LE MÉTROPOLITE ET LA LOI SUR LES TAXES
Pour cela :l fallait attendre une occasion favorable. Elle ne fut pas longue à se présenter et ce fut l’irascible prélat qui lui-même l’offrit à ses ennemis. Le 3 avril 1881 le Knèze Milan avait signé une « loi sur les taxes » votée par le Parlement, qui inaugurait un système de taxes exigibles non seulement pour les cérémonies religieuses, mais aussi à l’occasion de toute ordination, intronisation ou préconisation. De même, pour certaines bénédictions épiscopales, une taxe spéciale était désormais perçue par l’État. En 1881, comme il l'avait fait en 1864, le chef de l’Église s’éleva contre ces innovations qu’il estimait inacceptables, mais alors que,sous Gara$anin, il s’était contenté d’exposer avec modération les raisons qui justifiaient son veto, il eut, cette fois, la faiblesse de céder à sa colère. La lettre virulente que Mihailo adressait le 12 mai 1881 au Ministre de l’Instruction publique, plus qu’un blâme, était une véritable décla ration de guerre !.
La première accusation que le Métropolite lance à ses adversaires est celle de simonie. Les progressistes qui avaient au plus haut degré le respect de l’autorité de l’État estimèrent fort déplacée cette intervention du Métropolite. La violence de l’attaque à laquelle s’était livré celui-ci contre « l’injustice » et « l’illégalité » de la loi leur parut particulièrement choquante. Pourtant Novakovié sut attendre jusqu’au 21 juillet pour répondre à Mihaiïlo. Sa lettre est un chefd'œuvre de logique et d’habileté où les qualités de critique dusavant se joignent à un sens politique très ferme ?. A la « fureur biblique » de l’archevêque de Belgrade, Novakovié répond en affectant une surprise dédaigneuse qui dut faire l’effet d’une douche froide. Après avoir rappelé tout au long les griefs du prélat contre la nouvelle loi, le ministre conclut avec morgue :
« Je dois avouer sincèrement à Votre Éminence que, moi aussi, je n’ai pas tant été surpris par le ton de cettelettre, quiest tout à fait immotivée, que par le rappel des articles de la Constitution et de la loi sur les Autorités ecclésiastiques qui ont un sens tout à fait . opposé à celui qui leur est attribué dans les citations de cette lettre. »
1 Publiée in extenso dans la brochure : Kanonska odbrana pravoslavne crkve u Srbiji, pp. 26-36.
2 Cf. la brochure publiée par l’évêque Mojsej : Crkveno pitanje u Srbiji, Belgrade, 1895, p. 8-10.
Novakovié réfutait très brièvement les arguments de Mihailo, ne reconnaissant justifiée qu’une seule plainte, celle qui concernait l’'énormité des taxes. Il les estimait lui-même disproportionnées, mais le ton sur lequel il consentait à s’expliquer n’était pas de nature à apaiser le trop susceptible pasteur :
« Quand la loi a été examinée au Corps législatif, le soussigné, comprenant le devoir qu’il avait en sa qualité de Ministre des Cultes, s’est efforcé d'amener les représentants du peuple à voter des taxes proportionnelles. Mais ses efforts, pas plus que ceux des quelques députés qui avaient commencé à parler dans ce sens, n’eurent aucun succès. C’est un fait lamentable mais indéniable qu'il faut chercher la raison de cet insuccès dans un affaiblissement, dans un quasi anéantissement du prestige de l’Église et de ses serviteurs auprès du peuple, dans ces conflits trop fréquents qui opposent le clergé avec le sens moral populaire, dans l’absence visible d’une forte discipline et d’une solide préparation à la vocation ecclésiastique 1. »
La conclusion de Novakovié laissait entrevoir des menaces que jamais aucun ministre n’avait jusque-là osé formuler, en s’adressant au chef de l’Église serbe :
« En même temps j'ai l'honneur de Vous informer que le Gouvernement de Sa Majesté a le droit d’attendre de Votre Éminence qu’elle veuille bien observer dans sa correspondance, à l’égard de la législation du pays et à l’égard du Gouvernement de Sa Majesté, un ton qui soit plus en accord avec la situation du dignitaire le plus élevé de l’Église nationale 2. »
Cette dernière flèche mit le Métropolite hors de lui. L’évêque Mojse] nous conte qu'après avoir reçu cette lettre Mihaïilo décida de ne plus tenter personnellement de démarches auprès du Gouvernement, mais de convoquer d’urgence le Synode épiscopal, afin de se retrancher derrière son autorité. Celui-ci se réunit le 21 septembre 1881 et Mihaïlo en transmettant sa décision au Ministre ne cachait plus sa jubilation :
« Le Synode épiscopal, en s’efforçant selon son devoir de maintenir l’Orthodoxie dans sa pureté, après avoir confronté les canons avec la dite loi sur les taxes, déclare que cette loi, dans les paragraphes instituant une taxe à l’occasion de la bénédiction épiscopale comme de l’attribution des dignités ecclésiastiques qui ne se transmettent que par la Grâce du Saint-Esprit, est contraire aux canons de la Sainte Église orthodoxe... 3 »
1 Crkveno pitanje u Srbiji, p. 10.
Sn Tbid pp 10; $ Crkveno pitanje u Srbiji, p. 12.
Cette décision eût été un triomphe complet pour le Métropolite, si le Syno de avait continué à se montrer aussi résolu. Or, en réalité, à part Jeronim, évêque de Sabac, la majorité du Synode était hostile à Mihaïlo !. L’évêque de Nië, Viktor, ancien exarchiste, ne l’aimait guère. L’évêque de Negotin, Mojsej, encore moins. C’est lui qui le premier décida de tenter auprès du Ministre une démarche séparée à l'insu du Métropolite mais avec l’approbation du Synode 2. Mojse) demanda à Novakovié si le gouvernement était disposé à modifier la loi incriminée et le Ministre lui répondit affirmativement, ce qui semble confirmer que l’intention réelle des progressistes dans cette chicane théologique était bien de se débarrasser du Métropolite. Le Synode s’étant réuni à nouveau, mais sans le Métropolite, décida que de nombreux articles de la loi pouvaient être maintenus à condition que les taxes fussent « proportionnées » ; par contre, d’autres articles devaient être abolis. Puis il communiqua sa résolution au Métropolite. Telle est du moins la version de Mojse]. L’évêque de Negotin prétend également que c’est après avoir pris connaissance de cette résolution que le Métropolite conçut le projet d'envoyer au Ministre sa seconde lettre (10 octobre 1881) qui fut une des causes immédiates de sa révocation. Mihailo se bornaït à rappeler la résolution du Consistoire en date du 22 septembre et n’évoquait plus les efforts de concilation déployés postérieurement par Mojsej. Le ton restait aussi acerbe que celui de la première lettre :
« Ayant le devoir sacré de conserver l’Orthodoxie et par là notre commun ion avec les autres Églises orthodoxes qui ont béni récemment notre indépendance, nous sommes obligés, Monsieur le Ministre, de nous en tenir aux observations déjà exprimées relativement à la . loi sur les taxes. »
Mihailo, sans chercher à se disculper d’avoir fait usage d’un «ton peu conforme à la dignité archiépiscopale», répétait simplement qu’il n’avait jamais dépassé les limites que s’étaient imposées ses prédécesseurs dans leurs rapports épistolaires avec les gouvernements. Affirmation gratuite quand on se souvient du style onctueux et conciliant du Métropolite Petar *.
La veille (9 octobre 1881), le Synode épiscopal avait adressé au Knèze un bref mémoire qui éclairait son attitude dans toute cette
1 Sur l’évêque Jeronim, de nature mystique et « idéaliste », voir l’intéressante étude de Tasa Uroëevié : Na svojoj brazdi, Nië, 1933, p. 57 et suiv.
2 Crkveno pitanje u Srbiji, p. 13.
3 Crkveno pitanje u Srbiji, p. 14-16.
affaire 1. Ce mémoire avait recueilli la signature des cinq évêques provisoirement réconciliés et c'était sans doute l’espoir d’être cette fois mieux soutenu qui avait donné au Métropolite le courage et la fermeté dont témoignait sa lettre du 10 octobre. Novakovié, cependant, toujours très au courant des tendances diverses qui s’affrontaient au sein du Synode, savait que ce dernier était loin d’être homogène. Son antipathie personnelle pour le Métropolite grandit lorsqu’il reçut cette nouvelle épitre, et il considéra qu’il était temps d’en finir avec cette affaire. Pour cela il eut encore recours à un procédé assez brutal, le premier, à vrai dire, dans toute cette querelle, qui fût effectivement en opposition avec les prescriptions canoniques . ‘orthodoxes. Il affecta de ne pas avoir confiance dans les déclarations du Métropolite lorsque celui-ci affirmait être l'interprète de l’opinion unanime du Synode ; dans sa réponse du 15 octobre 1881, Novakovié avisait Mihaïlo qu'il allait procéder à l’interrogatoire individuel de tous les évêques sur la question suivante : Ont-ils oui ou non décidé au Synode que la loi sur les taxes, dans son actuelle rédaction, ne serait pas acceptée dans leurs diocèses et pas appliquée ? ?
Les réponses des évêques sont intéressantes, car elles dénotent assez bien leur caractère respectif. Viktor, évêque de Nis, répond par une dénégation pure et simple, c’est-à-dire par un démenti brutal infligé à son supérieur spirituel. L’évêque d’UZice, Viéentije, surenchérit encore en déclarant que « non seulement au Synode épiscopal il n’avait pas été décidé que la loi sur les taxes ne soit pas acceptée et pas exécutée, mais que bien au contraire on avait parlé de la nécessité de l’exécuter le plus rapidement possible. »
Mojsej, prudent comme à son ordinaire, affirma que le Synode avait décidé d'appliquer la loi en attendant qu’on changeât certains
* Le texte en est publié dans la Kanonska odbrana, p. 46-51 : « Les pasteurs de Serbie, en leur qualité de ministres spirituels du peuple, sont obligés dans leurs affaires spécialement ecclésiastiques de se servir des canons de l’Église orthodoxe qui sont de nature stable et inchangeable — c’est pourquoi nous sommes habitués à la stabilité et à la permanence dans les affaires que nous accomplissons —. C’est pourquoi aussi il n’est pas extraordinaire que quelquefois nous nous trouvions en désaccord avec les autorités civiles, qui se régissent selon l'esprit du temps, de nature changeante. » Mais ils ajoutaient qu’il y avait un remède à ce désaccord dans la sagesse de l’État et la patience chrétienne de l’Épiscopat. Le Synode certes a été peiné de la nouvelle loi et il n’a pas trouvé de raisons valables à ce que «l'État ait ignoré l'autorité ecclésiastique dans des questions qui touchent l’Église et ses serviteurs ». Le ton de ces plaintes, extrêmement modéré, contrastait avec celui des lettres du Métropolite. L'adresse concluait même mélancoliquement en affirmant que l’Épiscopat ne pouvait prévoir que « dans la Serbie libérée et indépendante ce serait d’aussi tristes doléances qu’il aurait à soumettre au premier souverain indépendant de Serbie... »
? Crkveno pitanje u Srbiji, p. 16.
articles dont on se proposait de demander le remaniement au gouvernement.
Seul, dans tout le Synode, l’évêque Jeronim restait fidèle à Mihailo : mais comme il ne pouvait soutenir que le Synode s’était refusé à appliquer la loi, il se tirait d’affaire en constatant que « de l’esprit de la décision du Synode et des discours tenus par les évêques on inférait que les prélats, s’ils appliquaient la loi sur les taxes, enfreindraient les canons de l’Église relatifs à la Simonie.. 1 » L’interrogatoire général des évêques avait eu lieu le 15 octobre. Abandonné par tous les évêques, sauf un, Mihaïlo, vigoureusement soutenu par ailleurs par le parti et la presse libérales, ne perdit pas courage. Il tenta une démarche désespérée auprès du chef du gouvernement, Milan Piroéanac, auquel il écrivait le 16 octobre :
« Hier à 4 heures de l'après-midi, le ministre Novakovié est venu avec un secrétaire à la Métropolie. Il a interrogé séparément, dans des chambres, les membres du Synode épiscopal, bien que le président du Synode fût sur place. Veuillez juger d’abord si ce procédé est conforme à la loi qui a pour but de maintenir l’ordre dans la Hiérarchie, et dire qui a autorité pour interpréter les termes de ma lettre avant que je ne me sois préalablement expliqué... En Serbie personne n’est condamné avant d’avoir été préalablement entendu. Or M. le Ministre Novakovié a condamné le Métropolite de ce pays sans qu’il ait été entendu. Et maintenant on extrait les phrases de ma lettre séparément du contexte pour en accabler le Métropolite, à la honte de l’Église et de l'État. ? »
Novakovié cette fois évita de poursuivre une polémique qui n’avait pas d’issue : le Métropolite avait envoyé sa dernière lettre au Président du Conseil. Le Ministre des Cultes décida d’adresser celle qu’il avait définitivement préparée à une autorité encore plus haute, celle du Knèze. Il adoptait une nouvelle tactique. Au lieu de retracer devant le Souverain l’historique du conflit, Novakovié attaquait franchement Mihailo, lui reprochant de n’avoir pas voulu respecter les prescriptions des lois constitutionnelles. Aux anciens criefs il en ajoutait de nouveaux assez puérils mais destinés à lui concilier le bas clergé. Il reprochait, entre autres, au Métropolite d’avoir élevé au rang d’igoumène le sindjel Teofilo et de l'avoir nommé au Podyorje serbe de Moscou sans en avoir avisé le Consistoire. Puis le Ministre évoquait encore la longue et confuse histoire d’une querelle de prêtres au sujet d’un partage litigieux de paroisses, affaire dans laquelle le Métropolite serait arbitrairement intervenu,
1 Crkveno pitanje u Srbiji, p. 18.
2 Crkveno pitanje u Srbiji, p. 19-20.
empiétant ainsi sur les prérogatives du Consistoire, du Synode épis-
copal et du Gouvernement.
Toute cette énumération de prétendus chefs d’accusation n’était
évidemment qu’un préambule destiné à justifier la requête finale adressée au Knèze ! :
« Monseigneur, de tout ce qui vient d’être exposé, Votre Altesse a pu voir ce qu'a fait le Gouvernement, en s’en tenant sévèrement à la réglementation légale, pour maintenir le pouvoir ecclésiastique dans le cercle prescrit par la Constitution et les lois du pays, et ce qu’il a fait pour que les affaires soumises aux autorités ecclésiastiques soient traitées suivant la procédure prévue par les lois et la Constitution. Le Gouvernement de Votre Altesse a eu sans cesse devant les yeux son double devoir : conserver respectueusement à l'Église, dont nous sommes tous les fils, des droits consacrés par la tradition nationale et les lois du pays, mais veiller avec autant de sollicitude à ce que toutes les autorités sans différence se soumettent à ces lois.
« Le Gouvernement de Votre Altesse conscient de ce devoir n’a pas pu et ne peut pas permettre que, soit par un travail souterrain, soit par l'usage, quelqu'un puisse s’ériger en dehors de la Constitution et des lois du pays comme un troisième facteur du pouvoir législatif.
« Seule la conviction que la plus grande force de l’État est le respect de la loi, et que c’est précisément au sommet de la hiérarchie religieuse qu’un homme est indigne de se maintenir lorsqu'il viole ouvertement la loi, s’adjuge un pouvoir destiné par celle-ci à d’autres autorités, communique officiellement au Gouvernement une décision au nom de ses collègues que ceux-ci n’ont pas prise, refuse enfin de se soumettre aux lois, seule cette conviction a pu déterminer le Gouvernement de Votre Altesse à prier Votre Altesse de bien vouloir signer le décret par lequel Son Éminence le Métropolite Mihaïlo est destitué de l’administration de l’archevêché de Belgrade et de la Métropolie de Serbie. » (18 octobre 1881) 2.
Au bas du rapport de son Ministre, Milan inscrivit :
Le Knèze approuve : M. M. Obrenovié
avec un empressement qui ne surprit aucun des contemporains 5. Deux décrets de Milan complétaient l’acte de destitution, et nom-
1 Crkveno pitanje u Srbiji, p. 22-28.
* Crkveno pitanje u Srbiji, p. 25-26.
$ Zivanovié (Ziv.), op. cit., tome II, p. 185 ; Crkveno pitanje u Srbiji, p. 26-27 : Pravoslavna srpska crkva u Kraljevini Srbiji, Belgrade, 1895, p. 208 : Episkop Nikanor Ruzitschitsch, Das Kirchlichreligiôse Leben bei den Serben, p. 45 : Jovanovié (Slobodan), Vlada Milana Obrenoviéa, t. II, p. 410.
maient, à la place de l’ex-Métropolite, un « administrateur » en la personne de l’évêque de Negotin Mojse] 1.
Mihaïlo qui s’attendait à cette mesure extrême se borna, lorsqu'il eut pris connaissance de ces deux décrets, à faire ses adieux à ses collègues, leur souhaitant « une entente fraternelle et un libre travail ». Les évêques, qui ne s’étaient pas privés d’intriguer contre Mihaïlo quand ils pensaient seulement mettre une borne à son ambition, furent cependant péniblement surpris par le caractère irrévocable de la décision princière. Dans la destitution de leur chef ils virent une menace future pour leur propre stabilité. Après 25 ans de services le Métropolite de l’Église serbe était « remercié » sans façons, sans avoir droit à la retraite, sans une indemnité. Le Synode épiscopal décidait, en signe de protestation, de remettre au Ministre des Cultes un acte de démission collective :
« Qu’un évêque soit destitué et éloigné de son poste à la suite d’un jugement et d’une condamnation provenant du Tribunal compétent — le Synode épiscopal —; la chose est conforme aux canons de notre Église et aux lois de notre État.
« Qu'un évêque soit destitué et éloigné de l’administration (de son diocèse) après avoir été mis à la retraite avec la pension qui lui revient, calculée d’après les années de service, la chose est conforme aux lois de l’État régissant toutes les professions.
« Mais destituer un évêque sans décision du Tribunal compétent, et sans pension calculée d’après ses années de service, c’est changer la condition épiscopale en une condition privée de droits.
« Le Synode épiscopal voit avec un regret profond que la condition épiscopale perd toute stabilité et les évêques de la patrie estiment que, dans cette position humiliée et sans droits, il leur est impossible de remplir avec dignité leurs devoirs envers l’État et l'Église ?. »
C'était créer une situation très délicate pour le Gouvernement, puisque l’Église se trouvait du jour au lendemain sans pasteurs et que, le Métropolite ayant été destitué, on ne pouvait songer à reconstituer précipitamment la hiérarchie. Novakovié concéda dans sa lettre du 22 octobre 1881, envoyée à Mojsej, que la situation des dignitaires ecclésiastiques ne jouissait pas de la dignité et de la stabilité nécessaires, mais que le Gouvernement était entièrement décidé à la réglementer, dès la première session du corps législatif °.
Les évêques exploitèrent le recul du Gouvernement, et décidèrent de pousser à fond leur avantage :
1 Crkveno pitanje u Srbiji, p. 27.
2 Crkveno pitanje u Srbiji, p. 28.
8 Ibid., p. 31.
« Le Synode épiscopal, considérant que ses droïts, ainsi que ceux des évêques, droits consacrés par les institutions ecclésiastiques et les lois de l’État, sont lésés ;
« Qu’en conséquence toute activité ultérieure des évêques et du Synode, ne jouissant pas de la sécurité indispensable, serait contraire à la Mission que l’Église, dans la personne de Jésus-Christ et des Saints Apôtres et par les Constitutions des conciles de Basilée, leur a confiée et à laquelle ils se sont consacrés par serment ;
«Qu’enfin une activité se déployant dans de semblables conditions ne s’accorderait ni avec l’esprit ni avec les dispositions des lois de l'État, et qu’en conséquence elle ne servirait ni à l’Église ni à l'État serbe...
… « Le Synode décide de mettre ur terme à toute activité ultérieure de ses membres, évêques de la Patrie. 1 »
C'était une véritable « grève » du haut clergé que le Synode proclamait froidement. Pour éviter l’effet déplorable qu’elle produirait sur une population encore attachée à son Église, le cabinet progressiste exigea une intervention personnelle du Knèze Milan. Celui-ci comprit la nécessité de mettre fin le plus rapidement possible à cette rébellion des hauts prélats. Il imagina une mise en scène fort habile : le 24 octobre 1881, chaque évêque reçut une convocation du Ministre de l'Intérieur l’invitant à se rendre à l’instant à la séance du Conseil des Ministres afin d’y avoir un entretien avec le Souverain. Milan tint à chacun des évêques une allocution très adroite, à la fois ferme et souple, et conclut en leur disant :
« Je vous prie de reprendre votre démission et de poursuivre votre tâche dans l’Église. Pour ce qui est de la situation équivoque qui règne actuellement dans notre Église, Moi et Mon Gouvernement nous y mettrons ordre bientôt. Croyez-vous en Obrenovié IV ? »
€ Ge à quoi, avoue naïvement l’évêque Mojsej, nous ne pouvions naturellement que répondre oui ?. » C’est ainsi que furent réduites à l'impuissance les velléités d'indépendance du Synode.
1 Crkveno pitanje u Srbiji, p. 32-38.
? Mojsej prétend égalementque le Knèze aurait reproché au Synodeses tendances partisanes (c’est-à-dire libérales) et que lui seul — Mojsej — se serait élevé, au milieu du silence de ses collègues, pour protester contre le procédé «inique » employé à l'égard du chef de l’Église. Cette intervention, quand on connaît le caractère de l'évêque de Negotin, semble bien peu vraisemblable. Le journal libéral Srpska Nezavisnost, dans son numéro du 23 octobre 1881, relate ces événements quelque peu différemment : la protestation des évêques du 23 octobre avait été envoyée à l’Instruction publique à 10 h.1 /2. Une heure plus tard Garaëanin se rendait personnellement à la Métropolie. A 12 h.1 /4 ilemmenait tous les évêques avec
Mojsej continua donc à remplir les fonctions d'administrateur de l’Archevêché de Belgrade et de la Métropolie de Serbie et les évêques retournèrent dans leurs diocèses respectifs, les uns et les autres attendant les « changements » promis par le Ministre des Cultes. Fin novembre, Novakovié envoyait à Mojsej une nouvelle lettre qui, loin de mentionner les réformes sollicitées par le haut clergé et solennellement promises par le Knèze, se bornait à énumérer les divers paragraphes du projet de loi de 1880 sur l’abolition des consistoires diocésains et sur le transfert des procès de divorce qui relevaient jusqu'alors de leur autorité à des tribunaux civils, réforme à laquelle Mihaïlo s’était toujours opposé avec acharnement. Le Ministre avisait le Synode épiscopal qu’une commission mixte, ecclésiastique et laïque, avait déjà rédigé la rédaction de ce projet de loi ainsi que celui d’un règlement nouveau des communes religieuses, des domaines monastiques, d’un fond ecclésiastique, etc. 1.
Le Synode se trouvait ainsi en face d’un fait accompli : non seulement les réformes promises n’avaient point été mises à exécution, mais le Gouvernement aggravait encore le projet initial contre lequel le Métropolite Mihaïlo s’était le premier élevé. Les évêques recommencèrent à pousser les hauts cris. On eut vite fait de démontrer au Ministre, à l’aide d’un faisceau imposant d'arguments dogmatiques, théologiques et historiques empruntés aux divers Conciles œæcuméniques, à la Tradition de l’Église serbe et au Tomos patriarcal accordé récemment en 1879, que tous ces projets de lois auraient dû être préalablement soumis au Synode épiscopal. Or il n’y avait pas de réunion du Synode possible sans la présidence du Métropolite. C'était lier la discussion des projets gouvernementaux et leur succès à l’élection d’un nouveau Métropolite ?. Cette fois Novakovié se fâcha tout de bon : la Hiérarchie, écrivait-il le 31 janvier 1882, faisait preuve d’ « inconséquence » et de « partialité ». Les évêques avaient-ils oublié que, même canoniquement, un Métropolite peut toujours a voir un remplaçant ? (en l’occurrence Mojsej) *. Le Gouvernement ne se laissa pas émouvoir par de nouvelles protestations épiscopales : le 31 décembre 1882 la fameuse loi sur les « changements et les additions à la loi sur les autorités religieuses de la confession orthodoxe du 30 septembre 1862 » était enfin promulguée. Le paragraphe 94 de l’ancienne loi, qui concernait
lui aux Affaires Étrangères, d’où les évêques ne sortaient qu’à 2 h. de l'aprèsmidi. « Que s'est-il passé ? » concluait l’article de la Srpska Nezavisnost, dont l’auteur, visiblement, ignorait l’épisode conté par Mojsej.
1 Crkveno pitanje u Srbiji, p. 37-38.
2 Crkveno pitanje u Srbiji, p. 41.
8 Jbid., p. 44.
l'élection du Métropolite, était modifié de façon à donner, dans le corps électoral spécial qui était créé, la prépondérance numérique à l’élément laïque : en plus des quatre évêques du Synode, avaient droit de prendre part à l’élection le président du Conseil des Ministres, le Ministre de l’Instruction publique et des Cultes, le président du Conseil d’État, le président de la Cour de cassation et cinq membres de la Skupètina, soit neuf laïques. Ce n’était plus un Synode, mais une sous-commission de la Skupètina.. Jeronim fut le premier des évêques à protester : dès le 15 janvier 1883 il s’adressait à Novakovié, affirmant que cette loi sur les autorités religieuses était « contraire tant par sa forme que par son contenu » à l’Église.
« D’après cette loi l’Église est devenue une institution d’État. elle est à l’intérieur comme à l’extérieur dans les mains des puissances temporelles : ceci est contraire aux Saintes Écritures et à la Tradition. L'Église orthodoxe chez le peuple serbe, aux temps les plus difficiles, avait conservé son caractère, et voici que ce caractère apostolique est maintenant effacé... »
Suivaient des plaintes sur le sort de l’Église serbe, humiliée, affaiblie, de cette Église qui,
« pendant des siècles, avait servi les intérêts nationaux, qui avait partagé avec le peuple serbe, à travers toutes les vicissitudes, le bon et le mauvais, entretenu soigneusement l’idée nationale dans les temps difficiles, conservé les caractéristiques nationales... 1 » L’évêque de Sabac se refusait absolument à soutenir des réformes aussi néfastes et « élevait sa voix » pour protester « contre une loi d’État qui enlevait à l’Église l’autorité qui lui revenait légitimement ». Le 29 janvier une protestation similaire était signée par Mojse] :
«C’est mon devoir de vous informer, Monsieur le Ministre, qu’en tant que citoyen de ce pays je respecte profondément les lois de l’État, mais qu’en tant qu’évêque je ne puis exécuter ces ordonnances provisoires qui s’opposent aux principes permanents et éternels de la Sainte Église. ? »
Novakovié répondit assez sèchement à Mojsej, faisant ironiquement allusion aux craintes de l'administrateur de l’Archevêché de Belgrade :
« Il est difficile d’entrer en discussion avec vous sur ce qui n’est pas arrivé ou ce qui peut être à l’avenir ou ne pas être, d'autant plus que notre expérience personnelle comme les garanties consti-
1 Crkveno pitanje u Srbiji, p. 58.
3 Crkveno pitanje u Srbiji, p. 53.
tutionnelles et légales nous donnent la certitude qu’une telle éventualité est plus impossible qu’elle n’est possible 1, »
À l'égard de Jeronim le ton est sensiblement plus cassant. Le Ministre estime que les frayeurs de l’évêque de Sabac sont vaines et le blâme nettement de ses « excès de langage», en lui rappelant, « que personne dans l’État n’est autorisé à porter de tels jugements sur les lois de l’État. », et il ajoutait : « Comme tout citoyen, Votre Éminence a le devoir de se soumettre aux lois... ? » Une longue lettre de Jeronim, renouvelant et appuyant par de nouveaux arguments son refus d’accepter la loi litigieuse, n’eut aucun résultat. On était en mars 1883 : depuis dix-huit mois l’Église serbe était sans chef. Novakovié prit le parti de trancher le nœud gordien en procédant inopinément à l'élection du Métropolite. Mojsej, avisé de lintention du Ministre des Cultes, le prévenait immédiatement qu’il ne participerait pas à cette élection puisqu'il n'avait pas reconnu les modifications de la loi de 1862 3. Peine perdue : le roi Milan, dans un décret du 11 mars 1883, fixait au 20 mars 1883 la réunion du corps électoral destiné à nommer un successeur à Mihaïlo. Muni désormais du décret royal, Novakovié s’empressait aussitôt de convoquer pour la date prévue chacun des évêques du Synode : c'était obliger brutalement ceux-ci à prendre leurs responsabilités et placer les prélats devant la cruelle alternative de se soumettre ou de se démettre 4 Jeronim répondit que « dans un Synode anticanonique » il n’y avait pas de place pour lui. L’évêque de Ni, Viktor, priait le Ministre de lui épargner à l’avenir ces « demandes anticanoniques » afin de préserver sa vieillesse d'émotions qu’elle n’était pas en état de supporter 5. Mojsej refusa également. Novakovié, malgré une telle opposition, ne se découragea pas : il crut qu’en redoublant d’énergie il viendrait à bout des évêques. Il les convoqua pour le 19 mars à une « réunion préalable » afin qu'ils se concertassent sur les modalités de l’élection projetée. Cette fois encore Mojse] refusa « pour raison de santé et d’autres circonstances qui l’empêchaient » ; Viktor répondit négativement. Quant à l’évêque de Sabac il ne releva même pas l'offre qui lui était faite. Pour la troisième et dernière fois, le Ministre des Cultes s’adressa à Mojsej pour le convier à participer à la cérémonie du 20 mars. La réplique du « représentant du Métropolite», comme on pouvait s’y attendre, était aussi défavorable :
1"JbId., p.55.
2 Jbid., p. 62.
3 Crkveno pitanje u Srbiji, p. 72.
Ibid, p.12:
5 Ibid., p. 74.
« Une règle du sixième concile de Sardique détermine avec précision le mode selon lequel est élu le Métropolite, et ce mode encore aujourd’hui en vigueur est en pratique dans l’Église orthodoxe de Constantinople : ce n’est qu’en Serbie que l’on s’écarte de cette règle ecclésiastique, quand on projette d’élire le Métropolite comme vous avez l'intention de le faire, Monsieur. ?. »
C’est en l’absence de tous les évêques, c’est-à-dire du Synode épiscopal, que se déroula, le 20 mars 1883, l'élection du Métropolite. Le Protocole qui en conserve le souvenir ne mentionne co mme clercs que les archimandrites Teodosije, Nestor, les archiprêtres Stevan Jakovljevié, Ilija Novakovié, Ljubinko Popovié, Mladen Popovié et Stevan Veliëkovié, soit sept ecclésiastiques en face de neuf laïques. ?.