‹ La semaine des quatre jeudisChapitre 5 sur 6 · ■ .. , III · texte numérisé non relu

■ .. , III

— Pas du tout.

— Est-ce ton jotnrs^a- même pdcbb ^

— Certainement;

— J'ajoute, afiti'de me fâlreimioux côai:pirendpe, que rien ne ressemble moins àoine statae ébaischée qu'une statue terminée. C'est 'toii)<^uts le même bloc de marbte, mais Tartiste a parfait son <Buvrew Dieu qui est cependant le plus com^ptet^^-le plus halHle,.le plus prodigieux des artistes, s*y esd^repvis à deux fois avant de vous faire telle que vous êtes aujourd'hui; et voilà pourquoi les regards des passants exprimait ces sentiments d*admivation un peu vive qui frois^ sent votre pudeur et dont^e blesse votre modestie. •

— C'est ma propre pensée que M« de Grançay a exprimée mille fois mieux que je n'aurais su le faire! s'écria mademoiselle Bruneau avec entraînement.

— Je serais confuse de vos paroles, reprit Irène, si je ne faisais la part de votre amitié^; elle vous pousse à me juger' avec une indulgence exagérée. Le point essentiel, mon ami, c'est que je vous plaise à mon père et à vous,

— Vous ne raisonneree pus toujours ainsi^ ma chère Irène.

— Vous supposez tîelaî

-^Ce n'est pas une supposition; c'est une certW tude.

Elle dit en riant :

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— Vous deux mis à part, je me soucie de Topinion du reste de l'humanité comme d'une guigne.

— Je vous ajourne à deux ans, chère Irène.

— Qu'y aura-t-il donc de changé en moi dans deux ans, mon ami ?

La question ne laissa pas que de m*embarrasser; heureusement je fus dispensé d'y répondre. Au moment même où elle me l'adressait, je sonnais à la porte de l'institution, et de gros flocons de neige commençaient à blanchir les pavés. Je lui dis un adieu rapide et je m'éloignai à grands pas.

\ me proposais, le dimanche suivant, de renouveler cette agréable journée ; mais je comptais sans mademoiselle Plumet.

— Cher Monsieur, me fit-elle observer, mes élèves n'ont qu'un jour de sortie par mois. Si je violais la règle en votre faveur^ que penseraient les compagnes d'Irène?

— Cependant...

— C'est inutile; n'insistez pas. D'ailleurs, elle risquerait de s'enrhumer et elle ne doit pas s'enrhumer — en ce moment surtout.

Je la connais; je sais qu'aune exquise bonté elle unit une fermeté de caractère toute virile. Je passai à un autre ordre d'idées, et je lui demandai si elle n'était pas frappée comme moi de la transformation physique opérée chez Irène.

— G*est plus et mieux qu'une transformation, répondit-elle ; c'est une transfiguration, et je ne vous cacherai pas que sa beauté commence à m'épouvanter^ — en tant que maîtresse de pension, bien entendu. Je me compare au caissier qui a> par extraordinaire, des centaines de millions dans sa caisse et qui se réveille subitement au milieu de la nuit, tourmenté de Ja crainte que les voleurs ne profitent de son sommeil pour le dévaliser.

— Nous sommes deux à veiller sur votre trésor, chère demoiselle.

^ Vous pouvez dire hardiment que nous sommes trois ; il serait injuste d'oublier mademoiselle Bruneau.

J'attendais impatiemment la venue du bienheureux dimanche qui devait me rendre Irène pendant toute la journée, lorsque je reçus de mademoiselle Plumet une invitation pour le 1*' janvier. Au bas de la convocation imprimée, elle avait crayonné ces quatre lignes : < Entre parents, correspondants, élèves et professeurs. — Souhaits de bonne année; un peu de musique, une tasse de thé ; tout le monde couché à minuit. » Plus bas, en guise de post-scriptum, flamboyaient ces cinq mots mystérieux : « Il y aura une surprise. »

— Une surprise î dis-je à Irène ; quelle surprise nous est réservée? Pouvez-vous m'en donner un avantgoût?

Gomme si elle avait eu à cœur de me démontrer qu'elle n'a pas volé son premier prix de logique, Irène me répondit gravement :

— Suivez bien mon raisonnement, vous dirai-je à mon tour : il n'y a de surprise qu'à la condition qu'on soit surpris. Or^ comment serait-on surpris si, d'avance, la surprise était connue? Donc on me surprendrait fort si l'on me surprenait révélant le secret de la surprise.

— C'est admirable d'enchaînement et de déduction I exclama mademoiselle Bruneau.

Cette perspective d'une fête musicale dans un pensionnat de demoiselles fit naître dans mon esprit un mouvement d'instinctive terreur. Je vis défiler comme en un rêve une douzaine d'insignifiantes jeunes filles vêtues de blanc, les unes attelées à des guitares, les autres assises devant des pianos droits, exécutant à contre mesure des variations monotones sur nos aii's nationaux : Au clair de la lune et Ah I vous dirai-je^ maman. La partie vocale ne me causa pas moins d'effroi. Des voix chevrotantes, fausses et aigrelettes me persécutaient de mélodies vieillottes où il était question de petits bateaux ^ ie petits hameaux, ^e petits otseattx et de petùs ruisseaux. Entre temps, et en façon d'intermède, on se livrait à la déclamation, et le récit de Théramène s'entassait sur le songe i'Athalie. Si, du moins, Irène avait dû faire sa partie dans ce cha*

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ri vari enfantin, j'aurais pris' mon mal en- patience; mais elle n'était pas musicienne, et ce fut en mau^ dissant mademoiselle Plumet de m' avoir couché sur la liste de ses victimes que j'entrai dans son* -salon somptueusement décoré et illuminé à^tomo.

— C'est très-aimable à vous, me dit-elle, d'être venu et surtout d'être venu undes premiers. Vous en serez récompensé, j'espère.

Je grimaçai un sourire. Mademoiselle Plumet poursuivit avec une fierté radieuse :

— Je vous signale mes trois pianistes.

— Trois pianistes ! soupirai-j e.

— Elles font honneur à leurs maîtres. Le Couppey, Marmontel et madame Louise Farrenc. Vous me dire^ des nouvelles de ma principale cantatrice. C'est une élève de madame Miolan-Carvalho.

— Ah! mon Dieu! mais c'est un concert que vous offrez à vos heureux invités !

— Un vrai concert divisé en deux parties, comme ceux du Conservatoire dont vous êtes si friand.

— Combien je déplore de ne pouvoir assister qu'à là première partie ! Je suis dans l'obligation..

— Qu'osez-vous dite ?

— Vous connaissez les exigences sociales du !•' jan* vier. On m'attend à dix heures à l'autre bout de Paris.

•^ Eh bien ! on vous attendra, interrompit-elle vi-

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vêment. Faites-moi l'affront de disparaître avant le dernier accord et la roulade finale et je ne vous revois de ma vie. Faut-il vous répéter qu'il y aura une surprise?

— C'est juste; j'oubliais la surprise. Entendronsnous un solo de clarinette* exécuté par une petite aveugle âgée de dncfans ?

— Précisément ; et vous me causeriez un réel cha* grin si vous n'étiez là pour encourager cette jeune virtuose.

Je promis de rester, et en effet je partis le dernier. Combien j'en fus récompensé ! Quelle surprise ravissaiite m'était réservée! Irène chanta deux morceaux dés Noces de Figaro^ du divin Mozart, avec une voix douce, pénétrante, d'un charme extrême. Son style et sa méthode procédaient déjà de la méthode et du style de Tartîste consommée qui, exceptionnellement, avait consenti à lui donneir' des leçons. Emue et troublée au début de l'adorable romance du page Mon cœur soupire^ elle ne tarda pas à donlpter son émotion et mérita les applaudissements très-sincères de son au-' ditoire étonné. Mademoiselle Brunéau s'évanouit, suffoquée d'orgueil et de plaisir.

— Que pensez-vous de la surprise? me demanda gaiement Irène en me sucrant une tasse de thé

Pour toute réponse, je lui montrai là trace des larmes de joie que son triomphe avait mises dans mes yeux.

— Vous êtes d'avis que la petite aveugle n'a pas trop mal joué son solo de clarinette ?

— Mademoiselle Plumet vous a dît?...

— Rien; j'étais derrière une draperie lorsque vous causiez avec elle, et j'ai tout entendu. Vous souvenezvous d'avoir développé cette thèse qu'une femme est incomplète si elle n'est musicienne?

— Quand cela?

— Oh i il y a longtemps i

— Je ne m'en souviens pas ; mais mon opinion n'a pas varié.

— C'est à dater de ce jour que je me suis prise de passion pour la musique. Vous concevez que je n'ai aucune envie d'être considérée comme une personne incomplète. Vous êtes-vous douté de quelque chose? Non. Cependant il n'y avait que des femmes dans la confidence. Qu'on ose dire encore que notre sexe est incapable de garder un secret i

Les invités s'étaient retirés, les élèves avaient regagné leurs dortoirs. Lorsque le premier coup de minuit tinta à la pendule^ mademoiselle Plumet me dit:

— Souhaitez une bonne année à notre prima donna; embrassez-la vite et permettez-nous d'aller no«s coucher. Après les fatigues d'une telle journée^ on a grand besoin de repos.

Irène me tendit sa jolie tête ; un frisson indéfinis-

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sable courut dans mes veines pendant le court espace de temps où je la tins serrée sur mon cœur.

Autant pour me punir de cette sensation dont 3'éprouvai une confusion secrète que pour combattre Tincendie subitement allumé dans tout mon être, je me condamnai à embrasser mademoiselle Plumet et mademoiselle Bruneau. Ces baisers-là équivalaient à des seaux d*eau versés sur un brasier et j'eus la satisfaction de sentir que la flamme intérieure qui menaçait de me dévorer ne résistait pas à cette manœuvre héroïque*

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