CHAPITRE XXII
LA DÉCHRISTIANISATION
« Il y a dans la Révolution française, disait J. de Maistre, un caractère satanique qui la distingue de tout ce qu'on a vu et peut-être de tout ce qu'on verra... La génération présente est témoin d'un des plus grands spectacles qui aient jamais occupé l'œil humain : c'est le combat à outrance du christianisme et du philosophisme f . »
Michelet, d'accord sur ce point avec de Maistre, a expliqué admirablement l'antagonisme entre le christianisme et la Révolution. Jamais il ne fut mieux inspiré qu'en disant « la réaction de la justice contre la religion de la grâce », et en montrant la faiblesse des discours par lesquels on a essayé de réconcilier les deux combattants.
1. Considérations sur la France. Le chapitre où se trouvent ces lignes est intitulé : De la Révolution considérée dans son caractère antireligieux.
Ces pages si belles n'ont qu'un tort : elles ne devraient pas se trouver en tête de l'histoire de la Révolution. Présentées ainsi dès le début, elles déroutent. Les dates, ces étoiles de l'histoire, toujours bonnes à observer, ont ici une importance capitale, et, en les négligeant, Michelet a commis un regrettable anachronisme *.
Ce qui est devenu vrai, incontestable, ne Tétait pas d'abord. L'incompatibilité entre le christianisme et la Révolution, qui éclate à nos yeux, n'apparaissait pas, et n'existait peut-être pas au début. Une révolution était fatale; était-elle fatalement antireligieuse? La France ne pouvait-elle pas en faire une autre que celle qu'elle a faite, une plus conforme aux vœux de la première heure?
Dans un écrit trop peu connu, où le but à atteindre et la marche à suivre sont parfaitement indiqués, Sieyès, traçant le plan des Délibérations à prendre par les assemblées de bailliage, a passé complètement sous silence les questions religieuses
1. Je vois bien que dans la Préface il dit : « La Révolution voulait sauver l'Église, elle tachait de rester chrétienne ». Cette ligne aurait dû devenir le titre d'un beau chapitre; isolée, elle passe inaperçue, on l'oublie, on ne se souvient que de la merveilleuse Introduction, de l'antagonisme dont elle est pleine : « La Révolution est-elle chrétienne, antichrétienne? Celte question, historiquement, logiquement, précède toule autre... La lutte n'est que trop réelle... 11 y a deux combattants. •> Michelet écrivait à une époque où d'excellents républicains entretenaient des illusions qu'il tint à dissiper dès les premières lignes.
LA DECHRISTIANISATION 239
et ecclésiastiques; non seulement il ne les a pas rangées parmi « les grands objets » dont il était urgent de s'occuper, mais il ne les a pas mentionnées parmi les réformes importantes qu'il conseillait d'ajourner.
Jusqu'au milieu du xix e siècle, jusqu'au jour où l'Église donna, non seulement l'absolution, mais une adhésion scandaleuse au crime de décembre, des penseurs éminents, Quinet, Louis Blanc, Lamennais, George Sand, se sont obstinés à ne pas -voir l'irrépable abîme qui s'était creusé entre la religion et la Révolution; Michelet lui-même avait été catholique 1 .
De même que des penseurs, qui inclinaient vers la République, n'en demeurèrent pas moins fermement monarchistes pendant les deux premières années de la Révolution, de même, des hommes enclins à séparer l'Etat de l'Eglise approuvaient expressément la politique religieuse de la Constituante. Condorcet publia un article dans lequel il
1. • J'ai été faible pour le moyen âge », disait-il plus tard; et il faisait « amende honorable », — Est-ce pour pallier cette faiblesse que, dans les dernières éditions de l'Histoire de France, et en particulier dans l'édition définitive (Flammarion, in-8°), on a, sans le dire, mutilé gravement les chapitres vm et ix du livre IV? On a supprimé ce qui se trouvait à la fin du ch. vm dans la 2* édition, p. C22-4, et ce qui, dans le ch. ix (réuni, je ne sais pourquoi, aux Éclaircissements), après ces mots : « tour de cadran » (p. 502 de l'édition définitive), remplissait la fin de la p. 697 et le haut de la p. 608 de la 2 e édition.
expliquait que le parti adopté était sage et qu'on ne pouvait faire autrement sans causer des désordres.
En 1831, quand les Eglises furent profanées, les croix abattues, Benjamin Delessert soutenait que les Parisiens n'étaient pas des impies; le préfet de police, Baude, affirmait à la Chambre des députés que les désordres ne venaient que d'une indignation profonde contre les manœuvres de la contrerévolution, et Odilon Barrot promettait que la religion serait respectée tant qu'elle ne serait pas un instrument d'oppression ou une provocation à la guerre civile.
On pouvait, avec plus de confiance encore, parler de même en 1789 et dans les années suivantes.
Le peuple de Paris, resté aussi religieux que quand il courait aux sermons de Fauchet, s'irritait en 1790 de ne pas voir la cour à la messe des prêtres assermentés; le comte de La Marck conjurait la reine d'aller sans retard aux offices de sa paroisse; le salut de la famille royale tenait à cette démarche. Il entrait de la dévotion dans la mauvaise humeur que Ton avait contre les réfractaires. La garde nationale prenait les armes pour rendre hommage aux ecclésiastiques qui portaient le viatique chez les malades. Elle demandait leur bénédiction; un prêtre de Saint-Roch fut menacé
LA DÉCHRISTIANISATION 241
parce qu'il refusait la sienne. En brûlant l'effigie du pape au Palais-Royal, on eut soin d'afficher une vénération profonde pour la religion, et le public applaudit chaudement. En décembre 1792, il y avait foule aux messes de minuit. Au printemps de 1793, la Fête-Dieu fut célébrée avec tout l'appareil traditionnel, les maisons tendues, les rues décorées. Le 31 mai, au moment où la Montagne triomphait, on disait aux Jacobins que, la veille, la garde nationale escortait le saint Sacrement.
Si dès l'origine la Révolution avait été irréligieuse, l'appui donné par le bas Clergé au Tiers état deviendrait incompréhensible. Comment expliquerait-on l'enthousiasme de Fauchet, de Grégoire, pour la cause populaire ?
Les hommes de 89 voulaient mettre fin à l'ancien régime; ils pensaient en venir à bout sans cesser de respecter, de maintenir la religion '.
Les Constituants se plaisaient à imaginer qu'ils restauraient la primitive Eglise et marchaient sur les traces des apôtres. Rabaut Saint-Etienne croyait la déclaration des droits conforme de tous points à l'Évangile. « La vraie justice n'est que dans l'Évangile », écrivait Durand Maillane, au début de
1. La Feuille villageoise soutenait, dans son n° 10 (fin novembre 1790), que la politique de la Constituante sauvegardait en même temps deux choses auxquelles la France était attachée, la Constitution et le catholicisme.
LA SÉPARATION DE L'EGLISE ET DE L'ÉTAT EN T<94. ^fc
242 LA SÉPARATION DE l/ÉGLISE ET DE L'ÉTAT EN 1794
son apologie du comité ecclésiastique. Dans un rapport fait le 26 novembre 1790 au nom de plusieurs comités, Voidel célébrait l'Évangile, ce livre qui, « bien médité, suffirait à l'instruction et au bonheur des hommes »; il ne doutait pas que l'Assemblée, tant en matière religieuse qu'en matière politique, se conformât . exactement aux leçons de Jésus 1 .
L'Assemblée législative ne poussa pas l'illusion aussi loin, mais elle entendit des discours du même genre, entre autres celui de Lamourette opposant à la religion aristocratique de la théologie, la religion démocratique de l'Evangile, et répétant qu'en dernière analyse la constitution était chrétienne.
« L'institution d'une république fondée sur l'Evangile est le plus grand bienfait dont la divinité puisse favoriser l'espèce humaine, » disaient aux Vendéens les commissaires de la Convention.
Même au plus fort de la Terreur, les révolutionnaires ne furent pas pour la plupart violemment hostiles au christianisme 2 . On vit des représentants
■ i. Le môme hommage était rendu à la religion par les rédacteurs de journaux fort peu enclins à la dévotion : « Soumis avec respect à toutes les parties de l'ordre public, nous regardons la partie religieuse comme très importante au bonheur des hommes et nous croirions multiplier le nombre des infortunés en multipliant celui des mécréants. » Avertissement en tète de la Feuille villageoise du 4 août 1791; le morceau s'achève par des paroles chaleureuses sur le « système vraiment céleste de l'Évangile ».