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LE CLERGÉ ET L'ATTENTAT D’ILKA

’état de division dans lequel se trouvaient les esprits en Serbie apparut manifestement lors de l’attentat d’Ilka.

De retour de sa visite au Prince Alexandre Battenberg à Rusèuk (par laquelle il rendait la visite que lui avait faite ce dernier en octobre 1880), le roi Milan débarquait, le 11 octobre 1882,au port de Belgrade. Il se rendait immédiatement à la cathédrale pour « y remercier le Seigneur de lui avoir accordé un heureux voyage ». Au moment même où il pénétrait dans l’Église, un coup de feu éclata : une balle siffla très près de la tête royale. L’auteur de l’attentat était une femme, la veuve de Jevrem Markovié, ancien commandant de la légion bulgare 4, le héros de Bela Palanka et de Pirot

1 Ibid., 21 mars 1882 (1z Bogoslovije).

2 Borba, 28 mars 1882.

8 Zivanovié (Ziv.), Politiéka istorija Srbije, t. II, p. 217.

4 Cette légion bulgare que commandait Jevrem Markovié à la veille de l’assassinat du Prince Michel était surtout composée par les étudiants bulgares du Séminaire Étranger et de la Velika Skola. Raëa Miloëevié raconte dans ses souvenirs que, lors des funérailles du Knèze assassiné,cette légion suivait immédiatement la dépouille mortelle, précédée seulement du Régent Milivoj Blaznavac. « D'un mot de Jevrem Markovié dépendait la vie de Milivoj Blaznavac et de beaucoup d’autres dignitaires ». Cf. Miloëevié (Raëa), Timoëka Buna, p. 53.

en 1877. Malheureusement pour lui, en même temps qu’un grand chef militaire, Jevrem était le frère de l’apôtre du radicalisme, Svetozar Markovié, etles membres du parti le considéraient comme son successeur spirituel. Après avoir vainement essayé de le déshonorer, le Gouvernement avait trouvé le moyen de le compromettre dans l’affaire de la sédition de Topola et, après une intervention personnelle de Milan, il avait été condamné à mort. Sa veuve, malgré les conseils et les objurgations de ses amis,s’était retranchée derrière une solitude farouche et, toute à sa haine, avait préparé avec soin le jour de la vengeance. Elle s’était installée dans une chambre misérable, si basse que «la fenêtre qui donnait sur la rue était presque au niveau du pavé ! ». Du moins, de ce taudis abject, Ilka avait la possibilité de surveiller durant de longues heures l’église cathédrale où elle préméditait déjà d’accomplir son crime. Ilka était une nature mystique. Tous les jours, elle se rendait à l’église, assistant à chaque office, restant à prier après Vêpres et Complies. Les prêtres connaissaient bien et avaient en grande estime cette femme en deuil, si pieuse, qui chaque jour, après avoir embrassé l’Icone et allumé un cierge, allait regagner sa place habituelle et se plonger dans les oraisons. Le jour de l’attentat Ilka était entrée dans la cathédrale de grand matin, avant les prêtres et le sacristain. Elle savait que le Roi devait revenir et elle était prête à l’attendre tout le jour. Dès qu’il avait pénétré à l’intérieur de l’église, elle avait tré, mais la balle manquant son but était allée se loger dans l’Icone.

Cette affaire eut, sur la politique intérieure de la Serbie, des répercussions considérables : bien qu’Ilka ait préparé toute seule l’attentat et qu’elle n’ait point eu de complices, on rejeta la responsabilité de l’affaire sur le parti radical que l’on regarda comme l’instigateur d’un crime dont Ilka n’était que l’instrument. La presse progressiste, surtout le Videlo, mena contre l’organe radical Samouprava une campagne d’une extrême violence ?. Les radicaux furent injurieusement baptisés Markovicevci (« les gens de Markovié ») 5, Le Roi lui-même était arrivé à un tel degré d’excitation qu'il était incapable de prononcer avec sang-froid le simple mot de « radical » 4. Les libéraux, plus modérés, demeuraient toutefois nettement hostiles aux radicaux.

Ils s’efforcèrent donc de présenter l’attentat contre le roi Milan comme une conséquence naturelle de l’affaiblissement de la piété chez le peuple et des ravages causés à la religion par le radicalisme.

1 Miloëevié (Raëa), Timoëka Buna, p. 57.

- Zivanovié (Ziv.), Politiëka istorija Srbije, t. II, p. 218. 3 Zivanovié, op. cit., p. 218.

* Miloëevié (Raëa), Timoëka Buna, p. 9-10.

LE CLERGÉ ET L'ATTENTAT D’ILKA ais)

La Srpska Nezavisnost fit un sombre portrait du mari de la criminelle, Jevrem Markovié, auquel, à côté de beaucoup d’autres «crimes », elle reprocha d’avoir lutté dans les rangs polonais contre l’orthodoxe Russie. On essaya de le transformer en un ennemi de l’Église, sans foi ni loi :

€ I] aurait eu dix têtes qu’il les aurait perdues toutes. »

Les libéraux poursuivirent de leur haine la mémoire de Jevrem en qui ils voyaient le symbole de toutes « les forces mauvaises » qui menaçaient le peuple serbe 1.

Le plus curieux est que la colère libérale ne fut nullement partagée par la puissante protectrice du Parti : la Russie. Vladan Djordjevié, dans sa brochure : Die Serbische Frage, nous apprend que les milieux slavophiles russes interprétèrent tout différemment l'attentat. Un des leaders du slavophilisme, A. Majkov, Conseiller Impérial et « visiteur quotidien de Gaëina », osa, sous sa signature, publier un article dont ce passage donne l’esprit :

« Ilka Markovié peut être mise en parallèle avec de grandes patriotes, la Judith de l’Ancien Testament et la Charlotte Corday de la Révolution française : cette dernière, par le meurtre de Marat, a sauvé sa patrie des terroristes sanguinaires. [ka a voulu tuer le roi Milan, parce que, femme cultivée, elle était capable d’avoir une libre opinion sur la situation politique et économique de la Serbie, et qu’elle était parvenue à la conviction que le roi Milan ruinait la Serbie. »

Malheureusement Djordjevié ne nous dit pas quel est le journal où parurent ces lignes. Quoi qu’il en soit, il est significatif de souligner en cette affaire les divergences entre l'interprétation de l’attentat d’Ilka par les milieux slavophiles russes et la réaction des libéraux orthodoxes de Serbie ?.

1 Srpska Nezavisnost, 31 oct. 1882.

2 Djordjevié (Vladan), Die Serbische Frage, Stuttgart et Leipzig,1909, p. 62.

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