'étais encore plus honteux que fatigué d'être exploité par ces bandits.
— Ahl dit-ellCf vous aviez43esséde voir cette femme, mon ami ?
— Oui.
— Depuis longtemps?
— Dépuis Tannée dernière*
Nous fîmes quelques pas. dans le jardin sans ëchan* ger un mot.
Elle reprit enfin avec une pointe de malice :
— Un petit éclaircissement, s'il vous plaît : C'est
aujourd'hui le I" février 1867, et, naturellement, l'année dernière n'a pris fin que le 31 décembre. Votre rupture ne date-^elle que d'un mois? Ce serait bien jeune pour une rupture, convenez-en, mon ami.
— Elle est plus âgée que cela, chère questionneuse. Elle remonte au mois de septembre ; trois jours après mon départ de Laneuville, c*était un fait accompli. Êtes-vous contente?
Je ne vis pas, mais je sentis bien à ses tressaillements que ma déclaration la faisait toute joyeuse. L'heure du dîner nous ramena Ollivier
— Qu'y a-t-il de nouveau dans la ville, cher père? lui dit Irène.
— La population parisienne s'est enrichie d'un imbécile de plus. J'ai fait tantôt une rencontre des plus inattendues.
— Rencontre agréable ou désagréable? lui demandai-je.
— Je dirais indififérente, si je ne lui devais quelques instants de douce gaité, les premiers que j'aie sentis depuis le drame de la rue de l'Ouest, sou* pira-t-il. J'arpentais l'asphalte devant le passage de l'Opéra, en compagnie de votre aimable propriétaire, Raymond, lorsque je vis déboucher de la galerie de l'Horloge le petit duc de Fosqueym.
Irène et moi, nous poussâmes deux cris de surprise.
— Il sortait de chez la fleuriste, Tair épanoui, un gros bouquet à la main. Pour que ce bouillant jeune homme ose se promener en plein jour sur le boulevard des Italiens, pensai-je, il faut qu*iJ ait ouï dire que Rayniond est aveugle. J'avais deviné juste. Que n'étiez-vous-là, l'un et l'autre, pour le voir rougir, pâlir, verdir et je crois même un peu maigrir lorsque je lui dis : c Détrompez-vous, mon cher; M. de Grançay n'est pas plus aveugle que vous et moi. Il attend toujours que vous soyez disposé à faire certaine petite promenade matinale qu'il vous a proposée un soir à Laneuville. » A ces mots, il laissa choir son air et son bouquet également épanouis. « C'est une fatalité, répondit-il sans songer à les ramasser; je suis encore forcé de me remettre en route. Maudits soient tous ces déplacements obligatoires! Ils seront cause que le plus doux de mes rêves ne s'accomplira pas! »
— Quel rêve? dit Irène.
— Tu vas le savoir. Il prit un temps, exhala un soupir, leva les yeux au ciel et murmura avec des intonations empruntées à Gil-Pérès : « Mon Dieu, oui, M. de Feyzin, vous voyez un jeune homme qui va fermer la serrure de la bibliothèque de son cœur. Ce meuble désormais inutile n'aura contenu dans ses rayons inoccupés que le premier volume d'un roman inachevé ! » Ma foi, répliquai-je, on ne peut pas dire^
et c'est toujours une consolation pour vous, que ce soit Le Roman d'un jeune homme pauvre,
— Non, s'écria Irène, mais on peut affirmer ique c'est le roman d'un pauvre jeune homme.
Cependant l'instruction de Taffaire du sieur R:.. et de sa femme avait été menée rondement; ils allaient être jugés par la cour d'assises de la Seine. Grâce aux démarches de Maxime de B... j'obtins de la courtoisie des rédacteurs en chef des journaux parisiens que l'acte d'accusation ne serait pas publié et qu'il ne serait point rendu compte du procès. J'obtins aussi que le nom d'Irène fût rayé de la liste des témoins. Mademoiselle Bruneau, le cocher de fiacre, deux passants, les sergents de ville qui s'élancèrent à la poursuite 4e Catherine et de Théophile, et les arrêtèrent rue Vavin, constituaient un ensemble de dépositions et de renseignements bien suffisant pour éclairer la religion du jury, assez accablant pour faire prévoir une sévère condamnation.
— Ils attraperont leurs cinq ans de travaux forcés et ils ne les auront pas volés! nous dit de B-..., plus versé que nous en ces matières, grâce à un vieux diplôme de licencié en droit qui moisit au fond d'un de ses tiroirs.
— Cinq ans de travaux forcés I rugit Ollîvier, ce n'est guère. On devrait les condamner à mort et ré-' tablir exceptionnellement la torture à leur profit, j'en-
hk SBVAINB DES QUATBE JEUDIS 287
tends la torture telle que la subirent leurs ancêtres Dami^is et Cartouche.
Quand nous f&mes seuls^ • il 'Sfouta avec un soupir de oannibale :
— Que n'ai^je brûlé la cervdle à ces deux misérables, la nuit où je les tenais à portée de mon revolver 1 Quel service j'hisse rendu à rbumanité en la débarrassant de ces monstres!
L'arrêt de la cour d'assises confirma les prévisions de notre légiste. Le couple R... se partagea dix ans de travaux forcés. Une attestation de- mon médecin m'épargna le gros ennui de conçaraître en personne aux débats; on se contenta de lire la déposition que le greffier du juge d'instruction avait écrite sous ma dictée.
Pourquoi le cacfaerais-je? Ce résultat, auquel pourtant j'étais préparé, me plongea dans un morne abattement, dans une consternation profi(uide. Quatre ans auparavant, dans une excursion à Glermont, jolie sous^préfecture du départaient de l'Oise, j'avais visité la maison centrale, qui est un des bagnes féminins de la France, et l'aspect de cet enfer m'avait causé une impression aussi durable qu'affligeante. A peine la condamnation de Gatherind me fut^Ue connue, elle m'apparut revêtue de la livrée in&niante, ses pieds mignons meurtris dans de grossiers sabots, ses beaux cheveux ^coupés ras sous son. bonnet de toile rousse^
son numéro d'écrou attaché au bras, subissant le contactée femelles immondes, et soudain ma chair se tordit dans une convulsion douloureuse.
Si indigne qu'elle se fût montrée de mon amour, elle avait eu mon amour. Oui, c'était une vipère que je réchauffais sur mon cœur, mais ce misérable cœur, elle l'avait occupé et rempli ; il avait battu pour elle... Si j'avais disposé du droit de grâce, nul doute que ma miséricorde ne se fût étendue sur Catherine.
Je crois qu'Irène eut conscience de mes sensations intimes, et qu'elle ne fut pas fâchée de s'en dérober le ispectacle. Deux jours avant l'ouverture des débats, elle retourna à sa pension. Quant à son père, il attendait, pour me dire adieu, que le docteur m'eût débarrasse de mon odieux bandeau.
— J'avais songé à emmener Irène avec moi, me confia-t-il ; son éducation est faite et parfaite. Mademoiselle Plumet déclare qu'elle n'a plus rien à lui enseigner. Mais ma fille tient à rester jusqu'aux vacances. Elle m'a objecté que les conseils de sa maîtresse de chant lui sont encore nécessaires pour atteindre au degré de perfection qu'elle ambitionne. Je lui ai fait cette concession, et vous pouvez croire que, de ma part, le sacrifice est dur. La vie que je mène dans ma solitude provinciale n'est rien moins que divertissante. Combien, par la seule présence d'Irène, elle ^era embellie ! Ma grande maison déserte et silen-
cieuse deviendra un centre de joyeuses réunions, de distractions continuelles, de plaisirs chaque soir re« nouvelés. Le bataillon des préfeadants à la main de la jeune héritière défilera sous mes regards sévères, et la procession se déroulera tant que je n'aurai pas aperçu le phénix que je souhaite pour elle et pour moi. Ahl Raymond I si vous pouviez rajeunir de vingt-cinq ans, comme je serais heureux de vous donner Irène I C'est vous qui eussiez réalisé le type accompli du gendre selou mon cœur! Mais il n'y faut pas songer. Votre âge creuse entre Irène et vous des abîmes infranchissables. Que n'avez-vous pris femme quelques années avant moi? Vous auriez un fils qui deviendrait le mien, pour peu qu'il ressemblât à son père. Et quel ravissant tableau égaierait notre vieillesse! Quels beaux petits-enfants nous devrions à ce couple idéal! Mais qu'avez-vous, mon ami? vous souffrez?
Chacune de ses paroles était un coup de poignard qui me labourait la poitrine et me perçait le cœur.
Je dis d'une voix altérée :
— En efiet, je souffre un peu; comment le savez* vous?
-- Il ne faut pas être sorcier pour s'en apercevoir.
Vous voilà blanc comme un linge et l'eau ruisselle
jur votre front. Je souffre de vos souffrances, croyez-
Iç... et je ne serai rassuré que le jour où Ton vous
290 LA SEMAINB DES QOATRB IE0DIS
débarrissera de cet appareil maudit. Songez-y donc, Raymond, dit-il avec un sourd glissement, si le docèeur nous avait leiinrés d'un faux espoir ? Si vous etieK^%«
U lui fut impossible de finir sa phrase et d'adiever sa poiaée*
— l'y songe souvent pendant mes nuits sans sommeil, mon dber (Mlitîer.
-** Que devienârie£«^otts, mon pauvre ami?
— ^ k vrai dire, j'avoue que je n*en sais trop rien.
*^Motts le savons, ma fille et moi. Je vous emmène et vous ne nous quittez phis f
<rr&oe fc Dieu, le malheur qu'il redoutiait ne m'atteignit point.
^»-*- Irènel OUivier ! mes amis 1 je vous vois! m'écriaije aussfldt que le bandeau fut déplacé et qull me fut possible d'ouvrir les paupières.
Us étalent tous là, en effet, groupés autour de moi, muets, p&les, immobiles comme des saints de pierre dans les nicbes d'une cathédrale, suivant d^un re* gard anxieux les moindres mouvements du docteur.
A ce cri : c le vous vois! » Irène se jeta dans les bras de son père, et Maxime embrassa fraternellement mademoiselle Bruneau. Mademoiselle Plumet ellemême ne put se soustraire à l'accolade de M. Auge raud, débarqué la veille de Saint-Patrice, sur le récit de ma tragique aventure. Fort heureusement, la nou-
LA SBMAINB DES QUATEE JEUDIS 291
velle n'en était pas parvenue à ma sœur, qui passe tous ses hivers au cap d'Âniibes.
< — II pleut des baisers dans votre chambre, mon cner malade^ dit le docteur; pourquoi ne ferais-je pas comme tout le monde?
L'excellent homme m'embrassa avec effusion.
-» Je ne tous tairai pas, me dit-il, que je me sens délivré depuis cinq minutes d'un souci très-grave. Dans notre profession, il est souvent nécessaire de savoir inspirer à autrui une confiance qu'on est loin départager. Nous avons présentement à nous occuper de votre épaule, dont la plaie ne se cicatrise pas assez vite à mon gré. C'est pourquoi je ne vous conseille pas de partir sans retard pour Amélie-les-Bains, mais je vous Tordonne.
— A quand le départ?
— Demain, si c'est possible,
— Et le retour?
— Lorsque je vous y autoriserai, ou, pour mieux dire, aussitôt que vous pourrez faire ce geste. Regardez-moi bien, je vous prie.
Il replia son bras gauche sur sa poitrine et le détendit dans toute sa longueur par un mouvement brosquie et rapide, comime fait un boxeur qui porte un coup droit à son adver&aire.
— Conserver ses deux ]rettx, veprit-il, c'est fort
bien ; mais avec ses deux yeux conserver ses deux bras, ce sera encore mieux.
— Que dites-vous, docteur? s'écria Ollivier avec effroi.
— La vérité; nous sommes en présence d*un danger sérieux : il faut le combattre sérieusement.
II se fit un grand silence, subitement interrompu par cette exclamation de Bruneau :
— Ah! mon Dieul monsieur le comte, Mademoiselle se trouve mal.
En effet, Irène venait de s'affaisser dans un fauteuil, et la blancheur des lys se répandait sur se? traits. Le docteur lui fit aspirer des sels et mouilla ses tempes avec du vinaigre. La syncope fut bien vite dissipée.
— Personne ne sera plus triste que moi de votre départ; personne ne souffrira plus de votre absence, me dit-elle le soir; et cependant }e vous supplie de partir dès demain. M'autorises-tu à écrire à notre ami? demanda*t-elle à son père, qui sommeillait au coin du feu.
»- Si je t'autorise à écrire à Raymond? voilà une drôle de question. Je te dirai comme tantôt le docteur à notre malade : Je ne te le conseille pas; je te l'enjoins, je te l'ordonne..., à condition pourtant, ricanat-il^ qu'il soit agréable à un homme de son âge de correspondre avec une fillette comme toi,
— 11 est plus jeune que tu ne le penses, et je suis noins jeune que tu ne le crois, reprit- elle ; je t'assure que nous nous entendons fort bien ensemble.
Je partis le lendemain, emportant dans un sachet une petite touffe d'herbes desséchées. C'était le bouquet de violettes qu'avant de m'envoyer elle avait appuyé sur ses lèvres et sur son cœur.
Pendant mon séjour à Âmélie-les-Bains, Irène m'écrivit régulièrement chaque semaine. J'extrais de ses chères lettres quelques passages dans l'ordre où sa main les a tracés :
oc Je suis bien seule et bien triste dans cet immense et joyeux Paris depuis voire départ, cher bon ami. Mon père est retourné à Château-Garnier, et il voulait m' emmener; j'ai résisté; j'ai lutté et j'ai triomphé. Il croit que je reste afin de piocher mon chant et mon piano jusqu'aux vacances. Ce n'est point là la vraie vérité, et je vais vous la faire connaître. Mais, chut I n'allez pas me trahir I
«c Lorsque j'étais petite fille, à l'heure détestée où Bruneau me persécutait pour me faire apprendre ou réciter ma leçon, je ne manquais pas de me révolter
LA 9BMA1III DBS Q9ATRB lEVDIS 2^
avec une violence doDt vous ne sauriez vous faire une idée fidèle, malgré le joli échantillon que voas en avez eu.
« Un jour^ je lançai Noël et Chapsal à travers les vitres de la croisée, et je dis avec colère :
€ «- Voua m'ennuyez, à la fin, airee to» étemelles leçons, qu'il hnt toujours apprmidre el toujours réciter.
< Bruneau i^ondit sentencieusenient :
« <^ Mademoiselle, Dieu a mis Tbomme sur la terre pour travailler.
<K — L'homme, c'est possible; mais pas la femme.
« — Je vous demande pardon ; la femme aussi.
€~ Et les enfants?
€ — Les enfants surtout, et tous allez le comprendre. Comme ils ne savent rien de rien, ils ont plus à apprendre, et par conséquent plus à travailler que tout le monde.
« — Mais enfin, ma bonne Bruneau, ne viendra* t-il pas un temps où je pourrai me reposer à mon aise?
« — Certainement, Mademoiselle; ce temps viendra.
« — Où je n'ouvrirai pas une seule grammaire ? où je ne ferai rien que déjouer toute la journée?
€ — N'en doutez pas.
a — Quand donc ça sera-t-il?
296 hk SEMAINE DES QUATRE JEUDIS
a — Ce sera la semaine des quatre jeudis.
« — > 11 y a donc des semaines qui ont quatre jeudis? fis-je en sautant de 30ie.
< — Elles sont rares, je vous en préviens; mais on en voit.
« — Quand la verra- t-on, cette fameuse semaine?
a — L'almanach de M. le comte vous le dira ; récitez vite votre leçon, et allez le consulter.
€ Je me dépéchai d'accomplir ma tâche, et je décrochai Talmanach pendu à la cheminée de la salle à manger; mais j'eus beau regarder depuis le 1®' janvier jusqu'à la Saint-Sylvestre, je ne découvris rien de ce que je cherchais.
« — Mademoiselle, dis-je à Bruneau, toutes les semaines de cette année n'ont qu'un seul jeudi. Gomment cela peut-il se faire?
a £t Bruneau de répondre :
<(»- Âhl mon Dieu! Mademoiselle, c'est bien simple I
a Âvez-vous fait une remarque, mon ami? Lorsqu'on est embarrassé par une question, on commence volontiers sa réponse par cette phrase : Ah ! mon Dieut c'est bien simple î
a — Irène, pourquoi ne viens-tu pas avec moi à Château-Garnier?
<ic — Ahl mon Dieui c'est bien simple, cher père !
LA SEMAINE DBS QVATRE JEUDIS 297
ce Vous le voyez, mon ami^je fais comme les autres.
< Bruneau me répondit donc :
« -« Ah I mon Dieu I c'est bien simple. Mademoiselle... Si Falmanach de M. le comte, qui est le meil* leur almanach de toute la ville, ne mentionne pas une seule semaine des quatre jeudis, c'est qu*il ne doit pas y en avoir cette année.
c »- Il n'y en a donc pas tous les ans ?
a — Âh ! mais non... ce serait trop commode pour les paresseux.
a — Y en aura-t-il Tan prochain, au moins?
a — Evidemment, puisque nous n'en avons pas cette aniiée.
c Cette réponse me satisfit jusqu'au jour où je compris que la perfide Bruneau se moquait de ma crédulité. Je vous laisse à penser si ce jour-là je me suis vengée t et comme je me suis vengée t
a Vous allez vous demander, mon ami, où je veux en venir avec ces souvenirs d'extrême jeunesse. Pa* tience, j'y arrive ; m'y voici :
€ Cette douce fiction d'une semaine toute de repos et de plaisirs m*a longtemps poursuivie. J'aimais à me la rappeler, comme on se plait à relire les contes de fées, afôrs nieme qu'on ne croit plus à l'existence des fées^, et je me disais que le jour où j'en aurais le Douvoir, je trouverais bien le moyen d'introduire une
t98 LA BBMAINB DBS QUATRE JEUDIS
de ces agréables semaines dans mon aimanach particulier. J*ai donc résolu, pourvu toutefois que vous ne contrariez pas mon caprice, j'ai résolu de m'offrir les ivresses depuis si longtemps rêvées d'une vraie semaine des quatre jeudis.
« Entre ma sortie définitive de la pension et mon retour officiel à Château-Garnier, c'est-à-dire au commencement du mois d*août prochain, je voudrais passer huit jours avec vous. Nous visiterions ensemble le palais de l'Exposition universelle qu'on achève en ce moment au Ghamp-de-Mars; vous m'en feriez admirer les merveilles apportées là des cinq parties du monde. Jamais je n'ai mis le pied dans une salle de spectacle ; le soir, nous irions au grand Opéra, à rOpéra-Gomique, au Théâtre-Français. (Le Gymnase est-il permis aux demoiselles?) Je voudrais bien aussi diner une fois dans un de ces beaux restaurants des boulevards, dorés sur toutes les coutures, où l'on est servi par des messieurs graves et en cravate blanche qui ont Pair de magistrats.
oc Répondez-moi vite ; mais n'allez pas me répon-< dre : Aht mon Dieut c'est bien simple! »
a Votre lettre reçue hier, mon ami, m'a causé tout à la fois bien de la peine et bien du plaisir. Vous avez beaucoup souffert pendant cet interminable voyage I Que n'étais-je près de vous? Je vous aurais
LA SBMAINB DBS QUATRB JEUDIS 21.^
/intourë de tant de soins que vos souffrai^ces eussent ité allégées et adoucies. Vous souvenez^rvous de notrj nuit en wagon^ lorsque vous m'avez cojf^duit^ i Château-Garnier? C'est moins loin que de Paris ^n% Pyrénées, c'est vrai, mais tout dp même i^ous sommes restés dix heures en route, et vous avez dit que mon babil vous avait empêché de trouver le t^mps long. Je ne crois pas être plus sotte que l'an dernier, fù serais donc parvenue, j'espère, à vous distr^ir^t h vous désennuyer... Si je ne dis pas c à vous char? mer, » c'est pure modestie.
4C L'accueil que vous avez fait à ma proposition m0 comble de joie. Gomme c'est aimable h vous de vouloir bien vous associer à mes projets I Savpz-vous qu^ je n'étais pas sans inquiétude? J'avais peur do yous paraître exigeante et inconsidérée, C'est av^o un fort battement de cœur que j'ai décacheta votre ^Qv^Ipppe et que j'ai commencé la lecture.
a Vous souhaitez que Bruneau soit de ^u^ nos fêtes et qu'elle ait sa bonne part des pl4i3irsqi|i rem^ pliront notre semaine des quatre jeudis. Je ne le souhaite pas moins que vous. Je ne me pardonnerais pasj tandis que je m'amuserais det^ors ei> votre compagnie, de laisser seule à la maison cette bonne Gen* drillon à la grande pantoufle, n^
« Que de fois j'ai pensé, mon ami, ay sprmoft e^
dix points que vous fit mon père, le jour où nous allâmes nous installer à Laneuville! Malgré tout le respect que je dois au prédicateur, j'avoue que je fus impatientée du sermon, surtout lorsqu'il peignit avec les couleurs les plus sombres, Tavenir fatal réservé à messieurs les célibataires endurcis. Il me semblait alors que notre amitié suffisait à remplir tous les vides de votre existence et de votre cœur ; qu*aimé^ choyé par nous, vous n'auriez rien à désirer sur la terre. Voilà pourquoi je m'écriai : « Quand notre ami sera fatigué de vivre seul à Paris, eh bien I il se réfugiera en province et il vivra tranquillement avec nous » •
€ Il me semble à présent que j'ai montré dans cette discussion une vanité hors de toute mesure. Supposer que l'hospitalité et l'affection de M. et de mademoiselle deFeyzin sont faîtes pour rendre M. de Grançay le plus heureux des mortels, cette hypothèse me parait absolument téméraire.
<K J'en suis donc venue peu à peu à approuver le prédicateur et à goûter le sermon. Oui» mon père avait raison : peut-être feriez-vous sagement de vous marier. Bien que ce soit le consentement des grands parents et non celui des petits parents qu'on recher-> che quand on se marie, après avoir pesé le pour et le contre, après avoir longuement réfléchi, je déclare consentir à votre union avec mademoiselle X ou mademoiselle Z.
LA SBMAITIf DES QUATRE JEUDIS 301
< Et j*y ai d'aatant plus de mérite que je continue h croire que je vous aimerai moins et à craindre que vous ne m'aimiez plus du tout lorsque vous aures une nouvelle famille. >
c L'ami qui signe sa lettre : un célibataire endurci^ n'a pas changé d'opinion ; il ne veut pas qu^on lui parle mariage... Eh bien! tant mieux! j'en suis enchantée au fond du cœur.
a Âh ! que je m'ennuie aujourd'hui, — et jours précédents aussi ! On devrait faire une loi qui défende de s'ennuyer autant que ça t
c Mon courrier de Ghàteau-Garnier me fait supposer qu'on ne s'amuse pas non plus follement de ce côté-là. — Papa envoie au diable la musique, ceux qui l'ont inventée et celles qui la cultivent. Si je ne suis pas arrivée le 10 août, dernier délais il menace de me donner quatre choses *
c Sa malédiction;
« Une belle-mère;
« Un grand frère ;
< Une petite sœur.
« Quand reviendrez- vous? Quand serez-vous guéri ? Quand pourrez-vous allonger le bon coup de poing que le docteur exige de vous avant de signer votre feuille de route ? »
« J'ai reçu une visite à la pension^ ou, pour parler plus exactement, j'aurais pu recevoir une visite^ si mademoiselle Plumet l'avait permis, si mademoiselle Bruneau s'y était prêtée, si enfin damoiselle Irène
n'avait fermé sa porte à un visiteur auquel on était
loin de penser et qu'on croyait en villégiature dans les régions les plus extravagantes et les plus éloignées.
« Certain pauvre jeune homme de votre connaissance doit payer un correspondant qui le tient au courant de vos faits et gestes^ de vos allées et venues, de vos arrivées et de vos départs, — de vos départs surtout.Vous sachant loin de Paris, il y est crânement rentré, et par une lettre impertinemment écrite à la troisième personne, il a demandé à mademoiselle Plumet la faveur de m' offrir ses hommages en sa qualité de très-vieil am% de la famille de Feyzintt!
oc Lorsque mademoiselle Plumet a su que ce très-vieil ami de ma famille est âgé de vingt-trois ans, et qu'il n'est pas du tout dans les petits papiers de mon père, elle a sauté au plafond et s'est mise^ pour la première fois de sa vie, dans une colère bleue. A nous deux, quand elle fut calmée (il a fallu se priver de la collaboration de Bruneau; elle était trop violente!), nous avons rédigé ce petit bout de billet sur lequel je ne serai pas fâchée d'avoir votre opinion :
«Mademoiselle Plumet a l'honneur de saluer M. le
LA SBHAINB DES U^iATHB JEUDIS 303
« duc de Fosqueym et prend la respectueuse liberté « de lui faire observer qu'à Tâge extraordinairement « avancé où ilestparvenu,ceseraitcommetlreuneinex- € cusable imprudence que de quitter sa douillette de a soie*puce pour endosser un habit noir et de sortir « d'une chambre capitonnée» bien chaude, pour exc poser ses rhumatismes à la température glaciale c d'un parloir mal chauffé.
« £n conséquence, mademoiselle Plumet conseille au < vénérable duo de Fosqueym d'ajourner Toffraride de c ses hommages jusqu'aux grandes chaleurs. En ce <K faisant, il aura l'avantage d'éviter une pleurésie qui c sûrement deviendrait mortelle, se greffant sut un c vieux catarrhe, sans compter qu'il se rencontrera « avec M. Raymond de Grançay, son intime, son '< inséparable, si l'on 3'en, rapporte à la rumeur puc blique. »
« Cherchez^ mon ami, ma part de rédaction dans Taimable billet que je viens de transcrire,
« Que pensez-vous du coup de griffe de la fin? »
c Vous avez deviné : le premier paragraphe est dû à mademoiselle Plumet ; le deuxième et dernier a été écrit par votre jeune amie qui est très-fière de votre approbation 4
€ La capitale du monde civilisé, comme on dit,
30i LA SEMAINE DBS QUATRE JEUDIS
continue à être la ville la plus assommante du globe terrestre.
ce Bruneau et moi nous avons accompli, hier dimanche, un pèlerinage au jardin des Plantes et au jardin d'Acclimatation. Quelle différence avec la promenade que nous y avons faite avec vous!
a Les animaux féroces ont perdu l'appétit l'ours Martin dédaigne les pains de seigle et ne grimpe plus à l'arbre; les poissons ne frétillent plus dans l'aquarium; les singes sont devenus bêtes... et les promeneurs aussi , car personne n'a eu Tair de remarquer si je suis laide ou jolie... Il faut bien dire, pour les disculper un peu, qu'il pleuvait très-fort et que tout le monde baissait le nez sous son para*» pluie, j»
c J'apprends une nouvelle qui m'attriste: mon page Lois est mort f Et savez-vous de quoi il est mort, le pauvre garçon? Du chagrin de mon absence. On lui avait dit que mon père était venu me chercher; quand il l'a vu revenir seul, il a été pris d'une fièvre lente à laquelle il a fini par succomber.
c On m'écrit que mon nom s'est exhalé de ses lèvres en même temps que son dernier soupir.
a Sa dépouille mortelle a été transférée à Laneuville. Je lui ferai élever un monument funèbre, avec cette inscription tirée d'un opéra de M. Victor Hugo
et de mademoiselle Louise Berlin, dont j'ai la partition sur mon piano :
• Noh)e lame,
• Vil fourreau»
c Dans mou âme
• Je suis beau. »
« Pauvre Loïst vous le rappelez-vous dans son costume bariolé? Le voyez-vous sur sa tour du Nord? Entendez-vous les fanfares dont il fêta notre arrivée au château? Et le jour où il vous dit si gracieusement qu'il vous aimait comme un frère à cause de votre parfaite ressemblance avec lui ! ! 1
« Je m'arrête... je ris d'un œil et je pleure de l'autre, o
a J'ai déjeuné ce matin avec mademoiselle Plumet, et me voilà dispensée de vous décrire notre menu. Mon Dieui faut-il que Ton récolte des pommes de terre en France I Faut-il qu'on y péclie des sardines I Après tout ce que nous en avons consommé, dire qu'il y en a encore 1 C'est prodigieux.
c Je ne mentionnerais point ce repas s'il n'avait dminé lieu, au dessert, — composé des deux poires cuites de rigueur, — à une conversation sur un sujet
délicat que mademoiselle Plumet n'avait jamais abordé avec moi.
« — Ma chère enfant, me dit-elle, vous savez que
306 LÀ SBMAINB DES ^VATRE JEUDI
M. votre père hâte de tous ses vœux l'heure qui vous rendra à sa tendresse. Vous conservera-t-il longtemps près de lui? Il n'y faut pas compter. Dans votre situation de naissance et de fortune, vous ne courrez aucun risque de coififer sainte Catherine. Vous êtes destinée à vous marier très-jeune, chère Irène. Avez«vous songé quelquefois au mari que vous souhaiteriez d'avoir? Hélas! je vous en avertis, c'est rarement, très-rarement celui-là qu*on épouse. Raison de plus pour ne se hasarder qu'avec une excessive prudence dans le beau pays des rêves. Jeune fille, il est dangereux de s'y égarer; jeune femme, il est défendu même d'y pénétrer. Les barrières qui en ii^terdisent l'entirée s'appellent la loi, la religion et l'honneur.
« Je me sentis devenir toute rouge et toute confuse. ' < ^— Remettez- vous, ma chère ehftuft/ me dit-elle^ ht confiez-vous à moi comme à votre mère.
« Encouragée, réconfortée par sa bienveillance, je répondis :
« — Ma mère, je n'accepterai pour, mari que rhomme que j'aimerai, et je n'aimerai que celui dont je reconnaîtrai la supériorité morale. Plus tôt je me marierai, plus je sens la nécessité d'être dirigée et dominée par le compagnon de ma vie. C'est vous dire que jamais je n'épouserai un jeune homme.
a — Vous connaissez pourtant l'opinion bien arrêtée de M. le comte de Feyzin à cet égard?
« — C'est le seul point sur lequel je me sentirais la force de résister à la volonté de mon père
< Mademoiselle Plumet m'a congédiée en me disant avec gravité :
a — Méditez le sage conseil que }e vous ai donné, ma cbère Irène; ne vous hasardez pas trop loin dans le séduisant pays des rêves, s
« Inconsolable de mon absence, papa réclame mon image à cor et à cri« Il m'écrivait ces jours derniers : a Que Bruneau te conduise chez un photographe, et € s'il en existe un^ un seul qui ne soit pas un homme « politique, donne de préférence ta pratique à ce < phénomène. Je te veux de face, de trois quarts et « de profil, en pied et en buste, assise et debout. Tâc che qu'on m'expédie la collection dans le courant « de la semaine. Ainsi qu'on le chantait de mon c temps : Si tu n'es pas là^ ton portrait y sera. Je crois « bien que le texte porte ion bouquet et non tonpor- ^ trait. Que le poète me pardonne si je prends la f liberté de dégrader son monument I »
a La collection partira ce soir pour Ghâteau-Gnr* nier; je veux qu'elle parte aussi pour Amélîe-les- Bains, Cette fois, vous pouvez le croire, je n'ai point fait la grimace, ni tiré la langue au photographe, comme je le faisais jadis. Au contraire, je lui ai décoché mon plus séduisant regard et mon plus tendre
sourire. Est-ce bien à lui que J*ai décoché tout cela? Vous ne le croyez pas, et vous avez bien raison. Pendant toute la séance, j'ai songé uniquement à mes chers absents. Qu'ils ne soient donc pas étonnés si ma gaieté est voilée par une ombre de mélancolie.
<c Mesdemoiselles Plumet et Bruneau prétendent que l'opérateur s'est surpassé. Le fait est que la plupart de ses cartes sont réussies. J'aime surtout celle où je suis vue de trois quarts, et voilà pourquoi je l'ai enrichie de ces mots écrits de ma patte blanche : « A mon ami Raymond de Grançay. »
€ Ah ! les hommes t les hommes t
« Fiez-vous donc à leurs serments, jeunes filles m« nocentes, crédules et inexpérimentées I
« Il y avait une fois un jeune monsieur, lequel se déclara prêt à fermer la serrure de la bibliothèque de son cœur. Elle ne contiendra jamais, dit-il, que le premier volume d^un roman inachevé.
« Ces paroles si poétiques, si touchantes, il les soupira à Toreille d'un père de famille, et ce père imprudent les répéta à son héritière, qui en fut biei;! émue, comme on doit se l'imaginer.
c Oh t les hommes ! les hommes I
« Eh bien f non... La serrure n'était pas fermée du tout ; la bibliothèque est toujours ouverte; le roman ne restera pas inachevé; un deuxième voulume, actuel-
lement sous presse, va paraître au premier jour.
a Expliquons-nous plus clairement.
a II y a promesse de mariage entre le duc Gustave de Fosqueym et mademoiselle Pauline de Ronzas.
« Épilogue du drame et cinquième acte de la tragédie :
« Damoiselle Irène de Feyzin s'est faite carmélite. On pense avec raison qu'un trépas foudroyant la relèvera bientôt des vœux perpétuels qu'elle a prononcés dans un accès de désespoir.
« De profundist
« Oh I les hommes ! oh I les hommes t j»
Sa dernière lettre contenait ce peu de mots et j*eus peine à reconnaître son écriture :
<x Mon père m'ordonne de partir. Il exige impérieusement ma présence dans sa maison.
c Vous est-il possible de voyager ?
« Irène vous appelle, vous réclame, vous espère, vous attend. »
Mes préparatifs furent bientôt faits. Je n'étais pas radicalement guéri, mais en bonne voie de guérison, et si je n'étais encore de faille à fournir le solide coup de poing réclamé par la Faculté, j'avais déjà recouvré l'usage de mon bras malade et je ne le portais plus eii écharpe.
Au moment où j'allais monter en voiture^ on me
310 Là SBUAiNB BC8 Q0ATAB fBVMS
remit ce télégramme impératif de medemoiseiie Plumet :
c Que votre pnaiitee fisite aoit pour moi. Il le faut. »
Le soleil se levait sur les prés médiocrement fleurii qu*arrose la Bièvre lorsque nous entrâmes en gare. J'envoyai Germain chez moi avec tous les bagages, et malgré l'heure extra-matinale, je me présentai cbes mademoiselle Plumet.
— Je vous attendais, me dit-^Ie simplement; iKNia avons à causer...
- D'Irène ? interrompis-je.
Elle fit un signe de tête afSrmatif.
— Est-elle retournée près de son père ? 4is-je aveo anxiété.
— Pas encore.
Je respirai plus librement et je lui demandai :
— Que se passe-t-il ?
— Des choses graves et des choses tristes^ dil-eU<|
en baissant la voix. Vous aimez mademoiselle de Feyzin I
Je rougis comme une jeune fille prise en iaute et je murmurai des paroles confuses.
— Ne niez pas, reprit-elle ; vous l'aimez passionnément.
— Qui vous l'a dit? balbutiai-je.
— Vos lettres.
— Vous les avez donc lues ?
— Avec Tautorisation d'Irène, veuillez le croire. Les voici toutes.
Je m'écriai avec emportement:
— Eh bien, relisons-les ensemble, et je vous mets au défi, — vous m'entendez, au défi! — de m'y signaler, je ne dis pas une phrase, mais un mot, ua seul^ dont votre prudence soit en droit de s'alarmer.
— Vous m'avez mal comprise, reprit-elle avec douceur; jamais je n'ai songé à vous accuser de jouer le rôle odieux d'un Lovelace. Vos lettres sont ce qu'elles doivent être, et je ne pense pas que celle qui les a reçues y ait trouvé trace d'un sentiment plus vif qu'une tendre amitié. Mais que de mal vous «vous êtes donné, quelle peine vous avez prise, a quels artifices de style n'avez-vous pas eu recours pour accomplir ce tour de force épistolaire t Oui, vous aimez Irène; je vous affirme que vous l'aimez, et notez que ce n'est point un reproche que je vous adresse, c*es(
un fait que je constate. Quel autre, à votre place, n'eût subi, ainsi que vous la subissez vous-même, cette influence mystérieuse qu'elle exerce sur tous ceux qui l'approchent? Irène est de la race des charmeuses. Comme le parfum se dégage du calice de la fleur, un charme pénétrant s'envole de son âme et de son esprit. Sans que vous en ayez conscience, à votre insu, j'en suis certaine, vous vous êtes laissé séduire par ce charme et enivrer par ce parfum. C*est tout ce que j'ai dit, c*est tout ce que je veux dire.
— Vous m*arrachez mon secret, soupirai-je ; oui, je l'avoue, je l'aime... mais tranquillisez- vous : ce secret mourra dans mon cœur.
— Eh quoi t dit-elle avec étonnement, vous ne le confierez pas à son père ?
— A son père? m'écriai- je, jamais I Si j'étais assez fou pour lui demander la main de sa fille, malgré l'étroite amitié qui nous lie, M. de Feyzin me la refuserait. Mon âge creuse des abîmes entre Irène et moi, des abîmes infranchissables... C'est Topinion d'Ollivier; il me l'a très-nettement exprimée, et, quoiqu'elle soit la destruction de mes rêves, Tanéantissement de mes plus chères espérances, je suis forcé de convenir que je la partage de tout point.
— Hélas I mon pauvre ami, cette opinion est aussi
la mienne, me dit mademoiselle Plumet avec l'ac*
314 Là SBMÀINB DBS QffATBB IBODIS
cent d'une compassion sincère, et voilà pourquoi j'ai été si affligée lorsque j'ai eu connaissance de votre amour. Mais pourtant, s'il arrivait que M. de Feyzin changeât d'avis, si sa façon de penser se mo^ difiait^ s'il se montrait disposé à dire Oui, auriez-vous le courage de dire Non? C'est une hypothèse inadmis*» sible, penserez-vous. Admettez que ce soit une réalité, et répondez-moi. Que feriez-vous ?
— J'aurais de la raison pour deux, et plutôt que <te condamner Irène à cette union disproportionnée, je fuirais au bout du monde. Voyez-nous dans quel«ques années d'ici. •• N'étes-vous pas révoltée d'un accouplement si monstrueux : le soleil et Fombre, la croyance et le doute, la force et l'impuissance, Tappetit et la satiété, le printemps et l'hiver, la vie et la mort!
Un sanglot me monta à la gorge, et deux larmes brAlantes me vinrent aux yeux.
— Ne me maudissez pas trop si je tourne et re« tourne le poignard dans votre blessure, et laissezmoi vous poser une dernière question, reprit made* moiseiie Plumet. Vous me dites comment vous agiriez si M. de Feyzin vous acceptait pour gendre... Et si c'était Irène qui vous souhaitât pour mari, quelle serait votre conduite ?
— La même, exactement, je vous le jure.
— Vous auriez cette force sublime?
A SEMAINB DES QUATEB lEUBIS 315
— J'aurais ce précieux boa sens. Mais, fis-je avec impatience, vous allez chercher des suppositions absurdes ; à quoi bon ? ,
Mademoiselle Plumet rapprocha son fauteuil du mien, se pencha k mon oreille et murmura :
— La supposition est moins absurde que vous ne le croyez... Irène vous aime t
Je tressautai conmie si j'avais été soumis à l'action d'une pile de Yolta ; je me dressai tout d'une pièce et je me promenai à grands pas dans le salon. Ma* demoiselle Plumet me considérait d'un œil triste et gardait le silence.
— Cher Monsieur, me dit-elle quand je fus un peu calmé, vpus êtes un honnête homme^ le plus honnête que je connaisse ; promettez-moi de ne pas voir Irène avant son départ pour Château-Garnier
— Je ne prendrai point envers vous un engagement que je ne remplirais pas, lui dis-je. J'ai été rappelé à Paris, non par votre dépêche, mais par une lettre d'Irène. Elle m'attend. Quelle idée vous faites-vous donc de cette honnêteté que vous m'accordez, si vous pensez que mon entrevue avec cette jeune fille puisse offrir de si grands périls? D'ailleurs, étes-vous sûre de ne pas vous abuser ? Irène a pour moi de Taffèction, de la reconnaissance et rien de plus.
— - Eh bien I soit, dit-elle; il vous plaît de croire
3t6 LA SEMAINE DES QUATBE JEUDIS
qae je me trompe? Je le proclame: je me sui?
trompée. VoyezJa donc selon votre désir; promenezla à l'Exposition ; conduisez-la au théâtre ; dînez avec elle au restaurant; offrez-lui, en un mot, tous les plaisirs qu'elle rêve d'entasser dans je ne sais quelle semaine féerique... Après tout^ vous êtes le corres pondant de ma pensionnaire et l'ami le plus intime de son père; vous possédez toute sa confiance; toute son autorité vous est déléguée et je m'en décharge entre vos mains. Seulement, je vous en avertis à Tavance, voici ce qui arrivera : Demain, — si c'est aujourd'hui que votre semaine doit commencer, — demain vous viendrez me trouver ici, à cette même place, et vous me direz: « Vous aviez raison; Irène doit partir et je ne dois pas la revoir. » Hélas 1 cher Monsieur, soyez-en certain; je n'ai pas plus fait fausse route en appréciant vos sentiments pour Irène
qu'en définissant les sentiments d'Irène pour vous
Vous l'aimez et elle vous aime... Voilà la vérité.
— Elle m*aimet m'écriai-je en recommençant ma promenade dans le salon; comment le savez*vous? L'avez-vous interrogée ?
— Dieu m'en garde 1
— Vous en a-t-elle fait l'aveu ?
— L'aveu I dit-elle; mais il lui échappe à chaque instant depuis que vous n'êtes plus là; mais il éclate dans ses transports les jours où elle reçoit vos lettres.
dans ses inquiétudes quand votre réponse est en retard de vingt-quatre heures, dans son accent quand elle prononce votre nom, dans mille détails que j'épie d*un œil attentif, dans mille riens qui sont des révélations pour une mère, car vous admettez bien, n'estce pas , que j'aime Irène autant que si j'étais sa mère?
— Vos paroles provoquent en moi un trouble et une émotion extrêmes, dis-je à mademoiselle Plumet. Le plan de conduite que j'adopterai a besoin d'être médité et mûri. Je vais y réfléchir; vous me reverrez prochainement.
Je me hâtai de sortir; mon trouble et mon émotion étaient bien plus forts que je ne le disais^ et j'avais un impérieux désir de solitude. Si impérieux qu'il fût, je ne pus pas cependant fermer ma porte à Maxime de B..., qui vint me voir aussitôt que la nouvelle de mon retour se fut répandue dans la maison. Après s'être informé de ma santé et de celle du comte de Feyzin^ il arriva tout naturellement à me parler d'Irène. Lui aussi avait subi le charme t Lui aussi avait aspiré le parfum et s'en était enivré! Il se montra si enthousiaste que je lui dis en souriant :
— Est-ce une demande en mariage que vous me chargez d'adresser à son père, mon cher de B...?
^- Eht eh! fit-il, si je n'étais un burgrave et
ua ancêtrei je ne dis point que je ne vous prierais
pas d'être mon ambassadeur près la cour de Ghâteau- Garnier.
— Unburgravel un ancêtre! répëtai-je en manifestant toute ma surprise; quel Age arez-vous donc?
— • Trente sept ans pour les dame0«
— Et pour les hommes ?
— Quarante-cinq and.
*— Et vous vous classes dans les burgraves à quarante-cinq ans?
II me fit cette réponse dont chaque mot envenima et élargit la blessure qui saignait dans mon cœur :
-- Mon cher, rien n'est absolu et tout est relatif en ce monde. Parbleu I si je soupirais pour une de ces Ninons de Lenclos qui encombrent chaque après-midi les allées du Bois et chaque soir les avamt^scènes des théâtres^ il est certain que je serais endore un jeune premier assea présentable... Mais de qui parlons-nous en e6 moment? d'Une jeune fille de seize ansi Quoique moins Agé que Ma de Feyzin, je pourrais être le père de mademoiselle Irène. Si donc le bur^rave vous offusque, rayons-le, je he m*y oppose pas; mais passez-moi Vancêtre; vous voyez que j'y ai des droits légitimes et sérieux. Autant j'envierai le sort du jeune homme qui sera te mari de mademoisalle de Feyzin^ autant je plaindrais l'homme de nos A§es dont elle serait la femme. Si honnête, si irrépro-
LA SBMAINE DBS QUATRE JEUDIS 319
chable que fût sa conduite, je sais bien, pour ma part, qu'à peine aurais-je doubla le cap fatal de la cinquantaine, je serais le citoyen le plus jaloux, c'est-à-dire le plus à plaindre^ de la république conjugale.
Il s'éloigna dans remarquer Téti^t pitoyable où il me laissait. Obligé de faire bonne contenance tant que je l'avais eu pour témoin de mon martyre, je donnai un libre cours à ma douleur lorsqu'il fut parti. L'humaine faiblesse reprît alors ses droits imprescriptibles et je laissai couler librement les larmes amères que je renfonçais depuis le matin.
Peu s'en fallut que mademoiselle Bruneau ne me fitirprît au plus fort de cette crise déplorable. Prévenu heureusement par le coup de cloche du portier qui m'annonce les visiteurs, j'eus le temps de me préparer à la recevoir* Elle venait de la part dlrèrie s'informer si j'étais arrivé et si j'avais fait un heureux voyage.
-^ Mademoiselle s'est réveillée avant les oiseaux, me dit-elle, et si je l'avais écoutée, j'aurais sonné à votre porte à cinq heures du matin. Je suis bien contente que vous soyez de retour, monsieur de Grançay. La santé deMademoisellecommenceàm'lnquîéter; elle a perdu le sommeil et l'appétit; elle n'ouvre plus son piano; elle passe de longues heures à sa fenêtre, à regarder voler les hirondelles et courir les nuages, et
quand je Tinterroge, si par hasard elle me répond, elle a Tair de sortir d'un rêve. Comme je lui proposais d'appeler un médecin, car je croîs qu'elle a la fièvre, elle m'a dit que c'était inutile ; que le médecin qui la gérirait n'était pas à Paris. Sans doute elle a fait allusion à son vieux docteur de Ghâteau-Garnier, qu'elle connaît depuis son enfance et qui l'a toujours soignée. Aussi me tarde-t-il que nous ayons quitté Paris. Ah 1 je voudrais bien être plus vieille de huit jours !
— Chère demoiselle, dis-je à Bruneau, à quelle cause attribuez-vous le changement qui s'est produit et que vous avez observé dans Irène ?
— A sa contrariété de quitter Paris avant le terme qu'elle s'était fixé.
— Vous ne soupçonnez pas d'autre motif?
— La crainte d'être privée d'une certaine semaine dont elle poursuit la chimère depuis son enfance, doit y être aussi pour quelque chose.
— C'est tout?
— Je ne vois pas «quelle autre raison,
— Parlons franchement et mettons les points sur les û Le cœur d'Irène ne battrait-il pas un peu trop vite et un peu trop fort depuis quelque temps?
— Ah 1 mon Dieu ! s'écria la bonne Ipsipylle; que me dites- vous là? Supposez-vous qu'elle ait une maladie du cœur? Redouteriez-vous un anévrisme?
— Ce n'est pas ainsi que je l'entends; le cœur d'une jeun6 fille peut être malade sans qu'il y ait lieu de craindre de si funeste» conséquences.
— Ahl je comprends 1... vous désirez savoir si mademoiselle aime quelqu'un?
— Précisément.
— Qui aimerait-elle?
— Je vous le demande.
— Vous excepté, nous ne voyons personne. Assurément vous êtes fort bien encore^ monsieur de Grançay, mais votre âge...
— Il ne s'agit pas de moi, dis-je en la congédiant brusquement. Il est neuf heures. Prévenez Irène que je serai à la pension à midi.
Une des trois pièces de son petit logement donnait sur la rue de TOuest. Accoudée à la fenêtre, elle m'attendait les regards fixés vers la rue de Yaugirard^ par où j'arrivais toujours. Du plus loin qu'elle m'aperçut, elle agita son mouchoir. Malgré la douleur que j'en devais ressentir et que je ressentis en effet, je repliai mon bras gauche sur ma poitrine et je le détendis dans toute sa longueur. J'en fus bien récompensé en contemplant l'expression de joie im* mense qui se refléta sur sa physionomie transfigurée et illuminée.
Peu d'instants après, Bruneau m'introduisait dans le sanctuaire.
322 LA SBKAlIfK DBS QUATEK JBVDIS
A- Enfin, c'est vous I me dit Irène de cette douce ▼Dix qui est une musique; vous bien portant! vous guéri t Béni soit Dieu qui a accueiDî mes vœux et exaucé mes prières t Ah t mon ami, j*ai bien souffert de votre absence; j'ai été bien malheureuse... mais vous voilà; vous m'êtes rendu... J'oublie tout; je ne me souviens de rien. Qu'est-ce que le chagrin que j'ai senti à côté de la joie que j'éprouve près de vous?
*^ Vous parlez de votre joie de revoir M. de Oran* çay, dit Bruneau, et vous ne l'avez seulement pas embrassé I
Irène fit un mouvement, comme si elle allait se jeter dans mes bras; de mon côté, je me disposais à faire un pas en arrière, lorsqu'elle s'arrêta toute rougissant, et dit avec une gaieté forcée :
•— Est-elle assez «Aofttn^, cette Bruneaut Est-ce que les demoiselles embrassent les beaux messieurs ? Décidément, ma chère, le côté La Yallière et le côté Montespan se développent en vous d'une manière effrayante.
Elle changea de ton et reprit avec un accent sérieux t
— Vous gavez que si j'obéissais aux prescriptions paternelles, je ne serais plus ce soir à PaYis?
— Il faut obéir, chère enfant.
— Nous en recauserons la semaine prochaine. Je ne
L4 SEMAINE DBS QUAT&E IfiUDIS 323
m'explique pas Tinsistance de mon père à me rappeler immédiatement près de lui. £t vous, mon ami> vous Texpliquez-voufi?
Ma situatioB devenait intolérable; il n'y avait plus i douter... j'étaitf aimé d'ivèoe. Pisrsaadé qu'il n'(itail pas encore trop tard pour entreprendre et achever sa guérison, je pris la résolutioa d'imiter le chirurgien qui fouille impitoyablement de son bistouri et brûle de sa pierre infernale la plaie que la gangrène m^ nace d^envahir,
— Je pense que votre père ne vous réclame si insn> tamment que pour vous marier» dis-je en m'efforçant de maintenir ma voix au diapason d'une con^ versation indifférente.
^ Me marier ? moi 1 et avec qui ?
-— C'est ce que j'ignore, joa cbère enfant ; mais tous les prétendants ne ressemblent pas à M. de Fosqueyn^^ fort heureusement, et «ans doute M* de Fey^ a trouvé un gendre à sa conveaance, un mari digne de vous.
— Ce mari digne de moi, ce gendre à la convenance de mon père, dii-elle résolument, il me déplaira, el je ne l'agréerai point.
— Pourquoi ?
— Parce que.
— Ce n'est pas une raison.
•^ Cl'eçst la plus concluante.
— Ce n'est pas un argument.
«^ C'est le meilleur.
De plus en plus convaincu de la nécessité de recourir au bistouri, je repris, tout en plaquant de bruyants accords sur son piano, afin de me donner une contenance :
— Ce n'est pas là votre dernier mot, ma chère Irène; vous réfléchirez que je tiens à assister à votre mariage, et vous serez mariée dans un délai prochain, sans quoi il ne me serait pas possible d'être témoin de votre bonheur.
— Mon bonheur! murmura-t-elle; il parle de mon bonheur!
J*eus l'air de n'avoir pas entendu, et je poursuivis :
— Lorsque votre père me chargea du soin de veiller sur vous, je me disposais à faire un long voyage. Aujourd'hui que ce rôle de tuteur n'a plus de raison d'être, je rentre en possession de mon libre arbitre. Après un toast bien senti à la prospérité des jeunes époux, porté par moi au banquet nuptial^ je partirai pour un temps qu'il me serait difficile de préciser d^avance.
Je continuais mes improvisations musicales avec une tranquillité apparente qui contrastait étrangement avec mes bouillonnements intérieurs; Irène se leva et ferma le piano avec dépit.
— Si c'est une épreuve que vous m'imposez pour
savoir! qad poiiil TOrt jm*»» "» <=■«» ''*-
geaot «» r.5«d to» ""^ -<?«^ J-inirgu», é»- VOUS » mff*'»^ ortTî: nu-" ji*t *""* ^K^*^ QaeUe faute aHeodmiiiiit' ^hk nyn««^viMttr
vous éua, a»« ■<«> ftfe, J «~t yut>eci^« it>.lii» leodremeal; »o» ûsii^ ujui: t u—Msui Oant «m» prières da mît et ^ na^L^.. L: lyul « «wj/, il «« faadnU mowcr à \<,ii>^J-T- *'*"' «ri'J*» <1'1««<M<M que cela Ksen pas, <«> cryâ^u ^m; wu» W: iW'fci-
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Bnioean *«i«'a;t à «i «sirrûtsi, miKWi «t «</(t. fondue. Pea à peo la iMtu^:** t tanin âun %tnt mprit. £Ue sembliiît tn-jin^tie.
j Elle hasarda tûnidemeiu ou ; € Galro«z^vu«, Mgjl«*
I moiaellel > qui loi auira ou : < 'î»mtn^tm% 4/itui t $
loat & Eut dans la première ouiiotre du mm tmUntiitt élève.
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.-^age que je vous »aaûncts iiurt ttii term»!
peul-êtrc que j« „.; [^ ^uppoM. h ffl-
;nvz vos uiifiiiu u;ij,ei,a|„|, j, pud,^ j„ ,rrc5pon.lar.t, ,i.---»^ ^„^„^ ^j^ ^„
326 LA SCUAINB DBS QDATIlB JBUDI9
Ëile frappa du pied et s*écria :
— Ne me parlez donc pas de mon mariage comme si c'était déjà un fait accomplit Que vous partiez ou que vous restiez, sachez-le bien, je ne me marierai jamais.Vous avez dit un jour que vous comptiez vous retirer à Sainte-Périne; eh bien^ j'y entrerai aussi. Je m'établirai dans le même pavillon que vous, je tâcherai que ce soit au même étage, sur le même palier, porte à porte. Nous voisinerons ; nous dînerons alternativement l'un chez l'autre; le soir, nous jouerons aux dominos.. • Ce sera charmant I
Elle fut prise d*un accès d'hilarité nerveuse qui ressemblait au rire des fous. Je souffrais autant qu'elle, sinon davantage. Résolu à mettre fin à cette soène déchirante, je lui dis, sans oser la regarder en face •
— Votre projet serait en effet charmant; mais je doute fort qu'il séduise madame de Grançay.
-r- Madame de Grançay? répéta-t-elle; votre mare, sans doute?
-^ Ma mère est morte.
^ De qui donc parlez-vous?
<— De celle qui sera ma femme..
— Vous allez vous marier? dit-elle en passant rapidement la main sur son front.
— Pas avant un an. C'est une veuve que j'épouserai, et son mari n'est mort que depuis un mois.
— OÙ demeure-t-elle cette veuve inconsolable? Ca ne doit pas être au Malabar?
— Elle habite Saint-Pétersbourg, et nous nous aimons depuis longtemps.
— Et depuis quand êtes-vous instruit du coup si cruel qui a frappé votre amie?
— C'est ce matin, en entrant chez moi, que j*ai trouvé la lettre de faire part.
Irène avait repris tout son sang-froid^ et elle était redevenue maîtresse d'elle-même. Elle me dit avec un calme glacial :
— Votre confiance appelle ma confiance, et je ne veux pas être en reste de confidences avec vous. Tandis que vous aviez votre roman à Saint-Pétersbourg, j'avais le mien à Paris. Malheureusement, la mortalité est très-considérable cette année, en France comme en Russie. Mon Dieu, oui, j'ai eu, moi aussi, ma lettre de faire part, et admirez la coïncidence : comme vous, c'est aujourd'hui même que je l'ai reçue. Vous me demandiez tout à l'heure pourquoi je refuse de me marier? Si je ne me marie pas, c'est que mon fiancé est mort !
Se tournant du cdtéde Bruneau, elle ajouta :
— Ma bonne, je vous ai un peu bousculée tout à l'heure; je vous en demande pardon. Ayez l'obligeance de faire nos caisses; nous partirons ce soir.
— £h quoil luidis-je, sans visiter le palais de l'Ex-
328 LA fEMAINK DRS QUATHR JEUDIS
position universelle? Sans courir les théâtres ? sans dincr dans les beaux restaurants du boulevard?
— Mon deuil s'y oppo?^e, reprit-elle; en France nous le portons plus longtemps qu'en Russie.
— Vous renoncez donc à votre semaine des quatre jeudis?
— Il n'y en aura jamais pour moi f .Adieu t me ditelle en me tendant sa main dont le contact me brûla comme un fer rouge; je vous dois la vie et je ne Tou* blierai pas. Hëlas ! pourquoi m'avez-vous sauvée ? Je serais morte si heureuse f
A peine étais-je sorli, j'entendis le bruit de ses sanglots. Je m'arrêtai, cloué sur le seuil. Apres avoir hésité quelques instants, je me bouchai les oreilles et je m'éloignai.
Mademoiselle Plumet m'attendait dans le salon ou elle m'avait donné rendez-vous.
— Eh bien ? me dit-elle.
— Vous aviez raison, répondis-je d'une voix étouffée ; Irène doit partir cl je ne dois plus la revoir.
Et je m'enfuis sans reiourner la tête.
XXIT
Gonslanlino, ddcombre IS70,
Je rouvre le journal de ma vie écrit et fermé depuis trois an^.
Hier le courrier de France m*a apporté cette lettre do M. Augeraud :
c Cher monsieur et ami,
4 J'ai accompli religieusement l'engagement pris envers vous : Personne ne connaît le secret de votre retraite et j*ai conservé, sans vous les faire passer, toutes les lettres qui vous ont été adressées depuis votre dt'part do Paris.
a Si je ne garde pas avec les autres celle que vous trouverez sous ce pli, c'est que le billet qui IWortuil,
et qui m'est personnel, est conçu en termes tels que je crois devoir faire une exception en sa faveur.
« Je ne vous dis rien des tempêtes effroyables, des catastrophes inouïes qui se sont déchaînées sur notre malheureuse France. Vous en souffrez autant que moi, vous eij souffrez même plus que personne, vous dont la religion politique m'est bien connue, vous qui aimez vos amis d'autant plus que Tinfortune les accable.
« Donnons un regret et un souvenir à un brave garçon :
a Le maréchal des logis chef, Hector de Crage, du troisième régiment de cuirassiers, est tombé glorieusement sur le champ de bataille, dans les charges, héroïques do Reichshoffen. »
La lettre que m'envoie M. Augeraud est d'Ollivier. La voici :
c Gh&tean-Garnier, 25 novembre 1870.
« Raymond, je sais tout. Irène m'a fait l'aveu de son amour pour vous. Mademoiselle Plumet m'a dit votre amour pour Irène. Elle est ici depuis ce matin ; Irène a demandé à la voir avant de mourir.
« Oui, Raymond, voilà où nous en sommes ! Ma fille se meurt... et moi, brute aveugle que je suis, je n'ai rien deviné, rien compris I
c Irène sait à présent que la fable de votre ma-
LA SCMAINE DES QUATRE J&UDIS 331
riage n'était qu'uQ pieux mensonge; elle connaîl et apprécie l'étendue de votre sacrifice. Depuis son entretien avec mademoiselle Plumet, elle nous assure qu'elle ne soutire plus; elle nous défijnd de pleurer.,. mon Dieu I prenez ma fortune, prenez ma vie et faites un miracle.
a Un miracle I oui, Raymond, il ne faut rien moins qu'un miracle pour qu'ircne nous soit rendue!
a Je supplie M. Augeraud de vous faire parvenir cette lettre. Où que vous soyez, revenez, revenez sans retard; votre femme vous attend. »
La lettre contenait ce post-scriptum^ écrit par mademoiselle Plumet :
< Pu courage t mon pauvre ami... M. de Feyzin venait à peine de tracer les lignes que vous avez lues, Irène s'est endormie en prononçant votre nom. Klle ne s'est pas réveillée... Elle ne se réveillera plus I »
Demain, je quitterai l'Algérie. On se bat sur les bords de la Loire. 11 y aura peut-être une balle pour moi.