‹ La séparation des églises et de l'ÉtatChapitre 50 sur 189 · M. L. CORDELIER · texte numérisé non relu

M. L. CORDELIER

La question, en effet, est grosse de dangers. Il est bon de savoir que dans les campagnes les partisans décidés de la séparation sont plutôt en petit nombre. Le paysan qui voit la chose uniquement au point de vue matériel, se dit que sa situation sera loin d’en être améliorée, vu que les quarante-cinq millions du budget des cultes seront vite absorbés ailleurs, et qu’au surplus il lui faudra payer son culte. Il lui faudra payer son culte parce qu'il voudra en jouir, sinon pour lui, du moïns pour sa femme et ses enfants. Bien peu nombreux sont ceux à la campagne qui renonceront à toute sorte de culte.

Actuellement, ces gens-là ne disent rien. Ils ne demandent pas la séparation, mais ils ne font pas non plus d’efforts pour l'empêcher, car ils n’y croient guère. Mais qu’arriverat-il si on la vote prématurément ? C’est qu'aux élections qui suivront, les paysans, constatant que la mesure en question n’a eu d'autre effet que d'augmenter leurs charges, voteront contre les députés qui l’auront votée. IL est à craindre qu'il ne se produise alors un fort mouvement de réaction.

Ce mouvement de réaction ne manquera pas de se produire surtout si, par une loi illibérale, par une police des cultes tracassière et vexatoire, on donne à ce qui devrait être une mesure de progrès et de liberté l'apparence d’une mesure de persécution. Même dans le cas le plus favorable, celui d’une séparation sage et vraiment libérale, il faudra dans l'application beaucoup de tact si on ne veut pas s’exposer à de graves mécomptes.

Le projet du gouvernement ne répond guère à cette nécessité. Comme libéralisme, on l’a comparé aux mesures prises par Louis XIV dans les années qui précédèrent la révocation de l’Édit de Nantes. C’est un peu exagéré. Mais il est certain que le président du conseil n'aurait pu mieux s’y prendre s’il avait eu l'intention de faire échouer net toute tentative de séparation.

Espérons que M. Combes reviendra à une vue plus juste des choses. Il a déjà fait une concession au sujet de la faculté pour les associations religieuses de se fédérer audelà des limites d’un département. Comme on la fort

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bien indiqué, c’eût été la mort de nombreuses communautés protestantes, et aussi, à plus forte raison, de nombreuses communautés israélites. Voici, par exemple, ce que serait devenue l’Église de la confession d’Augsbourg, vulgairement dite luthérienne. Cette Église comprend environ 60.000 adhérents. On l’eùt sectionnée en six tronçons inégaux : Paris, une paroisse à Lyon, une à Nice, 31 paroisses dans le Doubs, 12 dans la Haute-Saône et 2 dans le Haut- Rhin.

Le plus grave reproche,' à mon avis, qu'on puisse rare aux divers projets enfantés jusqu’à ce jour, est de prévoir une police des cultes. Soyons logiques.

Ou bien l’État connaît les Églises, comme actuellement, L en ce cas il est naturel qu’il édicte des lois spéciales à leur égard. Ou bien l'État se sépare des Églises, et il ne les connaît plus, sinon comme des associations quelconques : alors pourquoi une police spéciale à l'égard des cultes ? Y a-t-il une police spéciale à l'égard des sociétés de librepensée, qui sont bien des sortes d'Églises, puisqu'elles prennent généralement le contre-pied des Églises ? Y en at-il à l'égard des groupements socialistes, dont les dogmes ne sont souvent guère moins mystériéux que ceux des Églises? Y en a-t-il à l'égard des loges maçonniques ? Pourquoi donc en édicter à l'égard des Églises ? Les lois communes ne sufüiront-elles pas à réprimer les délits commis par des prêtres ? Et si on fait à leur égard des lois spéciales, plus rigoureuses que les lois ordinaires, n'est-il pas probable qu’on les laissera inappliquées ? Alors à quoi bon en encombrer le code ?

Je remarqué qu’au fond tous ceux qui ont proposé la séparation en ont peur. Ils ne la veulent qu’entourée de garanties extraordinaires. Ils redoutent d'accorder la liberté à l'Église romaine et, par voie de conséquence, ils la dénient aux autres Églises, malgré qu'ils n’aient à leur faire aucun des reproches qu’ils adressent au catholicisme. Est-ce bien raisonné ? Faut-il avoir si peu de confiance dans les effets de la liberté? Pour moi, je suis bien convaincu que la liberté entière, — la liberté entière, mais rien de plus, — sera nee à une Église d'autorité comme l’Église catho-

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lique, et qu’elle ne pourra profiter qu'aux religions foncièrement libérales, c’est-à-dire, en fin de compte, à la liberté elle-même. Faute de le voir, on accumule les difficultés, et par là on rend la séparation aussi lointaine que possible.

Il est bon que nos législateurs sachent que la plupart des pasteurs sont partisans de la séparation, mais d’une séparation loyale, bien entendu. Pour ma part, je la demande depuis longtemps. Comme mon honorable collègue, M. le pasteur Trial, j'aurais voulu que les Églises protestantes devançassent l'heure de l’inévitable séparation. Je lai proposé au synode particulier de Montbéliard en novembre 1903. On me fit comprendre, comme à M. Trial, que j'étais un rêveur et un esprit chimérique. Ce sont d’ailleurs les membres laïques du synode qui ont opposé à ma proposition la résistance de l’inertie. Et parmi les pasteurs qui s'opposèrent aussi à ce qu’elle füt prise en considération, beaucoup le firent parce qu'ils estimaient qu’on m’aurait fait qu'un beau geste, maïs parfaitement vain et sans conséquences pratiques ; mais, en réalité, ils ne sont pas opposés à la séparation elle-même.

Qu'on nous donne la séparation! Qu'on nous la donne libérale et sincère ! Ce n’est pas de nous que viendront les difficultés au gouvernement qui la réalisera ainsi.

J'ai cru devoir écrire ces quelques réflexions pour Le Siècle, estimant que dans un débat de cette importance chacun a le devoir de dire son mot s’il pense avoir quelque

lumière à y apporter.

£ L. CoRDELIER

20 janvier 1905

M. Pierre Dieterlen, pasteur de la confession d’Augsbourg à Paris, ancien président du Consistoire d’Audincourt :

Monsieur le directeur, Vous avez bien voulu me demander mon avis sur le pro+ jet de séparation des Eglises et de l’État présenté par le gouvernement et adopté par la commission de la Chambre:

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Je trouve inutile de revenir sur les critiques de détail que soulèvent les principaux articles de ce projet et de répéter mal ce qu’ont si bien su dire vos précédents correspondants, et je préfère me borner à quelques appréciations d’un caractère plus général sur l'esprit qui a inspiré la nouvelle loi et sur les conséquences que son adoption risque d’amener.

Pourquoi ne pas le dire tout de suite ? Le projet Combes détonne un peu et même beaucoup dans un pays où l’on parle de liberté. Sans attendre un traitement bien doux, nous étions loin de prévoir celui qui nous menace. Défenseurs-nés de la liberté que nos pères ont les premiers demandée et pour laquelle beaucoup d’entre eux sont morts, nous étions en droit d'espérer qu'on nous la mesurerait moins chichement, surtout en présence de la licence accordée par ce pays à ceux qui, par la plume ou par l’image, empoisonnent son âme:

Beaucoup d’entre nous étaient partisans décidés et convaincus de la séparation des Églises et de l’État; mais ils donnaient au mot « séparation » son sens réel et ancien. Le projet Combes lui en substitue un autre de nature à surprendre les amis de la langue française, jadis claire et intelligible. D’après ce projet, les Églises seront privées des subsides de l'État, dépouillées de ce qu’elles ont légitimement reçu (article 3), mises dans la quasi-impossibilité de remplacer ces ressources par d’autres (article 7), et isolées les unes des autres, de manière à ne pas pouvoir s’entr’aider (article 8). Ce dépouillement complet leur vaudra-t-il au moins la liberté? Bien au contraire elles seront ligotées dans une loi de police des cultes tellement draconienne et tellement compliquée qu'il sera à,peu près impossible au mieux intentionné d'éviter les pénalités sévères édictées à leur intention. Jamais les Eglises n’auront eu autant à faire avec l’État ni l'État avec les Églises. Comment s'étonner si, entendue ainsi, la « séparation » est redoutée et condamnée par ceux mêmes qui l'avaient désirée ?

Le projet Combes ne meurtrit pas seulement la liberté ; il porte aussi une grave atteinte à la fraternité, à la bienfaisance et à la mutualité. En prononçant à son profit « la confiscation des biens donnés aux établissements des cultes

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pour en distribuer les revenus aux pauvres », l'État ne risque-t-il pas de gaspiller, comme tous les spoliateurs, des fonds destinés à d’autres ? Et, en monopolisant la bienfaisance, ne va-t-il pas la tarir dans les individus et en rabaisser le niveau? Quand on se rappelle à quel degré de médiocrité sont presque condamnées à tomber les choses monopolisées, on ne peut s'empêcher de pleurer sur le sort réservé, en France, à la bienfaisance lorsque arrachée aux institutions créées par elle et pour elle, c’est-à-dire à sa famille d’origine, elle sera violemment livrée à l'État. Arrêtées de par la loi dans leur élan en faveur des pauvres et des déshérités, les Églises pourront-elles au moins s’enir’aider et pratiquer la mutualité? Une caisse centrale versera-t-elle à la multitude de nos humbles paroisses de campagne le superflu de nos quelques paroisses riches ? Cest ce qu'on ignore encore; et si un article de loi n’autorise pas explicitement la création de cette caisse, on pourra dire sous la République : « Malheur aux pauvres ! »

Le projet Combes respecte-t-il au moins l'égalité? C’est justement à cet égard qu’il prête le plus à la critique. L’essence d’une loi bien faite est d’être applicable à tous, sans exceptions et sans injustice. Or il se trouve qu’une fois de plus une loi mal conçue frappera ceux qu’elle ne visait pas et ménagera ceux qu’elle était censée viser. Nous ne sommes pas de ceux qui demandent pour les protestants un traitement de faveur. Nous méprisons les lois d'exception. S'il doit y avoir une persécution pour cause de religion, il nous plaît d’en être les victimes et non les complices, encore que nous n’ayons rien fait pour la déchaîner. Mais s’il ne doit pas y avoir de différence en notre faveur, il nous semble qu’il ne doit point y en avoir non plus à notre détriment. Or, c’est ce qui risque d'arriver. Certaines dispositions du projet Combes, qui effleureront à peine l'Église romaine, sans ébranler sa forte organisation, frapperont en plein nos faibles communautés dispersées sur un grand territoire, habituées dès longtemps à observer les lois, même mauvaises, et inhabiles à les tourner. Chose remarquable, il va se produire même ce phénomène étrange et inattendu que la séparation fera souffrir cruellement, non seulement

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l'Église qui la repousse et la combat, mais les Églises déjà

indépendantes de l’État qui l'ont honorée. Très faibles numériquement, les Églises libres vivaient néanmoins parce qu'elles étaient réellement libres; elles jouissaient de la tranquillité réservée aux ignorés. Une fois que sera promulguée la loi sur la police des cultes, elles y seront soumises comme les autres; leur organisation, leurs synodes, leur comptabilité; la parole même de leurs pasteurs, tout cela sera examiné, contrôlé, espionné peut-être, et il se trouvera que les Églises qui, devançant les temps, avaient eu foi en l'idéal, seront punies durement pour le crime d’avoir aimé et pratiqué la liberté.

On pourrait plaider ici la cause d’autres victimes de ce projet et revendiquer pour les pasteurs chargés d’ans ou de famille un traitement plus digne de leurs services.….; mais, en vérité, après le tort fait aux principes, convient-il de relever celui fait aux personnes ?

Qu’adviendra-t-il si le projet Combes devient une loi? Deux choses sont possibles. Ou bien la loi sera appliquée sans transition, sans ménagements et dans l'esprit dont elle émane; ce sera alors la persécution d’abord, la guerre civile ensuite, la réaction enfin, c’est-à-dire la mort de la République. Au sortir de cette crise, — dont nul ne peut mesurer la durée et la profondeur, — on retrouvera plus vivace que jamais le sentiment religieux que ses ennemis avaient voulu détruire, et en ruines les monuments admirables qui l'avaient abrité et que les auteurs de la loi ne visaient pas. La disparition des églises datant du moyen âge laissera inconsolables tous ceux, croyants ou non croyants, qui, en France, ont le culte du beau. Ce sera. le seul résultat, hélas ! trop durable, d’une loi néfaste.

Ou bien encore, — ce qui ne vaudra pas mieux, — la loi ne sera pas appliquée. « Prenez patience, un moment, nous dira-t-on, laissez accomplir la manifestation anticléricale ; cela ne durera pas. Le peuple français est impressionnable, mais il n’est pas méchant. Dans peu de temps, fatigué desa colère, et préoccupé d'autre chose, il demandera qu’on vous laisse la paix; vous ferez ce que vous voudrez : on fermera les yeux. » On fermera les yeux? Eh bien! il nous répugne

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de vivre dans larbitraire. Nous ne voulons pas d’une tolérance qui est la négation de la liberté. Enfants de la lumière, nous voulons vivre au grand jour; et c’est pourquoi nous déplorons la présentation d’un projet qui, loin de promettre cette chose sérieuse, mürie et sacrée, qui s'appelle une loi, ressemble plutôt à une simple manifestation haïneuse d’une fraction du pays contre lautre.

PrsrrE DIETERLEN

13 Mars 1905

M. E. Lacheret, pasteur de l’Église réformée de Paris, président de la commission permanente du Synode officieux des Églises réformées, l’un des présidents de la Commission fraternelle de ces Églises :

Paris, le 8 mars 1905 Monsieur,

Depuis le jour où vous avez ouvert votre enquête, le temps a marché. Le parallèle que vous aviez institué dès le principe entre le projet de la commission et celui de M. Combes a perdu toute raison d’être. Un parallèle entre ces deux projets et celui de M. Bienvenu-Martin ne serait guère plus utile. Je n’en dirai que deux mots : Tout le monde me paraît avoir voulu faire preuve, à sa manière, de libéralisme. Le libéralisme de la commission a consisté à donner aux Églises le plus possible de libertés en leur faisant le moins possible de libéralités. Le libéralisme de M. Combes a consisté à faire justement le contraire. Dans ces conditions, toute entente réelle et eflicace semblait impossible. Là-dessus est arrivé M. Bienvenu-Martin. Ces libertés et ces libéralités, qui se trouvaient si inégalement réparties dans

les deux projets précédents, il a cherché à Les combiner en de sages proportions dans un projet nouveau fait à l’image du nouveau ministère. A la suite de nombreux pourparlers où chacun, commission et gouvernement, a mis du sien, un

dosage définitif s’est trouvé établi, et c’est ainsi que nous avons vu sortir enfin de ce long et laborieux effort un pro-

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jet de séparation qui a chance d'aboutir. Je n’ai pas besoin de dire qu'à mes yeux ni les libertés, ni les libéralités qu’il accorde aux Églises ne sont des faveurs et que, d'autre part, s’il y manquait une liberté essentielle, toutes les libéralités du monde ne me le feraient pas accepter.

Tel qu’il est, avec certaines modifications que la discussion, j'en ai le ferme espoir, ne manquera pas d’y apporter, ce projet paraît devoir être très acceptable dans les circonstances présentes.

Je ne parlerais pas ainsi, assurément, si j'étais opposé en principe à la séparation. Maïs voilà bientôt quarante ans que j'en suis le partisan convaincu. Tout jeune encore, je me suis laissé endoctriner par ces grands libéraux qui s’appelaient Laboulaye, Prévost-Paradol, Edmond de Pressensé, et le plus grand de tous, Alexandre Vinet. Depuis, j'ai écouté d’autres maîtres, j'ai mieux connu la réalité des choses, l'expérience m’a appris que la loi de continuité n’est pas moins nécessaire à la vie des sociétés que la loi du progrès; je n'ai pas cessé de considérer le régime de la séparation comme l'état normal des Églises dans le monde moderne. Il m'apparaît toujours plus que le Concordat a fait faillite : ce traité de paix s’est montré impuissant à empèêcher la guerre. Quant à nous, nous ne sommes pour rien, on le sait assez, dans cette lutte politico-religieuse qui déchire la France républicaine. La crise violente ouverte depuis vingt ans, et qui est arrivée dans ces derniers temps à l’état suraigu, devait aboutir forcément à la rupture de Vunion. Il n’y a plus d’autre solution à tenter aujourd’hui que celle de la liberté. Si elle échoue, Dieu seul sait ce qui nous attend. Eu.

Je suis heureux de me trouver d’accord sur ce pointavec la très grande majorité de mes coreligionnaires. Je parle spécialement des protestants réformés. L'Église de la Confession d’Augsbourg, qui a une histoire et une situation à part, a pu se prononcer ofliciellement pour le statu quo. Dans l'Église réformée elle-même, il peut y avoir certains hommes, quelques-uns considérables, qui préféreraient, pour des raisons d'ordre pratique avant tout, le maintien de l'union. Tous reconnaissent que le protestantisme n’a

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pas d’objection de principe contre la séparation. Il y a plus : l'Église réformée, dès 1872, par l'organe de ses représentants les plus autorisés, s’y déclarait nettement favorable, Le Synode général, convoqué par le gouvernement au lendemain de la guerre, se trouva saisi de six propositions émanant de toutes les fractions de l’assemblée et tendant à la rupture de l'union avec l’État. Plusieurs demandaient, non seulement la proclamation du principe de la séparation, mais son application immédiate. Après une étude approfondie, le Synode déclara que « Le principe de l'indépendance réciproque des Églises et de l'État devait être inscrit dans le droit des sociétés modernes », et il exprima la conviction que « l'Église réformée de France était disposée à accepter avec confiance, en ce qui la concernait, la séparation d'avec l'État quand les pouvoirs publics la jugeraient nécessaire pour tous les cultes ». Il y a deux ans, le Synode général officieux, qui groupe les deux tiers des paroisses réformées, se déclarait à son tour, et non moins catégoriquement, pour le principe de la séparation. Aucun des corps ecclésiastiques de l’Église réformée (consistoires ou conseils presbytéraux) n’a pris, à ma connaissance, une délibération en sens contraire.

Ce que nous avons toujours demandé, c’est que la loi de séparation s’inspirât des principes de liberté et de justice dont la République s’est proclamée la gardienne, et qu’elle se montrât équitable et bienveillante envers les personnes.

Selon nous, le régime nouveau doit assurer, avant tout, la liberté religieuse la plus complète. Cette liberté, qui comprend la liberté de culte aussi bien que la liberté de conscience, n’existe pas en France légalement. L'article 294 du code pénal et le décret du 19 mars 1859, aussi bien que les articles organiques du culte catholique, aujourd’hui encore s'y opposent. Dans le projet de la commission, si respectueux à d’autres égards de la liberté, il restait encore une trace de ce vieux régime illibéral, Les sommes destinées à former un fonds de réserve pour l'achat, la construction ou la réparation d'immeubles et de meubles ne pouvaient être employées à cet effet qu'après avis du Conseil d'État. Cette disposition a disparu du projet de M. Bienvenu-Martin, et

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la commission n’a pas songé un instant à en demander le rétablissement. Le régime de l'autorisation préalable va donc faire place au régime de la déclaration préalable. Ce sera la consécration légale, si souvent demandée, si longtemps attendue, de la liberté religieuse. Avec tous les vrais libéraux, nous applaudissons à cette grande réforme.

Il y a un autre point qui nous tient non moins à cœur ; c’est notre organisation ecclésiastique. Nous ne saurions admeitre que la rupture de l’union puisse porter atteinte au régime intérieur de nos Églises. Une loi de séparation qui forcerait une Église à changer sa constitution ne saurait être considérée comme une loi de liberté. Je le dis pour toutes les Églises sans exception.

Notre organisation ecclésiastique est essentiellement démocratique et parlementaire, je pourrais dire républicaine. C’est l'Église qui se gouverne elle-même au moyen d’assemblées librement élues, dans lesquelles les laïques sont toujours en majorité. Ces assemblées forment une sorte de hiérarchie, ayant à sa base le conseil presbytéral représentant l'Église locale et à son sommet le Synode national représentant l’ensemble des Églises réformées : c’est notre Parlement.

Ce régime presbytérien-synodal, fondé en 1559, dès l’origine de la Réforme, est l'honneur de nos Églises protestantes. I sera, le lendemain de la séparation, la condition de leur existence. Gomme l’a dit le consistoire de Paris, le budget des cultes étant supprimé, une organisation nationale est seule capable d’assurer l'avenir de nos Églises en établissant entre leurs membres dispersés à travers toute la France des liens de solidarité fraternelle. Ce but ne peut être atteint ue si la loi autorise l’union générale des associations.

Cette union générale, la commission lavait accordée à toutes les Églises dans son article 19. Lorsque M. Combes, par son article 8, la ramena aux limites d’un département, l'émotion parmi les protestants fut considérable. Les plus décidés en faveur de la séparation se déclarèrent résolus à user de toute leur influence pour s'opposer à l'adoption de la loi, trouvant le régime qu’elle instituait pire que le statu quo. Le système des groupements régionaux, dont il fut un

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moment question, ne put supporter la critique. Aussi M. Combes, comprenant que les protestants étaient irréductibles sur ce point, finit-il par accorder à M. Briand la transformation de l’article 8. Le texte nouveau permettait aux protestants comme aux israélites de conserver leur organisation nationale. C’est l'interprétation qui nous en a été donnée par le rapporteur de la commission et par la commission elle-même.

Le projet de M. Bienvenu-Martin renfermait une combinaison ingénieuse, toute bienveillante pour les différents cultes, mais qui était loin de nous donner satisfaction : il autorisait la création d’unions d’associations sans limite territoriale, mais il n’accordait la capacité juridique qu'aux unions ne dépassant pas dix départements. Nous n’eûmes pas de peine à montrer combien cette disposition était défavorable aux minorités religieuses. Mieux éclairé, le gouvernement comprit qu'il n’y avait d'autre solution à ce difficile problème que là liberté. L'accord définitif qui s’est établi sur cet article capital entre le ministère et la commission présage le vote de la Chambre. Nous nous en réjouissons sincèrement, car le respect de notre organisation traditionnelle et légale est la condition sine qua non de notre adhésion à la loi de séparation. Je lai déjà dit, mais je ne cesserai de le répéter. Sans l’union nationale des associations, les Églises protestantes, qui ont en France leur centre et leur tête, ne seraient pas seulement mutilées, elles seraient décapitées.

Pour les autres dispositions qui intéressent nos Églises, je renvoie aux délibérations du conseil central et du consistoire de Paris et aux différentes notes que nous avons remises à la commission et que vous avez publiées en leur temps. Je m’en réfère également aux articles si remarquables et si remarqués que M. Raoul Allier a fait paraître dans le Siècle. Je cherche les points de quelque importance sur lesquels je ne me trouve pas en plein accord avec lui. Plusieurs des vœux qu'il a exprimés ont été entendus. D’autres le seront encore, je l'espère. Au risque de passer pour ur optimiste naïf, j’augure bien de la discussion qui va s'engager à la Chambre. Ce grand parlementaire, qui s'appelle M. Ribot, n’a-t-il pas

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déjà promis sa collaboration sérieuse et loyale? D’autres se préparent à donner la leur, dans le même esprit. Le nombre des hommes politiques convaincus que l'heure n’a jamais été plus propice pour faire la séparation dans l’intérêt des Églises comme de l’État grandit chaque jour. Prévost-Paradol écrivait en 1869 : « Il est trop probable que la séparation complète de l'Église et de l'État, après avoir été dédaignée comme une chimère par la plupart de nos hommes politiques, redoutée par l'Église et absolument condamnée par le pouvoir, s’accomplira au milieu d’une tempête. » Pour une fois, cet esprit pénétrant pourrait bien avoir été mauvais prophète. Il y a aujourd’hui, semble-t-il, dans le monde parlementaire, un grand désir d’entente, et tout fait espérer, dès lors, que la séparation pourra être votée dans la paix. Malgré des appels inconsidérés à une résistance plus ou moins ouverte, même à la guerre religieuse, il ne faut pas perdre l'espoir qu’elle finira par s’accomplir aussi dans la paix.

Assurément, je ne me dissimule pas que la loi, qui va être votée par les Chambres, même avec les améliorations que la discussion pourra y apporter, ouvrira pour toutes les Églises une crise des plus graves. Aucune d’elles n’y échappera. Nos Églises protestantes, cela n’est pas douteux, vont au-devant de difficultés et de souffrances de plus d’un genre; il n’est pas au-dessus de nos forces, je le crois, de surmonter les unes ni au-dessus de notre courage de supporter les autres. Ma conviction est que seules les Églises qui voudront vivre vivront. Pourquoi nous en plaindrionsnous? Cette volonté de vivre, n'est-elle pas, dans l’ordre moral, la loi normale et bienfaisante‘de la vie ?

Je le sais, parmi les partisans les plus passionnés et les plus bruyants, — les plus compromettants aussi, — de la séparation, il y en a qui la veulent surtout parce qu’ils la considèrent comme fatale aux Églises. « Le christianisme, disent-ils, dans notre siècle de science et de démocratie, ne subsiste que parce qu'il s'appuie sur l’État. Par lui-même il serait incapable de se maintenir. Les croyants ne croient plus assez pour entretenir leur culte. La séparation, ce sera la fin de toutes les religions. » Pour moi, ce langage me

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convertirait à la séparation, si je n’en étais pas depuis longtemps partisan. Je la voudrais, ne füt-ce que par point d'honneur. Je ne puis pas laisser croire que, le jour où mon Église n'aura plus l'appui de l’État, elle s’écroulera. Il me tarde de l’en voir privée! On saura bien alors qu’elle n’a besoin pour vivre que de la foi et de l’amour de ses enfants. On saura que ce vieux christianisme dont on sonne les funérailles n’a pas dit son dernier mot...

Pourquoi ne verrait-on pas les défenseurs de la religion se rencontrer avec ses adversaires pour instituer d’un commun accord ce régime nouveau, le régime de la liberté, qui permettra aux principes en lutte de montrer, sans autre appui qu'eux-mêmes, ce qu'ils sont et ce qu'ils peuvent ?

C'est alors que le vote de la séparation marquerait vraiment une très grande date dans l’histoire.

E. LACHERET

LES RÉPONSES

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