‹ La Serbie à travers la grande guerreChapitre 9 sur 20 · NOËL EN SERBIE · texte numérisé non relu

NOËL EN SERBIE

[Article publié dans les Lectures pour Tous, le i5 décembre 1916.] #

DANS les moments les plus critiques, aussi bien au point de vue individuel que national, j'ai cherché, et j'ai trouvé du réconfort dans ce livre admirable qu'est rÉcriture sainte. Depuis le jour où la furie germano-magyare s'était liguée avec la félonie bulgare, et où les armées de François-Joseph, de Ferdinand de Cobourg et de Guillaume 11 se sont ruées sur mon infortunée patrie, exténuée par trois années d'une lutte sans merci et sans répit pour le Droit et pour la Liberté ; depuis le jour tragique où la France n'a pas pu arriver à temps pour tendre sa main, chevaleresque et fraternelle entre toutes, à nos soldats épuisés par la lutte et par la fatigue, et traqués par un ennemi dix fois plus nombreux et mieux armé, et où notre vieux Roi a imposé à son armée tous les martyres et toutes les souffrances, prêchant d'exemple et préférant l'exil et la mort à la soumission ; depuis le jour où son auguste fils s'est dévoilé aussi grand dans le revers que dans la victoire ; depuis l'heure fatale à laquelle toute notre armée, que dis-je, toute notre nation en armes, a quitté le sol natal, détruisant devant l'envahisseur tout, et en premier lieu, armes et munitions ; depuis tous ces jours et toutes ces heures, qui n'ont pas de pareils dans l'histoire de l'Humanité, je recours souvent au Deutéronome et au

LA SERBIE A T R xV V E R S

prophète Jéi'émie. A force de les relire, j'ai appris presque par cœur les promesses de Jéhovah :

Je vais rétablir les tentes de Jacob

Et j'aurai compassion de leurs demeures ;

Les villes seront rebâties sur leur colline,

Et les palais assis à leur place.

Il en sortira des chants de louange

Et des cris d'allégresse...

Et quand la joyeuse nouvelle de la prise du sommet de Kaïmaktchélan par les troupes du prince Alexandre, soutenues, cette fois, par tous nos grands alliés, est arrivée à Paris, heureux, j'ai erré par les Champs-Elysées, et j'ai répété :

Que Jéhovah te bénisse, demeure de la justice, Montagne de la Sainteté !

Oui, « montagne de la Sainteté » dès aujourd'hui - pour toute une race qui n'a jamais convoité le bien d'autrui, mais qui a toujours vécu dans l'idéal de la justice et de la liberté.

Comme tous mes compatriotes, j'ai suivi le calvaire de ma nation avec angoisse et avec une douleur comprimée, par les monts et par les mers, et je n'ai commencé à entrevoir l'aurore de jours meilleurs qu'au moment où les glorieux marins de France ont transporté pour la seconde fois notre destinée nationale, où mes frères se sont mis à l'école des tranchées aux côtés de leurs frères d'armes français et anglais, et où à leur aide sont arrivés les vaillants soldats du Tzar Blanc et d'Emmanuel-Victor.

Quoique à l'autre bout du continent, j'ai vécu, en esprit, des heures et des heures avec nos soldats dans les bivouacs, et j'ai chanté avec eux, en esprit, la chanson que nos grandspères et nos grand'mères avaient déjà chantée ou récitée avant nous — notre martyre national étant vieux de cinq siècles !

LA G R A N DE G U E R 1^ E

O Serbie, ma mère douce et bien-aimée, Toujours avec amour je pense à toi !.

Mon cher pays natal, petit foyer intime. Ce n'est qu'auprès de toi Que je trouve paix et bonheur.

Mais aujourd'hui, hélas! tu nous a délaissés ;

En larmes te saluent tes enfants mourants.

Notre dur sort un jour changera :

Nous voulons et venons te retrouver,

Que notre sang coule à nouveau pour toi !

Relève-toi donc, oh, bonne et chère mère. Redeviens pour nous ce que tu étais ; Que les larmes amères que nous pleurons sur toi. Nous unissent de nouveau entièrement à toi. Car seule tu nous es : vie, g^loire et bonheur !

Oui, je vois d'ici nos braves soldats, luttant la journée, et enlevant pied à pied aux ennemis la belle et noble terre serbe, laissant dans l'interminable mêlée, un par un, leurs compagnons d'armes, enterrant à la hâte les uns et renvoyant les autres aux ambulances, et le soir se groupant autour d'un petit feu, où l'on finit vite la conversation sur les faits de guerre, en se pressant à s'entretenir des choses lointaines et des personnes chères au cœur.

Je vois, me semble-t-il, par mes propres yeux, ce jeune caporal aux cheveux blonds et au regard doux et résolu en même temps, parlant avec son camarade d'enfance, le seul qui lui soit resté, et lui enseignant la joie des leurs, quand prochainement ils les reverront. Ce sera pour la Noël, d'ici peu de temps. Il foudra pourtant arriver dans le village avec précaution. Surtout pas de surprise, parce que la pauvre grand'mère pourrait mourir de joie plutôt que d'un malheur. Et alors, il faudra aller dans le bois voisin, et apporter la bûche de Noël, et en remerciant le bon Dieu d'avoir sauvé ce qu'il était possible de sauver, lui exprimer les vœux person-

nels, ceux de la famille, en même temps que ceux du village et de la Patrie, et ceci dans les termes de l'Écriture : -

Béni soit le Seigneur...

Parce qu'il a visité et racheté son peuple,

Et qu'il a suscité une force pour nous sauver,

Pour nous sauver de nos ennemis,

Et du pouvoir de tous ceux qui nous haïssent.

Ce caporal et son camarade ont fait la guerre contre les Turcs. Ils ont aidé, avec leur régiment, les Bulgares à prendre Andrinople, et peu après ils ont été obligés de se défendre contre les alliés de la veille. Quelques mois plus tard, il a fallu protéger la frontière contre les sauvages irruptions des Albanais. Et à peine étaient-ils rentrés dans leurs foyers quand, un jour de fête nationale, ils ont appris l'assassinat de Serajevo, sur quoi les anciens du village avaient exprimé Tappréhension d'une nouvelle guerre ! Appelés sous les drapeaux deux semaines après, ils se sont battus sur la Drina: ils avaient coopéré à la reprise de Belgrade, en rejetant les armées de Potiorek par delà la gare et la Save, et ils avaient escompté un repos bien mérité, quand sont arrivés les événements que nous venons d'esquisser au commencement de cet article. Je sais que, pendant la retraite à travers l'Albanie, le caporal a porté son camarade d'enfance (devenu son frère d'armes) pendant des heures et des heures sur son dos, ne voulant pas l'abandonner, et le soignant jusqu'au moment où il a pu le confier à la tendresse d'une infirmière française. Ces amis sont devenus depuis des pohratimes (des frères d'élection). Et ils ne jurent que l'un par l'autre. Au seuil de la Patrie, ils ne se souviennent plus du passé; ils ne regardent que devant eux ; à travers cette brume automnale ils croient entrevoir par-dessus les positions ennemies leur village, l'église sur la colline, et ils se voient tous les deux, entourés ■des parents et des amis, célébrant leurs noces à tous les

deux. Et la vie reviendra, aussi simple et aussi belle qu'auparavant... D'un coup, leurs rêveries sont interrompues par les sons du gouslés d'un territorial, vénéré par toute la compagnie à cause de ses belles récitations des poèmes nationaux. II entonne :

Grâce à toi, ô Tout-Puissant,

De tout ce que tu as fait.

Grâce pour le bien et grâce pour le mal.

Grâce pour le bonheur et pour l'infortune !

Les péchés de nos aïeux ont dû être" trop grands,

Puisque cinq siècles de martyre

N'ont pas suffi pour les expier,

Et puisqu'une fois de plus

Il nous faudra venger Kossovo.

Et en même temps, ils entendent un petit groupe de soldats français chantant à pleins poumons :

Amour sacré de la Patrie,

Oui, mes frères, en avant ! Le Dieu est avec nous. Non pas le Dieu teuton, ni bulgare, ni magyar, ni turc, mais celui du Droit, de la Justice et de la Liberté. La lutte contre le mal est pénible, puisqur'elle dure depuis des siècles. Mais nous vaincrons, et tous nous verrons de meilleurs jours.

Conduis, soutiens nos bras vengeurs.

VESNITCII

[Discours prononcé à la Sorbonne le 8 février 191 7 à la conférence organisée par le Comité de L'Effort de la France et de ses Alliés, après ceux de MM. Edm. Perrier et Joseph Reinach.] -

Mesdames, Messieurs, ERMETTEZ-MOi d'adfesser en premier lieu mes remercie-

ments à M. Stephen Pichon, Téminent président de

L L'Effort de la France et de ses Alliés, et à son infatigable collaborateur, M. Paul Labbé, pour la délicate pensée qu'ils ont eue de vous réunir une fois de plus pour entendre parler de la Serbie. Tous deux, aimant de longue date mon pays, savaient quel bien ils faisaient, par cette noble manifestation, aux cœurs saignants et à l'âme blessée de mes compatriotes.

N'est-ce pas pour nous un beau rayon de soleil, un nouvel éclair d'espérance dans les sombres ténèbres parmi lesquelles toute une nation traîne son existence de martyre — une nation qui a souffert plus qu'aucune autre à travers les siècles, qui gémit aujourd'hui sous l'oppression barbare de ses pires ennemis, mais qui ne désespère point. M. Pichon et son collaborateur, M. Labbé, ont poussé bien loin leur amitié pour nous, puisqu'ils ont obtenu pour cette occasion le concours, précieux entre tous, de deux hommes qui font honneur aux sciences et aux lettres françaises, et qui ne peuvent

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