‹ La séparation aux États-UnisChapitre 3 sur 8 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le fait et l'histoire de la Séparation,

Uorganisme politique et l'organisme religieux aux Etats-Unis maintiennent à l'égard l'un de l'autre une indépendance absolue.

Si l'on a pu voir en d'autres contrées l'Etat, séparé de l'Eglise comme soutien, lui rester fidèle en tant qu'adversaire, il n'en va pas de même dans la patrie de Washington. La séparation y est complète, elle y est... réciproque; nous voulons dire, par ce truisme, que, pas plus que les Eglises comme telles n'interviennent dans la vie de l'Etat, il n'intervient lui-même dans la vie des Eglises.

Le principe de cette indépendance est nettement posé dans la Constitution fédérale ellemême.

L'article 6, au paragraphe 3, après avoir dit que tous ceux qui détiennent une partie quelconque du pouvoir législatif, exécutif ou judiciaire, soit dans la Fédération, soit dans un Etat particulier, seront tenus de prêter serment à la Constitution, ajoute que cependant « aucun serment déclaratif de croyance ne sera jamais exigé comme condition pour remplir un office ou une fonction publique au nom des Etats- Unis. » But no religions test shall ever be required as a qualification to any office or public trust under the United States. — Il n'est donc pas exact, soit dit en passant, d'affirmer que les hautes charges de l'Etat sont fermées aux catholiques. Plusieurs d'entre eux en occupent aujourd'hui de fort importantes, notamment dans l'armée, la marine, la diplomatie ; il s'en voit même au Conseil des Ministres. Et sans doute le progrès des idées n'est pas encore tel qu'on puisse admettre comme possible ou du moins comme facile l'élection d'un catholique à la présidence ; mais aucun principe ne s'y oppose ni n'engage l'avenir.

On sait qu'aux sept articles primitifs, votés le 17 septembre 1787, il s'en est ajouté quinze

autres sous le titre d'articles additionnels ou d'amendements. Le premier présenté, ainsi que les neuf suivants, le 25 septembre 1789, déclare que c( le Congrès ne pourra faire aucune loi relative à un établissement de religion ou en prohibant le libre exercice, ni portant atteinte à la liberté de la parole ou de la presse, ni au droit de s'assembler pacifiquement ou d'adresser des pétitions au gouvernement pour le redressement d'une inj ustice (1) » . Ainsi la liberté de conscience se trouve mise au nombre et même au premier rang des libertés essentielles de la République. La garantie dont on la couvre établit, du reste, une protection réelle et efficace, puisque, si le Parlement lui-même y portait atteinte, on aurait recours contre lui à la Cour suprême, toujours maîtresse d'annuler une loi que des citoyens lui dénonceraient comme anticonstitutionnelle . N'eussions-nous, en France, pour constitution que la Déclaration des droits de l'homme, et pourvu qu'il s'y ajoutât cette Cour suprême en faveur de laquelle on a déjà commencé une si intelligente campagne, combien de lois récentes, parmi les moins bonnes, seraient demeurées à l'état de lettre morte !

(1) Congress shail make no laiv respecting an establishment of religion, or prohibiting the free exercise thereof, etc.

Les deux textes que nous venons de citer marquent un grand progrès sur les temps qui précédèrent la guerre de l'Indépendance. C'est une erreur, où l'on tombe souvent, de croire que la liberté religieuse a toujours fleuri en Amérique ; elle n'y existe, avant la Révolution, que comme exception très rare. Presque partout Ton n'y voit régner, pendant près de deux siècles, que la pire des intolérances et la plus tyrannique religion d'Etat. Au sud, les anglicans, au nord, les puritains font de leur croyance une condition pour être admis aux droits de citoyens. Ils s'oppriment les uns les autres, ils oppriment les protestants de sectes différentes, et les catholiques à plus forte raison. Nous devons y insister.

Pour apprécier l'intolérance des anglicans de Virginie, il n'est pas nécessaire de remonter aux origines de cette colonie, peuplée tout au début du dix-septième siècle. L'an 1746 encore, une loi proscrit les méthodistes, les moraves, les quakers et autres dissidents récemment arrivés dans l'ouest de la colonie qui venait d'être ouvert à l'émigration. Quiconque n'était

pas chrétien devait être réduit en esclavage ; le blasphème contre Dieu ou contre l'Eglise anglicane pouvait être puni de mort. Les immigrants subissaient à leur arrivée un examen de religion, et, s'ils n'admettaient pas la suprématie spirituelle du roi d'Angleterre, ils étaient fouettés chaque jour jusqu'à ce qu'ils eussent repassé la frontière.

Dans la colonie de New- York, une loi de 1701 proscrit les jésuites et, en général, les prêtres catholiques. Tous ceux qui pénétreront sur le territoire seront passibles de la prison perpétuelle ; et, s'ils tentent de s'évader, condamnés à mort. Quiconque leur donnera asile et assistance, encourra une amende de 200 livres et sera mis trois fois au pilori. Même aux huguenots français, qui avaient commencé d'arriver en 1656, on refusa la naturalisation jusqu'en 1703.

Mais ce sont les puritains de la Nouvelle- Angleterre qui détiennent la palme de l'intolérance. On ne peut pas dire que, chez eux, les deux pouvoirs soient unis ; ils sont confondus. C'est de la théocratie pure. Les mêmes personnes, les « saints », recrutés parmi les membres les plus pieux de la congrégation, gouvernent à la fois le spirituel et le temporel ; il faut satisfaire à une sorte de probation religieuse pour ctre/ree/nan, ou vrai citoyen, de sorte que

ies deux tiers des puritains eux-mêmes sont privés des droits politiques. Les devoirs religieux sont imposés sous des sanctions pénales. Dans le Connecticut, la loi mosaïque est le seul code régnant depuis la fondation, en 1639, jusqu'en 1650 ; complétée, dans la suite, par des dispositions plus modernes, elle reste, dans cette province, comme dans les provinces voisines, une loi obligatoire de l'Etat, ou, ce qui revient au même dans l'époque coloniale, une loi de la cité. En 1648, le synode de Cambridge, dans le Massachusetts, déclare punissable par le pouvoir civil l'idolâtrie, l'hérésie, le mépris de la prédication, le blasphème et la profanation du dimanche.

On révoque et condamne à l'amende des professeurs soupçonnés d'anabaptisme. Bientôt les lois d'hérésie paraissent insuffisantes contre une secte de nouveaux venus, les quakers. En 1656, une première loi leur interdit l'entrée de la province, sous peine de voir leurs biens brûlés et d'être reconduits à la frontière avec l'obligation du travail forcé jusqu'au moment de leur sortie. En 1657, il est décidé que, s'ils enfreignent la loi d'exclusion, les deux premières fois on leur coupera une oreille et la troisième fois on leur percera la langue au fer rouge. Ces pénalités, — que New-Plymouth, le Connecticut et New-

Haven avaient adoptées aussi bien que le Massachusetts, — n'ayant pas suffi à arrêter les quakers, la peine de mort fut décrétée, en 1659, contre ceux qui rentreraient dans le pays après avoir encouru le bannissement, et des exécutions, en efïet, eurent lieu. S'il était besoin, après cela, d'autres souvenirs pour opposer l'intolérance américaine du passé à la liberté actuelle, nous rappellerions l'épidémie de croyance aux sorciers qui sévit dans la Nouvelle-Angleterre à la fin du dix-septième siècle et qui amena, en 1692, vingt-huit exécutions capitales, dont huit en un seul jour, le 22 septembre. Il fallut que le souverain de la mère-patrie, Guillaume III, refrénât lui-même tant de fanatisme.

Tel est l'état général de l'Amérique avant la Révolution. On n'y a essayé de la liberté religieuse que dans trois colonies, qui sont, pour suivre l'ordre chronologique, celles de Maryland, de Rhode-Island, de Pensylvanie. Encore, ces tentatives n'ont-elles réussi qu'à moitié.

Les catholiques anglais transportés en 1634, par les soins de lord Baltimore, sur les domaines

qui avaient été concédés à sa famille autour de la baie de Chesapeake, et qui reçurent le nom de Maryland, avaient amené avec eux quelques protestants, et ils ne tardèrent pas à en recevoir d'autres. Le fondateur de la colonie avait, dès l'origine, « prohibé toute discussion sur les choses religieuses, dans le but de prévenir les sujets de trouble et les factions ». Mais bientôt les protestants, devenus nombreux, s'armèrent et combattirent les catholiques. Ceux-ci l'emportèrent d'abord et l'admirable sagesse qu'ils ont toujours gardée au Maryland s'exprima ainsi, dès 1649, dans une assemblée où ils avaient encore la majorité : « Attendu que la violence en matière de religion a eu souvent de dangereuses conséquences pour les sociétés où elle a été exercée, afin d'assurer le tranquille et pacifique gouvernement de cette province, afin de garder le mutuel amour et l'unité parmi les habitants, aucune personne, quelle qu'elle soit, dans cette province ou dans les îles, ports, havres et baies qui lui appartiennent, faisantprofession de croire en Jésus-Christ, ne devra désormais, en aucune manière, être troublée, molestée, inquiétée à cause de sa religion ou dans le libre exercice de cette religion. » Mais les puritains, peu d'années après, et les anghcans, un demi-siècle plus tard, prévalurent dans le Maryland et y

réduisirent les catholiques aux pires conditions, les privant des droits politiques et de l'exercice public de leur culte, leur interdisant même la fréquentation de certains quartiers de Baltimore. On ne devait se souvenir de leurs droits qu'au jour où leur concours paraîtrait désirable pour la lutte commune contre l'Angleterre ; ils eurent alors la bonne inspiration d'oublier tant de griefs.

Les catholiques ne furent pas les seuls à essayer de la liberté de conscience dès l'époque coloniale. Deux groupes de protestants s'employèrent aussi à cette tâche d'avant-garde et y furent un peu plus heureux.

Fatigués de l'intolérance puritaine, certains anabaptistes et d'autres dissidents fondèrent, vers 1638, les colonies de Rhode-Island et de Providence, sous le régime d'une complète liberté de conscience, qui, au bout d'un demisiècle, ne laissa pas d'exclure les catholiques, mais admit, au début, les non-chrétiens euxmêmes. Esprit indépendant jusqu'à la témérité et mobile à l'excès, puisque d'anglican il se fit tour à tour puritain, anabaptiste et seeker (chercheur), leur chef, Roger Williams, ne manquait ni d'énergie ni de vues élevées. Il en fallait pour déclarer de son temps et en Nouvelle-Angleterre que « traîner un homme au temple malgré lui,

c'est lui imposer l'hypocrisie ; le taxer pour un culte qu'il ne pratique pas, c'est lui faire payer un salaire qui est dû par d'autres ; réserver les fonctions publiques aux seuls membres de l'Eglise, c'est choisir un médecin ou un pilote en vertu de sa science théologique ».

Mais l'exemple le plus connu de tolérance, à l'époque coloniale, est celui de la Pensylvanie. Cette colonie, fondée par William Penn et par ses coreligionnaires, les quakers, en 1681, proclama dès le début qu'il sufiisait de croire en Dieu pour n'être pas inquiété dans sa foi, et de croire à la divinité du Christ pour être électeur et éligible. Le travail du dimanche, les représentations théâtrales, les fêtes publiques, les jeux de hasard étaient, du reste, interdits sous peine d'amende et d'emprisonnement. Si d'assez graves discordes troublèrent la jeune colonie, elles se manifestèrent en général sur le terrain politique et laissèrent subsister une paix religieuse qui favorisa beaucoup la prospérité. Presbytériens de Géorgie, anglicans du Massachusetts, catholiques du Maryland, émigrés d'Ecosse et de Suède, persécutés de tous les pays se réfugièrent sur les bords hospitaliers de la Delaware, et la ville des Amis, Philadelphie, prit une extension rapide.

Son exemple toutefois n'entraîna pas lesautres contrées. Si dans quelques-unes les protestants finirent par s'entendre entre eux, ils continuèrent partout d'exclure les catholiques. Veut-on savoir où en était la tolérance au moment même de la révolte contre la mère-patrie, il n'y a qu'à lire cette protestation lancée en 1774 par le Congrès continental réuni à Philadelphie contre l'acte de Québec, par lequel l'Angleterre accordait la liberté religieuse aux catholiques du Bas-Canada : (( Nous ne pouvons nous empêcher, disait l'assemblée, d'être surpris qu'un Parlement britannique ait bien pu permettre une religion qui a inondé de sang l'x^ngleterre et qui a répandu l'impiété, l'hypocrisie, la persécution, le meurtre et la révolte dans toutes les parties du monde. » Voilà quels étaient les sentiments des Américains à la fin de l'époque coloniale et le langage qu'ils tenaient dans leur première réunion ; voilà de quelle extrémité ils sont parvenus à l'état présent.

C'est la guerre d'indépendance qui les a transformés.

Non point par théorie, mais, ce qui est plus solide et plus probant, par un mouvement spontané et sous la pression des faits, ils ont proclamé la paix religieuse et la liberté de conscience lorsque s'est imposée à eux la nécessité absolue de s'unir. Et c'est là une grande leçon de choses. Il n'y a que deux manières d'établir l'unité morale dans un peuple : c'est de faire que tout le monde y pense de même ou d'y laisser chacun penser comme il veut. La première façon, l'uniformité de pensée, fut presque réalisable à certaines époques de l'histoire, peut-être bien parce qu'alors très peu de gens se souciaient de penser; aujourd'hui qu'à leurs risques et périls beaucoup pensent comme il leur plaît ou comme ils en sont capables, le plus simple, en fait, pour maintenir la paix entre les citoyens est qu'on leur permette de penser à leur guise et de tirer de leurs idées toutes les conséquences qui ne sont pas nettement en conflit avec les principes essentiels de la vie sociale. On a quelquefois souri des ministres congrégationalistes et universitalistes qui, assemblés à Boston au dix-huitième siècle, pour une tentative de fusion, avaient abouti seulement c( à se mettre d'accord pour différer : they agreed to differ ». En vérité, c'était beaucoup. Tomber d'accord qu'on a le droit de différer, n'est-ce pas,

quoi qu'il en soit de la théorie, le seul moyen pratique, chez les peuples modernes, de réaliser l'unité morale ?

Il s'imposa sans peine à l'esprit avisé des chefs que se donnèrent les colons dans leur révolte si légitime contre l'Angleterre. Washington et Franklin comprirent que si les catholiques, traités jusque-là avec défaveur, n'étaient pas relevés de cet ostracisme, ce serait une grande force de moins pour l'armée de l'Union. Et sans doute ils furent confirmés dans cette conviction par la présence des troupes françaises, espagnoles, irlandaises, accourues à leur aide en compagnie de leurs aumôniers ; mais ce qui fit sur eux et sur leurs concitoyens une impression plus profonde encore, ce fut le patriotisme des colons catholiques. Ils auraient pu être tentés de se décider pour l'Angleterre qui les traitait alors beaucoup moins mal que ne faisaient les colonies. Ils s'élevèrent par bonheur au-dessus de leurs griefs personnels et ils se montrèrent loyaux serviteurs de l'Union. Un catholique, Charles Carroll, représenta le Maryland au premier Congrès des Etats insurgés et il eut l'honneur de signer la Déclaration de l'Indépendance. Accompagné de son cousin, Jean Carroll, qui était prêtre, il fut député à Québec avec Franklin et Chase pour demander l'alliance des

Canadiens. Ceux-ci répondirent que l'Angleterre ieur accordait la liberté religieuse. La leçon ne fut pas perdue.

Washington, qui avait sous ses ordres des Fégiments entiers de catholiques et des généraux de cette religion, apprécia leurs services et s'en montra reconnaissant. Dès la première campagne, celle de 1774, ayant appris que l'armée se préparait à célébrer « le jour du Pape », ®'est-à-dire à brûler le Pape en effigie, comme Qii le faisait annuellement depuis la conspiration des Poudres, il s'y opposa énergiquement et supprima dans un ordre du jour sévère, « ce ridicule et puéril usage, cettô insulte à des frères d'armes ». Lorsqu'il fut élu président, tes catholiques s'adressèrent à lui avec confiance « pour qu'au prix du sang versé sous ses yeux, la nation leur accordât l'égalité des droits civiques ». Dans sa réponse très bienveillante, il se plût à reconnaître « la part patriotique qu'ils avaient prise à la révolution » . La liberté que, cinq ans après la fin de la guerre, la Constitution devait leur départir, comme aux autres citoyens de l'Union, les catholiques l'avaient payée de Peur sang sur les champs de bataille de York- 1/Own et de Saratoga.

Si le Congrès national crut de son devoir d'établir la liberté des cultes sur tout le territoire de la République et de proclamer l'égale accession de chaque citoyen aux charges fédérales, il laissa aux Etats particuliers le soin de porter, en matière religieuse, les lois qui ne seraient pas en contradiction évidente avec ces principes généraux. Or, de ces principes à l'égalité absolue des cultes, et à la séparation complète du spirituel et du temporel^ il restait de la distance. L'un après l'autre, les Etats l'ont franchie, et tous ont aujourd'hui achevé leur évolution .; mais ils n'y ont pas tous mis la môme rapidité ni la même bonne grâce. Du reste, cette diversité, aboutissant de toutes parts au même terme^ donne plus de force à la leçon.

Les protestants du Maryland furent les premiers à parler de tolérance. Dès 1776, ils lancèrent cet appel à leurs concitoyens sans plus leur faire grief d'être ou non catholiques : « Nous supplions, nous conjurons tous les habitant^, au nom de leurs devoirs envers Dieu, envers J.e pays et la postérité, de s'unir cordialement dans une défense commune de nos droits et de nos

libertés. » Et clans le bill of rigths du 3 novembre de la même année, ils proclamèrent la liberté religieuse en termes qui allaient presque servir de modèle à la plupart des Constitutions d'Etats : « Comme il y a un devoir pour chacun d'adorer Dieu de la manière qu'il estime la plus agréable au Seigneur, tout individu qui professe le christianisme peut exiger, â l'égal des autres, qu'on protège sa liberté religieuse. En conséquence, nul ne sera molesté par la loi, ni dans sa personne, ni dans ses biens, à raison de ses opinions et de sa profession en matière de foi. Chacun pratiquera le culte qu'il jugera bon, à moins que, sous couleur de religion, il ne trouble l'ordre public, qu'il ne porte atteinte à la paix ou à la sûreté de l'Etat, qu'il ne fasse infraction aux lois de la morale ou qu'il n'envahisse les droits naturels, politiques et religieux des autres citoyens. »

La Virginie suivit de près cet exemple. Après de longs débats, où l'influence de Jefferson s'exerça d'autant plus en faveur de la tolérance qu'il était personnellement incrédule, l'assemblée de cette province, par une loi du 5 décembre (même année 1776), révoqua toutes les lois coloniales qui imposaient la fréquentation des églises épiscopaliennes. Les motifs de cette mesure sont dignes d'être rappelés : « Considérant

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que le Très-Haut a créé les âmes libres ; que tout ce que l'on fait pour les influencer par des châtiments temporels, par l'oppression, par la privation des droits civils, ne tend qu'à engendrer des habitudes d'hypocrisie et de bassesse, et cela en opposition manifeste avec les vues du saint Fondateur de notre religion, lequel, étant maître de nos corps et de nos âmes, eût pu employer pour nous ramener à lui la contrainte corporelle et spirituelle, ce qu'il n'a pas fait... Considérant que la vérité est grande et forte ; qu'elle ne peut que triompher en la laissant faire, que l'erreur, après tout, n'a pas de plus redoutable ennemi que la vérité, et que celle-ci n'a pas à redouter la lutte... » En 1785, une loi confisqua, pour les faire vendre comme biens nationaux, les propriétés de l'église épiscopalienne. C'est le seul acte de spoliation qui ait accompagné l'établissement de la liberté religieuse. Partout ailleurs, l'église épiscopalienne, quels que fussent ses liens avec l'Angleterre, conserva entièrement ses possessions. Et toutefois, c'est seulement en 1830 que les catholiques de Virginie furent admis sans réserve à tous les mêmes droits que les autres citoyens.

Dans les Etats du Nord, où dominait le puritanisme, le mouvement émancipateur ne suivit que d'assez loin la Révolution. Les lois qui in-

terdisaient l'exercice public de leur culte aux catholiques ne tardèrent pas à y être abolies ou à tomber en désuétude ; mais il n'en fut pas de même de celles qui les frappaient d'incapacité politique, et l'on s'étonne à bon droit de voir combien de temps elles purent survivre aux prescriptions si larges de la constitution fédérale: elles restèrent en vigueur, par exemple, dans le Massachusetts jusqu'en 1821, et dans la Caroline du Nord jusqu'en 1825. Les serments exigés pour les fonctions publiques gardèrent des formules qui excluaient les catholiques dans l'Etat de New-York jusqu'en 1806, dans la Géorgie et les deux Carolines jusqu'en 1836, dans le New-Jersey jusqu'en 1844, dans le New-Hampshire jusqu'en 1876. A New- York la naturalisation fut refusée jusqu'en 1806 aux catholiques immigrants.

Ce fut également à des dates très variées que les divers Etats supprimèrent les subventions officielles ou interdirent les impôts obligatoires qui avaient longtemps soutenu l'Eglise dominante. Le Maryland, dans sa constitution libérale de 1776, laissait à son Parlement le droit de lever un impôt pour l'entretien de la religion, mais avec la réserve qu'en le payant on pourrait désigner l'Eglise à laquelle il s'appliquerait ou exiger qu'il servît à l'entretien des pauvres.

L'assemblée de Virginie décida, en 1785, que les églises ne recevraient plus que des contributions volontaires.

Les Etats de la Nouvelle Angleterre gardèrent plus longtemps le régime ancien. Pour éviter des détails fastidieux, ne parlons plus que du Massachusetts. Dans l'article 9 de sa Constitution, votée en 1780, la législature reçoit le droit d'obliger les sujets à suivre les instructions religieuses, et le droit d'inviter les villes et les paroisses qui oublieraient ce devoir « à s'imposer des taxes en faveur du culte public et des ministres protestants ». En 1811 et en 1823, on reconnut à chaque citoyen le droit de faire appliquer à son propre culte sa part de taxe ecclésiastique. Enfin, le 11 novembre 1833, fut voté un article qui établit la liberté des contributions religieuses, ou système volontaire, et consomma la séparation.

Aujourd'hui, le système volontaire règne dans tous les Etats, et, de l'aveu unanime, le changement s'est opéré sans secousse, presque sans effort. Le petit nombre de ministres qui, en certains Etats — dans le Connecticut et le

Massachusetts, — avaient essayé de luttercontre le nouvel état de choses, reconnurent dans la suite que, loin d'amener les maux prévus, il avait été un grand bienfait pour leurs églises. Jamais, depuis lors, il ne s'est élevé une voix pour réclamer l'établissement d'une religion d'Etat, ni même pour demander, du côté des églises, une subvention publique, du côté des non-croyants, une législation de défense laïque. Au témoignage unanime de ceux qui visitent l'Amérique ou qui l'ont étudiée, depuis Tocqueville jusqu'à M. Bryce, la satisfaction est universelle, aussi bien chez les libres penseurs que chez les catholiques et lés protestatns de toute nuance.

« Les Américains, constate aussi M. Carlier, l'auteur trop peu connu de l'ouvrage si complet et si exact sur la République américaine (1), les Américains sont très fiers de la manière dont ils ont réglé la situation de la religion dans leur pays, alors que c'est encore un objet de tant de conflits dans la plupart des pays d'Europe. Sauf quelques points relativement secondaires, ce règlement satisfait à la fois les croyants et les hommes qui envisagent cette question à un point de vue purement séculier, en tant que

(1) Paris, Guillaumin. 1890, 4 vol. in-8, t. III, p. 444.

l'ordre politique est intéressé à la paix religieuse. »

Je ne citerai de cet état d'esprit que deux témoins seulement, des plus autorisés qui se puissent entendre : l'un, Mgr Spalding, au nom du monde ecclésiastique ; l'autre, M. Roosevelt, au nom de la société américaine qu'il a quelque droit de représenter.

La séparation de l'Eglise et de l'Etat existe, dit l'évêque de Peoria dans Opportunité ; et, au témoignage des personnes compétentes, cette séparation s&ra durable... C'est un état de choses que les catholiques des pays de langue anglaise acceptent sans réserves, sans défiances et sans vains regrets ; les droits communs dont nous jouissons au sein d'une liberté universelle ont éveillé en nous une énergie de pensée et d'action qui nous ont conduits, dans le siècle admirable qui s'achève, à des conquêtes et à des triomphes inconnus ailleurs.

Le président Roosevelt considère la tolérance et l'égalité religieuses comme des traits essentiels du caractère national ; il les met au nombre des dispositions que sont tenus d'accepter tous les immigrants qui veulent entrer dans la famille nationale :

Nous devons, dit-il, les américaniser de toutes manières, en paroles, en principes, en idées politiques et dans leur façon de considérer les rapports de l'Eglise et

de l'Etat... Quels que soient sa religion ou son lieu de naissance, nous accueillerons sincèrement et en camarade celui qui vient ici décidé à devenir bon citoyen des Etats-Unis. Nous avons en revanche le droit d'exiger qu'il n'embrouille pas les questions qui nous occupent, en introduisant parmi nous les querelles et les préjugés du vieux monde. Il y a certaines idées qu'il doit abandonner. Par exemple, il apprendra que la vie américaine est incompatible avec une forme quelconque d'anarchie, de société secrète ayant le meurtre pour but ici ou à l'étranger ; il apprendra aussi que nous exigeons une tolérance religieuse absolue et la séparation de l'Eglise et de l'Etat.

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