‹ La séparation; comédie en trois actes et en proseChapitre 5 sur 300 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

DELPHINE , un domestique , puis CLARISSE et M. D'ARIÎOISE.

LE DOMESTIQUE

Madame Clarisse d'Hervilly et un vieux monsieur qui l'accompagne...

DELPHINE, vivement.

Faites entrer sur-le-champ (Ze domestique les introduit et sort. — Courant à Clarisse.) Ma chère Clarisse , c'est toi !

CLAnisSE, l'embrassant.

Delpliine ITu vois que j'ai suivi ma lettre de près.... J'étais

si impatiente !

DELPHINE

Est-ce que tu avais besoin de te faire annoncer? une amie d'enfance, une sœur....

CLARISSE

Ah ! je te reconnais !.. la voilà, mon oncle, celle dont je vous entretenais sans cesse.

DELPHINE

C'est JVI. d'Arboise ?.. qui t'a servi de père,...

d'arboise , s'inclinant.

Bien flatté, belle dame, que mon nom soit venu jusqu'à vous.

Nous parlions si souvent de ceux qui nous étaient chers I

d'arboise , à sa nièce.

Elle est fort aimable !

DELPHINE

Et tu as besoin de moi ?

d'arboise.

Jugez de notre joie, en apprenant que mademoiselle Delphine Dubreuil était l'épouse de M. Aubry, que Ton m'avait indiqué pour procureur.... \e veux dire pour avovié.... Je vous demande pardon , belle dame , si je ne suis pas bien au courant des noms actuels ! je n'ai pas revu Paris depuis S-j,.,. et , dans lîion château , des environs de Dijon , je ne suivais le train des choses , que dans la Quotidienne \

DELPHINE, souriant.

Je conçois.... vous deviez être un peu en arrière ! mais nous vous mettrons au fait. {A Çlarùse.) MeL bonne Clarisse • tu as donc un procès?

CLARISSE

Hélas! oui.

DELPHINE

Et à quel propos ?

CLARISSE , soupirant.

Que veux-tu ?. . je suis mariée.

DELPHIITE.

Bon Dieul serait-ce une séparation ?..

Vous l'avez dit, Madame.

DELPHINE

Si jeune !•• si intéressante !.. et déjà malheureuse ?

CLARISSE, soupirant.

Tu dois me trouver bien changée ?

DELPHINE

Mais, non... tu me semblés plus jolie que jamais. d'abboise.

Ah 1 pardonnez - moi ! si vous l'aviez vuel... quelle fraîcheur!... Mais ce mariage nous a porté un coup fatal , à tous ' deux ! moi-même , j'en ai vieilli d'une manière incontestable.

DELPHINE

Ah ! ça , c'est donc un homme affreux ? d'akboise.

Un monstre '. oui , madame , un monstre ! une suite de procédés...

DELPHINE

Révoltaus ?

d'arboise.

Avec des circonstances...

DELPHINE

Aggravantes ?

d'arboise.

Tout ce qu'il y a de plus aggravant.

DELPHINE

Comment! des violences?

Oh! non!.,.

d'arboise.

Corbleu ! je ne l'aurais pas souffert. J'ai encore ma vieille épée de Vendéen ! .. Savez-vous que j'ai tiré le fleuret avec Saint-Georges, et que j'ai eu l'honneur tle le boutonner ! Et si la justice ne débarrassait pas ma nièce de son mari , je serais encore capable de lui rendre ce petit service là.

DELPHINE, souriant.

C'est d'un bon parent. Mais un procès vaut encore mieux qu'un duel... et si vous êtes décidé à plaider?..

d'auboise.

Très-décidé. Il n'y a pas moyen de vivre avec cet hommc-là! d'une légèreté!...

DELPHINE

Avec sa femme ?

d'akboise.

Et avec moi; exerçant toujours son esprit railleur...

DELPHINE

Contre sa femme?

d'auboise.

Et contre moi !... des opinions intolérables... un libéral , un révolutionnaire l qui ne parlait que d'ordre lc(^,al , de la jeune France ! qui plaisantait sans cesse les voltigeurs de Louis XIV, les ailes de pigeons , tout ce (ju'il y a de respectable ! enfin, jusqu'à ce digne ÏM. Faustin , qu'il poursuivait de ses épigrammes...

M. Faustin?

d'arboise.

Un brave ecclésiastique...

CLArassE.

Du collège de Dôle.

DELPHINE

Ah ! je comprends.

d'arboise.

Un excellent voisin, qui était plein de complaisance et d'attentions pour moi... il venait dîner trois fois par semaine, faisait ma partie de piquet , et avertissait charitablement ma nièce de la conduite de son maii. Eh! bien , M. d'Hervilly ne pouvait pas le souffrir.

DELPHINE

Je m'en doute !

d'arboise.

La géné/ation actuelle est si dépravée I II ne cherchait que les occasions de le vexer! au dessert, il se mettait à chanter les chansons d'un certain ^tTrt^^'-fr, que je ne connais pas, Dieu merci! mais dont les refrains font frémir : « E/cignons les lumières^ et rallumons le feu. Je vous demande à quoi ça rime !.. et un curé avec une Suzon... des horreurs ! Une autre fois que le pauvre homme avait bien dîné , ce qui lui arrivait assez souvent... il va lui parler de Tartufe... de perdrix !.. ai^cc une moitié de gigot en hachis... des personnalités ! le feu m'en montait au visage !

DELPHINE

Et M. Faustin ?

Ah ! il ne se fâchait jamais !

d'arboise.

Le saint homme , il n'avait pas plus de fiel! il se contentait de prier le ciel d'ouvrir les yeux de l'impie ! et pour cela , il l'engageait à venir l'entendre.

DELPHINE

Il prêchait donc bien ?

d'arboise.

Pas très-bien ! mais il endormait son monde tout comme un autre. J'y allais volontiers.... parce que c'était à ma porte. Ils avaient fait leur chapelle d'une vieille grange à moi , que je leur avais prète'e... ça m'était commode d'avoir là, mon banc... et puis, le petit coup d'encensoir... en passant... ça rappelle le bon temps! Ils avaient, parbleu, arrangé cela très-gentiment ; avec des tableaux de l'un , de l'argenterie de l'autre , des dentelles de bal que ma nièce ne portait plus depuis qu'on lui en avait fait voir le danger ; joint à cela quelques petits miracles qu'ils faisaient à très-bon compte... c'était tout ce qa'il fallait pour le pays ! Eh bien! le mari de madame ne se mit-il pas à crier que c'étaient des hypocrites, des fourbes, des intrigans , qui nous dépouillaient petit à petit... et qu'il ne voulait plus qu'un autre que lui donnât des conseils -à sa femme!

DELPHINE

Hem !.. il avait peut-être raison!

d'arboise.

Hé 1 ma chère dame i ce n'était qu'un prétexte pour cacher ses torts personnels , dont nous étions instruits à point nommé l

ci.A.Kiss'Ej soupirant.

Et de ces torts qu'on ne peut oublier •'

DELPHINE

Oh 1 c'est différent , s'il y a injure grave... du reste, lious en causerons...- vous pouvez être tranquilles.... je me charge de votre cause.

d'arboise-

Yous , niadame ?

DELPHINE

C'est-à-dire, moi, ou mon mari , c'est la même chose.... quoique je n'aie pas pris mes inscriptions , Clarisse sait que je suis un peu du métier.

CLÂU1SSE>

C'est vrai! dans nos disputes, c'était toujours elle nui portait la parole.

DELPHINE, riant.

Oui , j'étais le procureur du roi de la classe.. .. et Je te faisais toujours gagner-

CLAHISSE-

Puisse-t-il en être de même aujourd'hui i d'arboïse.

Pourquoi pas ? de mon temps, on gagnait bien des causes par les femmes, même en cour de parlement! et ce petit monsieur se repentira de m'avoir dérange de mes habitudes! me faire venir plaider à Paris , parce que le domicile des époux y était !... encore de leurs nouvelles inventions!...

DELPHINE , grai'ejnent- C'est juste i la loi est formelle--, article 875 du code.

d'arboise- L'article 876 n'a pas le sens commun !

Eh ! mais , attendez donc, j'y pense. . . quoique je me charge de votre cause, il ne serait pas mal que mon mari en eût une idée... nous avons ce soir une petite réunion , venez-y tous deux.

CLARISSE

Moi ! paraître dans le inonde !

DELPHINE

Ce n'est pas le monde... deux cqnt personnes au plus , un petit bal entre nous.

d'arboise , à sa nièce.

Viens-y , un bal d'affaires !.. M. Faustin ne peut y trouver à redire... et puis comme il nous le repète souvent : La fin justifie tout.

CLARISSE

Oh! n'importe! je n'oserais !

DELPHINE

Parce que tu plaides en séparation? au contraire, c'est le cas de se montrer, d'intéresser... «i Comment, dira-t-on, c'est « madame d'Hervilly qui valse avec tant de grâce... que son «mari rend malheureuse!.. Ah! pauvre petite femme!.. «p quelle horreur !»

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