III. — Un philosophe
13 février 1905 M. F. Pillon, directeur de l’Année philosophique :
Monsieur le directeur,
Vous voulez bien me demander ce que je pense de la séparation des Églises et de l'État, et, en particulier, du projet de loi qui a été préparé par la commission de la Chambre des députés et du projet qui a été déposé par M. Combes. Encore que tout mon temps soit pris par la publication de l’Année philosophique, je tiens à répondre à une demande fort honorable pour moi. Je le ferai brièvement, me plaçant à un point de vue général et préoccupé uniquement, en cette grande question, de l'avenir de la République, considérée avant tout comme un régime de justice et de liberté. Je ne connais qu’une politique qui puisse être qualifiée de républicaine : c’est la politique fondée sur la morale de la raison et du droit.
Théoriquement, M. Renouvier et moi, — on me permettra de rappeler une collaboration assidue de trente-cinq ans, — nous avons toujours été partisans de la séparation. Et pourtant, dans notre revue, la Critique philosophique, nous avons combattu l'opportunité de cette réforme. Nous fondions notre journal en 1872. Un dogme était proclamé, qui faisait de la religion catholique un papisme absolu ; cette dénomination, qui pouvait passer auparavant pour une exagération injurieuse, devenait la seule façon exacte de parler du catholicisme. Toute survivance gallicane était
l'enquête du Siècle
condamnée et interdite. Le système des concordats était donc logiquement condamné. Mais le régime politique de notre pays était encore loin d’être assuré. Il ne nous suftsait pas que la République devint le gouvernement légal de la nation ; il nous paraissait que la nation elle-même devait avoir les idées et les mœurs de la République avant de s’embarquer dans une affaire qui, mal engagée ou mal poursuivie, pouvait et peut encore provoquer les pires réactions. Nous estimions enfin que l’État, avant de procéder à la liquidation du vieux pacte, devait organiser lui-même ses services essentiels et, en particulier, l’enseignement laïque. Sans celte mesure préalable, il risquait par trop d’être désarmé devant les attaques d’un cléricalisme déchaïné.
A cette heure, je n’affirmerai pas qu'il n’y ait plus aucun virus césarien dans l’opinion publique. Il me semble parfois en distinguer des traces même chez nos partis les plus avancés. Mais toute discussion sur ce point serait superflue. Les circonstances sont là. Ge sont elles qui posent la question de la séparation.
Le problème est celui-ci : Comment faut-il réaliser la séparation pour qu’elle soit le moins périlleuse et le plus profitable possible à la République ? Je réponds d’un mot : En accomplissant cette séparation selon les principes du droit.
La formule « l'Église libre dans l'État libre » ne signifie pas grand chose : l'Église catholique se déclare esclave et persécutée, quand elle n’est pas maîtresse et quand l’État laïque prend des précautions pour assurer sa propre liberté. L'autre formule «l'Église libre dans l'État souverain » est excellente, à la condition qu'on donne pour seule fin à la souveraineté de l’État la garantie et la protection des libertés individuelles. Un Louis XIV a sa façon à lui de comprendre la souveraineté de l'État; et il y a des républicains très sincères qui ne refuseraient pas de se conduire en petits Louis XIV laïques. Ce qu'il faut établir, c’est à la fois la liberté religieuse de l'Église PONS désarmée et la liberté politique de l'État renonçant à s immiscer dans la conduite des affaires vraiment religieuses.
Le projet de la commission, par son inspiration générale, est bien supérieur à celui de M. Combes. Il laisse aux Égli-