‹ La séparation de l'église et de l'étatChapitre 7 sur 7 · TOUT · texte numérisé non relu

TOUT

Les conséquences de cette théorie sont d'une immense gravité ; elles sont la plus grande difficulté intérieure des nations restées catholiques ; nous ne les discuterons pas incidemment aujourd'hui : nous terminerons en répondant d'avance à une objection que ne manqueront pas de nous faire nos adversaires, en essayant de retourner centre nous nos propres principes dans la question des biens de l'Église.

Vous proclamez avant tout, nous dira-l-on, les droits individuels ; eh bien! si tous ne reconnaissez pas l'Église comme une personne, tous la reconnaissez au moins comme l'association des catholiques, et ceux-ci, assurément, sont des personnes réelles, des individus ayant droit de disposer de leurs biens comme ils l'entendent. Or, l'Église, autrefois, ne possédait pas seulement l'impflt de la dîme et les biens donnés par les rois et les princes, représentants de ta puissance publique; elle avait aussi des possessions innombrables provenant de la libéralité des particuliers. La Société, poursuit-on, a violé le droit individuel en supprimant ces fondations, que leurs auteurs avaient entendu rendre perpétuelles.

C'est précisément pour sauvegarder le droit individuel que nous nions aux individus le droit absolu de fondation perpétuelle. Le droit de l'individu a pour limite nécessaire le droit de ses semblables. Reconnaître à l'individu le droit de disposer à perpétuité de la portion de terre qu'il a eue en sa possession durant sa vie, c'est exclure, au nom de la mainmorte, suivant l'énergique expression du moyen âge, c'est exclure de cette portion du domaine du genre humain les vivants, les autres individus qui se succéderont pendant les siècles en ce monde : en poussant le principe à ses dernières conséquences, les générations de l'avenir pourraient être ainsi dépossédées de L'administration du globe entier par les générations passées. Cette exorbitante extension de l'individualité serait précisément la destruction du droit individuel.

Avec un bon sens admirable, les lois modernes, en abolissant les substitutions, n'ont reconnu à la personne humaine que la faculté de disposer pour la génération qui la suivra. Au delà, l'inconnu et l'avenir reprennent leur droit. Comment, en effet, chacun de nous, dons sa courte vue, peut-il prévoir, à des siècles de dislance, les changements moraux ou matériels qui peuvent rendre, un jour, superflu ou nuisible ce qu'il a cru le plus utile à fonder, ou tout au moins en réclamer la transformation profonde? Les fondations durables ne doivent certes pas être rendues impossibles; mais elles sortent du domaine exclusif du droit individuel et sont justement et nécessairement subordonnées à l'autorisation et à la révision du pouvoir social, gardien des intérêts généraux et des droits publics et privés.

Nous arrivons donc toujours au même résultat : au point de vue social, il n'y a que deux sortes de droits, le droit public et le droit individuel, le droit de tous et le droit de chacun, qui se limitent l'un l'autre; entre les deux, pas d'intermédiaire investi de droits positifs, qu'on l'appelle du nom d'Église ou de tout autre nom '.

1 Les ultra m on Lai us ne nous onl répondu par aucun argument de quelque valeur. L'Union, récemmenl, après des invectives, plus faciles a trouver que des raisons,

(11 «Trier.)

L'État et la religion étaient unis ou plutôt confondus dans l'antiquité grecque et romaine. C'est que les religions classiques étaient des religions de la pairie. Qui ne reconnaissait pas le dieu de la cité ne reconnaissait pas la cité, dont ce dieu était l'âme. L'État et l'Église, pour employer les expressions modernes, ne faisaient qu'un : à Home, le magistrat était pontife.

L'État et la religion se trouvèrent unis de nouveau dans la chrétienté du moyen âge. L'État, s'il n'était plus identifié à l'Église, comme chez les anciens, était enveloppé par l'Église comme un corps par un corps plus grand; la patrie particulière et terrestre était subordonnée à une patrie mystique et universelle dont l'Église tenait les clefs; la Société civile tirait de l'Église sa substance morale, son enseignement, et même en grande partie sa discipline sociale et ses lois civiles ; toute la vie terrestre était réglementée en vue du salut des âmes, et le salut des âmes était censé dépendre absolument de la soumission à l'Église et de la croyance a ses dogmes.

Les siècles qui précèdent et préparent la Révolution française voient s'émanciper progressivement la législation civile par les résistances coulumières et féodales, par la renaissance du droit romain, par les parlements; l'enseignement, par l'expansion de la philosophie laïque et des sciences qu'elle renouvelle; puis, l'esprit religieux lui-même par laraison et par le sentiment, qui protestent contre une grande partie des doctrines de l'Église du moyen âge; enfin, au dix-neuvième siècle, l'émancipation se continue par l'histoire, qui nous enseigne que tout vrai et tout bien n'a pas été renfermé dans la ligne unique de l'Église, et que d'autres religions et d'autres sociétés ont eu part à la vérité divine et universelle.

contre la grande Constituante et les héritiers de ses principes, aboutissait a cette stupéfiante conclusion : qu'il n'était pas un des arguments employés contre la propriété de l'Église qui ne put être appliqué a toute espèce de propriété. Ainsi, il n'y aurait aucune différence entre le droit de propriété, naturellement, nécessairement, inviola blement inhérent à la personne réelle, 1 l'individu, et la propriélé conventionnelle et fictive attribuée a des êtres abstraiis, a des corporations ! — Comment discuter sérieusement avec de tels adversaires f

Le' principe de l'absolu et de l'infaillible, sur lequel reposait la domination de l'Église , remonte en Dieu , et laisse la terre au principe du progrès et de la perfectibilité. Même parmi les catholiques qui conservent la pratique des rites de l'Église, la nombre se restreint chaque jour de ceux qui croient réellement que le salut éternel dépende de l'adhésion aux dogmes spéciaux de Rome, et que le reste des hommes soi t condamné : la plupart admettent la légitimité de la Société civile, ordonnée par la Révolution française en dehors de l'Église et sur un plan indépendant d'elle. La majorité des catholiques adhère à cette société nouvelle, dont le chef du catholicisme condamne radicalement les principes.

Le plan sur lequel s'est ordonnée cette société est celui d'une justice et d'une morale procédant de la conscience humaine, et non plus de l'enseignement ecclésiastique. Cette justice et cette morale, ce droit nouveau, vient de Dieu, comme l'a reconnu solennellement la Révolution française ; mais il en vient directement et non par l'intermédiaire de Rome. La Société civile existe de droit divin et n'émane de personne que de l'auteur des choses.

Elle n'est pas le bras dont l'Église serait la tète : elle est tète comme elle est bras; elle a droit de proclamer des principes, et elle les proclame. La loi n'est point athée : elle ne l'est pas et ne peut l'être, car tout son système repose sur une conception de inorale et de justice qui n'aurait point do raison d'être si Dieu et l'âme n'existaient pas. Il n'y a pag de droit, s'il n'y a pas d'idéal vivant auquel se rapporte ce droit. Les hommes mêmes qui rejettent ces principes fondamentaux de l'Être suprême et de l'immortalité en sont gouvernés à leur insu et en tirent leur moralité.

Mais, si toute grande réunion humaine se dirige explicitement ou implicitement sur ces données fondamentales de la morale religieuse universelle, laSodété politique doit, par contre, reconnaître son incompétence à prononcer entre les religions diverses, c'est-à-dire entre les conceptions si variées que l'esprit humain peut déduire de ces principes communs; les religions diverses appartiennent exclusivement au domaine de la liberté individuelle.

La Société politique ne doit donc ni conserver une religion d'État, ni soutenir officiellement certaines religions en excluant les autres : elle doit remplir sa mission publique, générale, nécessaire et perpétuelle, et laisser les associations privées, suivant les mouvements des idées et des croyances, prêter au sentiment religieux toutes les formes, toutes les expressions dont U est susceptible, sans que la puissance publique y intervienne.

Ce n'est pas là un accident ni un expédient : c'est un principe destiné à régner pour les siècles sur le monde moderne, et qui n'exclut pas davantage la plus vaste unité spirituelle que les variétés les plus multipliées, pourvu que cette unité soit volontaire.

Quant à ceux qui dénient à la Société nouvelle le droit d'abolir le Concordat pour entrer dans la vraie liberté, le droit de rejeter tes débris du passé pour achever de se constituer d'après les principes nouveaux; quant à ceux qui prétendent enchaîner l'indépendance nationale à ce qu'ils appellent le contrat synallagmatique des deux puissances, nous n'avons qu'une chose à répondre : H n'y a pas deux puissances; it n'y en a qu'une, la puissance civile, qui a pour limite non pas une autre puissance, mais la liberté.

Qui dit puissance dit action matérielle et droit de contrainte légale, et ces caractères appartiennent exclusivement à la Société civile. La Société civile, la nation, modifie ses lois intérieures comme elle l'entend et sans avoir de permission à demander à personne. La loi relative aux cultes est une loi intérieure et non une loi extérieure, comme sont lus traités avec d'autres puissances politiques, avec d'autres nations. Le gouvernement consulaire a pu faire des lois qile d'autres lois peuvent révoquer; il n'a pas dépendu de lui de créer un droit contre le droit.

Un énergique écrivain , aux côtés duquel nous sommes habitué à combattre pour le grand principe de l'Europe nouvelle, pour le principe des nationalités, et qui reconnaît que la séparation de l'Église et de l'État devra être le dernier mot de la crise actuelle, a cru apercevoir des dangers pour la Société civile dans une abolition prématurée du Concordat, qui n'aurait pas été précédée par l'élargissement de l'instruction primaire et par le rétablissement des droits de réunion et d'association et de nos ■ autres libertés.

Nous ne sommes point frappé de ce danger et nous croyons ici à un malentendu. Nous sommes bien sûr que M. Guéroult, avec qui nous sommes toulà fait d'accord sur l'instruction gratuite et obligatoire, ne croit pas nécessaire d'attendre que l'éducation ait refait toute une génération nouvelle ; quant aux libertés qui, suivant lui, doivent précéder l'abolition du Concordat, il nous parait suffisant qu'elles l'accompagnent, et il est impossible qu'elles ne l'accompagnent point.

Qu'est-ce en effet que le remplacement du régime du Concordat par le régime de la liberté des cultes comme en Amérique, sinon l'établissement du droit de réunion et d'association en matière de religion? Ce sont là des choses non-seulement inséparables, mais identiques, puisque la liberté des cultes consiste précisément dans la liberté de se réunir et de s'associer pour pratiquer sa croyance.

C'est donc celte liberté-là que nous réclamons en réclamant l'abolition du Concordat. — Qu'on ne soit pas disposé à nous la rendre immédiatement, cela peut être malheureusement irop vrai; mais ce n'est pas une raison pour ne pas la demander; c'est à force de la demander que nous l'aurons, et nous savons que nous ne l'aurons point par lambeaux. Quand nous l'aurons, nous l'aurons tout entière.

Aucun régime de transition n'est possible. Nous ne sommes ni l'Angleterre, ni la Prusse (ne parlons pas de la Russie:), pour essayer d'une Ëglise nationale officielle, même pour un jour; les éléments d'un pareil établissement n'existent pas chez nous. Il n'y a pas de milieu entre le régime actuel, avec toutes ses agitations stériles, et la séparation totale de l'Église et de l'État.

Nous ne méconnaissons pas les périls de la crise religieuse : nous soutenons que la séparation la plus prompte possible, loin de les augmenter, les- diminuera et rendra la Société civile incomparablement plus forte pour y résister.

Nous convenons qu'en les diminuant, elle ne les supprimera point.

Les périls viennent de ceci, qu'il n'y a pas de terrain commun entre nos adversaires et nous, pas de terrain de transaction : le traité d'alliance a été essayé et manqué avec le Concordat. Nous leur offrons aujourd'hui, au lieu de l'alliance impossible, la séparation amiable, et ils la refusent.

Nous leur disons :

« La religion Appartient au droit privé, non au droit public; l'État ne doit plus reconnaître l'Église ou les Églises comme puissances, le clergé comme corps revêtu d'une autorité publique; mais les ministres des religions ont le droit d'enseigner, comme particuliers, à leurs concitoyens ce qu'ils croient la vérité, et ceux-ci ont le droit de les écouter et de les suivre. Nous réclamons pour vous la liberté en échange d'une part d'autorité qui est en même temps une part de sujétion.

a Nous réclamons pour vous , comme pour nous, non cette liberté qui, suivant certains journaux, devrait laisser au gouvernement le droit d'interdire aux évéques tout ce qui serait exigé, non-seulement pour le maintien de la tranquillité publique, mais pour l'intérêt d'une direction salutaire de (opinion ', mais la liberté sans équivoque, la liberté, pour les évèques comme pour tous, d'agir sur l'opinion comme ils l'entendront, à la seule condition de ne pas troubler l'ordre public. ■

Cette solution par la liberté, ils la refusent, disons-nous; ils la traitent d'anarchie. — tin évoque, au rapport du Monde, disait dernièrement que la liberté américaine, c'étaient tous les inconvénients du Concordat sans ses avantages; que le catholicisme était opprimé en Amérique. — Ainsi, ils se croient opprimés des qu'ils ne sont plus oppresseurs.— Si nous leur échappons, c'est nous voler à eux, comme la Romagoe et l'Ombrie se sont volées au pape. Leur liberté, c'est la liberté de nous contraindre.

Ils repoussent la séparation par principe, parce que l'Eglise est pour eux non-seulement l'âme de l'Étal, mais un Étal par elle-même, une

1 Voir le Pays et le Cmutitutioimel.

société complète, matérielle aussi bien que morale, avec droit de propriété, autorité sur le temporel et droit de contrainte, droit d'employer la force (vis inferendœ); ce sont les propres termes du Syllabus, que ne saurait atténuer aucune explication subtile.

Il serait facile de démontrer qu'en effet le droit et même le devoir d'employer la force, en matière de religion, résulte logiquement de l'association de ta doctrine de l'infaillibilité avec la doctrine des peines éternelles '.

Ils ont beau dire qu'ils ne condamnent pas les constitutions par lesquelles les pouvoirs laïques s'accommodent aux circonstances ; qu'ils posent des principes, sauf aux peuples à les accepter ou non, à leurs risques et périls. Ils ne condamnent pas les lois de liberté, — tant qu'ils sont trop faibles pour les abolir I— qu'ils aient la force, et l'usage qu'ils en feront ne souffre aucun doute.

Mgr Dupanloup proteste et déclare qu'en fait de liberté des cultes, non-seulement les engagements pris doivent être respectés, mais que la simple possession suffit, aux yeux des catholiques, pour le maintien du fait, et il invoque à cet égard le témoignage de l&Civiltà cattolica ellemême, le journal des jésuites, l' Univers de Rome. Nous accepterions volontiers votre garantie, Mgr d'Orléans; mais, quant à celle de la Civihà cattolica, nous ne l'acceptons pas. — Nous nous souvenons qu'en France, les amis de la Civiltà cattolica oni, pendant des années, réclamé la liberté illimitée, effrénée, avec une ardeur à inquiéter les plus radicaux des républicains; nous nous souvenons aussi qu'au lendemain de la victoire, ou de ce qu'ils croyaient la victoire, ces mêmes hommes, ce même parti, n'ont pas eu assez d'outrages pour ceux qui s'efforçaient de sanver ou de recouvrer le moindre lambeau de liberté; qu'ils ont provoqué à toutes les violences, réclamé avec-fureur l'écrasement définitif de toute institution libre.

a Quand vous avez le pouvoir, nous disait alors le plus fameux de leurs organes,— M. Veuillot,— quand vous avez le pouvoir, nous réclamons de vous la liberté comme une chose due. Quand le pouvoir est à nous, cette liberté, nous vous la refusons, parce que notre conscience nous défend de vous la donner. »

i Mgr Dupanloup, après «tout soutenu que la tolérance est dans la tradition pontificale, a' écrie :

* Que vient-on nous parler encore de l'inquisition espagnole, dont les papes se sont eux-némes plaints tant de fois I >

Nous fe rons remarquer a Mgr d'Orléans qu'on ue parle pas seulement de l'inquisition espagnole; qu'où parle aussi de l'inquisition de Rome, et que c'est bien celle-ci, et non l'autre, qui a brûlé le philosophe Giordano Bruno, devant le buste duquel la jeunesse de Naples brûlait, ces jours passés, l'Encyclique.

Ce qu'ils ont fait hier, ils le feraient demain.— Vous, Mgr d'Orléans, s'ils étaient les maîtres, vous seriez un des premiers auxquels ils fermeraient la bouche 1

Qu'on voie d'ailleurs leur pratique! Que font-ils dans le seul coin de terre où ils régnent encore, grâce à cette protection armée que la France va bientôt cesser de leur donner contre ses principes et contre ellemême î— lis font en petit ce que le tzar fait en grand : ils enlèvent les enfants à leurs mères 1

Quant aux constitutions, un évoque, plus net que leurs journaux, répondait, ces jours derniers, à la déclaration du ministre sur l'opposition entre a l'Encyclique et son annexe s et la constitution de l'État, ces remarquables paroles :

a Cest un grand péril pour la constitution d'un Élat que de reposer sur des principes contraires aux principes de la foi et de la morale chrétienne! »

La foi et la morale chrétiennes de l'Encyclique et du Syllabus. bien entendu 1

Un autre prélat, l'évêque de Hontauban, dépassant encore la franchise de l'évêque de Metz, s'exprime en ces termes :

a Si les gouvernements leur disent (aux évêques) que leurs doctrines sont contraires aux principes qui servent de base à ta constitution des États modernes, ils répondent qu'ils le savent bien ! ■

Les logiciens du Monde ne font qu'appliquer les principes de ces prélats, lorsqu'ils maintiennent formellement que la civilisation moderne est l'opposé de la civilisation chrétienne, et lorsqu'ils n'admettent pas qu'on atténue et qu'on altère le sens vrai de l'Encyclique et du Sytlabus ; ceci, tandis que Mgr Dupanloup s'irrite si fort de voir la presse libérale prendre acte de la condamnation prononcée par le pape contre cette proposition: «Le pontife romain peut et doit se réconcilier et transiger avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne. »

La différence d'interprétation d'uni texte suffisamment clair est-elle pourtant si grande entre Mgr Dupanloup, d'un côté, les évêques de Metz et de Monlauban, le Monde et les journaux libéraux de l'autre? — Oui, si l'on ne lit que la deuxième partie de la brochure de Mgr d'Orléans; — non, si on lit aussi la première. — Dans la deuxième, Mgr Dupanloup cherche à établir que le pape ne condamne que le faux progrès et la fausse civilisation, et qu'il accepte tout ce qu'il y a de bon dans le monde nouveau ; — mais, dans la première partie, Mgr Dupanloup nous fait voir qu'un des faux progrès dont il s'agit, est l'égalité devant la loi; car il fait un crime au Piémont d'avoir aboli le for ecclésiastique, c'està-dire les tribunaux exceptionnels du clergé, les tribunaux qui soustrayaient le clergé au droit commun , et le droit d'asile, qui assurait l'impunité aux criminels et rendait la justice impossible. — Or, l'égalité

devant la loi est une des bases les plus essentielles de la Société nouvelle ; la fausse civilisation de Mgr Dupanloup, c'est donc bien la civilisation moderne elle-même.

Alors, Sur quoi porte cette querelle ? — Comme stratégie, nous en comprenons le but; — comme logique, elle n'a pas de raison d'être. — Entre Mgr d'Orléans et ses amis, d'une part, et le parti de l'ex- Univers, de l'autre, il y a une différence sans doute : les uns aiment, dans de certaines limites, la discussion, la parole elles lettres, que les autres détestent et voudraient étouffer ; mais, quant à la Société nouvelle, ils la condamnent tous !

La Société civile pourra donc imposer aux ultramontains la séparation : elle ne pourra la leur faire accepter. Ils resteront à l'état de société ennemie dans le sein de la société générale, aspirant obstinément à reconquérir la domination perdue.

Sans doute, la majorité des catholiques laïques (nous ne parlons pas de la masse énorme des catholiques qui ne le sont point, mais bien des catholiques qui croient et pratiquent) sont éloignés aujourd'hui de ces idées et ne contestent point la Société civile; mais qui nous dira le résultat d'une action persévérante et incessante sur les jeunes générations, si la Société nouvelle ne s'affirme pas énergiquement elle-même par la séparation et par un vigoureux élan moral et intellectuel; si enfin elle ne sait point achever l'œuvre d'affranchissement si bien commencée par nos devanciers, et faiblement poursuivie par nous ?

La Société nouvelle a en main deux puissants moyens de se fortifier et d'affaiblir son adversaire : la diffusion de l'instruction et la séparation de l'Église et de l'État. Qu'elle les emploie tous les deux 1

Qu'elle rende l'enseignement primaire gratuit et universel, en élargissant la matière de l'enseignement et en élevan t à la fois le niveau de ceux qui sont enseignés et de ceux qui enseignent ; qu'elle mette exclusivement entre des mains laïques les écoles publiques! — Que, par respect pour la liberté des familles, on laisse ouvertes les écoles des congrégations, et jusqu'aux collèges des jésuites, soit ! mais qu'on ne salarie plus au nom de l'Etat ceux qui reçoivent leur impulsion et leur direction des adversaires de l'État; qu'on ne leur prête plus l'autorité et les ressources de la Société pour combattre la Société!

Quant à la séparation, ils avouent eux-mêmes qu'ils la combattent, non pas seulement par principe, mais par prévoyance ; ils croient beaucoup moins à leur propre force que n'y croient leurs adversaires; ils détestent l'Etat moderne et ne pensent pas pouvoir se passer de lui.

Le Monde déclarait dernièrement que les ressources de l'Église seraient insuffisantes ou précaires, si l'on n'avait que les contributions annuelles des catholiques, et que la ferveur des fidèles ne comblerait pas le vide de la suppression du budget; il avouait moins clairement, mais laissait

percer une antre crainte qui doit être pour nous une grande espérance, c'était que les fidèles fussent moins dociles, sous le régime de liberté où le prêtre devrait se faire accepter des croyants au lieu de leur être imposé par l'autorité publique. Ils craignent, bien plus que l'insuffisance des ressources matérielles, le réveil de la vraie vie spirituelle et de la liberté des âmes dans le sein même du catholicisme. Ils s'épouvantent de la venue de ce jour où, les religions officielles disparaissant, tout père de famille sera mis en demeure d'entrer, par son propre choix, dans une association religieuse, et devra s'interroger sur sa foi réelle ; se demander, par exemple, s'il croit à l'infaillibilité du pape, et s'il lui convient que ses enfants soient élevés dans cette doctrine I

Que la crainte de nos adversaires soit donc notre espoir, et que leurs aveux nous guidenl ! Par la séparation seule se développera en France le mouvement religieux qu'attend et qu'appelle la société nouvelle.

Pmri» — Imprimerie Bonircntara at Duceuuii, M, quai det Aogntdna.

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