‹ La Serbie et le MonténégroChapitre 56 sur 68 · L. Léger, loc. cit., ch. v · texte numérisé non relu

L. Léger, loc. cit., ch. v

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DB L'&TENIB de L1 SERBIB. — LE F&NSLATISIIE.

L'idée de nationalité n'est pas une conception nouvelle dans l'histoire : l'une s'établit par l'autre; mais si toutes deux remontent aux origines des races humaines, la théorie politique de l'unité des peuples n'apparaît nettement qu'au déhut du xtx* siècle; c'est & cette date qu'une école nombreuse s'afTorça pour la première fois de développer la théorie 4'uDe solidarité étroite entra les peuples de même race et de même origine, de montrer chez les fractions êparses des diverses nations la constante et perpétuelle volonté de revenir h l'unité primitive. À quelle cause attribuer le développement spontané de ce principe? est-ce à l'ëtode plus attentive des origines historiques des penpies? est-ce peut-être, comme l'a soutenu M. de Rémusat, à je ne sais quelle indignation tardive, bien que juste et légitime, contre te partage de la Pologne, contre tous cenx qui avaient commis ou laissé

commettre cette destruction criminelle d'une nationalité et dont la cupidité ambitieuse avait souillé les pages de l'histoire? II est bien difficile de le dire : toujours est-il qu'il n'est guère de principe que dans son acception absolue la science politique doive plus sévèrement condamner, principe le plus souvent dénaé de loule logiqae, principe contraire à l'intérêt général des conslitntions> modernes. Où donc, si ce n'est à ta première page de la Bible, se trouve écrite l'unité des peuples? il est impossible de détruire le passé historique d'une nation pour la ramener à son origine physique ■.

Au commencement du siècle, l'idée de nationalité s'est présentée sous trois formes : italisme, germanisme, panslavisme. L'italisme a été réalisé ou à peu près en 1866; le germanisme a été inventé contre la France ; c'est le panslavisme dont je veux essayer d'exposer id les difierentes phases.

J'ai montré dans les premières pages de cette étude comment les Slaves s'étaient à l'origine divisés en trois groupes principauj ; division nullement artificielle, con- Qrmëe par- la tradition historique et les légendes illyriecues, et qui s'est perpétuée jusqn'à nos jours. C'est ainsi qne l'Europe compte trois grandes familles slaves :

1, Miçkiewiei, les Slaves, cours professé au collège de France. Tome I", leçon I«. — Hilferding, Bistoire deiScrbti et des Bulgares, 11° partie, p. 100. — Louis Léger : Le monde slave, p. 308, sq.

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les Slaves orienlaui ou Basses; les Iou(co-Slaves qal comprennent les Bulgares et les Serbes ; les Slaves occideutaui qui comprenoent les Polonais, les Tchèques, les Lusaciens et les Slovaques. C'est un ensemble de près de cent millions d'hommes. Unir ces peuples dans un immense empire, fondre ces trois grands groupes slaves sons la souveraineté du czar, tel est l'objet que se proposent les apAtres du panslavisme, le but que depuis vingt années ponrsuit avec ardeur le comi(é slavo- moscovite. Il semble au premier abord que le comité de Moscou n'aspire qu'à la formation d'une vaste confédération ou alliance de tous les peuples d'origine slave; et à ce mirage pacifique, à cette conception bien faite ponr frapper l'imagination populaire, plus d'un esprit généreux s'est ' labsé prendre. Mais il n'en est point ainsi, et c'est l'historien des panslaves russes, le très-savant Hiiferding, qui lui-même a pris soin de nous en avertir ; nous traduisons textuellement ses paroles : n L'unité des peuples slaves, dit-il dans son histoire des Serbes et des Bulgares, ne peut èlre réalisée que dans les plus grandes proportions : c'est là une chose évidente. Pour être véritablement unis, les peuples slaves ont besoin d'un immense empire. Une confédération de divers États est chose impossible; ces sortes de confédérations n'ont jamais eu et ne sauraient jamais avoir de consistance : nous en avons ' «u la preuve chez les Allemands et chez les Grecs : au premier choc, les liens sont brisés. »

Ainsi, il n'y a pas d'illusion possible : c'est un gigaa-

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tesque empire que rêvent les chers politiques du parti moscovite, le comte Popow, le comte Falsloi; le prioce de Metchersky, M. de Smimow, le comte Komarowski; c'est an gigantesque empire qui s'èlendrait de l'Oural i, la Baltique, aux Alpes de Souabe, jusqu'aux sources du Danube, jusqu'aux Carpatbcs et au Bosphore ; an nord, Saint-Pétersboui^ en serait la capitale, et Coustantinople au sud; les préfectures en seraient Prague, Cracovie, Cétiniê, Belgrade.... Mai^ au nom de quel principe taut de peuples seraient-ils unis? Ils sont de même race, disent les Slavomanes; mais quel lieu commun rattache de DOS jours un Russe et un Croate, un Serbe et un Tscbèque, un Polonais et un Slovace? Ce n'est pas nous qui accepteronsjamais la trop fameuse formule du po€te Arndt : l'Allemagne s'étend partout où résonne la langue allemande. Hais ce principe même, comment lui trouver □ne application dans le projet moscovite Ml y a longtemps que justice est faite de l'aftirmation de Kromérius, popularisée au xvu° siècle par le Dalmate Orbini : • La nation slave est la plus grande de toutes celles qui existent : la langue slave s'étend de la mer Caspienne jusqu'au Timok, et de la mer Adriatique jusqu'à la Baltique. En tous ces pays se trouve la nation slave, d Argument impuissant que celui de Kromérius; non moins impuissant l'argument dit historique, celui du poète de 1843 : ■ Nous sommes couverts de gloire, mais il daus faut revendiquer la gloire de nos aleui. 11 tant que nous ressuscitions l'empire d'Attila dans toute sa grandeur ; car c'est

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•m LA SERBIE ET LE MONTÉNÉGRO,

arec les fortes maina des Slaves qu'Attila a soumis l'Orient, c'est h. ta tète des Slaves que, dans le magnifique orgueil de sa puissance, il menaça l'Occident de son fouet. B

Tel est dans sa brutale simplicité le système des panslavesde Moscou; mais cequicoustitaela force de ce parti, ce qui lui permet de fonctionner en toute liberté à côté du gouverDemea,t russe, c'est que le fameux comité du 23 janvier 1839 se propose deux buts, l'un prochain et ostensible, l'autre lointain et secret. Le but lointain, c'est l'unillcation de toutes les races slaves sous le sceptre moscovite ; le but prochain, c'est le rapprochement de la Russie etdesSIavesQon Russes. Le jour oji ce rapprochement aura été elTectué, le premier pas sera fait, et alors seulement le but principal pourra être déclaré sans crainte ni subterfuge. Aussi, depuis les quinze années que fonctionne le comité, reconnu de fait et sanctionné par l'emperenr, une adivité prodigieuse a été déployée : ■ Notre action, disait au mois de janvier 18741e secrétaire comte Pop ow, notre action nes'est tout d'abord étendue que chez les Slaves du sud, enSerbie,enBosnie, en Bulgarie, dans le Monténégro, SB concentrant sur l'éducation des jeunes Slaves dans nos écoles, ayant pour objet d'augmenter tout à la fois l'influence russe et de diminuer l'influence française. Puis le théâtre des opérations s'est agrandi, un temple ortho- . doie a m élevé à Prague, le comité a envoyé des sections à Kiev, il Kiscbenev, t Odessa; il a fondé une société pour la propagation de l'instruction chez les Bulgares, a

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Je crois iantile d'insister sur le danger àa panslavisme ainsi entendu; déjà, Thucydide disait des Scythes, et ' S0D3 ce nom il désignait l'universalité des races slaves : •> Si jamais ces peuples s'unissent sons un même chef ou dans une même idée, aucune puissance ni d'Europe ni d'Asie ne pourra leur résister. » Écoutez aujourd'hui les strophes ardentes du Slova^e Stur, des Bohèmes KoUar et Czélakovsky, du Moscovite Cliomiakov : «Ne t'enorgueillis pas devant Belgrade, Prague, 6 reine des paj^s tchèques. Ne t'enorgueillis pas devant Prague, UoscoD aux coupoles dorées. Souvenons-nous que nous sommes frères, enfants d'une mère unique. Aux frères, les embrassements fraternels! la poitrine contre la poitrine, la main dans la main ! Qu'il ne s'enorgueillisse pas de la force de son bras, celui qui a tenu bon dans le combat; qu'il ne soit pas honteux celui qui dans une longue lotte a succombé sous la rigueur du destin. Car le temps de l'épreuve est dur; maïs celui qiii est tombé se relèvera: il y a beaucoup de pitié chez Dieu; sans bornes est son amour. La brume funèbre se dissipera; attendu depuis longtemps, le jour luira enfin, les frères seront réunis. Tousseront grands ! tous libres ! Contre l'ennemi marcheront leurs rangs victorieux pleins d'une pensée noble, forts d'nne fui unique I •

Tout autre est le système iougo~slave; la formule en est simple : Reconstitution de l'empire de Douct^nl

Quatre races principales occupent la péninsule des Balkans : au nord-est, la r.ice latine, représentée par les

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Roumains ; au sud, la race pélasgîenne, Grecs et Albanais ; à t'Duest, les lougo-Slave^, divisés en deux branches priacipates, Serbo-Croales et Bulgares; pais un peu partout, et trës-inégalemeut répandus, des Turcs et des Tartares, ■ campés en Europe, dît Chateaubriand, pour un temps limité, et s'attendent eui-mèmes à reprendre un jour le chemin des steppes d'où ils vinrent autrefois. «

Qu'est-ce que le peuple serbe ? politiquement *, il ne comprend que le million d'hommes qui vit à peu près indépendant dans les deux principautés di^ Serbie et de Monténégro; e[lino1ogique:iient, it comprend la plus grande partie des Slaves du truisième groupe, les lougo- Slaves ouSlaves méridionaux. Il est difficile de dresser nn recensement eiact des lougo-Slaves, comme de la race slave en général ; car, ainsi que le remarque très-justement M. Louis Léger, les différents peuples qui dominent la race slave ont trop d'intérêt à la dissimuler, ponr qu'on puisse compter sur l'eiactitude des chiffres qu'ils nous fournissent. Ceux qui suivent n'ont donc qn'une valeur approximative.

Les lougo-Slaves comprennent les deux millions de Serbes de la Principauté, de la Bosnie, de l'Herzégovine, du Monténégro, les deux ou trois millions de Slovènes de riftrie, de la Dalmatie, de la frontière militaire autrichienne, de la Corinthie, de la Carniole, des confias Styriei^^ Tous ces chiffres rénnis donnent un total de

'l. L. Léger, Ltmonde slave, lalr. 8. — Ubieini.

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dii millions au moins, de quinze milliona au plus. Les liens de- famille qui unissaient ces peuples sont brisés depuis longtemps ; les aspirations de tons sont les mêmes.

Restent maÎDlenant six oi sept millions de Bulgares. Jetez les yeux sur une carte de Turquie : limité par le Danube et les systèmes mcntagneui de TBoemus et du Rhodopc apparaît un vaste espace quadrangalaire : c'est là, dit Elysée Reclus, le véritable pays des Bulgares : « Hais, quoique le nom de Bulgarie soit appliqué officiellement au seul versant septentrional des Balkans, la véritable Bulgarie s'étend sur un territoire au moins trois fois plus considérable. Des bords du Danube inférieur aux versants du Balkan, tout le sol de la Péninsule appartient aui Bulgares, sauf pourtant les Ilots et les archipels ethnologiques où vinrent des Turcs, desValaques, desZingares ou des Grecs. Race étrange que les Bnlgares: de Touraniens qu'ils étaient, comme les Huns, ils sont devenus Slaves, comme leurs voisins les Serbes. Si l'hégémonie de l'empire devait appartenir aux plus nombreux, c'est aux Serbo-Bulgares qu'elle reviendrait, et non aux Grecs, comme on le croyait naguère. t>

Ainsi, ce n'est pas aux frontières de la petite principauté dont Belgrade est la capitale , que. finit la Serbie. Par delà ces frontières, s'étendent, d'aottes contrées entièrement serbes parla race et par l'histoire: c'est la Sirmie avec le Banat, c'est la Busnie^ et l'Herzé-

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govine, c'est le Monténégro, c'est la vieille Serbie avec le champ de bataille de Kossovo et Ipek, la cité natale de Harko Kraliévitch. Hais les diverses branches de la raee iougo-slave ont eu un sort différent ; seuls, parmi les Slaves du sud, les Monténégrins et les Serbes proprement dits ont conquis une indépendance réelle, et avec l'indépendance sont venus, comme une conséquence naturelle, la culture, la civilisation, le développement matériel et moral. Comparez la misérable Serbie de 1190 courbée sou» la joug ottoman, plongée dans l'ignorance, ensanglantée par les luttes des raias el des spahis , à la Serbie de Kara-Georges et de Hîlosch qui, depuis un demi-siècle, u'a cessé d'avancer d'un pas ferme et assuré dans la voie du^rogrès, nous empruntant notre législation, notre organisation judiciaire, notre administration; proclamant la tolérance religieuse, multipliant les écoles. N'estce pas là un spectacle bien fait pour réveiller les espérances les plus secrètes, pour entretenir chez tous les chrétiens de la Bosnie, de l'Herzégovine, de l'Albanie, ia haine do l'oppresseur et l'amour de l'indépendance? • Jamais, a-t-on dit avec une remarquable intelligence de l'histoire, jamais l'Europe occidentale ne saura assez combien la conquête musulmane a été funeste à la croissance intejlectnelle de ces peuples, avec quelie puissance néfaste, elle les a empêchés de suivre la loi de leurs progrès, que d'aptitudes, que de grandes capacités elle a étouffées parmi leurs enfants. La postérité s'étonnera un jour que la diplomatie européenne ait pu so proposer

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LE PANSLAVI8UE. 299

comma principal objectif, {l'abrutissemeat de plusieurs millioas de chrétiens, t

An miliea de ces populations asservies, accablées d'im pots et de corvées, nedevaat qu'à unemerreilleusa Tilalité la conservation de leur nationalité, l'œuvre entreprise par la Serbie ne saurait mieux être comparée qu'à l'acte hérolqae d'Arnold de Winkelried à la bataille de Sempach. De même que le guerrier suisse, se précipitant sur les impénétrablesphalanges de l'ennemi et saisissant unepoignéede lances, ouvrit à ses frères une large hrèche, ainsi en 180i la Serbie se ma sur l'oppresseur au risque de périr, porta le premier coup à la puissance ottomane. La brèche une fois ouverte, d'autres l'y suivirent, d'autres l'j suivront. Hais ce n'est pas seulement son histoire, ce n'est pas seulement son passé qui dans la lutte ponr l'indépendance des Slaves chrétiens de la Péninsule assigne le premier rang à la Serbie ; c'est encore sa position prédominante, sur le Danube, ses relations avec TEurope, son haut degré de culture inteHcctuelle. En Albanie, ramour de l'indépendance a conduit à la haine de Is civilisation, et ce que l'Occident appelle civilisation, l'Albanie l'appelle servitude. Il n'en est pas de même sur les bords de la Save et do Timok.

J'ai déjà insisté sur lapotiliqne intérieurs et Ujçonstitution de la Serbie. Il est peu de peuples qui aient, mieux comprislcursvéritables intérêts, quiprogrcssiyemfttt aient réalisé plus de réformes. Ce n'est pas cpntr& la Porte que fat dirigée sa première révolte, ce fat contre des

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oppresseurs plus directs, ces dahîs qui faisaienl Irembler le sultan lui-même. Les dabb vaincus, et seulement alors, les Serbes commencèrent à «ecouer le joug ottoman. Les chansons populaires, les idées nationales pouvaient suffire à pousser tous les citoyens à la guerre ; elles ne pouvaient suffira à fonder l'État m£me, à l'organiser, à le constituer. Aussi, la nécessité d'une alliance se fit bientôt sentir : au défaut de l'alliance française que Napoléon refusaità Georges -le -Noir, fut choisie l'alliance russe. Alors se développèrent peu à peu la justice, l'administration, le commerce ; la civilisation pénétra dans les forêts de la Scboumadia ; Hilosch créa la vie civile qui n'avait point existé jusque-li ; « le râla, dit Lèopold Ranke, devint nation. • Puis dt; nouveau ihatli-chéritfs furent arrachés à la Porte ; l'habile' politique suivie pendant la guerre de Crimée tisa l'attention de l'Europe; le traité de Paris Consacra formellement l'indi'^pendance politique de la Serbie. Hais il restait encore des vestiges de la domination turque; des garnisons ottomanes occupaient encore les citadelles : l'odieuse violation du droit des gens, commise tors du bombardement de Belgrade, excita dans toute l'Europe une indignation profonde. La dernière arme de Toppression fut brisée entre les mains desTurcs. Sans Itf poigaard d'un assassin le prince HicUel eût poussé i^us loin encore ses patriotiques entreprises.

La période de la régence fut une halte, mais une balte tuile : les semences, jetées'par Uichel, eurent le lemp^ dejgermerei île se développer. Ge^qu'il importe à pré-

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sent de détermiaer avec précision, ce sont les rapporte de la Serbie a^c tes pnissances étrangères.

« Qu'est-ce qne le peuple serbe? > detnandait Napoléoa an duc de Cadore, lorsque, au mois d'août 1809, Kari- Georges adressait à. l'empereur la lettre remarquable où il implorait l'appui de la France, et le duc de Cadore s'em- . barrassait dans de vagues et indécises eiEplications. Telle était, au moment où les liéros de la Slioumadia, abandonnés à leur propre force, fondaient sur les bords du Dannbe une principauté cbrélienne, telle était l'ignorance de la diplomatie de l'Europe occidentale : telle elle sera encore, lorsque, au congi'ès de Vienue, Hilosch enverra à H. de Metternich, pour solliciter son interrention, le prêtre intrépide de Valièro, Malbieu KéDadovitch, jenne barbare dont l'auguste assemblée n e semblera pas comprendre les prétentions. Trop longue et trop coupable insouciance! Un ne peut s'empêcher de participer à l'éloquente indignutioD de Possart, apostrophant en 1838 l'Allemagne et les nations de l'Occident : « Que vous êtes injustes! De tous les peuples chrétiens de l'Europe orientale, les Serbes les premiers se sont levés c intre ladomination ottomane, et par leurs seules ressources,' par leur seule intrépidité, ils ont vaincu les grandes ai'mées de l'empire turc; Us ont fait plus encore : après ^i^ne lutte de vingt années enli-cmùlée de chiinces contraires, ils ont purifié leur terre de la piésence de l'ennBBii et jefé partout dans lo sol des germes durables de libetté, d'ordre, de prospérité pour l'avenir. Et vous, de ces luttas glgan-

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tesques, tous âtes demeurés les spectateurs indiSËrestsl... > 7

On sait comment Kara-Georges, repoussé par NspolËon, se résigna en 1810 h l'alliance russe. II ne fant pas s'étonner de cette alliance. Si elle a été si longtemps forte et solide, ce n'est pas comme simple résultat de la poliUque de deux gouvernements unis par des intérêts communs, mais comme étant l'eipression des sentiments les plus tnUmes des deux nations, toutes deux issues d'une même brandie, professant une même religion, ayant dans la Porte ottomane un ennemi commun. Le Serbe considère le Russe comme un frère, et cette fraternité est comme l'essence même de son patriotisme. • Il n'y aura pas deux nations, ni deux troupeaux, s'écrie dans ses rêves d'unité le croate Krijanich; mais il n'y aura qu'on seul troupeau et un seul pasteur. » Et entrdné par son émotion, ayant à la fois toutes les passions de sou époque et toutes les aspirations qui ne se feront jour que plus tard, l'ètoqaent poêle du xvn' siècle s'adresse en ces termes à l'empereur russe : « Vers toi seai.bgpandczarl setourne la grande nation slave ! daigne t'occuper, comme un père, de tes enfants dispersés, poar les rassembler! EUorce-toi de rendre la raison à ceux qui sont séduits par les mensonges des étrangers! Beaucoup d'entre eux sont comme enivrés par un breuvage magique, au point de ne plus sentir les affronts que lear infligent les étrangers; ils ne connaissent point leur honte, au contraire ils s'en réjonissenL^t ta recherchent, ils appellent eux-mêmes des md-

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^tres et des rois étrangers. Toi seul, ô czar, tu uous as été donné par Dieu ponr Tenir en aide aux Slaves du Danube et aui autres. »

Mais ce n'était pas une proteclion, une nouvelle su-, zerainelé que les Serbes cherchèrent chez les Russes; c'était une alliance, suite logique de la fraternité des deui peuples, de leur commone origine. Le Serbe et le Russe sont pobralimes, ils se croient destinés k vivre et à prospérer ensemble; la grandeur de la Russie, c'est la grandeur de la Serbie ; l'infortune de l'nne est immédiatement ressentie par l'autre : a Vous détestez et calomniez les Russes, disait Pierre 1"', vladyka de Moatéaégro, au maréchal Marmont qui rapporte ces paroles dans ses mémoires, mais uous autres Slaves, nous ne connaissons d'espërauce et de gloire qu'avec nos puissants frères de Russie; s'ils périssent. Ions les autres Slaves périront; et qui est contra les Russes est contre les Slaves. » Tel est dans toute sa force le sentiment qui a régné chez les Serbes et qui y régne encore : il n'a pu toutefois empêcher un événement qu'avait dès 1808 prévu la perspicacité de Kara-Georges. Dans une alliance enti-e deui peuples dont l'un est plus puissant que l'autre, il n'y a jamais parfaite égalité, et le plus puissant compte trouver dans l'autre un obligé, sonvent un serviteur : • Nous serons vos alliés, disait Milosch 3U consul russe, mais nous ne serons jamais vos vassaux 1 « Politique Téritablement nationale'que GaraS' «hanine et le prince Michel eurent le courage de reprendre, ne voulant pour ta Serbie ni de la suzeraineté du

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30i LA SEBBIE ET LE MONTÉNÉGRO.

czar de Staraboal, ni (le cette du ciar de Moscou. C'est ainsi que les lougo-Slaves De veutent pas voir les armées russes sur le Bosptiore. M. Laboutaye écriiait it 7 a plus de vingt ans : u Le Serbe ne connaît pas Constantin opte ; c'est le nom d'une ville grecque; ni Stamboul, c'esl le nom d'une ville turque : Byzance pour lui, c'est Czarïgrad, la ville du czar, ta capitale de ta Serbie, te séjour de l'empereur des Serbes. »

« J'entretiens une baine profonde contre les Allemands ; c'est à eux que j'attrîboe tous les malheurs de ta race stuve. H Ces sévères paroles sont du poète de la Croatie, de Krijanich, et le sentimeal qui le lui dictait, n'est pas éteint en Serbie : a Autre chose est te peuple allemand, autre chose est le peuple serbe ! 1 s'écriaient en 1846 tes partisans de Voutchiich. Il n'est pas difficile d'indiquer les causes de cette haine; le caractère allemand est antipathique au caractère serbe ; le Serbe trouve l'Allemand lourd, égoïste, toujours prêt à s'incliner devant le maître; et en revanche l'Allemand méprise le Serbe, comme inconstant et léger. « Ce n'est point un sol favorable h ta constance el à la persévérance que celui de la Serbie, » ne craint pas d'écrire Léopold Ranke. Puis à ces causes, pour ainsi dire nationales, sont venues se joindre des causes purement historiques. C'est au nom de tous les Slaves que parle Krijanich, lorsqu'il s'écrie, emporté par une él«guente et juste colère : « Les Allemands nous ont passés de régions tout entières, de la Moravie, de la P5n;^'aniBt.de laSitésie. En Bohème, il ne reste plus qne

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LE PANSLAVISHTE. 305

pçu de, Slaves dans les villes; en Pologne, toutes les Tilies sont pleines d'étrangers et noas som^ies leurs esclaves; c'est pour enx que nous labourons la terre, ponr eux que nous faisons la guerre, et eui, ils restent à banqueter dans leurs maisons et nous traitent de chiens et de pourceaux. Ils ont, par leurs attaqnes et lenrs injures incessantes, réduit beaucoup de Slaves qui vivent parmi enx, à une situation désespérée, si bien qu'ils ont honte de leur langue et de leur race et se donnent pour Être d'uoe autre nation. Les Allemands .. il faut les fuir, comme des dragons ou des diablesl » Deux siècles plus tard, bien qu'avec plus de retenue , Possart exprimera les mêmes sentiments ; et déjà, cependant, avec une perspicacité remarquable, un de ces hommes, trop souvent et trop longtemps méconnus, mais qui sont des voyants en histoire, Jacques-Philippe Fallmerajer répondait ainsi à Possart ' : « Vous qui vous plaignez des dédains de l'Allemagne, je vois bien que vous ne la connaissez pas. Consolez- vous, car l'avenir saura vous dédommager du passé. Quand les Slaves auront accompli leur mission, quand ils auront renouvelé l'Orient et peutêtre tenu l'Occident en échec, les Allemands ne vous dédaigneront plus. Alors ils construiront des systèmes pour vous glorifier. Ces philosophies de l'hisloirc qui vous

1. J, P. Fallmerajer. Oesammelta Werke:'blk)V aaf die DonauLander, t.ll, {traduit par M. Saint-Bané Taillandier, a Serbie ni» x.ix' tiède, p. 2-3.) ^ -

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gappriment aujourd'hui seront toutes pleines de vous. Hegel, il y a cinquante ans, à l'heure où vous souteniez cette lutte prodigieuse, affirmait qae les Slaves ne coe^ taieutpBs dans le travail de l'huinanité; les Hëgels dn iï« siècle trouveront aisément de nouvelles formules où resplendira votre génie. Attendez que la Russie domine l'Europe, l'Allemagne sera la première à s'incliner devant la mission historique des Slaves. Alors, héros de la Serbie, pâtres devenus chers de peuples, vous aurez votre place dans les théories germaniques. Les Allemands sont des énidits et des contemplatifs, le présent ne les touche guère, l'avenir les inquiète peu ; mais qu'ils sont admirables pour expliquer philosophiquement le passé! > A l'heure où je reproduis ces ligues, la prëdictiou de Fallmerayer est plus qu'à moitié accomplie.

L'Autriche, pendant longtemps, n'a guère rencontré plas de sympathie chez les Serbes, que l'Allemagne : a Le peuple serbe, disent HM. lankovitch et Grouilch, aime les étrangers; il s'étonne de la pubsance russe, il estime la gloire militaire des Français, sait seulement que l'Angleterre est sur la mer, et n'a pas de confiance aux Autrichiens. » Tel est en effet le sentiment de dé' fiance qui pendant de longues années a dominé dans les rapports de la Serbie et de l'Autriche ; les intrigues dn cabinet de Vienne contre Milosch, les événements de 1848, les menaces d'invasion faites pendanMa guerre de Crimée, l'appui prêté par l'empereur au prince Alexandre, suffiraient pour justifier cette défiance. Hais déjà Krijanicb

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s'était efforcé d'inculquer ce seQtiment ani Slaves ; a Votre tnat, c'est d'être 1.rop hospitaliers; dans votm nalTelé vous vous laisserez enguirlander par les éti'angers, et vous les croyez en tout; tandis qu'ils se nourrissent de voire soeur, vivent ciiei vous, puis se moquent de vivre à vos dépens, tous méprisent, vous appellent barbares, et vous rangent plul6t parmi les animaux que parmi les hommes. ■ Toutefois, depuis la bataille de Sadowa il iaut signaler d'importantes modifications dans les rapports des deux puissances voisines, La victoire de la Prusse ayant pour longtemps, si ce n'est à jamais, chassé l'Autriche de l'Allemagne, M. de Beusl, alors ministre des affaires étrangères, comprit que le véritable intérêt de l'Autriche était sur le Danube, que l'alliance serbe pouvait dans la suite mériter .d'être recherchée. U. Garaschanine avait prévu lapossibilité de cette alliance, lorsque, dès 1848, il s'opposait de toate son énergie aux folles entreprises de l'assembrée de Karlovilz. Les espérances du grand homme d'Élat seront peut-être un jour réalisées ; c'est Tintérêt de l'Autriche, qui compte tant de Slaves dans sa population, de ne pas s'aliéner les Serbes; c'est l'intérêt de la Serbie, d'unir sa cause h celle de l'Autriche, pour résister plus efficacement, comme disait le général Georgel, aux ennemis de la nationalité slave, aux destructeurs de l'équilibre européen.

Lorsque MM. lankovitch et Grouifch disent des Serbes qu'ils savent seulement que l'Angleterre est sur la mer, et qu'ils estiment la gloire militaire^^des Français, ils

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:m LA. SERBIE ET LE MONTÉNÉGRO,

caraclériseat avec nae grande exactitude les véritables sentiments de leurs compatriotes. Que leur est eu effet l'Anglelerre 7 Ce ne fut que dans les dernières années du régne de Milosch, qu'un consul anglais apparut è Belgrade, et ce fut pour souleuir la politique alors si justement impopulaire du prince. Dans la suite le rôle de sir Henry Bulwer aux conférences de IS63u'était guère fait, on s'en souvient, pour changer les sentiments des Serbes envers laGrande-Bretagne.L'Augleterrefutpourles ministres du prince Michel, la grande puissance mabomëtane ; et rien de plus. Mais, grâce à ces mêmes conférences de 1862, la popularité de la France prit un nouveau développement; l'attitude de M. de Monstier, altitude haulemeat approuvée par le gouveroemeat impérial, fut considérée comme un gage éclatant de sympathie; la Serbie vit accueillir en France ses justes griefs, ses appréhensions, ses aspirations légitimes, et ie cabinet de Belgrade s'empressa de reprendre le système politique de Kara-Georges. Il y aplus encore: le caractère serberesembleparfoisaucaractère français, il en a les qualités, il en a les défauts. Bonaparte avait frappé les Serbes d'admiration ; Hilosch aimait à s'entendre comparer au grand empereur ; aujourd'hui même on oublie, on ignore peut-être, quelle fut ta Téritahle politique de Napoléon dans les affaires serbes, et le plus grand éloge qu'on puisse faire de Kaia-Georges, c'est de rappeler les paroles que Napoléon aurait prononcées à son sujet :« Un soir de bataille, l'empereura demandé à ses généraux : s Quel est le plus gra nd

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héros? — Sire, c'est vous. — Non, c'est Kara-Georges. Je me bats avec des canons et une armée régulière, tandis qu'il se batavec le seul secoursdu peuple et sans canons, et il triomphe partout... Oh ! ai je pouvais voir ce Kara- Georges. u Un autre lien encore rattache la Serbie à la France; ce sont tous ces jeunes hommes qui viennent terminer leurs études à Paris, apprendre àconnaitre et à admirerles chefs-d'œuvre denospoëtes et denos artistes, de nos philosophes et de nos historiens ; aspirer à pleins poumons pendant quelques années l'air vivifiant' de notre civilisation, et rapporter ensuite dans leur patrie avec le souvenir de nos musées et de nos bihiiothëques, les principes de progrés, de liberté, de tolérance que la France professe toujours, quel que soit le gonvernoment qui préside à ses destinées,

A l'heure où j'écris ces lignes, ce n'est plus dans les cabinets de quelques hommes d'État, c'est sur les champs de bataille que se décide' le problème de l'avenir de la Serbie : pour la première fois depuis les temps de Kara- Georges et de Milosch, le peuple serbe a repris les armes; alors, il ne songeait qu'à conquérir l'indépendance , à mettre lin à nne insapportable oppression; aujourd'hui, sa pensée s'étend h toutes les populations chrétiennes encore courbées sous le joug de la Porte, ù la Bosnie, h l'Herzégovine, à la Bulgarie. Quel sera le résultat de la lutte maintenant engagée ? Si la victoire sourit aui descendants de Lazare, sans doute la diplomatie européenne interviendra pour les empêcher de porter le dernier coup

an grœid malade ; si laf(irtanet«s|trahU, cette mâmediplomalie ne saorait tolérer le retoar des horrears de 1813, et la défaite de ta Serbie serait une déraite de Novare. En présencedecesoalàvemeat héroïque, decetle guerre entreprise par une poignée d'hommes ponr la délivrance de leurs frères opprimés, les sympathies de la France nesauraient Stredouteoses. Autrefois, dans des temps pi us prospères, la France a eu la gloire unique de contribuer, en moins d'un siècle, à l'affranchissement de l' Amérique, de la Grèce, de la Belgique, de l'Italie, de la Roumanie : qu'importe si soa dévouement n'a pas toujours été payé de retour? dans l'accomplissement de .ces œuvres de liberté, gesla Dei p«r Francos.sa gloire n'en anra été que plus belle aux yeux de l'histoire. Qu'aujourd'hui encore, la Taillante avant-garde des Slaves du sud sache, en marchant an combat, que les vœux de la France l'accompagn eut dans sa lutte pour l'indépendance et l'unité 1 Août 1S76.

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