‹ La séparation des églises et de l'ÉtatChapitre 73 sur 189 · A L'ARCHEVÊCHÉ DE RENNES · texte numérisé non relu

A L'ARCHEVÊCHÉ DE RENNES

les résultats qu'ont amenés les concessions et l'essai de ralliement que voulait le pape Léon XIII », je réponds : «Je ne peux rien voir puisqu'on n’a rien fait et qu’un homme, M. Combes, a surgi qui a tout gâté. »

8 février 1905 XII. — A l’archevêché de Rennes (1)

Rennes, le 6 février 1905

— Ne regrettez pas que la maladie de l'archevêque lait empêché de vous recevoir; il a horreur des interviews, et, assurément, il ne vous aurait rien dit; votre confrère Jean de Bonnefon était allé à Rome, au moment du conclave, dans l'espoir d’avoir une entrevue avec lui. Peine perdue! Mgr Labouré n’a jamais consenti à le recevoir, aussi votre confrère l’a-t-il baptisé de ce nom : le grand silencieux. Vous n’auriez pas été plus heureux ; il vaut cent fois mieux pour vous m'avoir rencontré, et, puisque vous m’êtes recommandé par XXX, je vais consentir à vous révéler l’état d’âme de l'archevêque sur cette importante et brûlante question de la séparation de l'Église et de l’État.

Tout d’abord je dois vous déclarer que dans aucune de ses lettres pastorales comme dans aucun document, Mgr Labouré n’a abordé ce sujet, conformément à son caractère, il se réserve.

Mais je puis vous affirmer qu’il est résolument partisan du maintien du Concordat, et cela, non pas autant dans l'intérêt de l'Église que surtout dans l'intérêt de l'État; en effet, dit-il, cette période de violences et de persécution n'aura qu'un temps qui sera relativement court, la réaction tôt ou tard se produira. Alors assurément, on sera obligé de recourir à un nouveau Concordat; s’il en est ainsi, on -doit dès aujourd’hui être convaincu que l’Église ne se montrera pas aussi débonnaire qu'en 1804 et qu’elle n’accor-

(1) Un « ami intime » du cardinal Labouré.

l'enquête du Siècle

dera pas les mêmes concessions que celles qui furent accordées à cette époque. En ce cas, à quoi bon briser le Concordat existant ? C’est pourquoi le cardinal, qui revient de Rome, sait mieux que personne que, si Sa Sainteté est contrariée de voir la guerre faite en France à la religion, du moins elle ne craint pas les résultats de la séparation.

De deux choses l’une, ou la séparation sera faite de façon libérale et un « modus vivendi » s’établira de lui-même entre les pouvoirs civils et les pouvoirs religieux, ou la séparation sera inique et brutale; alors, quelles en seront les conséquences ? Une guerre de religion éclatera. Je suis à même par exemple de vous donner la certitude que, si le clergé depuis longtemps dans ce diocèse n'avait prêché le calme, la chouannerie serait ressuscitée; dans nos campagues, à chaque instant, les paysans obsédés viennent demander au curé s'ils doivent saisir leurs fusils et prendre la campagne. Jusqu'ici, nous avons pu contenir leur légitime courroux quand ils ont vu chasser les religieux et les bonnes sœurs qui élevaient leurs enfants ; le jour où, la séparation étant votée et promulguée, on fermera l’Église au nom de la loi, et où le curé sera sans abri, ah ! que nos gouvernants y réfléchissent bien, ce jour-là, la chouannerie reprendra; ce sera la guerre d’embuscades et d’incendies contre laquelle les canons à tir rapide et les mitrailleuses sont impuissants. Et, monsieur, si vous ne me croyez pas, allez demander au préfet si mes dires sont inexacts et si les rapporis qu'il reçoit de ses maires ne corroborent pas mes affirmations. Vous pouvez contrôler. Oui, dans ce diocèse, il n’y a pas que Mgr Labouré pour considérer que la prise des édifices consacrés au culté‘jjar l’État serait un véritable abus de pouvoir, disons le mot, un vol;les paysans sont également de cet avis, et si l’on ose porter une main sacrilège sur leurs églises, ce ne sera pas sans effusion de sang. Voilà ce que je pense et ce que sait le cardinal. S'il refuse de parler, sur la séparation de l’Église et de l'État, c’est parce qu’il songe aux désastres, aux conflits que cette séparation va peut-être amener et il en souffre profondément; il garde le silence, parce que les grandes douleurs sont muettes.

Page 1