LE PROBLÈME DU SOUVERAIN
savait qu’elle provenait de Novakovié, « l'ennemi des libertés de l'Église », que les libéraux faisaient ainsi concourir, bien malgré lui, à la consolidation de leur thèse.
Il est curieux de remarquer que cette conception « progressiste » de l'Église se rapproche par certains côtés de la conception russe de l’Orthodoxie, bien que les amis politiques du Ministre des cultes de Serbie se fussent toujours signalés par leur austrophilie 1. C’est que, pour Novakovié, le mode d'administration ecclésiastique (monarchie métropolitaine ou épiscopalisme) de l’Église orthodoxe est secondaire : le seul chef spirituel de l’Orthodoxie, c’est le Christ. Les églises nationales se distinguent par les systèmes hiérarchiques les plus divers ; ici c’est un Synode qui administre les affaires ecclésiastiques, là un Métropolite, ailleurs un Patriarche ou un Exarque. Mais ce ne sont, partout, que des modes provisoires, intérimaires. Par ailleurs, l’autorité religieuse de l'Empereur de Russie, comme l’autorité religieuse que les progressistes souhaitaient conférer à Milan, n’était pas le césaropapisme des pays catholiques. La place éminente que l'Empereur occupait dans l’Église n’était pas due à sa dignité monarchique, mais au fait qu’étant l’« Oint du Seigneur » (Pomazanik) et « Porteur de Charisme », il était autorisé, en tant que représentant du peuple (et non pas en tant que chef de l’État), à jouer le rôle constantinien d’évêque du dehors. En somme, son caractère de pomazanik lui sert autant vis-à-vis de l’Église que de la nation ?. L'idée que les libéraux se faisaient de cette transmission divine du pouvoir n’était pas tellement éloignée de la conception progressiste et seules les rivalités politiques ultérieures contribuèrent à élargir le fossé qui les séparait :
« L’Oint du Seigneur, déclare la Srpska Nezavisnost, est du point de vue temporel le chef consacré de la nation ; du point de vue ecclésiastique, il est l’ouvrier du Seigneur qui veille, avec les autres serviteurs ecclésiastiques, à ce que sa volonté céleste soit faite sur la Terre... ° »
Ainsi, pour les libéraux, le Souverain n’avait autorité d’origine
1 Paradoxe qui s'explique lorsqu'on songe que la « russophobie » de Novakovié était exclusivement d'ordre politique. Sa formation intellectuelle devait beaucoup à la Russie et l’amenait — peut-être inconsciemment — à envisager pour l’Église un régime ayant des affinités avec le régime russe.
2 La formule d'Évêque du dehors n’est pas prise dans le sens que lui donne M. Piganiol à propos de Constantin : « Il (l'Empereur) réclamait seulement — à la place de ce grand pontificat, qui aurait dû faire de lui l’ordonnateur suprême de tous les rites — le titre modeste d’évêque de ceux qui sont au dehors, c’est-à-dire de ces païens qu’il s’est donné pour tâche de conduire vers le vrai Dieu.» Piganiol, L'Empereur Constantin, Paris, 1932, p. 223.
3 Srpska Nezavisnost, 6 mars 1883.
divine qu’à l’intérieur de l’Église et parce que lui-même appartenait à cette Église au même titre que les autres hauts dignitaires religieux. Mais ils se refusaient à laisser transformer la monarchie en un système de droit divin qui justifierait l’absolutisme. Le caractère religieux du Souverain, selon eux, loin d’en faire un autocrate, limitait au contraire ses prérogatives en lui conférant des devoirs spéciaux, et au premier rang le respect de l’Église.
Au sein de l’Église, il ne manquait point de hauts prélats qui contestaient presque ouvertement le « caractère religieux » du Souverain et ne voyaient dans le sacre qu’une manœuvre politique !.
Les progressistes, au contraire, tout en se défendant de l’accusation de césaro-papisme, prétendaient que l’action du Souverain, Puissance temporelle et religieuse, s’exerçait sur l’Église du dehors, ce qui lui évitait de participer aux vicissitudes des querelles hiérarchiques, et lui conférait une sorte d’immunité contre l’hérésie.