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NUANCES DE L’ANTICLÉRICALISME SERBE

Il ne manquait point de bons esprits, dans le clergé orthodoxe, pour penser que l’anticléricalisme était lui aussi une importation de l'Occident. Ils justifiaient cet anticléricalisme qu’ils n’interprétaient que comme une réaction toute naturelle contre l'intolérance et le fanatisme de l’Église catholique romaine. Il y avait des prêtres orthodoxes pour penser que l’anticléricalisme était non seulement excusable, mais encore obligatoire chez l’intellectuel occidental. Au contraire, l’inteligencija de Serbie se devait d’être orthodoxe, puisque l’Église orthodoxe était la source de toute liberté et de tout progrès 1.

Il est effectivement paradoxal que le combat le plus impitoyable qui ait été mené contre l’Église ait été engagé par un parti politique qui s’inspirait des idées d’ordre, d'autorité et de conservation sociale. Les critiques les plus acerbes qui ont jamais été formulées contre le clergé l’ont été en effet par les progressistes. Il est vrai qu’elles visaient moins le dogme religieux qu’une hiérarchie impopulaire et moins cette hiérarchie que son chef particulièrement odieux aux progressistes, le Métropolite Mihaiïlo. Encore n’était-ce pas tant le Métropolite que l’on cherchait à abattre qu’une des principales « colonnes » du parti libéral. Les radicaux de leur côté avaient une clientèle trop ecclésiastique pour se permettre de suivre les intempérances verbales du Staro Oslobodjenje. Ils se bornèrent au début à offrir simplement la publicité de leur tribune aux revendications les plus anodines du bas clergé. Leur presse qui commençant à paraître librement abritait dans ses colonnes les récriminations des popes contre l’intransigeance épiscopale... ?

Le premier grand voyageur serbe en Occident, Dositej Obradovié, premier « ministre de l’instruction publique » de Serbie (1811) et fondateur de la Velika Skola, tout en proclamant la grandeur et l'utilité du Christianisme, s’avouait l'ennemi des prêtres : « Autrefois martyrs, représentants du vrai Christianisme, ils se sont changés en bourreaux qui, sous le masque de la religion, torturent et trompent les hommes.» Adversaire du cléricalisme, il propose, en philanthrope, que les monastères soient transformés en hôpitaux, en écoles, en orphelinats. (Atanasijevié (Ksenija), Penseurs Yougoslaves, Belgrade,1937, p. 94). Cette attitude d’un des premiers « philosophes » serbes contemporains est d'autant plus intéressante qu'il vivait à l’époque où le clergé combattait LonTen dans les rangs du peuple pour la cause nationale. Sur le Joséphinisme d'Obradovié, voir Skerlié, Istorija nove srpske knyjizevnosti, Belgrade, 1914, pp. 89 et sq.

1 Hrigéanski Vesnik, fév. 1894, p. 325.

2 Dans les années 80 la presse d'opinion serbe connaît un prodigieux essor : en 1880 les progressistes lancent leur nouvel organe, le Videlo ; l’année suivante, c’est au tour des libéraux avec la Srpska Nezavisnost, des radicaux avec la Samouprava, des socialistes avec le Radnik auquel succèdera, en 1882, la Borba. Cf. Skerlié, Istoriski pregled srpske $tampe 1791-1911, et aussi, parue plus récemment, l excellente petite Histoire de la Presse yougoslave, de Sumarevié (Svetislav), éditée à Belgrade, en 1937, par les soins du Bureau Central de Presse.

Elle se montrait peu respectueuse, parfois, pour les dogmes de l'Église, mais évitait les attaques directes. La discussion restait toujours sur le plan théorique, alimentée par les arguments d’un Pelagié ou d’un Svetozar Markovié 1. Le Radnik était plus brutal dans ses polémiques, mais par un détour habile affectait de s’en prendre principalement au clergé de Russie. En passant, 1l lançait quelques sarcasmes aux prêtres serbes :

« La Russie est le seul pays en Europe qui se distingue par un rêgime véritablement asiatique. Chez elle gémissent sous le knout et dans les geôles tous ceux qui ne peuvent pas supporter les insolences du despotisme contemporain. Elle tient en esclavage son propre peuple et s’en va gémir sur des tombes étrangères au nom de la liberté des nations slaves (ona dräi u ropstou narod svo; a kuka na tudjem groblju za slobodom Slovenskih naroda.….) En outre, non seulement la presse, ces messieurs slavophiles et la bureaucratie ne tolèrent chez eux aucune remarque sur rien de ce qui touche à leur système, mais encore ils louent l’attitude du nouveau Pape (l’ex-métropolite Mihaïlo) qui veut, comme ses prédécesseurs, qu’il y ait dans notre pays une autorité pour laquelle ne seront pas en vigueur des lois auxquelles sont soumis les autres citoyens, tout en prétendant préserver les intérêts du pauvre clergé. Oui, les prêtres, et particu-

Il ne faut pas oublier non plus que c’est en 1879 qu’Aleksa Ilié lançait, malgré l'opposition du Métropolite Mihailo, le Hriséanski Vesnik, revue ecclésiastique hebdomadaire, violemment progressiste, qui devait avoir, dès les origines, les plus brillants collaborateurs : Novakovié, Miliéevié, Mijatovié (sur les origines de cette publication, voir Ilié, Moji doZivljaji, p. 54).

1 Pelagié était un des partisans les plus résolus de la lutte antireligieuse. En sa qualité d’archimandrite défroqué, il insufflait à son anticléricalisme l’esprit de révolte des apostats. Il prétendait saper la religion à sa base :

« Là où commence la foi en un Dieu dogmatique, en des diables et des anges, un paradis et un enfer, cessent la raison et la vérité. La Religion divise, abrutit et ruine matériellement les peuples et les hommes. N'est-ce pas une terrible stup'dité que le monde paye et respecte ces papes et ces patriarches, ces évêques et ces prélats qui l’abrutissent par leurs prières, l’humilient par leurs bénédictions ?.. » Et plus loin, il osait comparer le métier du prêtre à celui de la prostituée : «... Regarde comme le pope et le moine, avec leurs chefs, vendent les prières, les bénédictions etle corps du Christ... La prostituée qui vit de la vente desesbaïisersetde son. n'est ni plus méprisable ni plus malhonnête que celui qui vend le corps du Christ et une bénédiction vide ». Pelagié s’en prenait aussi violemment aux « Saintes Écritures », un tissu de mensonges inventé par les prêtres, afin de mieux assurer l’asservissement économique et politique du peuple. « La religion était l'œuvre des charlatans, et si l’on voulait assurer le progrès de l'humanité, il fallait commencer par effacer des habitudes populaires le nom de Dieu ainsi que toute foi et tout respect en lui... » Alors « seulement, quand sera détruite la foi dans le Dieu des popes, seulement alors, on respectera l’autorité humaine et la majesté de son cerveau et de ses droits. »( Texte cité dans la brochure Xo su i êta su srpski Radikali, parue à Pantevo, en 1900, p. 29-30).

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