MÉTHODES POLITIQUES DES PROGRESSISTES
Les libéraux rejetés provisoirement par le Knèze de la scène politique, il restait les radicaux et les conservateurs. Milan ne songea nullement à faire appel aux premiers, dont le nom seul à cette époque éveillait chez lui une répulsion physique. Quant aux conservateurs, ils étaient divisés en deux groupes distincts, les vieux conservateurs et les néo-conservateurs qui, dès le 10 janvier 1881, prenaient le nom de « progressistes ». C’est à ceux-ci, représentés par Piroéanac, Gara$anin et Novakovié, qu’il confia la mission de former le ministère. D’esprit beaucoup plus démocratique queles libéraux, les progressistes accordèrent aussitôt sans difficulté une liberté de presse et de réunion notablement plus étendue que celle qu'avait jamais connuela Serbie. Par ailleurs ils étaient beaucoup moins démagogiques que les libéraux qui affectaient un respect religieux pour les droits et l’indépendance de l’Assemblée nationale. Les progressistes gouverneront avec une « poigne de fer » non pas seulement, comme on l’a cru, parce que certains d’entre eux étaient « les hommes » du Knèze, mais parce que cet esprit d’autorité faisait partie de leurs conceptions politiques 5. Cette brutalité, qui a laissé dans la province serbe à la fois des souvenirs pénibles et d’heureuses réalisations, est la grande caractéristique [du régime progressiste.
1 Zivanovié (Ziv.), Politiéka istorija Srbije, t. II, p. 109.
2 Notre Ambassadeur à Vienne écrivait dans une dépêche, en date du 1€T novembre 1880, à Barthélémy Saint-Hilaire : « J'ai déjà eu l’occasion de faire savoir au Département combien, tout en se louant de l’attitude sympathique et bienveillante du Prince de Serbie, le baron de Haymerlé était porté à se plaindre des sentiments et des procédés hostiles de M. Ristitch,le changement ministériel en Serbie n’a donc pu être accueilli qu'avec satisfaction en Autriche.» (Documents diplomatiques français, 1871-1914, 1*e série, 1871-1900, tome III, janvier 1880, mai 1881, Paris, 1931, D. n° 289, p. 252-254).
8 Jovanovié (Slobodan), op. cit., p. 309-310.
La Serbie, qui avait éprouvé déjà, sous les Régents, les rigueurs d’un régime despotique, fit connaissance sous les progressistes avec un système « d'épuration » politique de très grande envergure. Tandis que, pendant les quatre ans et demi des ministères libéraux (24 avr. 1876-19 oct. 1880) seulement 97 fonctionnaires avaient été déplacés, 8 mis à la retraite et 1 révoqué, pendant la première année du cabinet progressiste, 179 fonctionnaires furent déplacés, 55 mis à la retraite et 26 révoqués. Ces chiffres, cités par un historien favorable, il est vrai, aux libéraux (Zivanovié), sont suffisamment éloquents 1.
MiIHAILO ENNEMI DU ROI.
Cette statistique n’indique point quels furent les adversaires les plus redoutables pour les progressistes. Les radicaux ne représentaient pas pour eux un grand danger et ils n’hésitèrent pas, en dépit des divergences doctrinales, à constituer avec eux une coalition parlementaire. Les libéraux, au contraire, détenaient dans l’administration de solides positions. Le cabinet progressiste se vit dans l’obligation d’épurer successivement la justice, l'administration, la police. Le dernier bastion de la résistance libérale était l’Église orthodoxe serbe. L’ennemi le plus acharné du nouveau régime restait le Métropolite Mihaïlo. Mais il n’eût pas été aisé de s’en prendre au chef de l'Église si celui-ci n’avait commis la maladresse de s’attirer l’antipathie de Milan en s’opposant ouvertement à sa politique austrophile. Le Souverain ne pouvait plus tolérer un tel obstacle sur son chemin, depuis qu’il avait rencontré, à Budapest, dans la première semaine de juin 1881, l'Empereur François-Joseph. « La plupart des journaux austro-hongrois rattachèrent son voyage au projet d’érection de la Serbie en royaume ?. » En échange de l’appui autrichien à sa politique, Milan s’était sans doute engagé à ne rien entreprendre contre la Monarchie voisine, particulièrement dans l'affaire de Bosnie-Herzégovine. C’était le principe de la«convention secrète ». Dès lors la plus grande entrave au nouveau cours de la politique était le Métropolite Mihaïlo, non pas tant en qualité de libéral que de représentant officieux de la politique russe en Serbie. Son activité d'agent slavophile était trop connue de l'Autriche pour ne pas linquiéter %. Une des conditions de la bonne entente entre le Souve-
1 Zivanovié (Ziv.), Politiéka istorija Srbije, tome II, p. 188.
? Documents Diplomatiques Français (1871-1914), 1"e série, tome IV, p. 28, n. 3.
$ « Les Autrichiens étaient informés que le Métropolite entretenait l'agitation en Bosnie par l'intermédiaire du clergé et ils exigèrent du Knèze qu’il mît fin à cette agitation. » Jovanovié (S1.), Vlada Milana Obrenoviéa, t. II, p. 408.