‹ La séparation; comédie en trois actes et en proseChapitre 196 sur 300 · SCÈNE XIV · texte numérisé non relu

SCÈNE XIV

LE PRINCE , MAITRE HUGUO , PAOLA de côté et les yeux baissés (i).

LE PRINCE, à lui-même.

Je ne puis rester en place... le doute... ce que m'a dit cet homme... (// aperçoit maître Huguo.) C'est vous que je chcrclie. MAITRE HUGUO, ai'cc empressement.

Moi aussi , monseigneur.

LE PRINCE

J'ai à vous parler.

* MAITRE HUGUO.

Moi aussi , monseigneur, et d'une chose qui ne souffre ni retard ni délai.

LE PRINCE

De quoi donc?

MAITRE HUGtio , faisant signe à Paola de s'approcher.

D'une jeune fille bien malheureuse, bien intéressante... {A Paola.) Venez..

LE PRINCE , souriant.

Une jeune fille !.. Il se mêle de tout.

PAOLA, se jetant aux genoux du prince.

Oui, monseigneur, c'est à vos pieds que j'ose demander justice... ( Elle levé les yeux et le reconnaît. ) Ah I grands dieux !.. Est-ce un songe?

LE PRINCE, de même.

Cette voix...

PAOLA

Frédéric !

MAITRE wVGViO , joignant les mains.

Frédéric !.. Comment, Frédéric mort sous les murs de Gaëte?

LE PRINCE , courant à elle.

Est-il bien vrai?

PAOLA , ai'ec amour.

Oui , le voilà cehii que je pleurais sans cesse , et dont l'amour fut tout mon bien. {S'arré'tant confuse.) Ah ! pardon... j'oubliais... le prince!.. {Ai>ec désespoir.) On m'a trompée... on m'a perdue...

MAITRE HUGUO, accablé.

Je devine tout.

LE PRINCE

Elle pâlit... elle chancelle... {La soutenant. ) Ah I malheureux ! Revenez à vous , Paola , et ne m'accablez pas... Le ciel m'est témoin que l'idée seule de votre mort empoisonnait mon existence.

MAITRE HUGUO.

Sa mort!., elle aussi... ah ça I ils étaient donc tous., (i) Le prince, maître Huguo, Paola. '

^LEPRIjVCE. ^

Et cependant , vous l'avouerai-je. {En hésitant.) Esclave de mon rang, de mon nom... Dans ce moment oii je suis si heureux de vous rewoir... (Baissant les jeux.) Ce n'est qu'en tremblant que j'ose lever les yeux.

PAOLA, le regardant avec douceur.

J'entends ,et je bénis mon sort... moi, du moins, monseigneur, je puis vous regarder sans rougir.

lï; prince, vii^ement.

Mais je puis vous faire oublier ma faute... et des titres , des richesses...

MAITRE HUGUO , amèrement.

Des richesses !.. oui , c'est, l'usage ! ici tout s'estime au poids de l'orl.. Tromper une jeune fille, déshonorer un vieillard... c'est si peu de chose!.. Qu'importe !.. ils sont pauvres, inconnus, personne ne prendra leur défense... d'ailleurs tout se répare avec de l'argent... même un crime.

LE PRINCE , offensé.

Qu'osez-vous dire ?

MAITRE HUGUO , avec forcc et passant entre Paola et le prince.

Oui, un crime , car elle n'avait plus son père pour la défendre... et ce père , dont vous avez flétri la mémoire , il était soldat : gentilhomme comme vous.

Air : Celait Renaud de Montauban.

Il n'a jamais trahi sa foi , Et quoiqu'issu d'une grande famille.

Il ne pensait pas, croyez-moi.

Que son nom seul dût ennoblir sa fille. C'est de son sang versé dans les combats , C'est de son sang, sa dernière richesse.

Qu'il paya ceUe autre noblesse,

Que le hasard ne donne pas.

LE PRINCE

C'en est trop...

MAITRE HUGUO.

Pardon , j'ai le droit de parler... Je suis libre maintenant ; car dès ce moment je renonce aux honneurs , aux avantages de ma place , et je vous prie , monseigneur , d'accepter ma démission.

LE PRINCE

Votre démission !... Qui donc êtes vous , vous qui vous êtes introduit près de moi sous une qualité...

MAITRE HUGUO.

Qui n'était pas la mienne , c'est possible... car je commence à croire que jusqu'ici j'ai servi de jouet à tout le monde... ( aç>ec noblesse) mais je ne le serai pas plus long- temps. LE PRINCE , avec impatience.

Enfin , qui êtes-vous donc I

PAOLA , dans ses bras.

Mon oncle.

MAITRE HUGCO , flccc dignité , montrant Paola. Son second père... le dernier appui qui lui reste... et si tout autre se fût rendu coupable de son déshonneur , c'est à vous que je serais venu demander compte de ma fille.

LE PRINCE , confus.

Qu'entends-je !

MAITRE iiUGLO , continuant .

Je vous aurais dit , arme de cette preuve accablante... {montrant le contrat qu'il tient a la main ) « Un de vos grands... un bommç qui se croit au-dessus des lois , de ces lois que vous-même nous avez données, a lâchement abusé de l'amour d'un enfant... Il savait que plus lard son orgueil rougirait à la seule pensée d'une telle alliance , et pour satisfaire sa passion , il n'a pas craint de se jouer des nœuds les plus saints ; de supposer un mariage , un prêtre , un faux contrat... {le r. ontrant) voilà sa main... Regardez , mon prince , et jugez-le. «

LE VKiNCE, jetant les jeux sur le contrat, Qu'ai-je vu... cet acte est entre vos mains !

Ne craignez rien... nous n'arlieterons jamais notre bonheur par une bassesse !

(D le déchire.) LE PRIKCE.

Que faites-vous?

MAITRE HUGUO , froidement.

Je le déchire ; vous seriez obligé de punir le coupable.

PAOLA, dans les bras de son oncle.

Mon oncle , vous m'avez prévenue. {On entend la musique dans Véloignemcnt.) Maintenant, éioignons-nous... ces fêtes , ces plaisirs ne sont pas faits pour moi... ils briseraient mon âme. {A Frédéric.) Adieu, soyez heureux!

LE PRINCE, vivement.

Non, non, vous ne me quitterez pas ainsi... Restez , je vous en conjure.

TOUS DEUX

Comment ?

LE PRINCE

On vient I restez , je le veux, je l'ordonne... C'est à mon tour de me venger.

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