CHAPITRE X
Spoliation et profanation. — i°) Projets jacobins
non votés.
Sommaire. — Pourquoi discute-t-on la propriété des églises? — Projets de profanation. — Affectation religieuse des églises combattue par MM. Bienvenu-Martin et Briand. — Projets de religion laïque. — Visées maçonniques sur les églises. — Le F.*. Blatin. — Nécessité de louvoyer. — Tactique du Bloc; farouches intransigeants et pseudo-modérés se valent. — Projet Allard pure doctrine maçonnique. — Projets atténués. — Projet Pressensé. — Une clause « intéressante. » — Projet Augagneur. — C’était un piège grossier. — Projet naïf de M. Sénac. — Projet Combes. — Projet commun à MM. Bouvier et Briand. — Art de ménager les transitions.
Cette dissertation, dira-t-on, est platonique.
Qu’importe, après tout, que l'Etat et, les communes soient, en droit, propriétaires des églises, si, en fait, les catholiques en gardent à jamais T usufruit? L’essentiel n’est-il pas que le culte continue à s’exercer librement dans les monuments qui lui sont consacrés ? Or n’est-ce pas ainsi que l’entend
SPOLIATION ET PROFANATION
la loi de séparation, lorsqu’elle donne à l’Etat et aux communes une ombre de propriété, une propriété sans usufruit, et aux catholiques la réalité de la propriété, l’usufruit perpétuel?
L’article 11 dit en effet : « Les édifices servant
à l’exercice public du culte, ainsi que les objets mobiliers les garnissant seront laissés gratuitement à la disposition des établissements publics du culte, puis des associations appelées à les remplacer, auxquelles les biens de ces établissements auront été attribués, par application des dispositions
du titre IL »
Une première remarque s’impose. Ce sont les francs-maçons et les anticléricaux de la majorité qui ont institué, les premiers, cette discussion. M. Briand a reproché à M. Combes de l’a\'oir omise dans son projet de séparation 1 et lui-même a suppléé à cette lacune dans son rapport (p. 294). Au cours de la discussion, la majorité a envoyé plusieurs de ses orateurs à la tribune revendiquer hautement le droit de l’État et des communes ; et l’un des représentants les plus sérieux du parti socialiste, M. Deville, a mis au service de cette
1. Rapport, p. 289. « M. Combes n'avait pas cru nécessaire d’affirmer le droit de propriété de l'État et des communes, parce qu’il lui avait paru suffisamment établi par une jurisprudence constante... Puisqu’une occasion s'offrait de consacrer l’œuvre de la Révolution en affirmant, une fois pour toutes et sans contestation possible, le droit de l’État et des communes, pourquoi ne pas la saisir? »
thèse son éloquence plutôt médiocre, et sa réelle érudition. Enfin le ministère Rouvier ne tombait pas dans Terreur reprochée par M. Briand à M. Combes, et dans l'article 9 de son projet, il revendiquait, lui aussi, pour l'État et les communes les édifices du culte. Une pareille insistance nous prouve assez l'importance que le Bloc et le gouvernement attachent à cette question. Or s'ils y tiennent, ce n'est pas pour affirmer un droit vide de réalité; mais bien pour tirer de ce principe, une fois admis, tout le parti possible contre l'Église, L'histoire de ces quatre dernières années et la loi contre les congrégations nous apprennent assez que, pour la majorité ministérielle, tout doit servir à blesser à mort le catholicisme.
Quel est donc le parti qu'on veut tirer de cette affirmation? c'est tout simplement la spoliation et la profanation de nos églises.
Si l'usage perpétuel de leurs églises a été laissé aux catholiques par la loi de séparation, cela s'est fait contre le gré du gouvernement et de la francmaçonnerie. Cette décision a été enlevée par un député progressiste, M. Étienne Flandin L qui racheta ce jour-là, par son intervention éloquente, beaucoup
1. M. Etienne Flandin demandait d’ailleurs pour les associations cultuelles non la jouissance perpétuelle des églises, mais le droit à un bail emphytéotique de 99 ans, moyennant un loyer annuel de un franc. J. O., Ch. des députés,
SPOLIATION ET PROFANATION
de défaillances politiques. Elle a été énergiquement combattue par M. Briand et par M. Bienvenu- Martin, ministre des cultes, qui s’appuyaient pour la repousser précisément sur le prétendu droit de propriété des communes et de l’État. Et si elle linit par être votée, ce fut à la faible majorité de 295 voix contre 270. En réalité, ce vote était une surprise due à la défection de quelques députés radicaux qui, élus par des populations catholiques, n’osaient pas décréter la désaffectation des églises ; et il allait à l’encontre de la séparation telle que la
voulaient le gouvernement et la franc-maçonnerie.
La franc-maçonnerie n’a jamais caché à ses adeptes que, si elle réclamait de toutes ses forces la séparation, [c’était pour enlever aux catholiques leurs églises. Se rappelant qu’on ne tue bien que ce que l’on remplace, elle est hantée par le désir non seulement de détruire le catholicisme, mais aussi de se substituer à lui. Elle rêve la résurrection de ces religions laïques, de ces cultes philosophiques qui ont couvert de ridicule et d’odieux le Directoire, et dans un avenir plus ou moins lointain, elle voit ses vénérables et ses orateurs prêchant et pontifiant à la place des prêtres. Pour y parvenir, elle cherche à reconstituer les cérémonies que la Révolution avait établies en l’honneur de l’homme et de la nature, leur culte devant, dans sa pensée, supplanter le culte de Dieu. De là, ces solennités laïques que se célèbrent,
avec le concours du gouvernement, à la gloire des grands hommes de la Libre-Pensée, les fêtes périodiques ou extraordinaires d’Etienne Dolet, de La Barre, de Zola, de Gambetta, de Victor Hugo; de là, ces cérémonies en Pbonneur de la Jeunesse, de la Mutualité, des écoles qu’organisent les Universités populaires, plagiaires du culte des théophilanthropes. De là aussi la proposition de M. Gérault-Richard remplaçant le calendrier catholique par un calendrier libre-penseur où l’Ascension deviendrait la Fête des Fleurs, l’Assomption celle des Moissons, la Toussaint celle du Souvenir, Noël celle de la Famille 1 — encore un plagiat des théophilanthropes! Mais pour nos libres-penseurs, ce culte ne sera complet et ne s’imposera a\rec tout le prestige de la religion aux foules, que le jour où il s’exercera officiellement sous les voûtes des cathédrales. Il leur faut donc les églises catholiques pour g renouveler les cérémonies burlesques ou niaises de la Révolution.
1. Disposition additionnelle présentée per M. Gérault-Richard à l’article 37 de la loi de séparation. « Les quatre fêtes dites concordataires, établies sous un vocable religieux en vertu de la loi du 18 germinal an X, subsistent et s’appelleront, à partir de la promulgation de la présente loi, celle de l’Ascension fête des Fleurs, celle de l’Assomption fête des Moissons, celle de la Toussaint fête du Souvenir, celle de Noël ou de la Nativité fête de la Famille. »
Cette résurrection de la religion révolutionnaire n’a été rejetée que par 356 voix contre 195; elle a réuni en sa faveur la grande majorité du Bloc.
SPOLIATION ET PROFANATION
C’est ce que La franc-maçonnerie ne cesse de répéter à ses adeptes, dans ses loges et ses convents. Voici comment s’exprimait, dès 1883, le F.’. Blatin, orateur de la franc-maçonnerie au convent de cette année-là : « Dans ces églises, élevées de toutes parts, depuis des siècles, aux superstitions religieuses et aux suprématies sacerdotales, nous^serons peut-être appelés, à notre tour, à prêcher nos doctrines : et au lieu des psalmodies cléricales qui résonnent encore , ce seront les maillets, les batteries et les acclamations de notre ordre qui en feront retentir les larges voûtes et les vastes piliers h »
Et l’Association nationale des libres-penseurs de France, qui n’est que de la franc-maçonnerie à découvert, déclarait, en avril 1904, le moment venu de mettre ce programme à exécution. Dans une circulaire à ses adhérents, elle écrivait ces phrases significatives : « Nous pensons qu’il serait à propos de mettre notre association en état de pouvoir, le cas échéant, jouer un rôle éventuel, qui peut avoir son importance, au moment de la séparation des Églises et de l’État. Il ne sera peutêtre pas inutile, à ce moment, qu’il existe une grande association, régulièrement constituée pour la diffusion de la morale purement laïque et décidée à faire valoir, même pour l’usage des locaux