‹ La Serbie à travers la grande guerreChapitre 1 sur 20 · RUE MADAME, 48 PA R I S I · texte numérisé non relu

RUE MADAME, 48 PA R I S I

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DATE... J.U.L.l. 6.1992..

li /ïï Milenko R. Vesnitch est un des meilleurs \/Ê artisans diplomatiques de Vunité yougo- ^ * slave. A Belgrade, par son enseignement à VUniversité et par sa collaboration au gouvernement, dans les diverses capitales étrangères où il a représenté la Serbie, à Paris notamment, où il dirige la légation royale depuis 1904, il a défendu les intérêts de son pays avec une courtoisie, un tact et une fermeté qui lui assurent la reconnaissance des nouvelles générations comme celle de ses compagnes de lutte. Durant toute la guerre et pendant la conférence de la paix, il a joué un rôle des plus actifs et des plus utiles. L'Académie des Sciences morales et politiques a tenu à lui marquer sa sympathie pour sa personne et son estime pour son talent en V élisant membre correspondant. Enfin, Van dernier, au moment où le nouveau royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes se débattait au milieu de graves difficultés gouvernementales, c'est à M. Milenko Fesnitch que le Prince-régent a confié le soin de former le ministère chargé de préparer les élections à la Constituante. M. i/esnitch s'est acquitté de

cette tâche délicate à la satisfaction générale. De plus, il a rénssi à régler la question adriatique dans les con-, di lions les plus honorables et à conclure à Rapallo, avec MM. Giolitti et Sforia, un traité qui établit avec V Italie des relations de bon voisinage et d'amitié. Apres les élections, il s'est démis des fonctions qu'il n'avait acceptées qu'à titre temporaire et il a repris son poste à Paris.

Le livre qu'il présente aujourd'hui au public est un recueil des études qu'il a publiées et des discours qu'il a prononcés pendant la guerre pour faire connaître en Occident les affaires et le monde serbes. Il aborde tous les sujets : historique, ethnique, politique, militaire, littéraire. Bismarck avait dit en 1868 : « Parmi les peuples on peut distinguer, comme dans la nature, des mâles et des femelles. Les Germains sont des mâles... Les Celtes et les Slaves sont féminins. Ils sont incapables de rien - produire eux-mêmes, de rien engendrer. » Le chancelier de fer répétait encore cette affirmation en i8g^, en disant à une députation universitaire de Grai, venue le saluer dans sa retraite : « Quand vous ave^ affaire à vos rivaux slaves, même aux moments de colère les plus violents et dans les situations les plus critiques, garde :{ toujours la conviction la plus profonde mais secrète, que vous êtes au fond leurs supérieurs et que vous l'êtes à jamais. » Le soldat serbe s'est chargé de démentir le fondateur de l'empire allemand. Le peuple serbe, tel que M. Vesnitch le peint et tel que l'ont montré cinq ans d'épreuves effroyables, est bien de la catégorie des mâles. En igii le soldat serbe a battu les Turcs, dont certains étran-

gers disaient qu'ils étaient les premiers soldats du monde. En içi ^ il a battu les Bulgares, que les Oecidentatix proclamaient les premiers soldats de l'Orient. En IÇI4 il a battu les Autrichiens. Il n'a succombé, à V automne de 191^, que devant les phalanges allemandes unies aux Bulgares.

Et, dans le grand désastre, quoique abandonné ou trahi par ses alliés de 1912 et de 1913, il ne s'est pas avoué vaincu. Il n'a pas capitulé. Tous les Serbes en état de porter les armes ont passé en Albunie, puis à Cor fou, puis à Salonique, au milieu des plus terribles difficultés, pour échapper au vainqueur et reconstituer la patrie sur un sol libre. Ils ont vécu près de trois ans en exil. Mais ils ont eu leur revanche : en septembre 1918, regroii^pés en Macédoine sous le commandement français, ils ont culbuté les Bulgares de positions réputées imprenables et couru d'une haleine à Belgrade en chassant devant eux, comme des troupeaux, les régiments allemands. Il eût été juste que Bismarck assistât à ce spectacle. Si Guillaume II et François-Joseph sont les auteurs directs de la guerre mondiale, les idées bismarckiennes en sont la cause profonde. C'est Vidée de la supériorité du Germain sur le Slave, du droit des peuples supérieurs de gouverner, au besoin de détruire les peuples inférieurs, qui a déterminé le choc de 1914, qui a ruiné les propositions transactionnelles de Sir Edward Grey pendant les journées tragiques de la crise européenne. Au moment le plus critique, lorsque les chancelleries étrangères s'imaginaient que le vénérable François-Joseph, ne pensant plus qu'à terminer en paix un long règne agité, se prêtait à un accom-

modement pacifique, ce monarque intraitable se hâtait de mobiliser et télégraphiait à Guillaume II qu'il ne pouvait pas tolérer un sauvetage de la Serbie.

La Serbie s'est sauvée. Elle s'est transformée en grand État yougoslave unitaire, tandis que la monarchie austro-hongroise s'est effondrée dans la défaite et la honte. En lisant le livre de M. Vesnitch on comprendra pourquoi. Durant les siècles d'adversité où le joug turc l'opprimait, le peuple serbe n'a jamais perdu l'espoir de la délivrance. Il a toujours entretenu le feu sacré au foyer. Rien n'a abattu son courage. Il vivait les yeux fixés sur un avenir dont la perspective lui faisait oublier les misères du temps présent. Sa conscience nationale était plus forte que tout. Elle est peinte en ce trait d'un jeune porte fanion que son ojficier voulait persuader de s'abriter, en disant que d'ailleurs personne ne regardait : « Tout de même, répondit le jeune guerrier , il y a le drapeau qui me regarde! » Et il fut tué.

M. yesnitch rappelait ces choses avant la victoire. L'événement a justifié sa confiance et la nôtre. Mais les enseignements contenus dans son livre conservent toute leur valeur. Aujourd'hui plus que jamais, nous avons intérêt à discerner nos véritables amis de nos ennemis cachés, les peuples nobles des peuples de proie.

Auguste Gauvain.

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