CHAPITRE PREMIER
Séparation libérale et Séparation maçonnique.
Sommaire. — Le Concordat et ses ennemis catholiques et libéraux. — Séparation libérale. — Séparation préparée par les Loges et les Gonvents. — Séparation maçonnique seule possible depuis 1902. — Triomphe de la franc-maçonnerie en 1902. — M. Combes agent de la maçonnerie. — Erreur des libéraux séparatistes.
Pendant pins de cent ans. les relations de la France
et de l’Eglise ont été réglées par le Concordat. Signée au lendemain de la tourmente révolutionnaire par le pape Pie VII et le Premier Consul, cette cou-
vention rendait à PEglise la liberté, à la France la paix religieuse. Depuis, les régimes les plus divers se sont succédé et, malgré les luttes politiques qui ont déterminé leur naissance ou leur mort, le pacte séculaire a toujours garanti les droits essentiels du pouvoir religieux et du pouvoir civil. En dépit de toutes sortes d’attaques convergeant vers lui des côtés les plus opposés, le Concordat a duré parce •
que, ayant M. Combes, aucun homme d’état n’a osé prendre la lourde initiative d’en provoquer la dénonciation. Farouche séparatiste quand il n’était que simple député, Paul Bert devenait concordataire convaincu lorsque, ministre, il se rendait compte de la multiplicité et de la délicatesse des problèmes auxquels le Concordat avait apporté une solution.
Personne cependant ne s’imaginait que le Coucordât eût uni à jamais l’Eglise et l’Etat. Ajoutés après coup par la volonté d’un seul des contractants, le Premier Consul, les Articles Organiques avaient faussé, dès l’origine, l’acte diplomatique qu’ils prétendaient compléter ; et dans la suite, le pouvoir civil allait transformer en machine de guerre contre l’Eglise le traité par lequel elle avait
fait sa paix avec lui.
Aussi bien des catholiques supportaient-ils avec impatience les restrictions que des gouvernements soupçonneux apportaient à leur zèle et il leur semblait qu’en se séparant de l’Etat pour revendiquer le bénéfice du droit commun, l’Eglise trouverait dans les libertés modernes de meilleures conditions d’existence. Ce qui le leur persuadait chaque jour davantage, c’était le merveilleux essor que prenait le catholicisme dans des pays tels que les Etats-Unis, l’Angleterre et la Belgique, qui vivaient sous le régime de la séparation. Pour ces catholiques dont le nombre allait augmentant, le Concordat était
une institution transitoire qui, dans un avenir plus ou moins proche, devait disparaître pour laisser dans un Etat respectueux des croyances religieuses une Eglise armée seulement de la liberté.
D’autre part, les libéraux voyaient dans l’union concordataire de l’Église et de l’État une perpétuelle menace pour l’indépendance de l’un et de 1 autre. Soucieux d’empêcher tout empiétement réciproque de ces deux puissances, ils rêvaient de les séparer à l’amiable, en tenant un compte scrupuleux de leurs droits respectifs. Pour eux, une pareille séparation devait être avant tout une œuvre de liberté. Aussi 11e leur semblait-elle possible qu’en des temps où chacun aurait un souci aussi scrupuleux de la liberté d’autrui que de la sienne. « Séparer, disait Jules Simon, je crois que cela sera bien, quand cela sera, possible; mais quand serace possible? Quand nous aurons la liberté avec les mœurs de la liberté . » Et récemment, M. Ribot faisait écho à ces paroles quand il écrivait : « Tant que l’état des esprits restera ce qu’il est (dans notre pays, tant que notre éducation n’aura pas fait de sérieux progrès, tant que nous demeurerons éloignés de la liberté... il semble évident que ce serait une folie de songer à rompre tous les liens entre l’É tat et l’Église... La séparation de l’Eglise et de 1 Etat ne pourra se faire sans péril que si elle est un jour proposée par des hommes qui n’auront pas marqué d’hostilité contre l’Eglise catholique, qui
seront en état, par leur passé et par l’ensemble (le leur politique, de donner aux catholiques la conviction que cette mesure ne serait pas une menace contre leurs croyances, un moyen d’anéantir la religion, mais une oeuvre de liberté et* de pacification 1 ».
C’est une toute autre séparation, une séparation intolérante destinée à porter à l’Église un coup mortel, que réclamait la franc-maçonnerie. « Nous devons écraser l’infâme, mais l’infâme ce n’est pas le cléricalisme, c’est, Dieu 2 ! » Ainsi s’exprimait l’un des membres les plus en vue de ]a majorité parlementaire qui a voté la séparation, M. de Lanessan, ancien ministre du cabinet Waldeck-Rousseau. « Je dis que nous devons éliminer l’influence religieuse sous quelque forme qu’elle se présente, déclarait dès 1883 un député républicain des plus influents dans la franc-maçonnerie, M. Fernand Faure. Je vais plus loin encore ; nous devons éliminer toutes les idées métaphysiques ou, pour mieux dire toutes les croyances qui, ne relevant pas de la science, de l’observation des faits, de la seule et libre raison, échappent à toute vérification et à toute discussion. Ces croyances-là sont une véritable infirmité dans
1. G. Noblemaire. Concordat ou Séparation. Préface de M. Ribot p. iii-v.
2. Monde maçonnique, avril 1881, p. 503. Nous empruntons toutes les citations maçonniques à l’excellent ouvrage de M. Prache, député de Paris, la Pétition contre la Franc-Maçonnerie. (Paris, Hardy 1905.)