‹ La Semaine Sainte à SevilleChapitre 2 sur 7 · DES CHEMINS D'ANDALOUSIE · texte numérisé non relu

DES CHEMINS D'ANDALOUSIE

A Madrid, que ne m’a-t-on raconté 8ur ce que j’allais voir à Séville ! Il ne s’agissait, bien entendu, ni de la Giralda, ni des jardins de l’Alcazar, ni de la maison des Duègnes, ni de la Casa Pilatos, tous ces souvenirs admirables de l’art moresque en ce pays. Nous sommes dans la Semaine Sainte, la Semana Mayor^ et on ne me parlait que du merveilleux spectacle, de la grande féerie populaire qui devait nuit et jour se dérouler sous mes yeux.

— Vous allez voir, me disait-on,

les Christs et les Vierges en robes de velours et d’or sortir de leurs chapelles et de leurs églises de quartier, sur d immenses plateaux embrasés.

Vous les verrez déambuler par les rues et les places, précédés de leurs confréries. Kt tout le long de ces cortèges, qui de cinq heures du soir à deux heures du matin transforment pour quelques jours Séville en un promenoir religieux, vous entendrez les saéta, ces chansons, ou pour traduire exactement le mot, ces fléchettes de quatre ou cinq vers, que jette dans la foule une voix inconnue en l’honneur de la Vierge ou de .Jésus. Tout se tait dès que la voix s’élève. Parler à ce moment serait un péché mortel. La procession s’arrête, et pendant deux

OU trois minutes frémit dans l’air une modulation tour à tour aiguë et grave qu’on dirait le chant d’un oiseau qui ne vit qu’en Espagne. Surtout, ne manquez pas d’entendre Amalia Molina î C’est une chanteuse andalouse qui voyage beaucoup par le monde, mais en quelque endroit qu’elle se trouve, quand arrive la Semana Mayor, elle revient toujours à Séville pour y chanter des saéta. Ne manquez pas non plus de vous trouver le vendredi, vers quatre heures du matin, à la porte de la prison. Vous y verrez passer la procession du quartier. On permet alors aux détenus de regarder derrière la grille le Rédempteur et sa mère, la Vierge de Miséricorde, et si parmi les prisonniers il en est

un, comme ce n’est pas rare, qui possède une belle voix, vous l’entendrez, lui aussi, jeter sa saéta dans la nuit. Qui sait même si sa chanson n’est pas celle qui plaira le plus au Seigneur?... Enfin, ne vous étonnez pas si des gens qui ont fêté la Vierge avec trop d’anisette, lui adressent en patois sévillan des protestations d’amour que vous devinerez peut-être. Si vous ne les comprenez pas, ne vous les faites pas traduire : elles vous sembleraient un peu chaudes. Vous verrez aussi des batailles entre les confréries qui se rencontrent aux carrefours, car personne ne veut céder le pas. Les cierges se changent en bâtons, et les saéta en injures. Vous verrez... »

Mais que ne devais-je pas voir à Séville?

Je Tavoue, je suis très déçu. Depuis trois heures je me promène à travers la ville en fête. Ah ! que c’est fastidieux ces longues files de processionnants en robe de couleur, en manteaux violets, blancs ou rouges, le visage invisible sous de hautes cagoules pointues comme des bonnets d’astrologue ! Comme c’est monotone tous ces mannequins sans visage, tous ces cornets en marche, tous ces cornets d’un sou, et qui sont, hélas, sans surprise ! Quel carnaval triste et correct ! Les masques s’en vont deux par deux, d’un pas ennuyé de bedeaux, avec des gants de filo-

selle, un énorme cierge à la main qu’on ne tient pas la flamme en l’air mais parallèlement au sol, comme une canne de pieux entraînement. Derrière, suit la pièce montée, une plateforme qui, elle aussi, avance lentement, portée par une quarantaine de gaillards invisibles, dont on ne voit que les sandales sous une housse de velours cramoisi. Là-dessus, au milieu des fleurs et des cierges allumés, des personnages grandeur nature, de bois ou de carton, des Christs sur la croix, des bons larrons et des mauvais, des Romains avantageux, des Vierges habillées de longs manteaux à trame comme la Cendrillon du bal, le cœur transpercé d’un poignard, et qui penchent sur la foule un visage

banalement douloureux. Tout cela tremblotant, mal assuré sur son pavois, donnant un peu le mal de mer par son défaut d’équilibre. Puis viennent des tambours, qui de leurs sons cuivrés ont l’air de soutenir ces personnages titubants. Enfin, des cavaliers de l’armée espagnole, qu’on dirait aussi déguisés.

Eu milieu de la foule, une voix 8 élève, faible d’abord comme pour 8 assurer d elle-rneme et réclamer le silence, puis tout de suite forte et passionnée. Est-ce le chant de la célèbre Amalia Molina? Je ne sais et ça m est égal. Benie soit-elle la grosse dame en noir qui roucoule à son balcon et divinise un moment ce carnaval ! Mais où est -il le beau silence

qu’il est interdit de troubler sous peine de péché mortel? Comment fermer l’oreille aux cris des marchands d’eau, de cacahuètes, de crevettes bouillies et de pâtes d abricots ! Comment faire taire mes voisines qui bavardent pendant que, làhaut, sur le balcon, la grosse dame continue ses roulades?... Hélas, 1 oiseau s’est envolé ! La voix s’est tue, déjà l’affreux bruit des tambours remet la procession en marche, et tous les personnages de la vaste pièce montée, transfigurés une minute par le miracle d u chant aérien, poursuivent leur route vacillante avec les petits gestes caducs, saccadés, pitoyables de bonshommes mal assurés sur leurs pieds.

Vraiment je suis déçu. Je sonfye à une procession que j’ai vue un 15 août à Saint-Servan, et tous ces bonnets d’astrologfues percés de deux trous pour les yeux me font regretter les visages des bonnes vieilles dames de là-bas. J’en ai assez de ces calvaires ambulants, de ces Christs et de ces Vierges, ces Maria de las angustias, ces Sehora de los dolores, ces Christs de la Expiraciôn^ de la Exaltaciôn, de la Coronaciôn, de la Conuerzion del buen ladron ou de la^ siete palabras, qui paraissent souffrir, comme moi, de l’infernal bruit des tambours. Où les fuir? On les rencontre partout, et pas une voiture ne circule dans la ville abandonnée aux curieux, aux tambours et aux cagoules. Après

m’être heurté vingt fois à des Christs et à des Vierges errantes, j’arrive enfin devant un haut portail aux armes de la maison d’Albe. Un jardin. Du silence. 11 peut donc y en avoir encore ! Quelques pas dans l’allée, et j’ai franchi cinq ou six siècles : je suis dans l’Espagne moresque.

Pas tout à fait pourtant ! Ce n’est ni un Yacoub el Mansour, ni un Abd-er- Rhaman qui a construit ce délicieux palais, cette maison des Duègnes que l’on sent si indifférente à tous les processionnants. 11 y avait déjà près d’un siècle que le dernier roi more avait quitté l’Andalousie lorsque cette demeure fut bâtie. Mais cet esprit arabe, qu’après six cents ans

passés on retrouve encore à chaque instant dans les gestes de Séville, était alors tout vivant. L’Andalousie était remplie de ces musulmans renégats que l’on voit, sur un bas-relief de la cathédrale de Grenade, se précipiter en foule vers les cuves baptismales.

Et quand un grand seigneur chrétien voulait se bâtir un palais, il n’imaginait rien de mieux que d’imiter les princes raffinés qu’il avait chassés la veille.

Je reconnais ici toutes choses, les longues salles, leurs stucs ciselés, cette décoration d’émail, ces plafonds de bols sculptés en forme de carène renversée, ces cours et leurs jets d’eau, ces parterres en contre-bas des allées, ces orangers, ce parfum de jasmins, ces masses rouges de bougainvilliers,

ce vaste bassin d’eau couvert d’épaisses mousses vertes. C’est le palais de Ba Ahmed, là-bas, à Marrakech, c’est Fez, c’est l’Islam, son intimité, son silence et jusqu’à son air d’abandon que je retrouve dans ce jardin un peu ensauvagé et dans cette maison elle-même, assez rarement habitée.

C’est l’Islam, et c’est autre chose.

On sent ici je ne sais quoi qu’on chercherait en vain au Maroc. C’est moins clos, moins replié sur soi-même, et d’une décoration plus chaude. On ne voit plus sur les murs ces espaces nus, tout blancs, sans le moindre décor, qui sont un peu déconcertants dans les plus belles chambres marocaines. Tandis qu’à Marrakech ou à Fez la mosaïque ne fait sur la mu-

raille qu’une sorte de lambris qui ne dépasse pas votre épaule, ici les carreaux de faïence sont comme une tapisserie sombre qui atteint, tout près du plafond, les petites fenêtres de plâtre sculpté, enchâssées de verres de couleur, qui éclairent la pièce par le haut. Les couloirs, tapissés de ce brillant émail, n’ont pas cet aspect désolé, délabré, presque pauvre, qui étonne toujours dans les plus riches demeures de Fez ; et les escaliers ne sont plus ces dures échelles étroites et sombres, où le pied tâtonne dans les ténèbres, mais de larges degrés de pierre, avec une rampe royale, un plafond à caissons dorés et une muraille ruisselante de la somptueuse faïence à reflets.

Que tout cela repose des tristes imaginations qu’on traîne dehors, dans les rues, au milieu du peuple en fête ! Ici tout n’est que rêverie, idées vagues qui flottent dans l’air ou vous traversent l’esprit sans qu’on ait le moindre désir de les arrêter au passage. Je ne sais rien de cette maison, et personne, je erois, n’en sait rien.

Ni le duc d’Albe à Madrid, ni au jourd’hui son majordome, n’ont pu me donner aucune lueur sur le passé de ce logis. Et cela aussi est très arabe et va fort bien avec l’endroit. Si la domination moresque s’était installée en Occident, ce sont de semblables palais qu’on aurait vu chez nous, à Blois ou à Vendôme, et arabisés nous aussi, nous aurions sans doute perdu

la mémoire de leur passé. Grâce à Dieu, rien ne s’efface plus vite qu’un souvenir de volupté. Or ces demeures musulmanes ne sont remplies que de ces souvenirs-là. Qui les retrouvera jamais dans cette maison des duègnes? Ce séjour du plaisir est aujourd’hui tout à fait dépourvu de ce qui fut sa raison d’être et qui lui redonnerait tant de prix. Mon Dieu, faites pour moi un miracle ! Laissez aller, je vous en prie, une de ces Madeleine en prière, qui étale ses cheveux dorés sur les pavois ambulants. Menez-la dans ce jardin endormi. En un pareil endroit l’amour n’est vraiment plus un péché... Mais hélas ! j’ai eu beau attendre, aucune Madeleine n’est venue.

Eh bien ! non, on ne m’avait pas trompé. C’est une nuit, mon cher Morand, cette nuit du jeudi au vendredi saint à Séville ! Il est onze heures du soir. Les Christs et les Vierges, qui tout l’après-midi ont pèleriné de rue en rue dans le bruit des fanfares et des tambours, regagnent lentement leurs paroisses, très lentement, car les processionnants mettent tout leur orgueil à tenjr le pavé le plus longtemps possible, et les porteurs des grands pavois dorés, las de promener depuis six heures leur fardeau, posent

à tout moment sur le sol les lourdes chapelles embrasées et vont boire au cabaret. Les farauds cagoulards qui pendant la journée tenaient si droit sur la tête leur haut cornet pointu, le portent maintenant sur roreille et ne se gênent plus pour relever leur voile et fumer des cigarettes. De tous côtés les saéta s’élancent, voix d’hommes ou de femmes, alternées ou qui se mêlent. Mais tandis que la voix des femmes est toute facilité et souplesse, l’homme peine, se crispe dans un effort violent, comme un lutteur qui fait des poids, pour s’arracher de la gorge ou du nez une note difficile. La foule qui écoute dans un bruyant silence apprécie sans aménité. Elle n’accepte pas l’à-peu-près.

ne laisse passer aucune défaillance, conspue ou bien approuve par des « olé ! olé ! » exactement comme au théâtre on applaudit ou l’on siffle un acteur, ou })lutôt, comme aux courses de taureaux on encourage ou l’on hue le planteur de banderilles.

Des ivrognes commencent des chants qu’ils ne peuvent poursuivre et qui s’éteignent au milieu des quolibets.

Puis les porteurs ragaillardis par les verres d’anisette se glissent de nouveau sous les pièces montées, et titubant sous le faix, semblent communiquer un peu de leur ébriété aux Vierges vacillantes et aux Christs douloureux.

Sous un haut baldaquin, une Vierge coiffée d’un diadème, les doigts char-

gés de bagues, des colliers de perles au cou, et couverte d’un manteau dont la traîne de velours recouvre tout le fond du char et descend jusqu’à terre, abaisse un regard consterné sur cette multitude en délire.

Elle est arrivée sur la place, devant l’église qu’elle habite tout le reste de l’année. L’heure approche où son calvaire va finir, où elle va enfin regagner le silence et l’ombre d’où on l’a sortie pour un jour. Les saéta jaillissent coup sur coup, mêlant dans un désaccord étrange, leurs accents graves ou aigus et leur ardeur à réussir la note que le public attend pour applaudir ou sifiler. Près de moi, une femme qui donne le sein à son enfant multiplie les roulades sans

cesser pour cela d’allaiter le poupon.

Une autre, assise à une table, et qui boit du café, pose tranquillement sa tasse, et toujours sur sa chaise se met à roucouler, car son chant est plutôt celui d’une pigeonne que celui d’un rossignol. Au prix de savantes manœuvres, les porteurs du paso sont parvenus à placer face au porche l’immense baldaquin et sa futaie de cierges. Comment cette énorme machine, étincelante et fleurie, passerat-elle la porte qui, si haute qu’elle soit, semble trop petite pour elle?...

Cependant, lentement, la sainte catapulte paraît enfoncer la muraille. 11 n’y a pas cinq centimètres entre le dais et le portail. La Senora de los dolores entre enfin dans le port. Sau-

vée ! Sauvée du bruit, sauvée de ces porteurs, sauvée de la ferveur populaire ! Elle va pouvoir pleurer en paix, sans accompagnement de tambours ! Et la multitude l’abandonne pour se répandre dans les étroites rues qu’elle emplit jusqu’aux bords, à la recherche d’un autre paso et d’autres saéta.

Minuit. Tous les pavois du jeudi saint sont rentrés, et ceux du vendredi vont sortir. A une heure du matin je suis avec la foule (c’est toute la ville qu’il faut dire) sur une de ces petites ])laces qui sont la gi'âce de Séville. Des palmiers et des arbres à peine vêtus de feuilles neuves laissent voir à travers leurs branches

la façade rosée d’une église, un palais de la Renaissance d’un goût déjà rococo, et tout un petit cercle de maisons à balcons et à fenêtres grillagées, peintes elles aussi de couleurs tendres comme des berlingots. Soudain les globes électriques s’éteignent par enchantement. La beauté de la nuit éclairée par la lune apparaît dans son éclat. La porte de l’église s’ouvre et l’on volt dans les profondeurs des milliers de cierges embrasés. Ils sortent en files interminables, portés par des processionnants tout habillés de noir, les reins sanglés d’une cuirasse de chanvre, avec des cagoules si hautes qu’elles atteignent, sans exagérer, la hauteur du premier étage des petites maisons fardées. On ne

les porte plus, ces cierges, comme pendant le jour, parallèlement à la terre, mais inclinés sur la hanche et se croisant d^ux par deux. Quand finiront-ils de sortir ! J’en ai compté déjà des centaines, et en voici des centaines et des centaines d’autres encore. 11 en sort, il en sort toujours, et là-bas au fond de l’église la forêt scintillante n’a pas encore diminué.

Un chemin de feu s’est tracé dans la foule sombre et bruyante. Puis tout à coup, dans le portail, un vaste espace de lumière paraît se détacher doucement. C’est le paso qui sort.

Aussitôt, de partout, du palais, de la place, des balcons, des arbres même, les saéta s’élancent en entrelacs so-

nores, comme les jeux d’un feu d artifice. Le pavois glisse sur les têtes, passe lentement devant mol, s’arrête une minute. Le meme banal tréteau, jonché de fleurs comme tous les autres. .Mais sur la plate-forme, au lieu de ces groupes polychromes qui rappellent si fâcheusement la pieuse imagerie qui affolait Huysmans, un Christ, un Christ seul, portant la croix sur son épaule, le visage suhlime de résignation et de douleur. Cela n’a rien à voir du tout avec le peuple des poupées que j’sl vu toute la journée sui les autres paso. C’est une apparition soudaine, imprévue du génie, ce Gran Poder, comme on l’appelle, le Christ de tout pouvoir. A grand effort de gosier, un chanteur lance vers le ciel

l’éloge de l’artiste qui a taillé dans le bois cette merveille, un certain Montanez qui, si j’en crois la saéta, était si étonné lui-même de l’œuvre qu’il avait créée, que chaque fois qu’il la revoyait il ne pouvait comprendre comment tant de douleur avait pu sortir de scs mains... Mais déjà le paso s’éloigne, emportant avec lui son Christ solitaire, que sa beauté paraît encore isoler. Je voudrais le suivre un moment, mais la foule immobile attend un autre spectacle.

De l’église, inépuisablement, continuent de sortir des cierges. A trois iieures du matin, il s’en échappe encore. On croirait à quelque miracle d’une multiplication des lumières.

Enfin tout le fond de l’église, qu’on

aperçoit par le portail, semble luimême s’ébranler. C’est un autre paso qui s’avance, portant une Vierge semblable à celle que j’ai reconduite tout à l’heure à sa paroisse, avec sa traîne étalée jusqu’à terre comme la queue d’un paon, et que les dames de la ville qui veulent sanctifier leurs bijoux ont parée, cette nuit-là, de leurs diamants et de leurs perles.

Attachée à sa traîne, la foule recommence de cheminer par la ville.

Mais il est quatre heures du matin.

Je succombe aux processions. Je n’ai plus le courage de m’atteler à aucun char, d’entendre aucune saéta, de recommencer des stations dans les cafés et les bars toujours pleins. Je

renonce à retrouver je ne sais où le Gran Poder. Je renonce à savoir si tout à l’heure, à l’aube, un prisonnier lancera sa fléchette à la Vierge de Triana...

L’apparition du Gran Poder, dans les ténèbres du vendredi, m a laissé une inquiétude. Parmi tant de tréteaux d’une religiosité aussi fade que les tableaux vivants des baraques foraines qui représentent la Passion, comment reconnaître au passage la beauté rare, unique, d une figure de Christ ou de Vierge? Comment la découvrir sur ces voitures de charlatan encombrées de candélabres, de vases fleuris et de cierges? J’ai peur d’avoir laissé passer quelque autre merveille sans la voir. Me suis-je

SI

seulement trouvé là au moment de sa promenade? Et moi qui en étais venu à fuir tous ces pieux personnages, dont j’étais fatigué jusqu’à l’écœurement, me voici, maintenant qu’on ne les rencontre plus dans les rues, lancé à leur poursuite dans les églises de Séville.

Elles sont charmantes, ces églises et ces chapelles innombrables, si familièrement mêlées aux maisons du quartier. La façade de brique, toute simple et unie, est presque toujours surmontée d’un fronton de faïence bleue ou jaune, où sont suspendues les cloches, qui semblent se mettre à la fenêtre pour regarder ce qui se passe. Rien de plus joli que ce fron-

ton, cette espanada, comme on dit, cette penderie de cloches qui se détache sur le ciel comme un précieux motif et coiffe la façade d’une sorte de mitre étincelante. Les toits ont les tons effacés des tuiles brûlées par le soleil, mais des lignes de tuiles vernissées, dont les couleurs rappellent les couleurs de l’ espanada, dessinent les arêtes vives, et sur la croisée du transept s’élève une sorte de kiosque tout brillant lui aussi d’émail. C’est tout à fait arabe, ces lignes de couleur qui relèvent le ton décoloré des tuiles. Et comme si la nature, elle aussi, avait voulu ajouter à cette impression d’Islam, les toits de ces églises sont couverts des mêmes herbes folles et des mêmes pigeons qu’on voit par-

tout sur Jes mosquées du Maroc.

J’allais oublier dans ce décor ce qui est le plus arabe de tout, la tour carrée d’où jadis le muezzin invitait les gens à la prière, et qui reste toujours là pour rappeler que ces églises furent autrefois des mosquées.

A l’intérieur, dans la pénombre, je retrouve les grands paso, remisés maintenant comme des chars de foin dans leurs granges. On commence à les démonter, on balaie les fleurs fanées, on enlève les lampadaires et les cierges, on racle les ruisseaux de cire* qui ont coulé sur les tréteaux en écume savonneuse et sale. Les Vierges n’ont plus leurs bijoux. Diamants et perles ont réintégré les tré-

sors des sacristies, ou repris leur place habituelle au cou de leurs propriétaires. En voici une qu’on dépouille, oh ! presque indécemment, de son immense robe de bal, et qui apparaît tout à coup dans sa nudité lamentable. Ce n’est meme plus Cendrillon, c’est une tête et deux mains de bois peint, emmanchés sur un mannequin que le bedeau, qui la dénude, appelle un chandelier. En face, sur un autre paso qui n’est plus à cette heure qu’un vulgaire échafaud de planches, un Christ reste là tout seul, avec sa croix et sa couronne, attendant sur sa plate-forme qu’on lui enlève à son tour sa belle robe de velours violet. C’est le Gran Poder lui-même. Une échelle appuyée

à l’échafaud me permet de monter jusqu’à lui. .l’allume une allumette, je regarde de près, à loisir, ce visage admirable de renoncement et de douleur, et je vols bien que cette nuit je ne m’étais pas abusé. L’homme qui chantait la saéta avait raison de célébrer l’artiste de génie dont les mains ont sculpté cette sublime tristesse. Mais il avait tort, paraît-il, d’attribuer l’œuvre à Montanez. Un peintre sévillan qui m’accompagne, M. Gonzalez Bilbao, me révèle que ce Gran Poder n’est pas l’ouvrage de Montanez, comme on l’a cru longtemps, mais de Pedro de Mena, son élève, ainsi que le prouve un reçu découvert récemment dans les archives de la paroisse.

Peu importe ce détail. En poursuivant ma promenade à travers les églises pour y chercher des Montanez authentiques, je découvre avec étonnement que beaucoup de ces Christs et de ces Vierges qui dans la dure lumière du jour et parmi la foule banale m’avaient semblé sans intérêt, prennent un tout autre caractère lorsqu’on leur rend visite loin du bruit des tambours et des processionnants. Certes, j’en retrouve de bfen médiocres ! Mais un Pedro de Mena, un Roldan et la Roldana sa fille, un Ruiz Figon, un Juan de Astorja, d’autres encore dont je ne sais pas le nom ou qui restent anonymes, ont laissé dans ces chapelles quelques-uns des plus beaux chefs-

38 LA SEMAINE SAINTE A SfiVILLE

d’œuvre de la sculpture espagnole. Cela n’est pas pour étonner quand on voit les prodigieux travaux auxquels se sont livrés jadis les artisans de Séville. Dans les chœurs et les chapelles, d’immenses tables de bois dorés, qui montent jusqu’aux voûtes, surprennent le regard par leurs proportions colossales et la richesse de l’ornementation. Parmi l’ombre où ils se perdent et sous la dorure qui les couvre, uniformisant tout, impossible de s’arrêter au détail, impossible de distinguer si c’est beau ou si c’est quelconque. On n’a qu’une impression de richesse confuse, mais on conçoit sans peine que du milieu de ce peuple d’artisans, acharnés à leur besogne comme des poux de bois,

aient siir^ des artistes admirables, et le plus grand de tous, Montanez.

Jamais la peinture espagnole (pas même Zurbaran, dont je viens de voir au musée quatre tableaux qui représentent quatre moments de l’agonie de Jésus), jamais la peinture espagnole qui s’est toujours si étrangement appliquée à donner les images les plus cruelles de la souffrance, n a exprimé le drame du Calvaire avec autant de puissance que n a fait Juan Montanez dans les quatre ou cinq Christs qu’il a laissés à Séville.

Ce dos voûté, cette tête penchée, cet affaissement de tout le corps pendu aux deux clous de la croix, ce squelette qui se montre sous la peau, cette patine soufrée du cèdre peint

et ces gouttes de sang figé, ce réalisme extrême au delà duquel, je crois, on ne saurait guère aller, garde pourtant dans la torture quelque chose de l’élégance et de la beauté grecques. Sur ces visages contractés par la douleur et la mort survit une pensée qui semble effacer la souffrance. C’est un grand mot, qui cependant ne dépasse pas mon sentiment, ces Christs en croix de Montanez sont beaux comme du Michel- Ange. Mais comme on voit que la beauté ne peut pas vivre dans la foule ! Certainement, l’une ou l’autre de ces admirables figures a défilé devant moi, ces jours-ci, sur son tréteau. Et dans ce décor de cavalcade je ne l’avais pas reconnue.

Continuant mes \’isite8 aux Christs et aux Vierfjes de Séville en compagnie de Gonzalez Bilbao, nous arrivâmes, un matin, à la porte de la Caritad.

— Ici, je suis chez moi, me dit le peintre sévillan. J’appartiens à la confrérie de M. de Maftara, fondateur de cet hôpital.

* — M. de Manara, lui dis-je, mais voyons, c’est bien Don Juan?

— Oui, si l’on en croit la légende.

Mais la légende est très sujette à caution. On connaît assez bien la vie de M. de Manara (mon compagnon disait toujours M. de Manara

44 LA SEMAINE SAINTE A SfiVILLE

comme s’il eût parlé d’un vivant).

C’était un parfait gentilhomme dont la vie jusqu’à quarante ans ne fut, je crois, ni meilleure ni pire que celle des autres hommes de son époque et de sa condition. Lorsque mourut sa femme, il renonça au monde un peu à la façon de vos Messieurs de Port-Uoyal, dont il était contemporain. A l’endroit où nous sommes, existait une fondation pieuse. Il l’agrandit et consacra sa fortune et son temps au service de « nos Seigneurs les Pauvres », comme nous conservons l’habitude de les appeler aujourd’hui. C’est lui qui sur le mur a fait graver cette inscription : « Aussi longtemps que l'amour de Dieu et des pauvres habitera ici, cette

maison owra; mais elle périra le jour où s'y installeront Vas^arice et la oanité. »

Rien n’est changé dans l’hôpital où pendant une trentaine d’années M. de Manara fit pénitence pour Don Juan, s’il est vrai qu’il fut Don Juan. Les hautes et longues salles voûtées, où s’alignent les lits, font penser par leur beauté et leur aménagement archaïque à notre hôpital de Beaune. Et la règle que l’on continue d’observer dans la maison ‘est toujours celle qui fut écrite par la main qui saisit un jour la main de fer du Commandeur.

Non, je ne veux pas croire qu’elle est fausse, comme le soutient mon compagnon, la tradition qui confond le fondateur de cet hospice et l’homme

qui représente pour nos imaginations rétcrnelle chasse à rainour. Je veux le croire moins que jamais, maintenant que j’ai vu son portrait. Il est là, dans la salle où se tenait jadis et où se tient encore le conseil de rhôpital. Avec un extrême plaisir je constate qu’il n’était ni beau ni laid, qu’il ressemblait à tout le monde, à tous les gens de son temps du moins, à d’innombrables portraits de la fin du seizième et du dix-septième siècle. Laid, il serait incompréhensible. Beau, il deviendrait haïssable.

Il est un homme comme les autres.

Valdès Léal, son peintre et son ami, n’a rien exprimé dans les traits de son visage qui donne le secret de sa puissance. Eh ! quoi, la beauté

fut inutile au séducteur par excellence ! Son prestige était donc tout intérieur, tout caché dans 1 esprit, dans la parole! Jamais plus grand hommage ne fut rendu par les femmes au charme de l’intelligence. Pour leur gloire, il est nécessaire que M. de Manara ait véritablement été r homme qu’elles ont aimé le plus au monde. Pour leur gloire, et aussi pour notre consolation.

Je laisse là les petits détails qui retiennent les yeux un instant : la table du conseil est celle sur laquelle il écrivait ; ces chandeliers, ce pupitre, cet encrier aussi sont les mêmes objets que l’on voit près de lui dans son portrait ; une vitrine enferme les clefs de sa maison, sa rapière

toute simple, longue et fine comme une lardoire, sa cuiller et sa fourchette, une lettre écrite de sa main, son masque funéraire et son portrait d’enfant ; et dans l’église de l’hôpital, tendue comme un boudoir d’un délicieux brocart rose, sa pierre tombale est là, sur le seuil de la porte, car il voulut qu’ après sa mort chacun foulât son corps en passant.

Mais qu’importent ces objets inanimés ! Voici quelque chose de vivant qui me ramène aux impressions que je ressentais tout à l’heure à la vue du portrait de M. de Manara. C’est dans une petite cour, moitié ombre et moitié soleil, sur laquelle s’ouvrent les fenêtres de l’appartement qu’il occupait. Il s’y promenait volontiers

avec Valdès Léal, ce peintre d’un demi-génie, à l’imagination triste comme la sienne au déclin de sa vie, et aussi avec Murillo qui, sous les traits de Vierges et de Saintes innombrables, a peint la foule des beautés qiie Don Juan avait aimées. Au milieu de cette cour dans laquelle il tournait, pousse un massif de rosiers, surélevé de quelques pieds dans une sorte de bassin de pierre.

Gonzalez Bilbao m’affirme que M. de -Manara les a plantés lui-même. Ah !

comme je le crois cette fois ! Bien sûr, ces rosiers ne prouvent pas que M. de -Manara et Don Juan sont le même personnage. Mais si, comme la tradition l’asssure et comme je n’en veux pas douter, les deux hommes

ne font qu’un, ces rosiers, qu’il a plantés, nous renseignent beaucoup mieux que son portrait sur l’idée que le séducteur se faisait de l’art de plaire.

Pour les placer dans sa cour, il n a pas choisi des fleurs d’une forme et d’un éclat magnifiques, il a choisi les plus simples des roses, ces roses des jardins à l’abandon, d’un coloris presque effacé, qui ne retiennent pas le regard mais exhalent un parfum que n’ont pas les autres roses. Et cette chose insaisissable, tout à fait invisible, qu’on ne sent nulle part dans le portrait de Valdès Léal, ce parfum qu’à trois siècles de distance on respire encore dans ces fleurs, ce devait être ça le secret de Don Juan.

Page 1