‹ La Serbie et le MonténégroChapitre 55 sur 68 · LA NATION SERBE- — LA. POËSIE SERBE · texte numérisé non relu

LA NATION SERBE- — LA. POËSIE SERBE

De tous les pesmas, les pesraas historiques sont les plus remarquables. Comme les autres chants de la Serbie, ils sont anonymes, mais ils n'en sont que plus nationaui. Le ïiv* siècle a été pour la Serbie l'époque de la suprême grandeur, c'est le siècle du grand czar, le siècle de Doucban. Un véritable cjcle héroïque raconte cette glorieuse période, composé de chants épars, de récits détachés, sortis spontanément du cœur des joueurs de guzla et qn'il est éphémère de voiitoir féunir pour en former un poème d'une haleine, une espèce d'Iliade serbe. Dans ces pesmas, Etienne Doucban occupe le premier rang; la poésie le représente aussi fidèlement que l'histoire même, au milieu des fidèles Jugowitz, comme Charlemagne an milien de ses douze pairs : Harko est de la famille des Nèmania, Marko, le Cid et le Roland de la Serbie, qui est resté le type le plus populaire du grand cycle, car Doucban et Lazare n'ont que les vertus du peuple serbe ; mais Marko joint à ses vertus ses vices et ses défauts. Il est violent, il est sensuel et brutal, il a le prestige d'une grandeur de géant, sinistre sous la lëte d'ours qni se balance sur son front, tandis qu'est suspendu à sa ceinture « le terrible sabre qui coupe en deux l'armure du forgeron et tranche les rochers. • Le héros n'a pas combattu à la journée de Kosaovo, et cependant on n'a pas dit de lui ce que le fils de Jug craignait qu'on dise de lui, s'il était resté à Eri^jévatz, avec sa soeur, la blanche czarine Hilitza : > Voyez le poltron, voyez ce l&cbe qui n'ose pas aller à Kossovo, qui ne veut pas ver-

D,nl,ii"invG00<^[c

ser son saug pour la croix, qui ne veut pas mourir pour la foi sainte. » Au grand jour de la lutte nationale le fils du roi était absent, banni, fugitif, errant dans de lointaines forêts. MiloBch le remplace alors, Miloscb qui se dévoue pour sa patrie et tue Hoarad au milieu de son oauip, second Hucius Scévola.'Ce n'est qu'après la mort de Lazare que réparait Marko ; sa langue vie durera encore cent années, et pas un jour il ne cessera de monter son Bdële coursier, avec lequel il partage sa nourriture, auquel il verse lui-même à boire un vin céleste dans des urnes d'or; la vila d'Urvina le reconnaît po a r son pobratim, et alors, malheur aux infidèles, malheur aux Turcs! Un vizir a brisé l'aile de son faucon chéri; il l'égorgé sous SB tente; et, au fait, le faucon de Harko était trésdigne d'une pareille expiation, il disait à son maître : f Te souvient-il, lorsque nous combattions ensemble, lorsque nous soutenions l'attaque des Osmanlis? • Tanl&t c'est un nègre gigantesque qui a ravi la fille du sultan ; tantôt nu guerrier d'Albanie, terrible comme un démon, que Harko combat et dont il triomphe. Diea seul < le vieux tueur, » peut venir à bout de lui. De nos jours, de nouveaux pesmas historiques ont été composés pour célébrer Kara-Georges, la bataille de Hichen, la bataille de Grahovo. Le souffle poétique est le même; la haine dû Turc j domine toujours, haine terrible, étemelle, que nous autres, égoïstes, fils du froid Occident, comprenons avec peine, et cela sans doute à notre honte; un philosophe l'a dit avec tristesse : < Si nos cœars affadis ne savent

■v,Go(n^[c

LA NATION SERBB - LA POËSIE SERBE, plus halv, c'est que trop aouTeat aussi ils ue sont plus capables d'aimerl ■ Aussi, que l'amour en Serbie esl passionné et fortl La jeune fille ne cache pas sa flamme, elle la dit avec une chaste naïveté : • tchardak feu brûlant me dévore : personne, pendant la nuit, à. ma droite ou à ma gauche, je tourne autour de moi ma couverture, et dans la couvertnre mes donlenrs I Et le jeune homme répond : « fillette, o Hiléva, assieds-toi à mon cAté. Nous ne sommes point des sauvages, et nous savons où l'on s'embrasse : les veuves entre les yenz,et les fillettes entre les seins. ■ Puis encore cette l^racieuse peinture dans an pesma héroïque : « Devant la maison se dansait le kolo, ayant pour chef la sœnr de Stolan : elle est plus belle qne la blanche vila, ses yeux sont deux pierres précieuses, ses joues deux roses vermeilles, ses sourcils des sangsues marines, ses cils des ailes d'hirondelles, ses blanches dents sont deux rangées de perles; elle est mince comme un rameau et grande comme on sapin; qnand elle danse, on dirait d'un paon qui marche ; quand efie parle, c'est comme un pigeon qui roucoule, et quand elle sourit, il semble que le soleil brille... > L'amour maternel n'est pas moins vif, n'est pas moins célébré. La mère de Konda ne veut pas être séparée de son fils unique; elle fait enterrer auprès d'elle, sous les orangers d'or, son cadavre glacé et chéri, et chaque matin elle se glisse dans le jardin vert, soupi-

■ 1. Tehardak, Ut, couclio.

D,nl,ii"invG00<^[c

rant, pleurant, gémissant, pour demander à l'enfant si

la terre ne lui pèse pas.

Dans l'étude des poésies serbes, il faut distinguer, noas apprend Vouk Stéfanovitoh, les pesmas héroïques que les hommes déclament en s'accompagnant de la guzla, et les poésies domestiques ou féminines, plus musicales, plus mélodieuses que les premières, et que chantent également les femmes et les jeunes filles. « Aujourd'hui encore on compose des poésies héroïques, qui ont ordinairement pour auteurs des hommes de moyen âge, des vieillards, souvent des aveugles. Daus les pays où le goût en est général, il n'y a pas un homme qui ne sache plusieurs chanli, quelquefois même jusqu'à cinquante et même davantage, et pour ceux dont la mémoire est si bien garnie, il n'est pas ditûcile d'en composer de nonveaux. > Ce qui est Burtout remarquable, c'est cette inspiration collective qu'Auguste Dozon nous montre comme fondement de la poésie épique : de là cette simplicité, celte naîvelé primitive qui tient encore à l'isolement moral des Serbes et des Slaves en général, au milieu des Turcs d'Europe. Point d'altérations sensibles, depuis les temps de Harko jusqu'à ceux de Georges le Noir : le poète serbe est toujours celui de la ballade de Gcethe, qui chante comme chante l'oiseau sur les branches. Aussi tout reste nittional, essentiellement personnel : mais qui saura déterminer l'Age exact des pesmas?

Ce n'est que très-tard qne les Serbes commencèrent à écrire leurs pesmas; d'ailleurs, comme chez la plupart

■v,Go(><^[c

LA NATION SERBE. — LA POÉSIE SERBE. 283 des Dations, dans la littérature, la poésie chez eux précéda la prose, créée sealement par Dosithée Obradovitch, dans la véritable acceptation du terme, au milieu du siècle dernier. Ce développement tardif étoaue au premier abord; mais il faut songer que toute l'œuvre civilisatrice des Némanias fut détraite par la bataille de Kossoyo, et que vers 1810 la Serbie dut recommencer une œuvre hérissée de difficultés et interrompue pendant quatre siècles. Pendant cette triste période de l'oppression musulmane, le Monténégro fut le refuge des lettres et des arts; dans ses libres montagnes, il accueillit l'imprimerie, récemment découverte, tandis qne ïtaguse ouvrait ses portes aux Grecs bannis de Constantinople, et aui Serbes bannis de leur patrie infortunée. Cependant ce^ n'est qu'avec la réforme que la littérature ^rit son véritable essor; on cessa d'écrire en latin ou en allemand les ouvrages de droit, de théologie, de grammaire, et peu à peu la prose serbe se forma. A peine libre, la Serbie, sous Kara-Ceorges et Hilosch, commence à organiser l'instruction : Volnik, Louis Gai, le priuce Pétrovitch Niégosch sont à la tête du mouvement, secondés courageusement k partir de 1858 par l'académie iougo-slave d'Agram. Cette renaissance n'a pas un caractère artificiel ; elle est durable. la jeunesse veut s'instruire, elle veut instruire le pays, et elle réussira dans son œnvre. Louis Léger causait un jour avec Ilia, nn des plus célèbres haydotiks du Balkan : « Frère, disait celui-ci, notre peuple est un bon et digne peuple, mais il lui manque une chose, la civilisation, »

D,nl,ii"invG00<^[c

2S4 Lk. SERBIE ET LE MONTËNËGRO-

Cette civilisation, qui faisait défaut il y a an demi-sîôcle, aura dans une vingtaine d'années atteint nn degré trèsélevé. L'homme qnî est destiné à réaliser le plus de progrès dam cette voie nonvelle, grftce & une vaste influence due b. son noble caractère, est l'évéque de Diakovo, Monseigneur Strossmayer, protecteur de l'académie d'Agram. An mois d'avril 1867, l'académie se réunit sons la présidence de l'historien Raezki, et celui-ci, à la fête du 31 juillet, prononça, sous l'inspiration de l'Évêque, un remarqnahle discoors, qui expose la situation présente, au point de Tue intellectuel, de la Serbie et des pays iougo- ■laves, et trace le véritable programme de l'aTenir. Le président disait entre antres < :

« Entré plus tard que les races germaniques et romaines sur le IhéAtre de l'histoire, le peuple slave est aussi entré plus tard qu'eux dans le champ de l'activité iatellectaelle. Placé par la Providence entre l'orient et l'occident, il a pendant des siècles couvert de sa poitrine la civilisation occidentale. Aujourd'hui il est prêt à greffer, sur sa souche jeune et forte, la civilisation germanique et romane, à l'arroser de sa sueur, à ta cultiver de sa main, à lui faire produire des fruits pour la gloire et le bien de l'humanité. Nous ne cachons pas, à la vérité, qu'après être nés à une vie nouvelle, comme chante le poète de la solidarité slave, n nous avoua trouvé un grand désert que le sort n'a pas encore fécondé, d Nous ne nous

V 1. LonÏB Léger : Le monde dave, p. 62.

D,nl,ii"invG0(><^[c

LA NATION SERBE- — LA POÉSIE SERBE. 283 cachons pas que les petiples romans et genuaniqiies ■ marchent daas une voie frayèe-et([ua nous les suivrons d'un pas lent et tardif. • Hais d'un autre c&té, nous gommes un peuple jeune : ■ nons savons ce que les autres ont fait, et les autres ignorent ce que nous devons être dans les annales de l'humanité. » D'ailleurs nous ne voulons pas d'une victoire qui tombe du ciel, sans sueur et

sanstravùl Oui, nous pouvons affirmer, nous, lougo-

Slaves, que nous aurions aujourd'hui le même degré de civilisation que l'Europe occidentale, si le mahométisme ne nom avait arrêtés au milieu de notre développement. C'est ce que suffisent à démontrer les progrès accomplis dans ce siècle; malgré tant d'obstacles, malgré la différence des noms géographiques, malgré celle des alphabet» serbes et croates, nous nous sommes reconnus frères ; il n'y a plus ni fleuve, ni montagne, entre le Serbe, le Croate, le Slavène et le Bulgare. Nous avons fondé une 'littérature une et identique sur la base de la langue qui, des bords de l'Adriatique aux bouches du Danube, résonne sur les lèvres de plusieurs millions d'hommes. Le principal théfltre de celte lutte morale a éié, est encore le royaume triunitaire et la prtnapaulé de Serbie, ces deux pôles autour tksqueU gravitent le passé, k présent et l'avenir de notre race. Il nous faut aujourd'hui ou avancer dans la science et acquérir toutes les ressources qu'elle donne, ou rester les esclaves, ici de la science Tbmane, là de la race germanique, et n'être plus que l'instrument de la grandeur des peuples voisins! *

■v,Go(><^[c

286 LA SERBIE ET LE MONTÉNÉGnO.

Les paroles de H. Raeiki ont été entendues par les Serbes, et. elles ont donné â toute l'instruction un essor plus vigoureux encore. Rous avons déjà parlé de l'instruction primaire; l'instruction secondaire n'a rien à lui envier. Un grand nombre de jeunes gens, à l'exemple des princes Micbel et Milan, ont terminé leurs éludes en Allemagne et surtout en France. C'est l'État qui paie l'enseignement secondaire, qui se fait aui gymnases on lycées, dont chacun a quatre classes et deux classes facultatives de rhétorique et de poésie. Il y a, à Belgrade, trois facultés : celle de théologie ; celle de philosophie avec une chaire de littérature française; celle de droit. U. Garaschanine a fondé une académie militaire, qai correspond, moitié à notre école centrale, moitié à notre école de Soint-Cyr. Enfin, il existe depuis 1841 une société littéraire serbe (Droujtvo slovenasli) fondée en vue du perfectionnement de la langue et de la diffusion des tumiérei au sein de la nation.

Ce généreux programme ne peut se réaliser qu'avec te temps. La fondation d'un théâtre à Belgrade ne peut manquer d'y contribuer dans nne large proportion. Le drame parut tsrd chez les Slaves du sud ; c'est en Dalmatie, au moment même de la renaissance italienne que furent tentés les premiers essais dramatiques. Annibal Lousitch fut le premier qui écrivit pour le théâtre ; vinrent eawite Vetranttch, Cubranovitch , Naleskovitcb, ZlatRÎcb, Brézoracki ; mais tandis que les pesmas se distinguaient par une vive or^nalité, les drames et co-

■v,Go(><^[c

LA NATION SERBE. ~ LA POÉSIE SERBB. 287 médies n'étaient que de serviles imilatious de» poètes italiens, de Métastase, d'AIfleri, de Guarini. Hécabe , Electre, Galatlièe, Cléop&tre, Adonis, Dion, tels étaient les sujets exotiques qne choisissaient poiir la scène les postes dramatiques de ta Serbie et de ia Croatie. Etienne Popovitch fut le premier qui comprit que les sujets nationaux convenaient seuls au théâtre serbe ; aussi ses tragédies : Svetoiar et Milava, Shanderbeg, Miloseh Obiliteh, sa comédie principale, Belgrade autrefois et ai^ourd'hui earent le plus grand succès sur les thé&tres provisoires d'Agram et de Belgrade. Eu admettant que les pesmas pussent entrer en comparaison avec l'Iliade, nous dirons qu'Etienne Popovitch a été l'Eschyle de la Serbie, dont Martin Ban est aujourd'hui le Sophocle, avec ses deux heaui drames de Lazare et de Meirtma. C'est cette dernière pièce qui passe pour son chef-d'œuvre ; l'amour d'un chrétien pour une musulmane, tel est le sujet de Heirima, sujet que nous connaissons par Voltaire et Bjron, et que Martin Ban a su rajeunir par la grande réalité des peintnres, par la vigueur du style, l'étude approfondie du caractère, une ardente et m&le poésie. L'admirable chant des chimariots dans le Childe Barold de Byron, n'est guère supérieur au chant des haydouks dans le drame serbe :

a Oh! qu'elle est belle, la vie dn haydoukl vivre an sommet des montagnes, près du ciel et du brU^t soleil, là, où, assises sur dfs nuages d'or, llottent dans l'air les vilaa vaporeiiie«, répandant le bonheur sur les héros !

Dinliii-invGoOt^le

lA, rhoDune n'a point de maître, il ne craint personne,

hormis Dieu, Il est libre, henrenz et lier, cumme l'aigle

gris sous les nuages. Ohl qu'elle est belle, ta vie dn

haydoulcl

> Lorsque le ciel sa coovre d'un voile noir, voir là-haat jouer au-dessus de sa tète, jouer les éclairs entlammès ; entendre an tour de soi résonner le tonnerre furieux; sentir la montagne sous ses pieds trembler jusqu'en ses fondements, et debont sur elle, au milieu de ces épouvantes, chanter sur la guzia un héroïque pesma : Oh! qu'elle est helle la vie du hajdonki

« Du haut de la montagne, fondre comme l'ouragan sur les demeares des spahis tares ; couper la tâte des spahis ; s'emparer de tous leurs biens, et, avec tous leurs biens, des jeunes musulmanes; brûler leurs demeures sans qu'il reste trace des maudits, et revenir en chantant dans la montagne : Oh! qu'elle est belle la vie du hajdonkl... •

Le dénouement du drame est Inste : Heirima, la fille d'Ali-Pacha, la helle musulmane qu'aime Jiran, le tils du serbe Norko, se sacrifie à sa triste passion. < Ne tous querellez pas à mon si^et, dit-elle à son père et à son

amant, je vab mourir, je me sais empoisonnée, » et

elle tombe morte, ces paroles de concorde sur la bouche. Le drame est Téritahlement national. « Vive la Serbie une et libirD r > Tel est le dernier cri qui résonne sur la scène. « I^e poète a compris sa Ucbe; comme le guerrier sert sa patrie avec ses armes, lui. il la sert avec sa lyre,

D,nl,ii"invG00<^[c

LA NATION SERBE. - LA POÉSIE SERBE. 289 discordante parfois, mois ne résonnant toujours qae de sentiments élevés. Le véritable héros da drame, ce n'est pas JivMi, ce n'est pas Meirima, c'est la patrie anjonrd'hui opprimée, demain, peut-être, triomphante. C'est la Serbie, dont la gloire et l'avenir occopent tontes les pensées '. »

a Tu te menreii, mon Irhie, disait à Eoursoula un volvode de Kara-Geot^s, dis-nous ce que tu regrettes le plus dans ce monde. » Koursoula répondit ; « le ne regrette pas de devoir mourir; je ne regrette pas mes amis et maiàmiUe; mais ce qae je regrette, c'est de mourir sans savoir ce que deviendra notre Serbie I >

Page 1