SCÈNE YII
Les Mêmes, G{}\CiYi^iKD.tquiest entré tout doucement, et qui les regarde *.
GUICHARD
Me voilà, belle-mère !
ROSE ET Mme BEAUMÉNIL.
O ciel ! M. Gulchard !
* Mme Beaumér.il, Guichard, Rose.
COMÉDIE-VAUDEVILLE. ig
Restez donc, je vous prie ... Ce que vous regardiez vaut
mieux que ce que vous allez voir C'est assez galant ,
n'est-ce pas , belle-mère ! Mais si on ne l'était pas un
jour de noce ! . . .
Mrae BEAUMÉNIL, embarrassée.
Mais comment êtes-vous donc entré ?
GUICHARD, d'un air fin.
Ah! dame! les maris se glissent partout. . .J'ai trouvé la porte ouverte,
M""" BEAUMÉNIL.
Je croyais l'avoir fermée.
KOSE, int rdlte.
Et . . . vous venez ...
GUICHARD
Parbleu! ... je viens vous chercher.
LTï.S DEUX FEMMES , se regardant.
Nous chercher !
GUICHARD
Sans doute. . . Dites donc , il y a des gens qui tiennent à se marier dans les églises... mais comme en ce moment elles sont fermées, l'essentiel c'est la municipalité... Nos amis y sont déjà. . . avec mes deux témoins, un pharmacien et un capitaine . . . c'est mon compagnon d'armes *.
ROSE
Le pharmacien ? . . .
GUICHARD
Non, le capitaine. . . du tems que j'étais aux armées, dans les ambulances , conscrit de l'an III , et depuis médecin du Directoire , qui est mort entre mes mains
Pauvre Directoire ! . . . Je vois avec plaisir que la mariée ne se fera pas attendre.
ROSE , à sa mère.
Ah ! mon Dieu ! il ne sait donc pas. . .
M"* BEAUMÉNIL.
M. Guichard. . . est-ce qu'en rentrant chez vous tout-àrheure , on ne vous a pas remis ?. . .
* GuicharJ, Rose, M"»* Beauménil.
GUICHARD
On aurait eu de la peine. . . je ne suis pas rentré chez moi depuis hier.
M""^ BEâUMÉNIL.
Comment ?
ROSE, bas.
11 n'a pas reçu ma lettre.
Mme BEAUMÉlSIL,èa.v.
C'est égal. . . il faut le prévenir.
GUICHARD, remarquant leur trouble.
Eh ! mais, qu'avez-vous donc?. . . {D'un air sentimental.') Est-ce que ça vous inquiète , Rose, que je n'aie pas couché chez moi ?
ROSE
Oh ! ce n'est pas cela.
GUICHARD
Calmez-vous, chère amie; c'est que j'étais à Versailles
pour une succession qui nn'est tombée sur la léte
comme une tuile . . . mais ça ne m'a pas fait de mal
une succession . . . celle de mon oncle Guillaume , ancien fournisseur dans les fourrages , qui m'a laissé vingt mille livres de rentes. . . c'est modeste.
M""" BEAUMENIL.
Tu l'entends , ma fille.
ROSE , avec humeur.
Eh ! maman , je ne suis pas sourde. ( A Guichard timidement.) Comment, M. Guichard. . . et cette fortune subite ... cet héritage ne vous a pas fait changer d'idée à mon égard:'
GUICHARD
Changer d'idée, moi?. . . au contraire.
M"*^ BEAUMENIL.
Quelle délicatesse!
GUICHARD
Non. . . ce n'est pas par délicatesse. , . c'est par calcul... V^oyez-vous, moi, je n'ai pas l'air. . . mais de ma nature...
je suis un peu faible. . . et une femme riche, habituée au monde. . . je ne serais pas le maître ; tandis qu'avec une petite fille pauvre , modeste, qui me devra tout. . .
M™' BEAUMÉNIL.
C'est bien plus rassurant.
GUICHARD
Et puis , ce qui m'a décidé pour l'aimable Rose
c'est cette figure candide ... ( Rose baisse les yeux. ) Ce n'est pas elle qui aurait une intrigue à l'insu de sa mère... Voyez ces yeux baissés . • . avec ça , un mari est sûr de son fait. . . c'est bien tranquillisant.
Quel brave homme! {^A sa fille.) Ah çà, il faut pourtant le détromper, lui dire que tu ne l'épouses pas.
ROSE , la poussant près de lui.
Chargez-vous-en, maman, je vous en prie- GUÏCHAKD.
Aussi je veux qu'elle soit bien heureuse , qu'elle éclipse tout le monde! . . . (tirant un écrin de sa poche) et d'abord voilà un petit écrin qui manquait à la corbeille.
Mme BEAUMÉNIL, ouv^rant l" écrin.
Des diamaus !
ROSE, le prenant des mains de sa mère.
Des girandoles ! . . . eh bien , je crois qu'il gagne à être connu. . . une bonne physionomie.
GUICHARD
Et pour la maman. . . un petit cadeau. (// lui présente un étui de lunettes.)
M"' BEAUMÉNIL.
Pour moi !. . . . un étui ! des lunettes î. . . . des lunettes d'or!. . . {Bas à Rose.) Ah ! dis-lui, toi, ma fille. . . je n'ai pas le courage. . . {Elle fait passer Rose auprès de Guicîiard.)
GUICHARD
Et puis une surprise que je vous garde encore.
ROSE
Encore !
GUICHARD
C'est d'occasion ; mais nous en jouirons tout de suite... un joli cabriolet que j'ai acheté à un membre des Cinq Cents qui s'en va avec les autres. . . il a sauté par la fenêtre. . . Et moi je serai de là. . . (// imite quelqu'un qui conduit un cabriolet.)
ROSE
Une voiture ! . . . une voiture ! . . . maman.
M°' BEAUMÉNIL.
Une voiture , ma fdle ! . . . juste ton rêve de cette nuit.
GUICHARD, avec joie.
Elle avait rêvé à moi !
M""^ BEAUMÉNIL.
Oui. . . à une voilure , dans laquelle vous étiez, avec vingt mille livres de rentes.
GUICHARD
Il y en a cinq de plus. . . et tout cela à votre porte ; car j'entends le cabriolet qui vient nous prendre. ( // va regarder à la fenêtre .^
Mme BEAUMÉNIL, à ffljî//^.
Et la Gibelet qui est toujours à sa fenêtre , qui nous verrait passer.
ROSE, à part.
Ah ! je n'y tiens plus. . . Certainement j'aimerai toujours Emile ... oh ! çà . . . Mais je l'attendrais dix ans qu'il n'en serait pas plus avancé.
M"" BEAUMÉNIL.
Eh bien ?
ROSE, avec effort.
Eh bien ! maman, je me sacrifie.
M'"" BEAUMÉNIL.
Est-il possible?
ROSE , pleurant dans ses bras.
Mais pour vous. . . pour vous seule. . . car je suis bien malheureuse.
GUICHAR'l, revenant à elle.
Eh bien ! eh bien I . . . comme disait le Directoire , partons-nous ?
ROSE
Ciel ! Angélique î ... Je vous en prie , pas un mot de ce mariage.
GUICHARD
Comment?
ROSE
Je vous dirai mes raisons . . . Mais partons sur-le-champ.