LE PROBLÈME DU SOUVERAIN
‘pagne de presse qui avait suivi, l’autorité morale de l’Église, jusque- Jà considérée comme inattaquable, n’avait pas été épargnée, et elle avait essuyé le feu de la satire. C’était la un phénomène nouveau dans l’histoire religieuse de la Serbie.
Ce n’était assurément pasla première fois que se posait la question des rapports de l’Église et de l’État, et les problèmes d’administration ecclésiastique avaient toujours bénéficié de la sollicitude du Knèze et de la bienveillante attention de la Skupätina. Mais, en 1883, ce n’était plus Le rôle politique ni même la mission nationale de l’Église que l’on osait discuter, mais sa signification spirituelle.
On ne pouvait point comparer la disgrâce du Métropolite Petar à la destitution de Mihaïlo. L’un avait dû sa déchéance à ce qu’on l'avait tenu, à tort ou à raison, pour l’adversaire de la dynastie. L’autre avait été traité en « ennemi des lois ». Il y a là une évolution sur laquelle il convient d’insister. Le peuple serbe n’avait eu jusqu’alors ni le temps, ni le goût de s'intéresser aux problèmes de droit constitutionnel.
Quel était le pouvoir suprême, celui du Knèze ou celui du peuple exprimé par les grandes Skupstine ? On peut dire que les constitutions serbes, loin de s’inspirer du droit coutumier, représentaient un compromis, un armistice toujours provisoire entre les prérogatives princières et les libertés populaires. De même, la position de l’Église dans l’État n’avait jamais été nettement définie, précisément parce que la forme du Gouvernement, à défaut de la forme de l’État, n'avait jamais été juridiquement déterminée. L'Église transmettaitelle le pouvoir au chef de l’État ou le conférait-elle directement au peuple ? Autant de questions laissées en suspens et qui, pour la première fois, allaient être publiquement discutées. Tant que les désaccords surgis entre les administrations ecclésiastiques et civiles avaient été réglés à l’amiable entre le Métropolite et le Knèze, nul n’avait souffert de cette absence de système.
Mais après 1883 la situation n’était plus la même : l’Église avait perdu beaucoup de son prestige depuis que deux hiérarchies rivales se disputaient avec une égale âpreté le privilège de la légalité et de la canonicité. En fait, sinon en droit, il y avait en Serbie deux chefs de l’Église qui se concurrençaient et le farouche Mihailo, du fond de son exil, semble avoir gardé un pouvoir plus effectif que l’indolent Teodosije.
Le pouvoir temporel, au contraire, a gagné singulièrement en autorité. La Principauté est devenue Royaume en 1882 et l’ancien Knèze s’est élevé au rang des Monarques ; le peuple aime à voir en lui l'héritier des Némanides, et cette glorieuse succession le couronne
comme d’une auréole mystique!. Les partis politiques, surtout ceux alors considérés comme dynastiques (c’est exclure les radicaux), s’empressent d'exploiter ce déséquilibre nouveau des puissances spirituelles et temporelles. Les progressistes sont les premiers à voir dans le Roi Serbe plus qu’un simple enfant de l'Église orthodoxe : le Videlo, le 15 août 1882, intitulait son éditorial sur la question religieuse : Le chef oint est le chef de l’Église ; en d’autres termes, le Roi, consacré par l’Église, héritier des souverains médiévaux serbes, doit être considéré non seulement comme un chef temporel, mais aussi comme un chef spirituel. Les progressistes recherchaient d’anciens textes par lesquels ils s’efforçaient de démontrer que les premiers souverains serbes avaient aussi été des chefs religieux. Ils utilisaient en particulier un privilège d’Alexis Comnène, en 1181, qui semblait établir que ce prince réunissait en ses mains les pouvoirs temporel et spirituel. L'Église serbe, « qui avait reçu de l’Église grecque l’Orthodoxie » (?), pouvait suivre le même exemple.
« D'ailleurs n’était-il pas évident », poursuivait le Videlo, « que, dans toutes les églises orthodoxes, le souverain du pays était en même temps chef de l’Église ? Il en était ainsi en Russie, en Grèce, en Roumanie et dans tous les pays Les « supérieurs » des Églises nationales, ou évêques, n’obtenaient leurs situations que du chef d’État ». Si donc le « Primat de l’Église Nationale » ne jouissait plus de l’approbation du Souverain, i pouvait être révoqué sans qu’il y eût pour cela conflit entre l’Église et l’État ?.
Les libéraux estimaient scandaleuse cette « falsification » des textes anciens. Îls ne pouvaient pas admettre non plus que les Videlopci osassent « compromettre le Roi dans cette mêlée 3». Ils se refusaient enfin à reconnaître une continuité historique entre le prétendu césaro-papisme byzantin, l’ancien Empire serbe et la Royauté renouvelée. Même dans la Serbie du Moyen-Age, le Souverain n’était pas le maître absolu de l’Église.
€ L'empereur Stefan Duÿan n’a pas songé à réglementer l’Église. Elle était régie par ses lois et ses canons... Il a simplement confirmé, de la part de l’État, son autonomie et son indépendance... Le Code de Duÿan était un acte constitutionnel de l’empereur qui confirmait et protégeait les lois ecclésiastiques contre tous les abus présents ou futurs.:.°*
Cette mise au point n’en était que plus savoureuse quand on
1 Zivanovié (Ziv.), Polititka istorija Srbije, t. II, p. 200.
? Videlo, 27 juin 1882.
3 Srpska Nezavisnost, 19 août 1882.
# Novakovié (Stojan), Matije Vlastara Sintagmat, Belgrade, 1907, p. 26-28 ; texte cité par Trojicki (S.), Problem crkvenog zakonodavstva, Ni, 1925 ,p. 11.