M. J. LEHMANN
grand débat qui agite si profondément notre pays. Si nous étions appelés à exposer nos vœux, nous voudrions voir les temples appartenir à ceux pour qui on les a édifiés et qui y vont prier; chaque confession conserver l’organisation la plus conforme à ses traditions, à ses aspirations : le catholicisme son imposante et majestueuse hiérarchie; le protestantisme son culte presbytérien, son synodé national; le judaïsme son association centrale exerçant réellement son action matérielle et morale au profit du judaïsme français.
Notre constitution en France émane de la Révolution. Notre organisation date de 1806. Elle est l’œuvre d’une assemblée générale tenue à Paris le 10 décembre 1806, et a été sanctionnée par un décret du 17 mars 1808. Nous n’avons ni Concordat ni lois organiques. Tout ce qui concerne notre culte est réglé par des actes du pouvoir exécutif (décret du 17 mars 1808, ordonnances royales du 20 août 1829, du 29 mai 18/44, décrets du 9 juillet 1853, du 12 septembre 1872), mais toujours d’après les vœux des représentants autorisés du culte israélite. Nous demandons à nos législateurs actuels d’être aussi libéraux que sous les gouvernements qui se seront succédé en France depuis Napoléon I‘ et de nous laisser l’organisation qui répond absolument à nos besoins.
La loi de février 1831 a mis les traitements des rabbins à la chargé de l’État. Cette loi a été pour nous un grand bienfait. Elle a assuré la dignité, l’indépendance des ministres de la religion, mais surtout elle a consacré à jamais le principe de légalité des cultes. Admis aux mêmes droits, aux mêmes honneurs, siégeant ensemble aux mêmes conseils, les représentants des diverses confessions ont appris à se connaître, à s’estimer les uns les autres. À ce contact les méfiances, les préjugés se sont évanouis.
Des rapports de confraternité se sont établis. Ce principe de légalité des cultes, affirmé chaque année par ce budget des cultes si attaqué aujourd’hui, est devenu ainsi un axiome du droit public en France, respecté même par les artisans de toutes les réactions. De là cet esprit de tolérance, de justice, de respect réciproque des opinions d'autrui, cette absence de fanatisme qui caractérisent notre pays et qui répandent tant de charme et d'agrément dangfla vie sociale,
l'enquête du Siècle
Vivant paisiblement sous l'empire des lois qui nous protègent et dont nous sentons si vivement le bienfait, nous en désirons avec ardeur le maintien ; mais, faible minorité, nous ne pouvons nous flatter d'exercer aucune action sur les résolutions de ceux qui nous gouvernent. Nous leur demandons de conserver dans leur intégrité nos institutions, qui sont d’ailleurs conformes aux principes qui régissent la société française. Notre organisation est essentiellement démocratique : nos consistoires départementaux et central, composés presque entièrement de laïques, sont désignés par le suffrage universel direct ; les rabbins et les grands-rabbins par le suffrage universel à deux degrés. Nous comptons environ cent dix mille âmes, le chiffre de la population d’un arrondissement moyen : cinquante mille à Paris, quarante mille en Algérie, le reste dans quelques grandes villes, dans les départements de l'Est, du Midi, et disséminés en groupes infimes dans tout le territoire. Nous avons donc besoïin d’un organe central pour réunir nos efforts, nos ressources, afin d'entretenir nos institutions communes, l’école où se forment les rabbins, les chefs de nos communautés et enfin toutes nos œuvres de solidarité, de philanthropie, de progrès moral et social. Nos vœux sont trop légitimes pour ne pas être exaucés, surtout si vous leur donnez l'appui de votre journal si sincèrement libéral et si justement autorisé.
Quant aux dispositions transitoires sur lesquelles vous me faites l’honneur de me demander mon avis, voici ce que commande la justice : ne pas écouter ceux qui n’obéissent qu’à la haine et sont aveugles sur les dangers qu'ils font courir à la chose publique, respecter, leur vie durant, la situation de ceux qui, sous la foi des‘lois, sont entrés au service de l’État pour remplir une fonction sociale, à l’exception de ceux qui, quel que soit leur rang dans la hiérarchie, s’ingèrent dans la politique, laisser aux associations religieuses le moyen de réunir les ressources nécessaires pour se suflire à elles-mêmes et. laisser le temps accomplir son œuvre. Le gouvernement de la République aura ainsi accompli loyalement ses engagements et ceux des gouvernements dont il est le légitime héritier.