‹ La Serbie et Son ÉgliseChapitre 130 sur 197 · NUANCES DE L’ANTICLÉRICALISME SERBE · texte numérisé non relu

NUANCES DE L’ANTICLÉRICALISME SERBE

lièrement ceux qui vivent dans Belgrade et dans les monastères, sont vraiment de pauvres gens. Une chose est seulement étonnante: c’est qu’il n’y en ait pas qui meurent d’autre chose que d’apoplexie. Les popes russes sont aussi de pauvres gens, eux qui ont du mal à porter leur ventre. Certains d’entre eux sont déjà vice-empereurs en Russie, et, au nom des « idées chrétiennes », ils recommandent la pendaison et la persécution des hérétiques, qui a déjà été entreprise dans toutes les provinces de la vaste Russie 1, »

Nous avons vu qu’en 1882 la Borba remplaçait le Radnik. Le nouveau journal s’était d’abord montré assez réservé sur le terrain religieux, se contentant de mener une violente campagne contre la Russie. En avril 1882, la Borba se décidait cependant à attaquer les croyances religieuses, en ayant d’ailleurs recours àune argumentation anticléricale sans grande originalité : la Borba déplorait que « sauf quelques hommes isolés, le peuple prît pour de l’argent comptant toutes les phrases des popes et toutes leurs balivernes... » La gelée

ayant détruit en province de nombreuses récoltes, ce journal en profitait pour se livrer à quelques sarcasmes : « Si les orthodoxesorientaux, les orthodoxes-romains, les orthodoxes-musulmans, obtiennent de Dieu qu'il revivifie les fruits perdus par le gel et nous accorde de bonnes récoltes cette année et les suivantes, alors nous passerons dans leur camp et nous croirons dans les forces surnaturelles et mystérieuses. ? »

Cet article provoqua un véritable scandale : jamais en Serbie on n’avait encore osé ridiculiser à ce point les croyances religieuses. Ce furent surtout les hbéraux qui furent les plus indignés ; un de leurs journaux, le Narodno Oslobodjenje, rédigea une réponse virulente et protesta énergiquement contre des manifestations aussi insolentes de l’athéisme. Il concluait son réquisitoire en demandant instamment aux socialistes de ne point toucher à la notion de Dieu : « Laissons Dieu en paix » (Ostavimo Boga na muiru).

La Borba, poursuivant sa campagne, s’empara de cette formule, qu’il fit sienne : « Nous ne demandons rien d’autre, dans le domaine religieux, que ceci : laisser Dieu en paix. C’est le second point de notre programme. Car dès que nous aurons laissé Dieu en paix, il ne sera plus besoin de construire et de réparer les églises etles mosquées, les synagogues et les monastères : c’est ainsi que la Serbie indigente pourra économiser des milliers et des milliers de ducats et les utiliser à la construction de fontaines artésiennes et de puits qui sont utiles

1 Radnik, 1881, n° 161.

2 Borba, 9 avril 1882.

8 Jbid., 23 avril 1882.

dans les villages et les villes et le long des chemins où passent les gens et les troupeaux... » La Borba reprenait aussi complaisamment le vieil argument anticlérical : « mieux vaut avoir des instituteurs pour nos écoles que des prêtres pour nos Églises ».

«.… Si nouslaissons Dieu en paix, nous n’aurons plus besoin de Séminaire ni de Métropolite, ni de moines, ni de popes ni de leurs livres, et ainsi nous disposerons de plus de moyens pour régulariser et canaliser les marais, ce qui nous servira grandement du point de vue économique et sanitaire... 1 »

Il est nécessaire de constater que, lorsque la Borba attaquait non plus seulement les idées religieuses, mais l’organisation ecclésiastique même, c'était plutôt à l’Église romaine qu’elle s’en prenait : ce qu’elle entend vraiment par « cléricalisme », c’est bien le papisme plutôt que l’'Orthodoxie 2. Quand elle se plaît à rechercher des histoires scandaleuses de prêtres, elle puise de préférence dans l’Église catholique plutôt que dans l’Église nationale. Popovska posla… : sous ce titre méprisant ce sont des pamphlets contre des curés italiens ou suisses que l’on nous offre et non pas contre des popes serbes. Au fond, la peau du vieil orthodoxe est difficile à faire tomber, et il reste toujours un fond plus ou moins sensible de rancœur contre le mantijaÿ catholique $. Le journal socialiste sait se montrer plus orthodoxe que les autres quand il proteste contre la décision prise par le Gouvernement serbe de laisser quêter à Belgrade des religieuses catholiques, en faveur des « pauvres Bosniaques » 4,

La Borba devait redoubler d’audace quand ses rédacteurs eurent constaté que la censure gouvernementale épargnait leurs articles les plus violents 5.

En septembre 1882, un autre éditorial de la Borba avait soulevé, pour la seconde fois, l’indignation des « bien pensants » libéraux. Dans un parallèle sacrilège, elle osait comparer « la fatale impuissance » de ses adversaires politiques à celle du Christ : |

« Imaginez de noirs desseins, mais ne vous étonnez pas si le mond commence à se moquer de vous et à vous cracher dessus. Le Christ a eu le même sort. Les idées qu’il prêchait n'étaient pas compré-

1 Borba, 23 avril 1882.

2 Borba, 26 août, 25 août, 29 août 1882.

8 Jbid., 11 juil. 1882.

4 Jbid., 21 avril 1882.

5 Le Roi lui-même n'était pas à l'abri des sarcasmes de la feuille socialiste : voici, en exemple, cette information qui échappa, on ne sait trop comment, aux ciseaux du censeur : « Le roi de Serbie Milan, avec la générosité qui lui fit récemment accorder au fonds des étudiants pauvres la somme de dix ducats, a daigné donner au théâtre allemand de Vienne 1.000 florins.. » (Borba, 127 oct. 1882).

L ANTICLÉRICALISME DE SVETOZAR MARKOVIÉ 359

hensibles à tout le monde ; le monde le méprisait, se moquait de lui et le crucifia. ÿ

L’humanité en a fini une fois pour toutes avec les idéaux pour lesquels vous combattez, car il n’est pas étonnant que le monde méprise des idéaux qui n’ont pas de fondements dans la nature humaine... 1 »

L’ANTICLÉRICALISME DE Sverozar Markovié.

Svetozar Markovié s’est montré particulièrement impitoyable pour la religion qu’à l’instar de Karl Marx il considérait comme «l’opium du peuple ». L'Église, selon lui, n’était pas seulement l’instrument servile de la classe bourgeoise, mais constituait une classe spéciale, une aristocratie cléricale, égoïste et cupide qui vivait parasitairement en marge du peuple :

« Toutes les religions sont accessibles à l’homme grâce à la révélation divine, c’est-à-dire qu’elles ne communiquent leurs secrets que par le truchement de leurs élus. C’est ce qu’enseignent les prêtres de toutes les religions chez toutes les nations civilisées.

Ainsi s’est constituée une classe d'hommes dont le devoir essentiel est de jouer le rôle d’intermédiaires entre le commun des pécheurs et les hautes puissances divines..

Même si la religion prêche l'égalité des hommes devant Dieu, elle n’en contient pas moins en elle-même un germe d’inégalité sociale. Si certains hommes, en effet, ont des rapports avec la divinité, s’ils ont le pouvoir d'interpréter aux autres mortels les révélations divines, c’est-à-dire de leur prescrire ce qu’ils ont à penser sur euxmêmes et sur le reste, en leur donnant des règles déterminées de vie basées sur les « commandements de Dieu », on peut déclarer qu’une inégalité de fait règne entre les hommes... C’est en ceci que réside la raison principale pour laquelle cette classe d'hommes, dans tous les pays, au sein de toutes les religions, a combattu avec une haine aussi fanatique la science, le développement de l’homme, la liberté.. ? »

Svetozar Markovie est le premier penseur serbe qui ait osé émettre l'opinion que l’Église orthodoxe n’a pas conservé et protégé la nation serbe. Il prétend que, dans la vie du peuple, qu’il s’agisse de la famille ou de la commune, on « voit très peu, ou pas du tout l’infinence de la religion chrétienne ». Le peuple serbe a conservé fidèlement un fonds

1 Borba, 5 sept. 1882.

2 Celokupna dela Svetozara Markovica, t. V, Belgrade, 1893, p. 14. Voir plus particulièrement Realni pravac u nauci 1 Zivotu (édit. 1892).

de croyances et d’habitudes vieux-slave, païen, « préchrétien ». Bien que les chansons nationales célèbrent la lutte za krst éasni 1 za veru hriféansku, les soulèvements contre les Turcs n’ont jamais eu, selon lui, un caractère religieux, mais exclusivement politique. Enfin, si l’Église a jadis été derrière le peuple, il n’en était plus de même depuis longtemps : en Autriche-Hongrie et en Turquie, l'Église (orthodoxe) était aux côtés des oppresseurs de la nation serbe.

« L'Église a montré qu’elle a d’autres intérêts que ceux de la nation ; elle l’a montré en Turquie et en Autriche et ellele montre aussi aujourd’hui. Le peuple serbe a défendu l’Église orthodoxe, comme chaque nation défend ce qu’elle vénère, comme une chose sacrée ; mais les rapports entre l’Église et la nation n’ont jamais été que les rapports de maîtres et de sujets. 1 »

Svetozar Markovié pourtant, en dépit de son anticléricalisme de principe, ne s’est Jamais attaqué au bas clergé, qu’il se refuse à considérer comme une classe (selon lui, seule la Hiérarchie — qu’il appelait l’Église — constituait une classe)

« Notre clergé, en tant que classe, n’a aucune puissance, aucune force. Il est composé d'hommes qui ne valent qu’en tant qu’ils - appartiennent à tel ou tel parti ; mais par eux-mêmes ils ne forment aucun parti. »

C’est pourquoi l’anticléricalisme uniquement dirigé contre le bas clergé n’aurait aucune signification :

« S'il apparaît qu'il soit nécessaire de frapper le clergé, il faut le frapper comme étant l’auxiliaire d’une autre classe sans laquelle la curaillerie (popovstina) ne vaudrait rien ? ».

En 1871 déjà, année où précisément le Synode épiscopal constate les progrès effrayants du « mauvais esprit » dans la société serbe, Markovié a à peu près totalement renoncé à son anticléricalisme idéologique pour se consacrer à une action plus immédiate et plus réaliste, la lutte contre l’absolutisme et la « bureaucratie ». Dans le programme primitif du parti, on ne mentionne même plus la séparation de l’Église et de l’État. C’est à peine si un journal de Markovié, Oslobodjenje, ose réclamer une diminution des traitements épiscopaux et le transfert des procès matrimoniaux à des tribunaux civils ÿ.

1 Skerlié (Jovan), Svetozar Markovié, njegov äivot, rad i ideje, Belgrade, 1922, p. 213.

2 Skerlié (Jovan), op. cit., p. 214.

* Skerlié a reproché à Svetozar Markovié d’avoir « sous-estimé le danger qui venait de l’Église », et il conclut : « L'expérience de la démocratie en Europe, ces trente dernières années, l’expérience de la démocratie serbe en Voïvodine, à toutes les époques, et en Serbie, ces dernières années, le mal profond et permanent dont

ANTICLÉRICALISME ET ANTIMONACHISME 361

ANTICLÉRICALISME ET ANTIMONACHISME.

L’anticléricalisme radical (et plus généralement serbe) ne s’attaque pas au bas clergé qui se confond avec la nation et qui fournira les premiers militants des nouveaux partis. Au contraire, il semble épouser les préventions et les haines de ce bas clergé contre la tyrannie des évêques. C’est là un trait très ancien chez le Serbe : la poésie populaire révèle ce que le peuple a toujours pensé de son Église : le haut clergé y est corrompu, débauché et simoniaque, car 1l a conservé l’empreinte phanariote ; mais le bas clergé reste profondément honnête et religieux 1. C’est moins un anticléricalisme qu’un antiépiscopalisme clérical. Sans doute pouvait-il parfois revêtir une forme provocante : en novembre 1875, une pétition signée par 50 députés de l'opposition exigeait que l’on dépouillât les monastères de leurs biens fonciers et qu’on les répartit

souffre notre nation par suite de sa soumission confessionnelle, ont prouvé que Markovié n’a pas mesuré le péril éternel du dogmatisme confessionnel ». (Skerlié, op. cit., p. 215).

1 Rien ne traduit mieux cet état d’esprit des masses qu’une poésie populaire célèbre et reproduite dans le Videlo du 25 juillet 1882 : Du$an hoce sestru da uzme, où se manifeste, sous le couvert d’une vieille légende, une violente satire contre le haut clergé :

Pa prokleto prosipase mito

Da mu dadu sestru za ljubovcu.

Kaludjeri mito privati$e

I privati dvanaest vladika

I éetiri srpska patrijarha,

No ne hoce djakone Jovane

I njegove djece trista ljude

(Vuk KaradZié, Srpske narodne pjesme, 11, n° 27) Et de prodiguer de maudits pots de vin

Afin qu'on lui permît de prendre sa sœur pour maîtresse Les moines acceptèrent les pots de vin,

Et les douze évêques les acceptèrent aussi

Et aussi les quatre patriarches serbes,

Mais le diacre Jovan les refusa

Ainsi que les trois cents personnes, ses enfants.

La conclusion de cette poésie naïve est aussi significative : dans une épreuve par le feu, les évêques et les Patriarches brûlent, tandis que le simple diacre traverse les flammes avec les siens sans en souffrir le moins du monde.

Ce simple diacre, cet élu du Seigneur, est en quelque sorte le représentant du peuple, du bas clergé qui se confond avec le peuple et sait mieux être l'interprète de la foi que les princes de l'Église (cf. le très intéressant article de Aleksandar Banovic : Hriséanski elementi u narodnoj poeziji, dans le n° d'avril 1937 du Hriséansko Delo de Skoplje, n° 121).— Sur le personnage même du diacre Jovan, cf. J. Karanovié, Revue des Études slaves, XII, p. 74 et sqq.

entre des écoles d'agriculture et d'artisanat. La même pétition demandait que l’on groupât tous les moines en six monastères sans leur accorder de paroisses. Cette pétition avait été signée entre autres par Jevrem Markovié et Adam Bogosavljevié, et aussi par un prêtre qui se distinguera bien des fois dans la mêlée politique par son esprit partisan : Nikola Krupezevié. Mais ces mesures réformatrices étaient réclamées par le clergé avec plus de passion, peutêtre, que par les laïques.

Vingt jours avant la motion Markovié-Bogosavljevié, un violent article avait paru dans le Staro Oslobodjenje, dont le titre exprimait éloquemment le contenu : « Il faut abolir notre Séminaire ». Ce pamphlet s’achevait sur la déclaration suivante :

« Il n’est pas utile de réformer maintenant notre Séminaire, nous avons des affaires plus urgentes. Il faut le fermer aussitôt. »

Tandis que l’Istok libéral relevait vertement ces écarts dans un article intitulé :« Les Nazaréens autour du Staro Oslobodjenje», lOmladina Bogoslovije découvrait une cinquantaine d’élèves du Séminaire pour défendre un journal qui proposait l’abolition de leur Maison!.

L’anticléricalisme radical était donc assez proche de l’anticléricalisme progressiste. Les radicaux sont ennemis de l’Épiscopat parce que celui-ci est un maître tyrannique pour le bas clergé. Les progressistes combattent également cet épiscopat mais surtout en raison de son indiscipline et de sa désobéissance envers le Gouvernement. Le jour où ils auront réussi à installer sur les sièges diocésains de Serbie des hommes dociles, des « fonctionnaires » ecclésiastiques, il leur importera peu que les popes soient maltraités ou non. L’anticléricalisme progressiste est un anticléricalisme de Gouvernement. Celui des radicaux est un anticléricalisme électoral assez théorique. L’un et l’autre sont vides de tout contenu affectif. Par contre, si l’on ne saurait trouver aucun ressentiment sérieux contre le clergé séculier, il n’en est pas de même quand il s’agit de l’ordre monastique. Les disciples de Pelagié et de Markovié partageaient sur ce point les conceptions de Novakovié.

Les progressistes inclinaient à considérer l’ordre monastique comme un ordre fainéant, replié sur lui-même, détaché de la nation, incapable d’administrer les biens qu’il détenait en surnombre. Leur €antimonachisme » n’avait cependant pas les mêmes nuances que

1 Zivanovié (Ziv.), Politiéka istorija, t. II, p. 132-3.

Dès les origines de son mouvement, Svetozar Markovié avait trouvé des collaborateurs fervents dans l’Église. Le pope Marinko Ivkovié — qui devait disparaître tragiquement dans la Timoëka Buna en 1883 — se trouvait à ses côtés depuis 1872. De même, le pope Miloje Barjaktarovié depuis 1873, le diacre Arsenijevié de Paraéin depuis 1875, et beaucoup de séminaristes.

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celui des radicaux. Ceux-ci ne s’opposaient aux moines que parce qu’un facteur important de leur force électorale était constitué par le bas clergé de province qui n’aimait guère l’esprit de domination des réguliers et ne leur pardonnaït pas de détenir le monopole de l’épiscopat. Les libéraux entreprirent de défendre les monastiques. Un article, paru le 15 août 1882 dans la Srpska Nezavisnost (son auteur pour conserver l’anonymat signait « un moine»),exprimait, nonsans éloquence, l’amertume de l’ordre monastique serbe devant la campagne de diffamation menée contre lui par les radicaux et les progressistes. L'article était intitulé : « Tout pour le peuple » et « le Moine »1, Ce plaidoyer imaginaire fit sensation et fut à l’origine de multiples discussions tant dans la presse qu’à la Skupètina sur les possibilités et les modalités d’une réforme de la « condition monastique » :

« Je suis Serbe, écrivait le « Moine » à la rédaction du journal libéral. Mon père, mon grand-père, mon arrière-grand-père, etc. étaient tous de vrais et de purs Serbes. Tous mes ancêtres, hommes du peuple, ont vécu dans le peuple et ont partagé avec lui les malheurs et les joies, le bon et le mauvais. C’est ainsi que leur sang a coulé à Caëak, à Ljubié, à Mifar, que leurs os sont dispersés sur tous les champs de bataille où s’est fondée la liberté serbe, la principauté et puis le Royaume de Serbie, pour lequel j’ai moi-même combattu en 1876 et 1878. Je suis donc un vrai Serbe, par l’âme comme par le corps. Serbe je suis aujourd’hui et Serbe je resterai jusqu’à la fin de ma vie. Je vis au sein du peuple que je sers avec fidélité et cela presque sans gagner un sou. Et j'aime ma nation, il me semble, beaucoup plus et plus sincèrement que bien d’autres qui se nomment « patriotes » et qui vont criant partout : « pour la nation ! pour la nation !»et qui, au fond, ne travaillent que pour leurs intérêts... ? »

Un réquisitoire violent contre les progressistes accompagnait cette profession de foi : pourquoi ces soi-disant « patriotes » repré-

1 Srpska Nezavisnost, 15 août 1882. On s’efforçait ainside ridiculiser une formule électorale chère aux progressistes : « Tout pour le peuple ».

2 Ja sam Srbin. Moj otac, ded, praded itd., spi su bili pravi i cisti Srbi. Soi moji stari, kao ljudi iz naroda, tiveli su u narodu, i delili s njime svaku sreéu 1 nesreéu, svako dobro i zlo. I tako, kroi mojih predaka ima prolivene i na Caëku, ina Ljubiéu, i na Misaru, i njihovih kostiju ima rasturenih po svima bojiétima, na kojima se stvarala srpska sloboda, srpska kneïevina pa 1 srpska kraljevina, za koju sam ja bivao u redu boraca 1876 i 1878. Ja sam dakle pravi Srbin, i dusom 1telom, pa kao takav i danas äivim a Srbin éu ostati do kraja Zivota. Ja i sada Zivim u narodu koga verno sluïim i to skoro bez pare i dinara. Ja i sada moj narod volim pa, éini mi se, mnogo, mnogo vise i iskrenije nego mnogi drugi kojise zovu «patriote» i koji svuda i na svakom mestu viëu : «za narod, za narod », a u samoj stvari, za njih same j Nijhovo gospodstvo…

sentaient-ils toujours les moines comme des « étrangers » au peuple (venus d’Arabie) !, et ses ennemis irréconciliables ?

« Que l’on prenne garde toutefois ! » concluait le « Moine » anonyme : le moine, quoique à un moindre degré que le prêtre, n’est pas un isolé en Serbie, auquel on pourrait s’en prendre impunément. À défaut de femme, il a des parents, un kum, des oncles tous prêts à se dresser pour sa défense.» C’était prévoir un appel à une sorte de « démagogie cléricale » qui n’était pas impossible dans un pays patriarcal comme la Serbie de cette époque.

Les monastères, poursuivait le défenseur du clergé régulier, n'étaient autre chose que des «hôtels populaires ». En les supprimant on léserait le peuple. Le plaidoyer s’achevait par un tableau romantique de la vie monastique : on décrivait la rude existence du moine, partageant le labeur du paysan, au service du peuple, pour le risible salaire de 100 groë par mois. Il était de toute nécessité de procéder aux réformes indispensables : d’abord étendre et approfondir la culture des ecclésiastiques, malheureusement encore insuffisante, et pour cela il fallait conserver et augmenter les bourses d’études en Russie et ailleurs. Une autre réforme qui s’imposait était l’augmentation des traitements : les protestations du Métropolite Mihaiïlo à l’occasion de la loi sur les taxes avaient révélé à la Serbie les salaires de famine attribués à son clergé. Enfin, il fallait rendre aux moines la plénitude de leurs droits civiques, tant au sein de la Skup- Stina que dans l'administration municipale. La condition de paria à laquelle on les avait relégués n’était pas de nature à relever la considération à laquelle ils avaient le droit de prétendre.

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