‹ La sépulture d'Étienne BruléChapitre 8 sur 10 · UN ENNEMI DES HURONS · texte numérisé non relu

UN ENNEMI DES HURONS

Brûlé, sans protecteur, sans amis, seul européen dans un milieu naturellement hostile, ne pouvait guère compter sur la patience admirable des Hurons, et encore fallut-il cinq ans de calomnies algonquines, de misère provoquée par la rupture de la traite, et enfin le retour des Français, pour établir un réquisitoire assez fort contre le truchement. A notre sens, la cause de Brûlé commence en 1629. Les invectives de Champlain forment le premier chef d'accusation.

A la veille du départ des vaisseaux anglais pour Londres, Champlain, prisonnier des Kirkts, rencontra Brûlé à Tadousac, et lui démontra l'horreur de sa conduite envers ceux qui l'avaient jusqu'alors nourri, vêtu, payé, généreusement comblé des dons du pays; envers la Patrie, qu'il avait lâchement vendue; envers la religion qu'il avait abandonnée pour accepter la facile conscience des nouveaux maîtres. Marsolet partagea ces reproches, et le fondateur laissa ce message suivant à ses traîtres (Oeuvres, VI, 267 — 1251):

. . . fî on vous attrappe vous qui eftes fuiets a vogayer, vous courez fortune d'eftre pris & chaftiez. . . .

sentence très grave dans un pays où Champlain était aimé à l'égal d'un Oki bienfaisant.

Louis Amantacha avait été témoin des adieux. Il remonta en Huronie avec Brûlé peu après le démarrage des Kirkts, et ne manqua pas de raconter, avec enjolivures, ce qu'il avait vu et entendu. Ces aménités étaient de mise entre tribus jalouses les unes des autres. Champlain parti, la présence de Brûlé à Toanché restait un incident banal; mais le retour des Français et, surtout, la réintégration de l'ancien gouverneur, changeaient la situation. Champlain pouvait demander compte à ses alliés de l'hospitalité accordée à un déserteur soudoyé. Brûlé, repris par les Français, était passible de la peine de mort. L'avoir hébergé constituait une infraction réprouvée par l'alliance. Brûlé, trahissant son maître, avait aussi trahi les Hurons en vendant Champlain, leur bienfaiteur, aux Anglais, alliés des Iroquois. Toanché avait droit de se protéger contre les représailles possibles du gouverneur, et comme la sentence de 1629 n'était pas oubliée, on tint conseil. Ne nous étonnons pas de ces délibérations. Elles sont quotidiennes chez les Hurons, et pour des sujets beaucoup moins graves. Deux hommes puissants avaient publiquement exprimé leur mépris à l'endroit de Brûlé, deux Français aimés entre tous: Champlain, qui promettait un châtiment à l'interprète, puis Echon, le P. de Brébeuf, qui fustigeait vigoureusement et saintement toute irréligion. Ces grands capitaines allaient revenir incessamment, l'un pour reprendre l'administration du pays entier, l'autre pour recommencer ses prédications. Les Hurons jugeaient tout selon leurs coutumes. Ils vengeaient cruellement toute atteinte portée à leurs droits ou à leurs intérêts; ils devaient croire que la punition du traître serait formidable et qu'elle s'étendraient même à tous ceux qui avaient toléré sa présence chez eux. Le Conseil ne pouvait trouver qu'une solution, la mort. Pour excuser la décision, le festin anthropophagique démontrerait aux Français que le condamné avait été jugé comme ennemi de la nation et des alliés.

Brûlé, convaincu de sorcellerie, eut été torturé, massacré, puis incinéré; sa dépouille n'aurait pas eu les honneurs de la sépulture. Un voleur encourait la bastonnade. Un débauché n'était pas condamné par un Conseil, la galanterie étant plutôt une qualité qu'un vice chez les Ouendats, malgré les objurgations des missionnaires. Le sacrilège n'existait pas dans un centre areligieux. Restait la trahison. Elle avait nui à Champlain, un ami précieux; elle avait fermé la traite à tous les villages; elle avait profité aux Iroquois, alliés des Anglais. Ces faits suffisent, croyons-nous, à justifier la conjectu s ui vante:

Brûlé a été exécuté par des Toanchains sur décision d'un Conseil pour crime d'ordre public, ayant par sa présence en Huronie, après sa trahison manifeste, mis en danger les bonnes relations entre Français et Hurons, principalement ceux de l'Ours, et nui à l'alliance agréée par les deux peuples. Aénons présidait au Conseil.

L'exécution faite, le festin anthropophagique fini, les ossements épargnés furent enterrés près du village, dans les bois.

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