‹ La séparation des églises et de l'ÉtatChapitre 61 sur 189 · CHEZ LES ÉVÊQUES · texte numérisé non relu

CHEZ LES ÉVÊQUES

Les interviews que l’on va lire ont été prises pour le Siècle par M. Eric Besnard; pour ne pas surcharger démesurément ce dossier déjà si considérable, nous avons été contraints d’en supprimer les parties plus particulièrement descriptives ; nous n'avons pu en conserver

que les déclarations proprement dites.

en

29 novembre 1904 I. — A l'évêché de Troyes (1)

29 novembre 1904

— Monsieur, je n’aime pas beaucoup les interviews, cependant, puisque vous êtes là, je consens à vous répondre.

Tout d’abord je vous déclarerai très nettement que j’estime que les évêques n’ont pas à faire de politique; cependant ils doivent forcément songer à défendre les intérêts dont ils sont chargés, et tout en ayant confiance en la Divine Providence pour la marche des événements humains, nous ne devons pas négliger de nous en occuper quand il nous apparaît que nous devons le faire. En ce qui me concerne, quoique appartenant à une famille de noblesse, à une famille d’aristos, souligne-t-il avec un fin sourire, j'ai toujours été respectueux des institutions de mon pays. Je crois, en effet, qu’on peut être chrétien et républicain. Avant tout, je suis Français. Vis-à-vis des autorités de mon pays je suis et je veux être un évêque de France; vis-à-vis de mes prêtres et de mes diocésains je suis et je veux être le père de tous. C’est pourquoi, très franchement et très catégoriquement, je vous réponds que je trouve la séparation des Églises et de l’État désastreuse pour l'Église el aussi pour l’État. Si elle a lieu, l’Église se ressentira aussitôt des suites fächeuses qu’elle entraînera, et l’État lui-même ne tardera pas à apercevoir les funestes conséquences de cet acte. Je suis donc l’adversaire loyal, mais résolu, de cette mesure. Le Concordat n'était déjà pas parfait, et les articles organiques, à mon avis, ne sont pas à la louange de Napoléon; cependant l'Église pouvait vivre avec le Concordat, et même elle avait pu devenir florissante.

Vous me parlez du projet Briand et vous voulez connaître mon opinion. Certainement il est moins draconien que le

(x) M. de Pélacot.

l'enquête du Siècle

projet de M. Combes; pour moi, il est aussi déplorable; il ne tend ni plus ni moins qu’à faire une loi de police des cultes, ce qui est inadmissible pour les évêques soucieux de la dignité de la religion.

Puis il y a une autre question que soulève le projet Briand, et c’est une question vitale pour l’exercice du culte. Il prévoit et admet la location par l'Église des édifices consacrés au culte. Eh bien, il y a des pays où cela pourra n'offrir aucune difficulté, ce seront les contrées riches, Paris, par exemple. Mais, dans les diocèses comme le mien, où la grande masse des fidèles est composée d’ouvriers, d'artisans, de cultivateurs, comment arriverons-nous à payer cette location ? L’évèque pourra-t-il, osera-t-il demander à la ménagère chrétienne de restreindre la part nécessaire à l’entretien de ses enfants pour payer à l’État la location de l’église où ils vont prier? L’évêque pourra-t-il demander à l’ouvrier de prélever une portion de son salaire pour l’église? Et il faudra bien pourtant qu'il en soit ainsi, à moins que l’évêque dédaigneux des remarquables monuments séculaires ayant appartenu au clergé et qu'il faudrait louer à l'État, se contente, pour ne pas pressurer ses malheureux diocésains, de faire exercer le culte dans des granges ou dans des remises. Notre-Seigneur a été adoré par les Mages dans une étable, nous l’adorerons dans des locaux simples qui nous coûteront bon marché. Mais cela ne m’empêche pas de dire et d’aflirmer que la location des immeubles consacrés au culte est un acte antidémocratique et antirépublicain. Il n’y a pas que les grandes dames pour prier, et les femmes du peuple, elles aussi, elles surtout, devraient garder le droit dans TatRépublique d’avoir leur église. Voilà pourquoi je m'étonne que des républicains

n'aient pas pensé à cela.

Je ne connais pas M. Combes; je ne lai jamais vu, je me demande ce qu’au fond il veut faire. Peut-être s’il veut conserver le pouvoir n'est-il pas libre d'agir comme il le faudrait; en tous cas je voudrais, si l’on veut séparer à toute force l'Église de l'État, ce qui est regrettable, je le maintiens, qu'au moins on laissät V'Ég olise libre dans l’État libre; qu’on nous laissät vivre sous le régime du droit com-

Page 1