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III. — Le problème du statut de l'Église

Enfin, les libéraux et progressistes s’opposaient encore sur la question du statut organique de l’Église. Non point que les libéraux fussent les partisans d’une indépendance absolue de l'Église, mais ils lui conféraient une large autonomie. Au contraire, les progressistes exigeaient un contrôle sévère de l'État dans les affaires ecclésiastiques. Tout comme dans la dispute sur « le rôle de l’Oint du Seigneur », les libéraux recouraient à d’anciens documents médiévaux qui, selon eux, jetaient une vive lumière sur l’autonomie ecclésiastique du passé. Mais les progressistes désormais affichaient un dédain superbe pour ces « vieilleries ». Au grand scandale de la « coterie clérico-libérale », le Videlo déclarait brutalement qu’« 1l sert mal l'Église celui qui se fourre dans ces livres poussiéreux du Moyen-Age pour y dénicher ce que quelque Père y a écrit, Dieu sait à quelle occasion, et il y a mille ans... ! » Le journal progressiste n’allait pas chercher si loin ses exemples. Il espérait réduire au silence l’opposition libérale en lui rappelant que, chez les « chers frères orthodoxes russes », l’État avait presque transformé l’Église en un «département administratif ». Le Procureur du Saint-Synode, ce «laïque » dont le rôle consistait à être, selon le mot de Pierre-le-Grand, « l Œil du Tsar » ?, exerçait sur l’Église russe un contrôle infiniment plus rigoureux que celui que prétendait imposer à l’Église serbe le Ministre des Cultes. Les Videlovci se plaisaient également à constater que les règlements religieux russe et grec avaient été promulgués le premier par Pierre-le-Grand, le second par l'Allemand Maurer pendant la minorité d’Othon. Ni l’un ni l’autre n’étaient des autorités en droit canonique et ils auraient pu — avec beaucoup plus de raison que Novakovié — être couchés par les libéraux sur la liste des ennemis de la Foi, après Néron et Dioclétien.

Les libéraux répliquaient en contestant l’exemple russe : le Synode russe était composé de métropolites, d’archevêques et d’évêques qui, seuls, avaient une voix délibérative ; de deux archiprêtres qui n’avaient qu’une voix consultative et de l’Ober-prokuror qui n’avait pas de voix du tout. Les progressistes croyaient à tort que ce Procureur dirigeait le Synode. Il n’était, selon les libéraux, qu’un intermédiaire entre le Synode et le Tsar *. Les progressistes n’avaient donc pas le droit de comparer l’Église serbe à l’Église russe.

1 Srpska Nezavisnost, 3 fév. 1883.

? Janin (P. Raymond), Les Églises orientales et les rites orientaux, Paris, 1922.

5 Srpska Nezavisnost, 3 fév. 1883.

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LE PROBLÈME DU STATUT DE L'ÉGLISE o7e

Ces arguties recouvraient un conflit beaucoup plus profond, mais sur lequel la presse serbe était muette, soit par tactique, soit par ignorance. Les libéraux, en affectant de prendre le parti de l’Église, étaient surtout les champions du haut clergé. Le seul régime qu’ils croyaient possible pour l’Église était le régime épiscopaliste. Avec un tempérament autoritaire comme l’avait été celui du Métropolite Mihailo, l’Église avait fini par être régie par une oligarchie épiscopale assez tyrannique. Les progressistes, après avoir essayé — et réussi partiellement — à brouiller les évêques entre eux, avaient décidé de jouer la carte du bas clergé. Cette décision avait été inspirée par des motifs de politique pure, car le parti progressiste n’avait pas comme le parti radical une grande clientèle de popes. La misère et le dénuement du bas clergé, opposés à l’opulence du haut clergé, deviendront dès lors un thème électoral rebattu. En fait, les progressistes ne se priveront pas de souligner le contraste entre l’ardeur des évêques à défendre contre l’État les privilèges de l’Église et leur indifférence devant les plaintes du bas clergé. Ces prérogatives, pour lesquelles ils se battent avec tant de flamme, sont-elles bien les prérogatives de l’Église ou ne seraient-elles pas plutôt les prérogatives épiscopales ? On comprend que ces haines soigneusement entretenues par les progressistes aient pu parfois prendre un caractère aigu, et que quelques esprits conservateurs aient pu taxer de luthéranisme les croyances d’un des plus célèbres d’entre les prélats progressistes, Aleksa Ilié, lorsqu'il apostrophait avec véhémence en 1890 les évêques serbes, les adjurant de songer à améliorer la situation du clergé avant de prétendre résoudre l’épineuse question doctrinale des rapports de l’Église et de l’État :

« Si, Messieurs les Évêques, vous ne pouvez, ni ne voulez, ni n’osez faire cela (donner satisfaction au bas clergé), sachez donc qu'entre nous les popes et vous les évêques il n’y aura plus rien de commun. Les Phanariotes en effet étaient un corps étranger, auquel on aurait eu mauvais gré de reprocher son attitude ; mais que dirat-on de vous — nos frères et nos camarades aînés au service du Seigneur 1 ? »

Certains progressistes, dans le feu de la polémique, inclinèrent effectivement, vers une sorte de luthéranisme : soucieux de réformer et de « moderniser » l’État serbe, ils étaient prêts à agir de même envers l’Église et, pour montrer que dans leur lutte contre le byzantinisme ecclésiastique loin d’être hérétiques, ils étaient au contraire fidèles à une pure tradition serbe, ils rappelaient les vers patriotiques célèbres :

1 Hrigéanski Vesnik, février-mars 1890 : adresse attribuée à des prêtres du district de Kruëevac, p. 164.

Mijesto crkve à hramova sjajnih Sto su Srbi Bogu podizali, Studen kamen u pecini hladnoj

Bje$e oltar srpskim malitvama *.

Bien que ce soit précisément ce reproche de luthéranisme que plus tard le Synode ait adressé au Hriséanski Vesnik, l'Église orthodoxe serbe n’a guère été soumise pendant ces années de crise, de 1883 à 1889, qu’à deux grandes influences dogmatiques venant de l'extérieur : l’une de ces influences a été purement spirituelle, c’est celle de l’Anglicanisme, l’autre — celle de l'Église russe — s’est révélée moins désintéressée.

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