‹ La séparation; comédie en trois actes et en proseChapitre 38 sur 300 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

ROSE, Mn^ BEAUMENIL.

Mme BEAUMENIL, regardant sortir Angélique.

Encore une bonne tête , qui donnera de la satisfaction à sa mère.

ROSE, câlinant.

Vous êtes toujours fâchée , maman ?

Mme BEAUMENIL, avec humeur.

J'ai tort ! . . . Sacrifier un si bel avenir ... un homme si aimable.

ROSE. l

Oh ! si aimable . . .

M"^ BEAUMENIL.

Oui , mademoiselle . . . Vous ne jugez que la figure; mais M. Guichard avait tout plein de qualités ... et une femme en aurait fait tout ce qu'elle aurait voulu.

ROSE

Je ne veux rien en faire.

M"^ BEAUMENIL.

C'est ça. . . On trouve une occasion de s'assurer un sort...

de sortir de la gêne où on est Mademoiselle ne veut

pas ... et il faut recommencer à gagner sa vie à la pointe de son aiguille. . . Si vous croyez que c'est agréable de se perdre sur du feston, et de prendre de la chicorée pour du café ! . . .

ROSE

Ah ! mon Dieu ! ne semble -t-il pas que ce soit un parti si brillant ?

Comment donc ? . . . Six mille livres de rentes !

Et quelqu'un que l'on n'aime pas.

M™^ BEAUMENIL.

Bah ! une fille bien née finit toujours par aimer six mille livres de rentes.

ROSE

Encore l'argent !

COMÉDIE- VAUDEVILLE. i3

M"™^ BEAUMÉNIL.

C'est qu'il n'y a que cela de réel ; et quand tu auras mon

âge. . .

Air : Contentons- nous d'une simple bouteille. On r'gretle , hélas ! au déclin de la vie Les bons hasards négligés ou perdus; Tu ne s'ras pas toujours jeune et jolie , Et les maris alors ne viendront plus.

Il s'ra trop tard quand tu voudras te plaindre; Pour s'enrichir il n'est que le printems. . . Car la fortune est le'gèr'... pour l'atteindre Il faut avoir ses jambes de quinee ans.

ROSE

A quinze ans , comme à soixante , je penserai toujours de même. . . Vous croyez donc que le caractère peut changer, et que, sur mes vieux jours , je deviendrai avide, intéressée ?

M*"^ BEAUMÉNIL.

Peut-être bien ... je l'espère.

ROSE

Fi donc ! Chez les hommes, c'est possible . . . Mais nous

autres femmes, nous ne tenons pas à la fortune ... et, pour

moi , je n'y tiendrai jamais. De l'eau , du pain sec , et la

liberté de disposer de mon cœur voilà tout ce que je

demande.

M""^ BEAUMÉNIL.

Oui , de l'eau ! crois ça , et bois-en. . . Ça fait un joli ordinaire . . . Mais, malheureuse enfant , tu aimes donc quelqu'un alors ?

ROSE , avec effort- Eh ! bien. . . oui, maman. . . j'aime. . .

M"^ BEAUMÉNIL.

Voilà le grand mot lâché ... Et qui donc ? ... Je suis sûre que c'est quelque petit officier de l'armée d'Italie . . . car c^est la mode aujourd'hui; toutes les jeunes filles ne rêvent qu'officiers. . . depuis les victoires du premier consul.. . Un beau service qu'il nous a rendu là ! Si tu

t'avises jamais de donner dans le militaire ... je sais ce que c'est. . . ton père était fourrier à la trente-deuxième demibrigade.

ROSE

Rassurez -vous. . . ce n'est pas un militaire. . . c'est mieux

i4 JEUINE ET VIEILLE,

que ça... Un artiste plein d'ardeur et de talent qui est

parti pour s'enrichir , et qui reviendra avec des millions dans ses poches.

M"»" BEAUMÉNIL.

Oui. comme ce M. Emile, dont les croisées donnent en face des nôtres... Un artiste, à ce qu'on dit... 11 est parti depuis six mois , pour courir après la fortune.

ROSE , h part.

Si elle savait que c'est le mien.

Tiens, voilà ses fenêtres ouvertes C'est donc vrai,

comme m'a dit la voisine, qu'il est revenu d'hier soir !

ROSE , « part et regardant à la fenêtre.

Lui, de retour ! quel bonheur! Il a donc re'ussi!..*

(^Haiit. ) Tenez , maman , j'ai fait un rêve celte nuit. . . Nous avions un bel hôtel, de beaux meubles, une bonne voiture... Vous verrez que tout ça nous arrivera.

]VIme BEAUMÉNIL , quia mis ses lunettes et a pris son feston.

Oui, compte là-dessus... En attendant fais ta broderie, et porte-la chez la lingère. (^Elle s'assied.)

ROSE." Aujourd'hui ?

M""" BEAUMÉNIL.

Il le faut bien... C'est demain le loyer, et notre bourse est à sec.

ROSE , faisant la moue, et ôtant son petit tablier.

C'cvSt que c'est joliment loin , à pied. M'"^ BEAUMÉNIL.

Dame ! comme tu n'as pas encore ta voiture Et tu

songeras aussi à faire notre petit ménage. ROSE.

Ah ! quel ennui ! Heureusement que nous allons ce

soir au spectacle. . .

M™^ BEAUMÉNIL.

Au spectacle !. . .

Mais oui. . . Cette loge à la Montansier.

Impossible.'... c'est M. Guichard qui l'avait retenue... et maintenant nous ne pouvons accepter ni son bras, ni sa loge.

COMÉDIE- VAUDEVILLE. i5

ROSE

Toujours M. Guichard !. .. Ah ! quand elle verra Emile.

( On entend en dehors le violon qui joue l'air : « vivre loin de

ses anaours.) » (Rose prêtant V oreille du côté de la fenêtre, ..

àpart.) Ah! mon Dieu ! je ne me trompe pas... C'est son

violon que j'entends , à la fenêtre en face et notre air

convenu.

Mme BEAUMÉNIL , écoutant de l'autre coté. Eh! mais, Rose, il me semble que l'on sonne à la porte.

ROSE

Oui , oui , maman. . . Allez donc voir ce que c'est.

Mme BE.\UMÉN1L , se levant.

La réponse de M. Guichard. . . [On sonne encore.') Un moirtetit. .. on y va. ( Elle sort.')

Page 1