‹ La Serbie à travers la grande guerreChapitre 2 sur 20 · LE SANG N'EST PAS DE L'EAU · texte numérisé non relu

LE SANG N'EST PAS DE L'EAU

[Documents de la Section photographique de l'Armée française 1917 (11 novembre).]

ONSiEUR F.-V. Lebedev, le socialistè militant russe, qui

a accouru àPetrograd, après avoir vaillamment com-

1 y X battu dans les rangs de l'armée françaisé, sur la Marne d'abord (où il a été blessé); au front de Salonique ensuite, et qui s'est efforcé, aux côtés de Kerenski, à rétablir l'ordre et la discipline dans la marine russe, a écrit dernièrement ces belles lignes {Les Serbes héroïques, dans la revue Le Monde Slave, août 191 7) :

« 11 y a en France, deux mots magiques : Belgique, Serbie! Le Français est fier, il aime tout ce qui est fier, hardi, il adore les beaux gestes. Un exploit héroïque, vôilà son idéal. lien a le culte, et le sublime sacrifice de la petite Serbie qui a préféré périr plutôt que de s'incliner devant les puissantes armées austro-germano-turco-bulgares, a soulevé dans l'âme des Français une vague d'enthousiasme et de dévouement.

« Celui qui connaît le Français, son attachement à sa terre natde, à son foyer, à sa belle France, celui-là seul peut apprécier, comme elle le mérite, l'ardeur avec laquelle les Français sont allés au secours de la Serbie.

« Le contingent ne reviendra peut-être pas ! Mais la Serbie n'a pas été abandonnée, et, ce qui vaut plus que la vie — l'honneur — est sauf. » Avec ce sentiment, le soldat français

s'en est allé, alerte et vaillant, mieux que cela, joyeux, vers ce pays étranger et lointain, si proche pourtant, parce que c'est la Serbie, la petite, l'héroïque nation qui restera légendaire dans les annales de la vaillance humaine. »

Tous les étrangers qui s'étaient trouvés en Serbie au mois de septembre 191 5, aux moments d'angoisse pour la Nation serbe, où l'instinct populaire pressentait l'ouragan qui allait se déverser sur nous, et qui devait engloutir la Serbie sous les coups combinés entre Guillaume l'^'', François-Joseph et Ferdinand de Cobourg, — tous, sans exception, sont d'accord à constater que mes compatriotes ne vivaient ces jours et ces heures tragiques que d'un seul espoir, celui du secours français. Dans la pensée de tous, du vieux roi Pierre jusqu'au dernier pâtre de nos montagnes, celui-ci ne pouvait pas manquer. Et, parmi tous les concours de nos alliés, il est arrivé en réalité le premier et le plus efficace : tard, certes, quoique sans sa faute, mais cordial et affectueux. Et, avec le plus d'énergie et de dévouement, il s'est appliqué à panser nos blessures, à adoucir nos souffrances, à recueillir nos épaves, à réorganiser notre armée, décimée et exténuée par les luttes, plus dures et plus pénibles encore contre les éléments de la nature que contre l'ennemi dix fois plus nombreux.

Et quand, dans les marais de Salonique et dans les nids des aigles de Kaïmaktchalan, les soldats français et les soldats serbes se sont trouvés les uns à côté des autres, ils se sont compris, ils se sont affectionnés réciproquement sans pouvoir se parler. Le même aimant vital les a attirés les uns vers les autres. C'était le même sentiment instinctif qui a guidé les trois cents enfants serbes faits prisonniers et amenés dans les Bouches de Cattaro et qui se sont refusés unanimement à y rester, déclarant qu'ils voulaient partir pour la France ; le même d'ailleurs, avec lequel ces orphelins ont été accueillis en France, non seulement par les autorités de la République et par les hautes personnalités, mais aussi par

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leurs petits camarades, devenus très vite leurs amis, plus encore : leurs frères et leurs sœurs.

Plus je vis la tragédie mondiale imposée à l'Humanité par les Empires germaniques, plus je suis les rapports francoserbes dans leurs moindres détails, plus je me persuade chaque jour que tous ces sentiments d'attachement réciproque ne peuvent pas être produits uniquement des événements que nous traversons ensemble; qu'au contraire leurs racines doivent être plus profondes et s'unir dans une affinité que ni les siècles ni les espaces n'ont pu effacer ni supprimer. Et cette affinité est pour moi incontestable. Je connais bien mon peuple. Dans l'article sus-mentionné, M. Lebedev en donne, en passant, les traits caractéristiques. Or, après avoir lu ses impressions, je me suis trouvé ces derniers jours dans un petit groupe, où mon éminent confrère à l'Académie des Sciences Morales et Politiques, M. Imbart de la Tour, nous a parlé de ses concitoyens du Morvan. Et quand il nous a dit que toute sa population est attachée au sol, que ses habitants ont une taille moyenne, les yeux bleus, les cheveux très blonds, les enfants surtout, une assez grande finesse et fœil intelligent ; qu'au moral, ils ont des défauts et de grandes qualités, qu'ils sont tenaces, laborieux, durs au travail, sobres en général, se contentent de peu ; que l'alcoolisme y est presque inconnu, et qu'en buvant ils sont plutôt gais qu'ivres ; qu'ils sont serviables, qu'ils s'aident volontiers les uns les autres ; que leurs mœurs sont très simples, plus familières que dans beaucoup d'autres provinces; qu'il n'est pas rare de voir châtelains et paysans s'asseoir à la même table et parler ensemble librement ; que cette camaraderie n'exclut pas la déférence ; qu'ils sont susceptibles, ombrageux, ne se livrant jamais entièrement, même à ceux qu'ils connaissent et qu'ils consultent ; qu'ils ont un très grand amour-propre, et qu'on obtient d'eux beaucoup par un compliment bien placé; qu'en outre, ils ont le sentiment de leur

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« droit» très enraciné, qu'ils sont d'excellents soldats et qui se sont battus san-s trêve dans la guerre actuelle, — il m'a semblé entendre ou lire la description de mes compatriotes de Roudnik ou de Zlatibor, ou les voir plutôt là, devant moi. Et quand je pense que le Morvan est au centre de la France, et que sa race autochtone est restée à travers les siècles à Tabri de sensibles infiltrations ethniques, que sa population est la plus celtique de toute ia France, je reviens toujours à ma conviction que les uns et les autres nous avons beaucoup plus du même sang que nous ne le croyions a priori, et que, suivant un dicton serbe, « le sang n'étant pas de l'eau », nous sommes très proches les uns des autres. Les plus nobles de nos qualités, nous les devons à ces lointains ancêtres, envers lesquels ni les uns ni les autres nous n'avons été suffisamment reconnaissants, mais vers lesquels nous retournerons nécessairement de plus en plus. Inconsciemment Lamartine y est retourné, il y a quatre-vingts ans, en s'écriant : « J'aimerais à combattre avec ce peuple naissant pour la Liberté ! » de même que son contemporain P. Mérimée et Ch. Nodier avant eux. « Le lieutenant Kara » de la promotion de Puebla de Saint-Cyr a été très probablement dans le même cas en 1870. Gambetta et Victor Hugo ont été portés par de très grandes sympathies envers nous.

Dans l'immense tourmente que nous traversons, j'ai eu souvent l'occasion de penser à cette affinité et d'en parler. Et je suis heureux de pouvoir constater que cette idée ne surprend plus aujourd'hui comme elle le faisait il y a quelque temps. On pouvait y revenir à chaque moment. En compagnie de mon excellent ami S. Pichon et de MM. les sénateurs Jenouvrier et Trouillot (ce dernier décédé depuis), je suis allé au front de la Somme en novembre dernier. J'y ai admiré l'endurance, l'esprit gaulois et l'héroïsme du soldat français, et j'y ai été très agréablement frappé par la familiarité du soldat anglais avec le sol, avec le terrain, avec tout le nou-

veau milieu dans lequel il vivait et combattait aux côtés de ses frères d'armes français, comme s'il avait à défendre, là, dans ce cadre étranger, sa propre liberté ; plus, sa propre existence. Il semblait que la guerre de Cent Ans, qui a ravagé ces pays, ne s'y reflétait plus que dans l'estime et dans la réciproque affection des adversaires forts et loyaux des temps déjà bien éloignés. Et pendant que, lors de notre séjour à Amiens, mes compagnons s'extasiaient dans l'admiration de sa magnifique cathédrale, vue surtout au clair de lune, j'ai été attiré vers le monument élevé à la mémoire de Pierre l'Hermite. Le souvenir de cet homme ne m'attirait pas uniquement, puisqu'il a été, à son temps, le plus vivant et le plus énergique représentant de l'esprit et de l'âme gaulois, caractère que déjà Strabon avait noté, en faisant la comparaison entre les Germains et les Gaulois, et qu'à notre époque a si bien exprimé M. Briand, en déclarant que la France était et voulait rester «chevalier du droit dans le monde». Là encore, au pied de cette statue, j'ai revécu une belle page de notre commune histoire. J'ai vu, dans la pensée, cet apôtre de miséricorde chrétienne face à face, il y a 821 ans, avec un roi serbe, un de ceux qui ont marqué dans notre histoire.

Un de nos historiens (J. Radonich) n'a-t-il pas rappelé récemment qu'au printemps 1096, de grandes masses non organisées des Croisés, les paysans avec les femmes et les enfants quittèrent la France et se mirent en route pour l'Orient, afin de récupérer les Lieux saints et d'affranchir les Chrétiens du joug des mécroyants. Les provisions qu'on avait mises au fond des besaces ayant été vite épuisées, les principaux chefs de ce mouvement populaire, Pierre l'Hermite parmi les premiers, ont été impuissants à empêcher leurs bandes de piller les pays où elles passaient. Une partie des Croisés français ont été amenés à faire ce voyage à travers les pays serbes, où ils ont passé quarante jours. Le chanoine Raymond d'Aguilers, qui en a été, nous a laissé des

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notes précieuses de son voyage. Voici le résumé qu'en fait notre historien :

« Le voyage à travers l'Herzégovine et le Monténégro montagneux fut pour les Français très pénible^ d'autant plus que la plupart étaient des Provençaux. Le froid rigoureux s'opposait à la bonne marche du convoi, qui était en même -temps retardé dans les vallées par les brouillards épais qui demeuraient longtemps... Enfin, après beaucoup de souffrances, ces Croisés descendirent dans la vallée de la Moratcha où l'influence bienfaisante de la mer se faisait sentir. Un petit effort, et les voilà à Scutari, la capitale du roi serbe, Constantin Bodine. La rencontre du comte Raymond de Saint-Gilles, un des chefs Croisés français, avec le roi serbe, fut très amicale et chaleureuse. Le chanoine dit expressément que le comte Raymond avait fraternisé avec le roi serbe. Après avoir conclu une étroite entente avec les chefs provençaux, ce dernier leur assura non seulement le passage à travers le royaume serbe, mais aussi le ravitaillement. En outre, le roi Bodine, par son expérience et sa connaissance de la situation à Constantinople et en Asie Mineure (où il avait passé comme otage une partie de sa vie), fut, pour le comte Raymond, d'un grand secours. L'historien serbe explique ces amicaux rapports par les considérations suivantes : « Avant tout, dit-il, le roi Bodine et ses subordonnés, au point « de vue religieux, se rapprochaient des Croisés. Le royaume serbe (maritime) faisait partie de l'Eglise catholique comme les « Croisés, et était exalté par le même idéal religieux. L'archevê- « chédeBar (Antivari), récemment fondé, avec un large ressort, « affermit davantage les liens entre Rome et le royaume « serbe. » Mon compatriote ajoute, à l'appui de cette explication, la présence, à cette époque, dans nos parages, d une nombreuse population romaine, ainsi que le fait que la reine serbe, la femme de Bodine, était originaire de Bari, dans les Fouilles. »

En retenant le fait décrit par le chanoine français, je ne puis pas en accepter l'explication, déjà pour la simple raison que ces mêmes Croisés ont eu à se plaindre amèrement de l'accueil qui leur avait été fait quelques semaines plus tôt par les populations de la haute Italie, sans parler de celui reçu dans les pays allemands et dans les provinces byzantines, je crois donc être plus près de la vérité historique, en regardant cette spontanée entente et cette amitié comme l'expression d'une parenté, d'une affinité. Les Celtes qui ont fondé Belgrade et qui se sont repliés sur la côte de la mer Adriatique ont dû être bien nombreux pour pouvoir conserver certains de leurs traits à travers les siècles, après l'arrivée des Serbes dans ces parages, avec lesquels ils se sont vite mêlés, et sans difficultés. Leur appoint dans la formation de notre type national a dû être très grand, puisque dans nos maisons régnantes nous rencontrons des noms qui me paraissent être d'origine celtique. A côté du nom du roi Bodine, je n'ajouterai dans cet ordre d'idées que celui de Nemagna, fondateur de la glorieuse dynastie sous le règne de laquelle la Serbie est arrivée, au Moyen-Age, à l'apogée de sa puissance et de son développement, et qui a été, durant plus de trois siècles, dans toutes les occasions, en meilleurs termes avec la France. Je ne reviendrai pas ici, faute de place, sur toutes les manifestations de cette amitié datant du vu® siècle de notre ère, ressuscitant avec la Grande Révolution et se fortifiant, depuis, chaque jour plus, à tel point qu'à travers toute cette longue époque, les deux Nations ne se sont jamais trouvées dans des camps opposés — ce qui, dans l'avenir, pourra arriver encore moins. Comment d'ailleurs, un seul Serbe pourra-t-il être tenté de se laisser employer contre la France, quand aucun d'entre nous n'ignorera qu'il n'y a pas une seule de nos familles qui ne soit redevable à la Grande Nation, du salut de l'un ou de l'autre de ses membres ; quand aucun de nous ne pourra oublier les efforts sur-

humains faits par les marins de la République pour sauver nos soldats et notre jeunesse, l'avenir de notre Patrie. Comme d'un côté la reconnaissance n'est pas pour nous un fardeau lourd, et comme d'autre part nos frères français verront volontiers et avec tant de raison, dans nos futurs progrès, le fruit de leur générosité et de leur affection, et que les épreuves de cette effroyable catastrophe nous auront amenés à nous apprécier davantage les uns les autres, nous nous reconnaîtrons de plus en plus les uns dans les autres, et au lieu de nous éloigner en s'affaiblissant, notre vieille affinité se redressera avec une nouvelle sève, et la vraie civilisation européenne enregistrera de nouvelles variantes d'épanouissement humain, sorties du croisement de la racine celtique avec les peuples latins et slaves, opposées dans l'avenir, comme par le passé, aux formations engendrées par les Teutons et les Huns. Contrairement à leur force brutale, nous représenterons dans le monde l'harmonie de la justice et de la liberté.

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