‹ La séparation aux États-UnisChapitre 4 sur 8 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Séparation bienveillante.

Ce n'est pas à dire que l'Etat américain, séparé des Eglises, ait pris l'engagement puéril de les ignorer. Il ne peut pas, il ne doit pas ignorer l'existenced'organisationsqui tiennent si grande place, matériellement et moralement, dans la vie de la nation. Aux Eglises, comme à toutes les institutions destinées à satisfaire un besoin sérieux des citoyens, il tâche d'assurer une place légale et confortable, un fonctionnement aisé qui les empêche de se heurter aux autres forces du pays, d'en souffrir ou de les faire souffrir.

Tout en laissant ou plutôt parce qu'il laisse les sociétés religieuses s'organiser comme elles

rentendent, il ne demande pas mieux que de légaliser les statuts qu'elles lui montrent, même si l'évêque, le rabbin, le pasteur y sont nettement désignés comme tels. Il ne croira pas non plus manquer au principe bien compris de la séparation si, rencontrant l'action religieuse sur son chemin, il la traite selon son mérite, ainsi qu'il ferait d'une autre, et s'il la favorise ou la contrecarre suivant qu'elle aide elle-même ou qu'elle compromet la fin qu'il poursuit, le bien de la communauté.

Et, par exemple, si les citoyens, même en alléguant des motifs religieux, pratiquent la polygamie, comme les Mormons, ou causent la mort d'unenfantenempêchantqu'on le soigne, comme il arriva à Zion-City chez le feu prophète Dowie, l'Etat, mis en face d'un cas précis, applique les lois générales contre la polygamie ou contre l'homicide par imprudence. Plusieurs fois des amendes ont été prononcées à ce dernier titre contre le faux Ehe III ou contre les partisans de la Christian Science. Le Nevada et l'Idaho ont enlevé la franchise politique aux Mormons

résidant sur leur territoire ; mais ce n'est pas comme à une absurdité religieuse qu'ils s'en prennent à cette secte, si facile que ce puisse être, c'est comme à une désorganisation de îa vie civile. J'étais à Washington, il y a cinq ans, quand vint à y passer une petite bande d'illuminés qui disaient avoir reçu du ciel la mission de faire le plus de bruit possible, à coups de grosse caisse et de cantiques, partout où ils voyaient du monde assemblé. Lorsqu'ils devenaientpar trop insupportables et assourdissants, lorsqu'ils empochaient, par exemple, un marché ou un magasin de faire des affaires, on les mettait sous clé durant quelques heures pour tapage et désordre sur la voie publique. Et cela leur arrivait successivement dans toutes les villes où ils sévissaient. C'est le seul acte d'intolérance administrative que j'aie rencontré en Amérique.

On voit qu'il s'agit là de cas très précis et de contraventions très nettes à la loi commune. Ce qui ne viendrait à l'esprit de personne, ce serait d'employer les pouvoirs publics à combattre une Eglise, une secte, un groupe religieux, parce qu'on n'admettrait pas sa façon générale d'expliquer le monde, d'apprécier la vie, d'entendre la vertu ou le progrès, de fonder la morale sur un principe ou sur un autre. Bref, l'Etat

ne met de limites à la liberté religieuse des citoyens que lorsque, au nom de leur religion même, ils entrent en conflit évident et actuel avec une loi de la République. Ce genre d'intervention est, du reste, on ne peut plus rare et ne se produit que contre les partisans de sectes absolument extravagantes et dangereuses ; encore n'est-ce pas à cause de ce qu'ils pensent ou disent, mais à cause de ce qu'ils font, à cause de tel ou tel délit caractérisé.

Mais, si l'Etat américain n'a presque jamais lieu de traiter les associations religieuses en adversaires de sa propre mission, c'est, au contraire, chez lui, une conduite très fréquente et même une habitude, que de les regarder comme des auxiliaires et de les traiter en conséquence. Sur tout le territoire des Etats-Unis, les églises, temples, chapelles, synagogues, bref tous les édifices du culte, sont exemptés d'impôt. Et le fait est d'autant plus frappant, d'autant plus significatif, qu'il n'y a pas sur cette matière de loi fédérale ; c'est chaque Etat en particulier qui a librement voté cette exemption. Jusqu'à ces dernières années cependant, la Californie gardait

une pratique différente, et à ceux qui lui en faisaient un reproche, elle répondait que c'était là un signe de supériorité et de progrés sur les autres Etats ; tout récemment, elle a changé d'avis et donné la franchise aux édifices du culte. Ajoutons que presque partout la même exemption d'impôt est accordée aux propriétés servant de façon quelconque à la propagande religieuse : presbytères, asiles, séminaires, écoles de tout degré, lieux de réunion pour cercles, patronages ou conf 'éries.

Autar t que ces faveurs elles-mêmes, il importe de remarquer le motif qui les inspire, faute de quoi l'on pourrait y voir une dérogation au principe de non-intervention. Si les différentes Eglises bénéficient de tels privilèges ce n'est pas à cause de leur caractère proprement religieux, mais à cause du bien qu'elles font dans Tordre simplement humain et social. M. Bryce déclare en propres termes que cette pratique « est parfaitement conforme à la théorie, puisque les corporations religieuses rendent des services comme agences morales et qu'elles diminuent les dépenses relatives à l'administration de la police. » C'est la considération que faisait valoir, en 1881, le gouverneur du territoire, aujourd'hui l'Etat, de Washington, lorsqu'il invitait l'assemblée à exempter d'impôt les

propriétés religieuses : « Les églises, disait-il, augmentent la valeur des propriétés contiguës. » Mais il rappelait aussi qu'avec les écoles « elles sont les temples de l'éducation et contribuent également à la paix, au bonheur et à la prospérité. » L'Etat où brillent aujourd'hui des villes comme Seattle et Tacoma n'a pas eu à souffrir de cette mesure libérale.

Ainsi les corporations religieuses sont moralement reconnues d'utilité publique et jouissent, comme telles, de certains privilèges. Mais on ne saurait trop y insister, des privilèges semblables sont accordés aux autres associations qui rendent des services analogues, aux associations de bienfaisance, par exemple, ou d'éducation dans le sens le plus large du mot : une église est exempte d'impôt comme l'est un musée, unebibliothèque, ou même un parc légué à la cité ; les écoles, orphelinats ou hôpitaux qui appartiennent à la paroisse sont exemptés d'impôt comme ceux qui appartiennent à une société philanthropique ou bien à la ville.

Un fait moins général, mais encore fréquent et qui, si on le comprenait mal, semblerait contredire le principe de séparation, c'est qu'en certains Etats des subventions sont accordées à des institutions de bienfaisance administrées par des corporationsreligieuses. Je me rappelle qu'à

Peoria, visitant la maison du Bon Pasteur avec Mgr Spalding, je l'entendis tenir cette conversation avec la supérieure : « Eh bien, ma sœur, vous pouvez faire venir l'entrepreneur et commencer les canalisations tant souhaitées. — Mais, Monseigneur, vous n'en pouvez payer qu'un tiers, et nous autres, nous n'avons rien. — Soyez tranquille, j'ai obtenu que la municipalité paye les deux autres tiers. » Or, la ville de Peoria est aux trois quarts protestante. La subvention qu'elle accordait au Bon Pasteur ne s'adressait pas à une œuvre religieuse, mais à une œuvre de bien public. Même s'il arrive, par très grande exception (et le fait ne s'est peut-être produit qu'à New- York), même s'il arrive, que des préférences religieuses inspirent une municipalité dans ses subventions, elle se garde bien d'en convenir, et elle n'avoue au public, elle ne s'avoue à elle-même que des mobiles philanthropiques ou éducateurs, comme ceux qui pourraient inspirer, à Paris, une subvention municipale à tel hospice tenu par des frères de SaintJean-de-Dieu. Ce qui est plus fréquent et même tout à fait normal, aux Etats-Unis, c'est que l'administration publique confie, moyennant pension, à des établissements confessionnels, — asiles, hôpitaux, écoles, — les pupilles dont elle est chargée. C'est souvent le cas pour des

malades, des vieillards ou des enfants assistés ; mais il en existe d'autres exemples, et, en 1907, j'ai rencontré, dans plusieurs collèges catholiques de jeunes Filippinos que le gouvernement fait élever en Amérique pour s'en servir ensuite d'auxiliaires auprès de leurs compatriotes. D'autres sont élevés dans des établissements non confessionnels ; mais on ne confierait pas ces enfants, qui sont catholiques, à des écoles protestantes. Et nul ne s'en offusque. S'ils étaient luthériens ou baptistes, on les donnerait à des collèges de leur secte.

De tous ces faits, il nous semble résulter clairement qu'aux Etats-Unis les corps religieux, même lorsqu'ils voient leurs biens régulièrement exemptés d'impôts ou que, par exception, ils reçoivent des faveurs pour services rendus au public, ne sortent pas pour cela des limites du droit commun, puisque l'on traite de même tous les autres organes qui remplissent des fonctions analogues. On ne considère pas en eux, dans ce cas, le côté surnaturel, mais l'œuvre d'assistance ou d'éducation naturelle, humaine, sociale ; et c'est elle seule qui est favorisée, indépendamment du credo qui Tinspire.

Page 1