‹ La séparation des églises et de l'ÉtatChapitre 49 sur 189 · M. LOUIS LAFON · texte numérisé non relu

M. LOUIS LAFON

C’est à ces libres-penseurs-là que nous devons les articles iniques et arbitraires dont sont émaillés tous les projets de loi relatifs à la séparation, et ce sont ces articles qu’il est nécessaire de repousser, si l’on veut que la France bénéficie de la rupture des liens concordataires au lieu d’en être troublée dans son existence, si l’on ne veut pas faire courir à la République elle-même les dangers les plus redoutables.

La liberté d'association doit être complète pour les catholiques, les protestants et les juifs, aussi bien que pour les libres-penseurs et les francs-maçons. L'article 8, déjà fort ébranlé, doit être jeté par terre tout entier. La loi de 1gor sur les associations, et particulièrement son article 6, voilà le droit commun pour tous les citoyens. Cet article, en limitant les immeubles que peut posséder une association au local destiné aux réunions et aux immeubles strictement nécessaires à l’accomplissement du but qu’elle se propose, est suffisant pour empêcher la création de la mainmorte ecclésiastique. La liberté qui, seule, aboutira à la formation de toutes sortes d'associations rivales de l'Église romaine, associations fondées sur la libre raison et la libre conscience, brisera le joug que cette Église fait encore peser sur la France et trop souvent sur son gouvernement.

Il faut aussi considérer que nous ne bâtissons pas sur un terrain vierge, que les Églises ont derrière elles un long passé, que les biens qu’elles possèdent, les lieux de culte dont elles jouissent, appartiennent en droit et souvent en fait à ces associations religieuses, si anciennes, et que les articles, tel l'article 3, qui ordonnent la reprise par l'État de ces biens mobiliers ou immobiliers, ne sont au fond qu'une confiscation pure et simple.

L’irréligion violente et despotique espère, par cette spoliation des Églises et par une tyrannique police des cultes, se débarrasser de toute religion. Elle ne fera qu’exaspérer le zèle des fidèles et que fortifier, par ces dénis de justice, les organismes religieux qu’elle prétend détruire. Elle va à l'encontre même du but qu’elle poursuit. Pour appliquer de telles lois, pour leur faire produire tout leur effet, il ne suffit pas d’ailleurs de nos commissaires de police et de nos

l'enquête du Siècle

gendarmes. Il faudrait établir une nouvelle inquisition, une inquisition d’État, et l’on peut croire que celle-ci, ne disposant plus de la torture, du bûcher et de la roue, échoueraïit lamentablement dans toutes ses entreprises. L’autre, la grande inquisition du moyen àge,-avec son terrorisme, a-telle empêché l'avènement du libre examen, de la pensée libre ?

En résumé, liberté d'association pour tous, et pour ménager la transition, libre jouissance aux Églises de tous les biens qu’elles possèdent actuellement. Voilà, d’après moi, le seul moyen de détacher les Églises de l'État sans risquer la guerre civile.

Nos populations ont des habitudes religieuses. Le jour où on touchera à ces habitudes, où on s’emparera des édifices du culte, par exemple, sera un jour de révolte et d’émeute.

Rome espère, attend et prépare de son mieux cette insurrection générale. Le gouvernement de la République favorisera-t-il ces projets ténébreux ?

Il n’y a de salut pour la République que dans la liberté. La séparation des Églises et de l'État est une réforme nécessaire et urgente. Mais pour qu'elle aboutisse, il faut que cette réforme se fasse dans la justice.

Louis LAFON 27 décembre 1904

M. E. de Védrines, membre de la commission permanente du Synode officieux des Eglises réformées : è

Francescas (Lot-et-Garonne), 14 décembre 1904

Monsieur,

Me voici bien en retard pour répondre aux questions que

le Siècle a bien voulu me poser au sujet des projets de

séparation des Églises et de l’État.

J'ai d’ailleurs pris connaissance avec le plus grand intérêt des premiers résultats de votre enquête; ils sont tels que je puis me considérer comme dispensé d'examiner en détail

M. E. DE VÉDRINES

les points successifs sur lesquels elle porte et qui ont provoqué de la part de quelques notables personnalités protestantes des observations auxquelles je souscris de grand cœur et auxquelles il me serait diflicile d'ajouter grand chose d’intéressant.

D'ailleurs, le temps marche vite, et les projets de loi se transforment : voici le président du conseil etle rapporteur de la commission qui paraissent en train de se mettre d'accord; la nouvelle rédaction de larticle 3 constitue un progrès notable sur celle qu'avait d’abord adoptée M. Combes; elle paraît sauvegarder le droit d'association. dans les limites des circonscriptions ecclésiastiques actuellement existantes.

Cest quelque chose; mais il est impossible de ne pas reconnaître le bien-fondé des réserves que votre collaborateur ordinaire, M. Raoul Allier, a très judicieusement exprimées ici même, à propos des termes de cet article : pour l'avenir c’est une source de contestations probables, sinon certaines ; et, pour le présent, que signifie-t-il exactement en ce qui nous concerne, nous, protestants réformés ?

Nos circonscriptions synodales peuvent-elles être données comme actuellement existantes aux yeux de la loi?

Nos circonscriptions régionales peut-être ?

Mais notre synode général, qui réunit les représentants de toutes les Églises réformées françaises, peut-il être vraiment considéré comme la représentation d’une simple circonscriptlion ?

Pratiquement, qui dit circonscription ne dit-il pas, ipso facto, fraction du territoire total ?

Et si cet article 8 ainsi refondu prête encore le flanc à des critiques fondées, que dire de l’article 3?

, Qwest-ce que cette confiscation préalable des biens des Eglises, suivie, d’une attribution condilionnelle et temporaire dans la mesure des besoins des sociétés cultuelles ?

Qui déterminera la mesure légitime de ces besoins? et sur quellés données ? — Est-il exagéré de prétendre que, sous prétexte de séparation, c’est en réalité l’asservissement des Églises que l’on cherche!

J'ajoute qu’on le cherche en vain.

l'enquête du Siècle

J'écris ces lignes rapides du fond d’une vieille Église rurale au sein de laquelle, malgré le vent de scepticisme qui dessèche aujourd’hui bien des cœurs, se conservent, à travers les siècles, les lugubres et héroïques souvenirs des persécutions passées : l’âme des ancêtres revivrait encore dans les enfants, s’il le fallait; et, sans aller jusqu’à prévoir le retour d’horreurs désormais impossibles, je n'hésite pas à affirmer que nous n’accepterions pas d’un cœur léger certaines vexations, certaines restrictions à l’exercice de nos droits imprescriptibles et de notre liberté nécessaire : braver l'amende et même la prison, paraîtrait facile aux descendants de ceux qui, pour la liberté de leur religion, risquaient gaîment, tous les jours, les galères et le bûcher.

Il est triste, monsieur, que de pareils souvenirs puissent être évoqués à propos d’un projet de loi élaboré par un gouvernement républicain, cent ans après la Révolution. — Quel vent de folie et d’inavouable terreur souffle donc dans certains milieux? — Le cléricalisme, voilà l’ennemi, dit-on de nos jours. — Non, vraiment : L’ennemi, c’est la liberté!

Ferme partisan de la séparation totale des Églises et de l'État, je crois au triomphe définitif de la liberté.

Veuillez agréer, monsieur le rédacteur, l'expression de mes sentiments les plus distingués.

E. DE VÉDRINES 5 janvier 1905

M. L. Cordelier, pasteur de l’Église de la confession d’Augsbourg à Brévilliers : SS4

Brévilliers, 16 décembre 1904 Monsieur le directeur,

Il semble qu’on ait tout dit sur la question de la séparation des Églises et de l'État et sur les projets élaborés jusqu’à ce jour. Mais la question est d'importance. On ne saurait trop en examiner sous toutes les faces les conséquences possibles. Et, d'autre part, il est bon de déterminer avec soin les principes d’un si grand changement.

Page 1