LES RESPONSABILITÉS DE LA GUERRE ACTUELLE
[Cette étude a fait l'objet d'une conférence de M. Vesnitch, à la séance de la Société des Études historiques du 21 novembre 1916 et a été publiée dans VAnnuaire de la Société de 1914-1917.]
A u lendemain de la proclamation austro-allemande, de
l'indépendance de la Pologne russe, monstrueuse au
1 \ point de vue moral, puisqu'elle mettait les habitants de cette province dans la plus pénible des situations; déloyale et illégale en même temps, le chancelier allemand s'est efforcé pour la dixième fois de rejeter la responsabilité de la guerre sur les alliés.
L'Allemagne a précipité l'Europe dans ce carnage sans pareil dans l'histoire du monde, en suivant orgueilleusement le principe de Frédéric II, d'après lequel il faut commencer par prendre, « je trouverai toujours un érudit qui prouvera mon bon droit ». A tel point que, dans son aveuglement, un historien allemand ne s'est pas gêné de répondre à un collègue neutre qui lui reprochait les atrocités et les barbaries allemandes en Belgiqueàlafm d'août 1914, en le menaçantdujugementdel'Histoire : «Ne vous en souciez point. Cette histoire, c'est nous qui l'écrirons après la victoire! » On m'assure qu'un général allemand a tenu le même langage à l'évêque de Liège. M. Harden ne s'est point gêné de s'écrier : « Écrasons l'ennemi, l'Histoire ne nous demandera pas nos raisons. » Or, si d'autres indices
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n'ont pas suffi au monde pour se convaincre que l'Allemagne a déjà perdu l'espoir de vaincre, le fait que M. de Bethmann- Hollweg se voit obligé de revenir sur cette question si souvent et avec une telle insistance, nous en fournit une preuve éclatante. Permettez aussi de vous rappeler que le M. de Bethmann- Hollweg du 9 novembre n'est pas du tout d'accord avec son homonyme du 4 août 1914, ni avec ceux entre ces deux dates. Relisez ses différents discours, et vous y constaterez une incohérence, une masse de contradictions qu'on a rarement rencontrées chez un homme d'État. Responsable de la guerre actuelle pour le chancelier allemand est une fois l'Angleterre, une autre fois la France, dernièrement la Russie. Et pour chacune de ces thèses (qui pourtant ne peuvent pas être justes toutes à la fois), il a ses « Attendu que... » si familiers aux petits avocats dans les affaires de procédure civile. Et il n'est pas seul de son espèce. Depuis le fameux manifeste des 93 intellectuels allemands, mobilisés le lendemain de la violation de la neutralité belge, avec la mission de justifier ce que, du haut de la tribune du Reichstag, M. de Bethmann-Hollweg avait avoué lui-même être une injustice, la littérature des plaidoiries allemandes se chiffre par dizaines de mille de livres, de brochures, de pamphlets, sans parler des articles de revues et de journaux, des discours parlementaires ni de propagande. On oublie de l'autre côté du Rhin la vieille sagesse,* d'après laquelle « qui veut prouver trop... », et l'on paraît surtout ignorer que « qui s'excuse s'accuse ».
Le verdict de l'Histoire sur le problème des responsabilités de cette horrible guerre ne peut pourtant pas être douteux un seul moment. Les avocats de l'inculpabilité allemande se laissent ici prendre dans leur propre piège. Méditez par exemple ce plaidoyer d'un grand écrivain allemand (Otto Gierke) : « Il n'y a personne parmi nous, dit-il, qui ne sache que cette guerre nous a été imposée. Tous, nous voulons la paix. Cette guerre terrible, nous la saluons pourtant, comme une hénédic-
tiondu ciel, car elle est juste... Nous voulons vaincre, et nous vaincrons; nous voulons obtenir une victoire complète, qui remettra le sort de l'Europe entre nos mains! » Est-ce que l'on a jamais vu une guerre imposée être juste? Quant à la victoire... l'auteur s'excusera d'avoir écrit ces lignes avant Verdun et la Somme.
Pour préciser cette responsabilité, il suffit, d'une part de rappeler consciencieusement les faits qui ont précédé la conflagration européenne, d'autre part de répondre : cui prodest^ c'est-à-dire : à qui ces fleuves de sang ont-ils dû profiter? Dans cet exposé, je tâcherai d'être aussi bref que possible. J'énumère simplement à la hâte.
La Serbie saignait encore de plaies de deux guerres sanglantes, suivies d'une incursion albanaise qu'il a fallu refouler (automne 1913), et elle n'aspirait qu'à une longue paix, qui lui aurait permis de mettre en valeur et d'organiser ses contrées récupérées. Mon pays a été foudroyé par l'assassinat de Serajevo, et notre innocence dans ce crime a été si évidente, que le gouvernement s'est mis à la propagande électorale à tel point que le fameux ultimatum du comte Berchtold a trouvé M. Pachitch dans l'intérieur du pays, d'où il a pu à peine accourir dans la capitale pour présenter la réponse dans le délai exigé par Vienne. Au surplus, le Gouvernement serbe avait informé à temps le cabinet de Vienne des agissements de certains individus suspects. En outre, le maréchal Potiorek n'a-t-il pas déposé au procès de Serajevo, dans l'audience du 19 octobre 1914, qu'après le premier attentat, l'archiduc lui avait déclaré qu'il s'était attendu à ce qui venait d'arriver ? . Notre soumission a été complète. Elle n'a pas de pareille dans l'histoire des relations internationales. Elle frise l'humiliation, nos meilleurs amis nous ayant conseillé ce sacrifice, dans l'intérêt supérieur de la paix générale.
La Russie ne s'était pas encore remise des grands sacrifices que lui avait imposés la guerre contre le Japon, suivie d'une grave perturbation dans le pays. Elle n'avait pas refait ses armements; elle venait à peine de contracter un emprunt sur le marché de Paris en vue du complément de ses lignes de chemins de fer, parmi lesquelles les lignes stratégiques. Son agriculture et son commerce commençaient à peine à se relever^ ce qui inaugurait de bonnes promesses pour ses finances et pour son industrie. Comme aujourd'hui, elle était gouvernée par un souverain pacifique, qui, naguère, en 1909, avait donné une preuve douloureuse de son attachement à la paix de l'Europe. Dès l'ultimatum autrichien, il s'est employé, avec un dévouement que la postérité ne pourra pas suffisamment apprécier, à apaiser le conflit afin d'éviter la guerre. Son gouvernement l'a suivi loyalement dans cette voie. Nicolas 11 a supplié l'empereur d'Allemagne d'user de son prestige en faveur de la paix, en remettant le conflit austro-serbe à l'arbitrage de la Cour de la Haye.
C'est peut-être la France qui a voulu la guerre? M. de Bethmann-HoUweg ne se rappelle-t-il les deux années qui l'ont ' précédée? M. Fallières passera à la postérité,- sans conteste, comme le Président de la République le plus pacifique. Aussi bien comme Président du Conseil, Ministre des Affaires étrangères, que comme Président de la République, M. Poincaré s'est voué à l'œuvre de paix sans négliger naturellement la force défensive du pays. Ses tournées à travers la France avaient pour but, non seulement d'encourager le goût de voyages de ses propres compatriotes, mais en même temps d'attirer des étrangers qui jouiraient de la beauté de sa noble patrie. Les partis dirigeants sont pacifiques depuis des dizaines d'années. Un des chefs reconnus et respectés de la majorité républicaine, M. Léon Bourgeois, était estimé, non seulement en'France, mais dans l'Univers entier, comme l'un des apôtres de l'entente pacifique entre les nations. Personne n'a mis en
doute la loyauté de ses convictions. Tous les Présidents du Conseil qui se sont suivis à la tête du gouvernement de la République depuis une dizaine d'années, M. Clemenceau et M. Caillaux aussi bien que M. Barthou, M. Doumergue et M. Viviani ont été hommes de paix. Parlant des admirables destinées de la France, le 1 1 octobre 1910, M. Briand n'ambitionnait pour son pays autre chose que de pouvoir « garder son rang, lui (le peuple français) le chevalier de la justice et de la liberté dans le monde ». L'événement de Serajevo a trouvé la France dans une très grande effervescence politique. Même après lui, le Président de la République est parti en tournée de visites officielles, accompagné du Président du Conseil, ministre des Affaires étrangères. En toute franchise, et en toute loyauté dont il ne s'est jamais départi, Jaurès a pu déclarer à Bruxelles, deux jours avant sa mort, que le gouvernement de la République est sincèrement pacifique. Le 30 juillet, M. Viviani télégraphie que la France « ne négligera aucun effort en vue de la solution du conflit dans l'intérêt de la paix générale », et, le i^*" août, le Président de la République déclare encore : « La mobilisation n'est pas la guerre. »Mais la preuve la plus éclatante de tout ce que nous avançons, se trouve le mieux encore résumée dans le fait que la France n'était point préparée pour la guerre (').
(^). Des pages entières de la classique étude de notre grand maître Fustel de Coulanges, publiée en 1872 sous le titre De la manière cV écrire l'Histoire en France et en Allemagne depuis cinquante ans, pourraient être réimprimées i/ci, pour confirmer, une fois de plus, que la France n'a pas désiré, qu'elle n'a pas voulu cette guerre, pas plus qu'elle n'a voulu celle de 1870, mais que c'est, au contraire, l'Allemagne, cette Prusse d'hier, qui l'a imposée. Qu'il me soit permis d'en citer ici au moins quelques lignes. « La maison des HohenzoUern, dit le grand historien, a poussé l'art de combattre fort au delà des limites connues. Elle a compris avant tous les autres hommes que, pour récolter plus sûrement la victoire, il faut commencer par semer la haine. Elle s'est mise à l'œuvre longtemps d'avance; bien avant de nous combattre, elle a répandu parmi ses sujets les calomnies les plus incroyables sur notre caractère. Elle n'a cessé de leur parler de notre orgueil, de notre
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La même constatation peut être faite, et encore dans une plus forte mesure, pour la Grande-Bretagne. Jai passé à Londres six mois entre les deux guerres balkaniques. Pendant ce temps, j'ai suivi de près l'opinion publique anglaise, j'ai eu l'occasion de parler longuement avec les hommes politiques anglais, et surtout de m'entretenir soit avec l'éminent homme d'État qui dirige la politique étrangère de ce grand pays depuis de longues années, soit avec son premier collaborateur Sir A. Nicolson. Leurs propos ont été toujours d'une grande fermeté, toujours dans l'intérêt de la paix générale, à laquelle il faut faire les plus grands sacrifices. Ce n'est que dans l'intérêt général de la paix que l'on a subi toutes les chicanes et tous les caprices de l' Autriche-Hongrie, appuyée toujours très énergiquement par l'Allemagne, en chassant les Serbes de l'Adriatique où nos troupes étaient arrivées au prix de tant de sacrifices, et en traçant entre l'Albanie et la Serbie des frontières injustes et tellement illogiques qu'elles créaient la cause inévitable de conflits immédiats. A la fin de mai 19 13, j'ai quitté Londres sous la ferme impression d'un grand- rapprochement entre la Grande-Bretagne d'une part, l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie de l'autre. L'éminent diplomate qu'Edouard Vil, sur le désir de Guillaume II, avait envoyé de Vienne (où il était persona gratissima) à Berlin, pour cultiver ces rapports. Sir E. Goschen, a confirmé cette impression encore le 8 août 1914, en affirmant avec toute son autorité
ambition, de notre athéisme, de notre immoralité; elle a dévotement fait couler la haine dans les âmes. Elle y a employé la religrion... Elle y a employé aussi la science ; ses professeurs se sont attachés à travestir notre Révolution française et à dénaturer toute, notre histoire pour nous rendre haïssables ; j'en connais qui ont altéré jusqu'à l'histoire romaine, pour la remplir d'allusions contre nous. Toute science chez eux fut une arme contre la France... C'est ainsi que de longue date on préparait la Prusse à la guerre d'aujourd'hui; on a fait d'elle, à force d'éducation, une nation haineuse. » Ne dirait-on pas que tout ceci ait été écrit hier?
LA GRANDE G U E R R E
que « les rapports entre elles (c'est-à-dire entre l'Allemagne et la Grande-Bretagne) se trouvaient plus amicaux et plus cordiaux qu'ils ne l'avaient été depuis des années ». Et la déclaration de Sir E. Grey du 20 juillet 1914 : «Je haïssais l'idée d'une guerre entre n'importe lesquelles des grandes Puissances... » sonne comme une véritable profession de foi, d'une absolue sincérité, qu'aucun honnête homme ne peut mettre en doute. Le ministre anglais des Affaires étrangères a persisté dans sa tâche de conserver la paix à l'Europe et au monde jusqu'à la dernière extrémité. Et quand, le 9 novembre 1916, M. de Bethmann-Hollweg dévoile le « confidentiel avertissement» donné à l'ambassadeur d'Allemagne à Londres le 29 juillet 19 14 et d'après lequel « l'Allemagne devait s'attendre à une décision rapide' de l'Angleterre, c'est-à-dire à sa participation dans la guerre contre nous », il se moque incontestablement de quelqu'un, comme il s'est moqué des neutres, en voulant justifier la violation de la neutralité belge par la publication des documents qui auraient dû convaincre ces derniers, que par sa conduite antérieure le gouvernement belge a provoqué luimême cette violation ! Puisque la mémoire du chancelier allemand n'a pas pu le trahir à tel point, qu'il ait oublié ses lamentations et ses protestations à Sir E. Goschen du 4 août au soir, où il s'est écrié « que ce que nous (les Anglais) avons fait est inconcevable; c'est comme frapper par derrière un homme au moment où ildéfendsa vie contre deux assaillants » î Qiiel contraste avec les déclarations spontanées, d'autant plus sincères et loyales des hommes d'État anglais! Relisez ces lignes que je voudrais voir inscrites en caractères d'or dans les livres d'écoles de tous les pays civilisés. «J'ai protesté avec force contre cette déclaration, rapporte Sir E. Goschen, et ai dit que, de même que lui-même et Herr von Jagow désiraient me faire comprendre que, pour des raisons stratégiques, c'était pour l'Allemagne une affaire de vie ou de mort, d'avancer à travers la Belgique et de violer la neutralité de cette dernière,.
de même je désirais qu'il comprît que c'était pour ainsi dire une affaire « de me ou de mort » pour l'honneur de la Grande- Bretagne que de tenir l'engagement solennel pris par elle, de faire en cas d'attaque tout son possible pour défendre la neutralité de la Belgique. Il est, ai-je insisté, tout simplement nécessaire de tenir ce pacte solennel, sans quoi quelle confiance n'importe qui pourrait-il avoir à l'avenir dans les engagements pris par la Grande-Bretagne... j'ai insinué à S. E., avec toute la clarté qui me fut possible, que la crainte des conséquences ne pouvait guère être considérée comme une excuse pour la rupture d'engagements solennels.., » M. Asquith, M. Lloyd George ont fait la même déclaration à différentes reprises. Lord Grey y est revenu dans son discours du 24 octobre qui a tant énervé le chancelier allemand. En insistant sur les responsabilités de la guerre, il a dit presque dans les mêmes termes que le 30 juillet 1914 : « Le gouvernement allemand nous demanda de rester neutres à certaines conditions. Quel eût été l'avenir de ce pays, si le gouvernement britannique avait, pour un temps, accepté pareille offre ? Nous aurions pu avoir une armée et une marine, mais nous n'aurions plus eu ni morale ni âme. Nous aurions encouru le mépris du monde entier. » Il n'y a rien se rapprochant à cette élévation d'idées dans toute la crise actuelle, si ce n'est la noblesse associée avec la loyauté de motifs qui ont été à l'origine de ces nobles lignes, adressées par Nicolas II le 29 juillet 1914 à l'empereur d'Allemagne. « Une guerre honteuse a été déclarée à une faible nation ; je partage entièrement l'indignation qui est immense en Russie. Je prévois que, très prochainement, je ne pourrai plus longtemps résister à la pression qui est exercée sur moi, et que je serai forcé de prendre des mesures qui conduiront à la guerre. Pour prévenir le malheur que serait une guerre européenne, je te prie, au nom de notre vieille amitié, de faire tout ce qui te sera possible pour empêcher ton alliée d'aller trop loin. »
LA G R x\ NM3 E G U E R R E
Travaillant avec toutes ses forces dans l'intérêt de la paix générale, Sir E. Grey a télégraphié encore, le 30 juillet, à Sir E. Goschen : « Si on peut conserver la paix de l'Europe et passer sans accident à travers la crise actuelle, mon effort personnel sera de prendre l'initiative d'un arrangement auquel l'Allemagne puisse souscrire, et par lequel elle pourra être assurée qu'aucune politique agressive ou hostile ne sera poursuivie contre elle ou ses alliés par la France, la Russie et nousmêmes, soit ensemble, soit séparément. » Ni le chancelier, ni son ministre des Affaires étrangères n'ont répondu à cette déclaration, qui fait tant d'honneur à son auteur et qui parle siéloquemment en faveur de son sincère désir d'éviter le fléau qu'il prévoyait néfaste pour l'Europe.
La preuve que la Grande-Bretagne ne voulait point cette guerre se trouve, avec toute son évidence, dans le fait qu'à son commencement, elle n'avait presque pas d'armée. Elle éclate aux yeux de tous ceux, en même temps, qui ont suivi attentivement tous les efforts de la diplomatie britannique en vue de la conjurer.
Tout autre a été la conduite de I'Allemagne et de l'Au- TRiCHE, ce qui ressortira de ces quelques faits que je me borne à rappeler, d'autres (Gauvain, P. Bertrand, Durkheim, E. Denis, etc.) les ayant examinés dans tous leurs détails. Déjà au printemps de 1913, le chancelier allemand a demandé les immenses crédits militaires, en justifiant leur nécessité par la force qu'avaient montrée les nations balkaniques dans leur lutte contre la Turquie. Le lendemain de la signature de la paix de Bucarest (que dans le protocole du 9 août les Bulgares proclamaient presque nulle et non avenue !), le gouvernement autro-hongrois a demandé le consentement de l'Italie pour une attaque contre la Serbie. — Entre cette date et l'assassinat de Serajevo, l'empereur Guillaume a eu deux entrevues
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avec l'archiduc François-Ferdinand, et c'est .entre eux deux qu'a été concerté et décidé le voyage en Bosnie, en vue de la provocation d'un incident, et à sa suite de la guerre contre la Serbie.
Au printemps de 191 4, l'archiduc s'étant rencontré avec un roi ami et parent — le roi d'Espagne — qui s'est offert, de venir assister aux manœuvres d'automne en Hongrie : «Impossible, r^ondit l'archiduc. — Et pourquoi? — Parce que les fusils, cette année, seront chargés à balle. Ce sera la guerre. » M. Joseph Reinach, qui tient ce renseignement de la bonne source, ajoute : « Le roi ne s'en est pas tu, galant homme qui s'épouvantait de la catastrophe et^qui souhaitait la conjurer. »
Le gouvernement austro-hongrois avait fait de très sérieux préparatifs en Bosnie et en Herzégovine, en vue d'une guerre contre la Serbie et le Monténégro, dès l'automne 191 2, surtout dès l'occupation de Scutari par les troupes monténégrines, en même temps qu'il a favorisé la formation de légions polonaises en Galicie. C'est pour préparer les esprits à cette guerre qu'a été inventée à Vienne, de toutes pièces, l'affaire Prohaskaî Seule l'influence de Berlin a pu faire ramener au Ballplatz le fameux forgeur des faux des procès d'Agram et de Friedjung, comte Forgach, que le gouvernement de Vienne avait relégué dans une légation de sinécure en Allemagne, à la suite de l'indignation unanime de l'opinion publique européenne. Ce n'est que grâce à la même influence, qui était prépondérante dans les sphères militaires autrichiennes, que le général baron Giesl a été nommé, à la même époque, ministre à la cour de Belgrade, malgré la méfiance que le gouvernement serbe avait contre lui depuis longtemps, vu qu'aussi bien à Constantinople qu'à Cettigné, il avait intrigué contre la Serbie. Il suffira de lire son rapport du 21 juillet 1914, publié par le Livre Rouge autrichien, pour se convaincre dans quel esprit il avait conçu sa mission diplomatique dans notre pays. Aucun homme de bon sens et de bonne foi n'admettra jamais que le
cabinet de Berlin n'ait pas connu Vultimaium autrichien à la Serbie (') — qui présente un monstre dans l'espèce — avant le 22 juillet, puisque le cabinet de Munich l'a connu, et que le journal socialiste de la même ville, Die Post, avait reçu l'ordre, dès la mi-juillet, de ne rien publier de conciliant, c'est-à-dire qui serait opposé à la guerre! Déjà le mot d'ordre a été donné « que la question en jeu devait être réglée entre la Serbie et l'Autriche seules, et qu'il ne devait y avoir aucune intervention étrangère dans les discussions entre ces deux pays », comme l'a déclaré M. von Jago'w à Sir R. Rumbold, et comme Vont répété à l'unisson tous les représentants de l'Allemagne. Ceci malgré toutes les traditions de la diplomatie européenne au xix^ siècle et contrairement au précédent de mars 1909, rappelé dans Xiiliimatmn autrichien. Cet uUimatum a été présenté par surprise à Belgrade, dans les conditions indiquées plus haut, et après que l'empereur François-Joseph avait déclaré, le lendemain des funérailles de l'archiduc assassiné, qu'une nation ne devait pas être rendue responsable pour les crimes individuels, et après que l'opinion des milieux compétents connaissait les avertissements que les autorités serbes avaient adressés en temps utile à celles de TAutriche-Hongrie, au moins sur l'un des conspirateurs. A. tous les efforts de Petrograd, de Londres, de Paris et même de Rome (j'ai dit « même de Rome», puisque l'Italie, en ce moment, faisait encore partie de la Triplice) en vue d'un règlement pacifique de ce conflit par les moyens diplomatiques (bons offices, médiation, conférence, arbitrage, etc.), Berlin a répondu par une insigne mauvaise grâce, ne voulant pas permettre le moindre ombrage au prestige autrichien, ce à quoi personne ne songeait. Au touchant appel du Tzar en faveur de la paix, le Kaiser a
(*) D'où, autrement, en aurait-il eu connaissance, l'ambassadeur ■d'Allemagne, qui en a averti son collègue italien Garroni dès le i5 juillet, plus d'une semaine avant sa présentation à Belgrade?
répondu par une charge contre la Serbie, et tous les efforts de Sir E. Grey, de M. Viviani, de M. Sasonoff et du marquis di SanGiuliano se sont brisés contre la résolution de M. de Bethmann-Hollweg et de M. von Jagow, qui se sont arrogé, dans le conflit, le principal rôle, dès le 28 juillet ('), et qui ont fait souvent l'impression d'oublier que c'était le gouvernement de Vienne qui y était le premier intéressé. Malgré le fait capital de la mobilisation générale autrichienne avant la russe et malgré l'assurance de Nicolas II à Guillaume II « que ces mesures ne signifient pas la guerre et que nous poursuivrons nos négociations pour le bien de nos deux pays et la paix générale si chère à nos cœurs », celui-ci a envoyé un ultimatum à la Russie dans le style et dans les termes dont, jusqu'à ce jour, l'on ne s'était servi qu'envers les petits princes asiatiques ou africains. C'est que l'Allemagne voulait la guerre « pour son propre compte », comme l'avait très bien vu Sir E. Goschen. Elle l'a voulue à un tel degré, que Ton avait craint, à Berlin, « que la Serbie n'acceptât, en bloc la note autrichienne»! Tous les diplomates accrédités a Vienne savent que l'ambassadeur de Guillaume II à la cour des Habsbourg a été le principal collaborateur du comte Tisza et de Forgach dans la composition de l'ultimatum à la Serbie; plusieurs parmi eux ont su que M. de Tchirsky avait fait circuler dans les cercles politiques et militaires de Vienne et de Budapest un « document confidentiel » qui aurait dû convaincre ceux parmi
(*) La Chemmtzer Volkstimme, ou plutôt son directeur, M. Hellmann, a reçu le message téléphonique de Munich, de son ami politique, le député socialiste M. Kurt Eisner, le 28 juillet, dans V après-midi, lui annonçant que la mobilisation allemande aurait lieu au cours des jours suivants, certainement avant la fin de la semaine. Et M. Eisner ajoute lui-même : « Le 28 juillet, donc, longtemps avant la mobilisation russe et deux jours avant V édition spéciale (du Lokal Anzeiger), la mobilisation allemande était déjà décidée. » Mais M. Eisner ne s'est point arrêté là : il a communiqué la même nouvelle au Comité directeur du Parti socialiste, par V intermédiaire du Bureau de la presse!