LE SOLDAT SERBE
ES journées de la seconde moitié de novembre dernier
ont été remplies d'une suprême angoisse, non seule-
i— ^ ment pour nous autres Serbes, mais en même temps pour tous nos amis, et Dieu sait qu'en France leur nombre est égal à celui des habitants de ce noble pays.
Après une résistance très tenace de notre armée, qui a duré quatre mois, et dans laquelle nos troupes avaient à deux reprises infligé des pertes considérables à Tennemi, celui-ci avait conçu un plan, approuvé par le grand quartier général allemand, de frapper le coup décisif contre la Serbie, de passer par-dessus son corps, et de tendreainsi la main aux Turcs. Le général en chef de « l'Armée des Balkans » avait cru être sûr de son affaire, à tel 'point qu'il avait invité à son quartier général les correspondants de guerre, afin de faire connaître et de chanter ses victoires dans l'univers entier ! Pour inspirer plus de courage à ses hommes, le général Potiorek leur apprenait, dans un manifeste resté célèbre, qu'à la fatigue du soldat serbe, inévitable après deux guerres sanglantes et acharnées, s'ajoutait le manque en vivres et en munitions. Il disait, hélas! la vérité, et cette offensive foudroyante a eu pour résultat une retraite de plusieurs jours, ordonnée et systématique, il est vrai, mais combien pénible tout de même. Notre
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armée avait reculé jusqu'au centre du pays, jusqu'aux dernières positions stratégiques qu'il offrait à ses défenseurs. Et l'on s'attendait à la rencontre suprême qui devait décider de la destinée de toute une nation, en exerçant en même temps une grande influence sur la guerre générale. C'est à ce moment historique entre tous, qu'un fait inattendu s'est produit, que ma plume est trop faible pour décrire, malgré tous les renseignements, aussi bien écrits qu'oraux, qui me sont parvenus.
Tout perclus de rhumatismes, accablé par la goutte, notre vieux roi, qui depuis des mois vivait retiré à Vranjska-Bagna, a pris une résolution subite, et, sans consulter qui que ce soit, il a quitté sa retraite à la npuvelle du recul de ses armées. Précipitamment, à neuf heures du soir, il a pris, suivi d'un seul aide de camp, un train ne comportant, en dehors de la locomotive, qu'un wagon, le sien. 11 a demandé d'urgence au premier ministre de se trouver à minuit à la gare de Niche. Là, il lui a fait savoir qu'il allait droit à Kragouiévatz tenter le dernier effort pour arrêter l'ennemi et pour le chasser du sol national. Arrivé dans cette ville, à sept heures du matin, il a réuni le conseil de guerre, il a vite remonté le moral de ses braves, et deux heures après tout le monde est reparti pour le front. Tout son entcfurage était plein de souci pour sa santé, déjà si chancelante. Il a défendu de lui en parler. Là où il ne pourrait pas marcher, on le porterait. Arrivé parmi ses troupes, il s'est dirigé vers le premier drapeau, il l'a pris énergiquement, — tel Bonaparte au pont d'Arcole, — et il a dit à ceux de ses soldats qui l'entouraient: « Il paraît que l'ennemi,, n'ayant pas pu vous vaincre, cherche à vous corrompre en vous conseillant la désertion, et en vous appelant vers lui si vous craigniez la rigueur de nos lois. On me dit aussi, que plusieurs parmi vous ne sont plus aussi braves comme nos amis et nos ennemis eux-mêmes les croyaient. Eh bien, si cela est exact, allez, rentrez chez vous, garder vos femmes et soi-
gner vos enfants. Moi, votre vieux roi, je reste ici, je mourrai avec cette enseigne, fidèle à mon serment, au drapeau national, et respectueux du sang que nos ancêtres communs ont versé pour nous!» Et, sans repos aucun, le roi Pierre s'est dépensé jour et nuit, allant d'une tranchée à l'autre, pointant des canons, tirant des coups de fusil, encourageant par-ci, conseillant par-là. Renforcées par une nouvelle classe qui n'avait que deux mois de préparation, réconfortées par l'arrivée de quelques munitions d'artillerie, les troupes serbes ont été pour ainsi dire électrisées par cette intervention de leur vieux roi, et la victoire a couronné ce suprême effort. Après dix jours de luttes, qui ont infligé la plus honteuse débâcle à l'armée autrichienne, les Serbes ont repris Belgrade, et le roi Pierre y est entré pendant que l'on se battait encore dans certaines rues. Avec sa petite escorte, il est allé tout droit à la cathédrale, où il s'est agenouillé, et quand il est sorti, il n'y avait plus un seul Autrichien sur le territoire serbe. Après avoir fait une courte visite à son palais, que le représentant de François-Joseph n'avait abandonné que quelques heures auparavant, — et dans quel état ! — il a repris son petit train de vie journalier, et il est reparti pour Vranjska-Bagna, soigner sa goutte et ses rhumatismes, en laissant à son fils et à son gouvernement le soin des affaires d'Etat.
Si j'ai insisté sur cet épisode de notre histoire contemporaine, ce n'est point pour glorifier le geste de mon souverain, mais plutôt pour faire voir, par un exemple frappant, la sensibilité du soldat serbe pour tout ce qui touche à son honneur. Ce trait caractéristique est tellement général aux Serbes, qu'on le constate partout et à toutes les époques. M. Bruère fils, consul de France à Raguse, écrit, le 28 mai 1805, à son ministre, à propos de l'influence que la Révolution serbe pouvait avoir en Bosnie : « On fait circuler les chansons martiales exY langue slave qui, suivant l'usage de ces nations, louent les hauts faits de Cerni Georges, le dépeignant comme
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héros libérateur des chrétiens. » Cette sensibilité chez le Serbe pour tout point d'honneur prend sa source dans la vie domestiqué même, et se développe successivement. Jusqu'il y a peu de temps, nos familles étaient très nombreuses. Plusieurs dizaines de personnes de tous les âges vivaient ensemble, pour ainsi dire sous le même toit, ce qui amenait un contrôle réciproque parallèle au développement de l'esprit de solidarité. La ^^adrouga (communauté de famille) a été chez nous la première école et le premier embryon de la commune, du canton, du département, de la province et de la nation. Quand, à la fm du xiv'' et au xv'' siècle, l'État serbe a sombré sous la marée mahométane, toute la vie, aussi bien privée que publique, s'est retirée dans son foyer, et quotidiennement, pour ainsi dire, on s'est expliqué les fautes par lesquelles les aïeux avaient péché et facilité l'invasion étrangère. Pour affronter l'attaque turque à Kossovo, le prince Lazare avait dû durement adjurer ses contemporains :
Celui qui est Serbe et de père Serbe, Qui est de sang et de famille serbe, S'il ne vient pas combattre à Kossovo, Que, sous sa main, tout reste stérile I Que le froment ne pousse dans son champ! Sur la colline que sa vigne dessèche.
Lors de la mobilisation de 1912, rien n'aurait pu retenir les réservistes de se rendre, avec la plus grande hâte, à l'appel militaire, et les cas n'ont pas été très rares où des malades se sont présentés, en sollicitant leur admission dans les rangs : « Nous guérirons en route. » Je connais des officiers, — et on m'a cité de simples soldats, — qui ont été blessés trois ou quatre fois, et qui se sont empressés de retourner au front dès que les médecins le leur ont permis. J'ai eu l'occasion d'expliquer dans un récent article de la Revue Bleue, le rôle
qu'a joué dans l'œuvre de notre renaissance notre poésie nationale. Notre poésie nationale s'est appliquée tout particulièrement à chanter notre passé, à glorifier les vertus civiques et militaires : dès leur berceau, les adolescents serbes se les sont assimilées, ces vertus qui ont fortifié l'amour profond de la Patrie. Ceci a été remarqué même par les étrangers, je ne puis pas m'empêcher de citer à ce propos un passage du beau livre de M. H. Barby, Les Victoires serbes : « Les ladrougas, dit-il, sont nombreuses. L'aïeul demeure avec ses descendants et leurs familles sous le même toit. Vivre avec son père, sous son autorité, emporte, pour le paysan serbe, plaire à Dieu et être honoré dans le village. Les vieux transmettent aux jeunes les traditions familiales, les principes de moralité et l'amour de la patrie... Tout soldat serbe, issu du plus petit village, connaît cette glorieuse histoire et il a choisi un modèle parmi les héros légendaires qui s'y meuvent et qui étaient chantés et glorifiés... » Or, ces héros sont très nombreux à toutes les époques, et quand l'été dernier le glorieux défenseur de Liège, le général Léman, faisait sauter ses forts, il m'a rappelé la Tour des Crânes, près de Niche, décrite par Lamartine.^ Elle a été construite des crânes de défenseurs du fort serbe de Tchégar, que notre Sindjélicht a fait sauter, en y périssant lui-même avec ses hommes, ne voulant point se rendre aux Turcs, en 1809, et surtout ne voulant pas leur livrer les munitions. Et ce jeune lieutenant Garachanine, que je vois encore dans sa capote de lycéen de Janson de Sailly, dont le père avait combattu en France en 1870, et dont l'arrière-grand-père avait lutté sous Karageorges contre les Turcs, qui, dans l'intervalle de deux heures, a été deux fois blessé et enfin tué ; ne voulant point abandonner son poste, ce jeune patriote avait consommé toute l'épopée nationale serbe, avant de connaître l'histoire. Ceci a été une des raisons d'une très grande affection des soldats pour leur ardent officier. L'imagination joue d'ailleurs un
grand rôle chez mes compatriotes. Par là s'explique Tinfluence qu'exercent nos légendes sur Tâme du peuple.
Contrairement à l'appel de Tun des plus grands poètes allemands, von Kleist :
Tuez-le seulement. Le Tribunal suprême Ne vous en demandera pas les motifs,
le soldat serbe ne tuera jamais un adversaire sans défense, et considère tout homme pour un être respectable, dès qu'il ne présente pas un danger immédiat. Les prisonniers turcs et bulgares des deux précédentes guerres, aussi bien que ceux de l'Autriche-Hongrie, dans la guerre actuelle, sauraient en dire quelque chose. Mais il a surtout un attachement sans pareil à ses chefs. C'est qu'une compagnie, un escadron où une batterie représentent pour lui une famille. Tous mes camarades de ma batterie me tutoient, et quand il nous est arrivé de nous rencontrer lors des luttes politiques dans les camps opposés, aucun n'a été dur pour moi. L'attachement du soldat serbe pour l'officier est illustré le mieux par le Communiqué officiel du Ministère de la Guerre, du 30 juillet 1913 :
« Le soldat de la 2^ compagnie, 4^ bataillon, ^'^ régiment, Nikolitch Miloïé, a reçu dans la guerre bulgare, six blessures; il a été transporté à Belgrade pour y être soigné. Dans le même hôpital s'est trouvé, gravement blessé, le capitaine d'artillerie Radossavliévith. Nikolitch a entendu dire, par les infirmiers, un jour, que le capitaine est perdu si on ne lui appliquait pas de la peau prise sur un autre homme. Miloïe s'est rappelé alors le dévouement avec lequel les officiers ont partagé les vicissitudes de la guerre avec leurs hommes et du courage avec lequel ils les ont conduits à la victoire ; il lui revint aussi à la mémoire le service que l'artillerie avait rendu à toute l'armée en la protégeant contre le feu ennemi, et ce
héros de Bitolj, de Koumanovo et de Brégalnitza se décida à un plus grand héroïsme.
« — Dites au chirurgien qu'il n'a qu'à couper de moi tout ce qu'il lui faut, déclara-t-il aux infirmiers, pourvu que le capitaine soit sauve... »
Les différentes armes s'entr'aident de bonne grâce. Le 28 octobre 1912, le 9^ régiment faisait une halte dans un bois, quand arriva l'ordre de prendre de chaque soldat la moitié de son pain, pour Yenvjyyer à la cavalerie qui poursuivait les Turcs, et que l'intendance ne pouvait atteindre. Les soldats de la r*" compagnie, 2® bataillon, offrirent leurs pains entiers, et, sur l'ordre de leurs chefs d'en garder la moitié, ils répondirent : « Les cavaliers ont deux fois plus besoin de pain que nous, puisqu'ils poursuivent les Turcs; il est juste de leur donner tout ce que nous pouvons. »
La tactique, aussi bien de Tofficier que du soldat serbe, se résume en ces mots : Toujours en avant. C'est d'ailleurs celle de Napoléon. Le colonel Néditch, que nous avons eu la douleur de perdre trop tôt, l'a répété fréquemment. Quand, au contraire, on se voit obligé de battre en retraite, il faut chercher à amener l'ennemi dans les montagnes. Telle a été la tactique serbe depuis les temps les plus éloignés. Tous les nistoriens : arabes, byzantins, allemands l'ont enregistré. Et le vieux Froissart lui-même.
A l'approche des Turcs, en 1381, le souverain serbe a dit à ses capitaines : « Nous sommes dans un lieu facile à défendre, chacun de nous en vaut quatre. A cette heure, il est préférable pour nous de mourir avec honneur, en gardant notre héritage et la foi de Jésus-Christ, que de vivre dans la honte et en servage, sous ces chiens mécréants... » Et l'exposé fait au grand chroniqueur français par le roi d'Arménie à Paris, en 1385, se poursuit ainsi : « Ceux-ci (les Turcs) marchèrent si rapidement qu'ils atteignirent les montagnes de Lazare (prince serbe) et ne rencontrèrent aucun obstacle à l'entrée
des passages. Quand le comte et les Serbes virent qu'ils ne pourraient soutenir l'effort d'un plus grand nombre, ils commandèrent aux ouvriers de se mettre à Tœuvre et d'abattre les bois et gros sapins en travers du passage, et obstruèrent tellement le défilé qu'il fut entièrement clos; il n'était pas en puissance d'homme d'aller plus avant. Là se trouvèrent enfermés au moins trente mille Turcs, qui furent assaillis par les Serbes ; ceux-ci tirèrent de deux côtés des bois, et on mena si rude guerre aux Turcs que tous y périrent, et que pas un seul ne fut sauvé... » Cette tactique, d'il y a plus de cinq siècles, contre les Turcs, s'est retrouvée être la même en décembre dernier contre les Autrichiens. Les résultats, eux aussi, ont été les mêmes.
Dans mon premier article (la Guerre des Nations du 13 avril, p. 179-182) je n'ai parlé que du soldat serbe, de la Serbie actuelle. Je me propose de dire ici quelques mots sur le même soldat, combattant pour la même cause, presque sous le même commandement, mais formant tout de même politiquement une armée à part, l'armée monténégrine. Et ne croyez pas que par ce second article mon thème sera épuisé! Son chapitre le plus intéressant et le plus poignant en même temps, serait celui à écrire sur le soldat serbe, servant sous le drapeau autrichien, et obligé de lutter contre les Russes et même contre ses propres frères les plus proches. Ma plume, je l'avoue, n'est pas de force aujourd'hui, à décrire ce héros de la tragédie humaine. 'On le fera plus facilement à la fm de cette horrible guerre, où il passera à l'histoire.
L'armée monténégrine compte à peine 40.000 combattants répartis sur un front de 400 à 430 kilomètres. Son généralissime dans cette guerre, le général de l'armée serbe
Yankovitch, reste à Cettigné avec son état-major; ses cinq divisions sont réparties le long des frontières autrichienne et albanaise. L'armement et l'équipement des troupes monténégrines sont bien médiocres; son intendance laisse beaucoup à désirer. Comme la Serbie, le Monténégro est en guerre depuis trois ans, et son état économique et financier n'ayant jamais été très satisfaisant, son endurance est vraiment merveilleuse, sinon incompréhensible. Le patriotisme est la seule explication de cette énigme. Dans un ouvrage devenu très rare de nos jours et publié à Paris en 1820, sous le titre: î/oyage historique et politique au Monténégro, le colonel L.-C. Vialla de Sommières, commandant de Castel-Nuovo, gouverneur de la province de Cattaro, chef de l'état-major de la deuxième division de l'armée d'illyrie à Raguse, depuis l'année 1807 jusqu'en 1813, écrit :
« Us (les Monténégrins) sont tous d'une très grande adresse dans le maniement de leurs armes ; ils tirent avec la plus grande justesse, à la distance de toute portée, parce que, dès leur enfance, on les oblige de s'exercer à la cible. On les y applique de bonne heure, afin de les familiariser avec les armes, le feu, le bruit et le mouvement; aussi, au moindre événement, tout le monde court en un instant aux armes... Les Monténégrins sont hardis et intrépides dans les combats, rusés, irascibles; ils sont terribles dans leur vengeance... Ils sont intéressés dans -les affaires, mais très exacts dans leurs relations commerciales ; bons et hospitaliers envers les étrangers qui réclament loyalement l'asile; fidèles à leur parole, constants en amitié; pleins de piété envers leurs père et mère, très attachés à la patrie, et surtout jaloux à l'excès de leur sauvage indépendance... Les Monténégrins n'ont pas secoué le joug de la Porte Ottomane par de vagues discours ou par des opinions. Comme ils n'offrent pas le scandale déshonorant de deux peuples divers au sein d'une même patrie ; comme à ce nom sacré, pour tout homme d'honneur, ils n'éprouvent
qu'une pensée, celle de la défendre, envers et contre tous, ils n'ont qu'un point de ralliement : ce point est Tennemi. Ils n'ont qu'un objet : la patrie. Chez eux, ce mot ne se proclame pas en vain ; point de terme moyen avec eux. Vaincre ou mourir pour la patrie. Voilà le sentiment où toutes les âmes puisent cet ascendant sublime qui enfante les actions les plus héroïques ; voilà la source sacrée où tous les peuples puiseront, tôt ou tard, les moyens de mettre en défaut les artifices du despotisme. »
Retiré dans ses montagnes, le Monténégrin a pu s'affranchir du joug odieux turc plus tôt que ses autres frères Serbes, et, depuis, l'on peut dire qu'il n'a vécu que par les traditions nationales et pour la liberté. Tout le monde au Monténégro a été soldat, de l'adolescent jusqu'au vieillard, sans distinction d'occupation ou de position sociale : le chef d'État, donc le général en chef de l'armée, a été évêque jusqu'à la moitié du xix^ siècle; le voïvode F. Plamenatz, ministre de la Guerre du roi Nicolas pendant plus de trente ans, était un prêtre. L'archimandrite Doutchitch, un Herzégovinièn , successivement secrétaire du prince Danilo, directeur de la Bibliothèque nationale de Belgrade, un historien distingué, bien connu par les slavistes français, a commandé vaillamment en 1875 et 1876 un corps de volontaires opérant dans le Sandjak de Novi- Bazar, où il a été grièvement blessé.
Les femmes combattent souvent aux côtés des hommes: elles font presque régulièrement le service de ravitaillement. Ce sont elles aussi qui suggèrent le sentiment d'héroïsme à leurs enfants dès le berceau. La désobéissance filiale est flétrie souvent par le juron : « Méchant, si tu ne te corriges pas, le Tout- Puissant te condamnera à mourir sur ton lit! » c'est-à-dire qu'il ne te permettra point de te distinguer sur le champ de bataille. Elles sont en même temps le meilleur contrôle de leurs maris sur ce terrain. La sœur n'est fière que d'un frère héros. Quand, en 181 5, Miloche Obrénovitch est rentré un
jour avec quelques-uns de ses hommes, défaillant et doutant du succès de notre seconde révolution, sa femme, la future princesse Lioubitza, l'a reçu sévèrement.
— Voilà mes tabliers, mes amis, restez à la maison. Passezmoi vos fusils!
Le même jour Miloche est rentré au camp, où il a continué et parachevé l'œuvre de Karageorges, inaugurée en 1804.
jusqu'il y a à peine un quart de siècle, l'unique noyau de Tarmée régulière au Monténégro était représenté par la garde de corps du prince. Avec le métier des armes, les jeunes gens y apprenaient aussi à lire et à écrire. Le voïvode Marko Miljanov m'a raconté lui-même que c'est l'actuel souverain du Monténégro qui lui a appris à lire et à écrire. Et l'ambition de tous ces jeunes gens à cette époque a été, surtout, de transcrire et d'apprendre par cœur le plus «grand nombre de poèmes nationaux, avec le secret désir d'en composer plus tard eux-mêmes, comme l'ont fait les évêques et les princes. C'est la poésie nationale qui, durant des siècles, a fait fonction au Monténégro de la chronique. C'est elle aussi qui a été i'éducatrice du peuple. Depuis Kossovo, de triste mémoire (1389), puisque l'indépendance serbe y a sombré, les hommes en Serbie en général et au Monténégro en particulier, sont classés entre Obilitch et Brankovitch, entre les héros patriotes d'une part et les traîtres de l'autre : la médaille militaire monténégrine porte le nom du premier. Dans un livre La France* ail Monténégro, où le feu baron d'Avril a réuni en 1876 (Paris, E. Leroux), sous le pseudonyme de Cyrille, quelques récits de voyage, il cite des spécimens de cette poésie dans lesquels nous rencontrons un
Nommé Henri Delarue
Qui était de la ville de Paris
Et secrétaire de l'illustre Prince.
L'expédition navale franco-russe de 1858 nous est transmise aussi dans un long poème :
Ce sont justement quatre grands vaisseaux. Chacun porte plus de cent canons ; Sur eux sont deux héros puissants.
Et celui de la France a nom de la Gravière
Ils se sont arrêtés sous la ville de Ragfuse,
Ils ne nous permettent pas de combattre davantage,
Ni de poursuivre l'armée du Sultan.
On récite les rapsodies nationales à l'aide d'un instrument de musique à une seule corde, appelé le goicslés, que chaque famille qui se respecte doit posséder, à^l point que
Tout est mort là
Où l'on n'entend point de gouslés.
Après la victoire du 22 septembre 1805, le prince-évêque du Monténégro a fait placarder à tous les tournants de villages dans son pays, au-dessous d'un petit drapeau : «Nous jurons de mourir autour de ce drapeau, avant de laisser pénétrer Tennemi par ce chemin! » C'est le même esprit de patriotisme et de solidarité nationale qui a sauvé la Serbie en décembre dernier, quand le vieux roi Pierre a pris dans ses mains tremblantes le drapeau tricolore.
Physiquement, le soldat monténégrin est l'un des plus beaux types du genre humain. 11 est vif et agile. Moralement, il est courageux, endurant et fier. Grandi et observé dans la famille et dans le clan, il tient à faire voir sa vaillance. Les officiers serbes qui ont été appelés à commander les soldats monténégrins dans les deux guerres balkaniques m'ont raconté qu'ils ont eu grand'peine à amener ces jeunes gens à tirer derrière un rempart ou un arbre. Je n'oublie jamais le jeune portefanion, le dernier de sa famille avec ce privilège séculaire dans le clan, que son commandant invitait à se cacher un peu devant les balles turques, et quand, pour le persuader à lui
obéir, il lui disait qu'il n'y avait aucune honte à s'abriter, et qu'enfin personne ne le voyait.
— Lui me regarde tout de même ! répondit-il, en indiquant le drapeau.
Sous ce sublime regard, il a trouvé aussi la plus belle mort.