‹ La sépulture d'Étienne BruléChapitre 9 sur 10 · LA SÉPULTURE HURONNE · texte numérisé non relu

LA SÉPULTURE HURONNE

En rompant leur village, les Toanchais fuyaient non seulement la scène de leur crime, mais surtout l'endroit où reposait Vatisken, âme des os de la victime (Rel., X, 140). Le meurtre n'était rien en lui-même dans l'opinion des coupables, mais la vengeance des mânes était probable, et les familles cabanées près de la fosse s'y trouveraient plus exposées. La peur des morts amena les Sauvages à établir leurs cimetières, temporaires ou permanents, en dehors des bourgades. Ils ignoraient absolument l'hygiène, et les théoriciens du retour à la nature ont tort de prétendre le contraire. Les cimetières étaient à une portée d'arquebuse des habitations, au temps de Sagard (Hist., III, 643), et une portée de mousquet au temps des Jésuites (Rel., X, Fête des Morts). Ces indications fixent à deux cent cinquante mètres environ l'éloignement des fosses par rapport aux cabanes. Gustave Voulquin donne une portée de deux cents mètres aux arquebuses et mousquets des débuts du XVI le Siècle.

Les atisken allaient au Pays-du-Soleil-Couchant. On enterrait les morts de façon que la tête fût tournée vers l'occident; l'âme voyait ainsi l'endroit où elle devait se rendre (Rel., XVI, 206). L'itinéraire atiskenien ne devait pas cependant traverser le village. En conséquence, les sépultures ne se faisaient jamais à l'est immédiat des habitations, car l'âme des os pouvait porter malheur aux cabanes qui lui fermaient passage vers l'Ouest. On ne sortait jamais un cadavre par la porte d'une habitation, mais par une ouverture pratiquée dans la cloison d'écorce à cette fin, tant le commerce des vivants et des défunts était influencé par la terreur, tant les chemins des corps et des âmes devaient différer.

Si la dispersion des Toanchains après le meurtre pouvait nous faire supposer que Brûlé avait été enterré près du village, nous apprenons formellement l'existence de sa sépulture dans la Relation de 1636. Le P. de Brébeuf dit que l'Ours s'était réuni pour discuter la Fête des Morts, la plus sacrée des solennités régionales. Il s'agissait d'établir une fosse commune pour tous les morts de la tribu, mais quelques mutins de la Pointe n'y consentaient pas, disant qu'on avait

Sec. I and II, 1915—11

autrefois divisé la chaudière, ou établi plusieurs fosses régionales, et que personne n'en avait souffert (Rel., X, 260-262) Voyons d'abord un incident antérieur à ce Conseil La Fête était alors à l'état de projet. Aénons vint voir Echon, au nom de tous les Anciens, durant l'hiver 1635-36, avant la division (Rel., X, 304)

Il nous proposa donc, fi nous ferions contens de leuer les corps des deux François qui font morts en ce Pais, fçauoir eft de Guillaume Chaudron & Eftienne Bruflé, qui fuft tué il y a quatre ans, & que leurs os fufifent mis dans la fofïe commune de leurs morts.

Brûlé était donc enterré.

Le missionnaire refusa la proposition du chef. Les deux Français étaient baptisés, probablement rendus au Ciel, et leurs os étaient trop dignes de respect pour être mêlés aux dépouilles des payens (id., 306):

Nous adioutafmes neantmoins après tout cela, que comme ils eftoient enterrés dans les bois, & puisqu'ils le defiroient fi fort, nous ferions contens de leuer leurs corps à condition qu'ils nous accordaffent de les mettre en vne foflfe particulière auec les os de tous ceux que nous auions baptifez dans le Pais. . . . Nous prétendions les enterrer auec toutes les cérémonies de l'Eglife. 4. Les Anciens de leur propre mouuement, defiroient que nous y fiffions drefifer vne belle & magnifique Croix comme ils nous témoignèrent par après plus particulièrement. Quelque temps après la chaudière fut diuifée & comme i'ay dit, cinq Villages de cette Pointe (308) ou nous fommes, fe refolurent de faire leur fefte à part. . . .

Les notables de l'Ours se rassemblaient au printemps pour mettre fin au schisme. Echon était présent. La proposition d'Aénons fut renouvelée, mais comme la scission persistait, on pria le missionnaire de dire de quel côté il désirait faire enterrer Chaudron et Brûlé. De Brébeuf laissa la décision aux soins du Conseil. Le maître de la fête de La Rochelle aurait volontiers cédé les deux Français au chef de la Pointe, Aénons. Ce dernier ne prétendait rien faire valoir quant à Chaudron, inhumé à Ossassané, mais il insistait sur le corps de Brûlé. Quelqu'un remarqua charitablement qu'il avait bien droit en effet à cette dépouille, puisque sa bourgade avait assassiné le truchement. La querelle s'échaufïa, et les deux corps furent abandonnés de part et d'autre (Rel., X, 310):

(Aénons) fe déporta entièrement du corps de Bruflé, pour ne point aigrir & enfanglanter dauantage cette playe, de laquelle ceux de cette pointe n'ont peu encore fe purger.

Ce qui nous fit aufîfî refoudre à faire trouuer bon à ceux de la Rochelle, que nous ne touchafiîons ny à l'vn ny à l'autre. . . .

Les restes de Brûlé demeurèrent donc dans les bois. Les Relations ne disent nulle part qu'on ait levé cette sépulture. La pro-

chaîne fête des morts aurait dû se faire en 1648, mais à ce:te époque les incursions iroquoises, terminées deux ans plus tard par la dispersion complète des Hurons, avaient déjà sensiblement affecté les coutumes ouendates, et les gens de l'Ours, comme toutes les autres tribus, songeaient à trouver des moyens de défense contre l'invasion plutôt qu'à poursuivre des œuvres de paix.

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