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pas longtemps pour répondre à cette offensive de grand style. Jl commença d’abord, dans sa revue, par tourner en ridicule l’érudition sacrée de Djordjevié et ses citations de « parade », profondément inutiles, au reste, les membres du Consistoire étant supposés mieux connaître les Textes Saints que le Ministre de l’Instruction Publique. Très finement, le rédacteur du Hri$éanski Vesnik s’eftorçait, lui aussi, d'expliquer l’impopularité actuelle du clergé serbe : le peuple reprochait aux popes d’avoir « fait de la politique », mais aucun parti ne s’était avisé de proposer de leur ‘interdire la Skup- $tina, car on connaissait trop l’utilité électorale du clergé paroissial :
« Tant que les partis sont dans l’opposition, ils demandent au clergé de les aider à écraser le Gouvernement et le parti au pouvoir, mais dès que la chose est faite et qu’ils disposent eux-mêmes de l'autorité, leur premier souci est de prendre congé de leurs alliés d’hier, surtout si ces derniers ne les suivent pas aveuglément. Ils se mettent aussitôt à renvoyer les popes à leurs autels et à leur recommander de lire leur Missel... ! »
Le Ministre se sentit davantage blessé par le persiflage d’Aleksa Ilié que par la réponse ferme, mais modérée du Métropolite. Le 1er octobre 1888, une décision ministérielle supprimait l’allocationannuelle de 1200 dinars dont bénéficiait jusqu'alors le Hriséanskti Vesnik ?. La rédaction se plaignit également de mesures inquisitoriales employées à son égard, comme de la violation du secret de la poste ?. Soumis à ce qu’il considérait comme une persécution imméritée, Aleksa Ilié enfla le ton. Il ne se prit plus seulement aux autorités civiles, mais osa critiquer, Savonarole serbe, la Hiérarchie épiscopale. Au début de l’année 1889, la bête noire du Hri$éanski Vesnik était l’évêque de Zita, Nikanor. Ce dernier travaillait en effet, au sein du Consistoire, à obtenir la mise à l’index de la revue dirigée par son grand ennemi. Infatigablement, Aleksa Ilié amassait les preuves de l’indignité de Nikanor en ouvrant libéralement les colonnes de son organe à toutes les plaintes et même à toutes les dénonciations du bas clergé diocésain de Ziëa. Si l’on en croit la revue progressiste, c'était un singulier pasteur que ce Nikanor, emporté et brutal, traitant ses prêtres de « voleurs et recéleurs », ne craignant pas de lever la main sur de vénérables prieurs de monastères, souhaitant publiquement la mort des popes dont la figure ne lui revenait pas, ayant toujours quelque grossièreté ou quelque indécence à la bouche. Et pourtant il avait réussi assez habilement à s’allier une fraction de son clergé diocésain qui témoignait bruyam-
? Hriséanski Vesnik, juin-juil. 1888, p. 536. ? Ibid., sept. 1888, p. 715.
* Ibid., avril 1889 (couverture, p. 3).
PERSÉCUTION DU HRISCANSKI VESNIK 417
ment en sa faveur et protestait avec indignation contre les « scandaleuses » imputations d’Ilié Aussi les attaques personnelles du Hri$éanski Vesnik contre Nikanor, et ce qu’Ilié appelait plaisamment le Nikanorstvo, échouèrent-elles piteusement. Tout au plus réussirent-elles à dresser contre la minorité progressiste de l’Église la plus grande partie du clergé serbe.
Combattu par la presse libérale, en butte désormais à l’hostilité gouvernementale et de plus abandonné par le bas clergé, le Hrigéanski Vesnik devait connaître des assauts encore plus dangereux. Après avoir été l’organe officieux de l’Église progressiste et de la « seconde Hiérarchie » de « Mraëa », la revue d’Aleksa Ilié, mise à lPindex, éprouvait à son tour les foudres de ses anciens maîtres. Au mois de mars 1889, une note perfide du Consistoire adressée circulairement au clergé du Royaume accusait le Hriséanski Vesnik d’ « abuser » le clergé serbe, de le « partager en deux camps, de l’exciter à la désobéissance et de l’indisposer à l’égard des autorités ecclésiastiques ». Des accusations plus graves encore étaient formulées : on reprochait à Aleksa Ilié de s’écarter de la doctrine de l’Église. En accordant à chaque pope le droit de discuter les dogmes, Ilié ébranlait à sa base le système épiscopaliste qui régissait depuis des siècles la communauté orthodoxe et semblait travailler ainsi à la formation d’une Église « presbytérienne ou luthérienne ». Sous la forme sous laquelle elle se présente, l’accusation est absurde : jamais le pope de Topéider n’avait songé à devenir le chef d’une nouvelle Église, encore moins à faire œuvre de renégat ou de transfuge. Mais il est indéniable que, par sa liberté d’expression et surtout l’extraordinaire ascendant qu’il avait exercé durant de nombreuses années sur le bas clergé, il avait compromis une autorité épiscopale longtemps restée en Serbie aussi absolue et indiscutée en principe qu’elle l’était du temps des Phanariotes. Le Consistoire avait assez bien pressenti le danger : on ne cherchait plus à reprocher à Aleksa Ilié d’avoir finalement délaissé le parti de la seconde Hiérarchie (il s'était en effet sérieusement refroidi à son sujet dans les derniers temps) et Mraovié savait mieux que quiconque à quels excès peut entraîner la passion de la politique. Mais soulever démagogiquement contre « ces Messieurs les Évêques » tout le prolétariat clérical de la Serbie, lancer cette horde de popes méprisés et mal payés à l’assaut des autorités supérieures de l’Église, c'était préparer une révolution qui menaçait de briser les cadres étroits de l’Église nationale, et cela, aucun membre du Consistoire, qu’il fût partisan de Mihailo ou de Teodosije, ne pouvait le tolérer.
1 Hriséanski Vesnik, avril 1889, pp. 296-312.
Aussi la main de l’Église ne tarde-t-elle pas à s’appesantir sur Aleksa Ilié. Le 13 mars 1889, une décision spéciale du Consistoire interdit à tous les vicaires paroissiaux comme à tous les prieurs de monastères de Serbie de s’abonner au Hri$éanski Vesnik, sous le prétexte que cette publication « minait » la discipline et l’ordre ecclésiastique : « La rédaction de cette revue oublie le principe des Pères suivant lequel il n’y a pas d’Église sans évêque ; que là où est un évêque se trouve l’Église, et qu’en séparant le clergé de l’autorité épiscopale, on tombe dans l’hérésie.. 1 »
Cette condamnation réjouit d'autant plus les ennemis d’Aleksa Ilié que ceux-ci se souvenaient fort bien que quelques années auparavant, en 1882, la revue de l’irascible pope avait, de par la volonté du gouvernement progressiste, un caractère semi-officiel et que sa lecture était obligatoire dans beaucoup de paroisses. En ce temps, les libéraux avaient énergiquement protesté contre le système d'abonnements « forcés » pratiqué plus ou moins ouvertement. Le 16 janvier 1882, la Srpska Nezavisnost avait signalé que l’archiprêtre du district de Kruëevac, Aksentije Protié, avait ordonné à l'Église de Vrbnica de s’abonner à la revue en question. « Sur la base d’une décision sabornale et sur la recommandation du Consistoire, toutes les églises et monastères » devaient envoyer les 12 dinars nécessaires pour recevoir la bonne parole progressiste. Le plus caractéristique est que beaucoup d’églises avaient alors refusé de s’incliner, prétextant précisément le caractère politique de la revue. « Cet organe, avait répondu l’église de Vrbnica, ne peut être d’aucune utilité ni pour l’Église, ni pour le Clergé ?. »
Ainsi le Hri$éanski Vesnik, à quelques années d’intervalle, connaissait d’étranges vicissitudes. Après avoir été l'organe officieux de l’Église serbe, dont la lecture avait été imposée par le Consistoire lui-même, il se voyait proscrit sévèrement : églises et monastères étaient tenus de renvoyer immédiatement à la rédaction les exemplaires qui se trouvaient en leur possession 3.
Aleksa Ilié, avec sa nature emportée et son tempérament de tribun, n’allait pas s’incliner du premier coup devant les volontés consistoriales. Sa polémique redoubla, et par là même justifia les appréhensions des évêques et du Métropolite. Tandis que jusqu’alors il s’était borné à des attaques personnelles, exerçant sa verve sur quelques adversaires politiques, il mettait à nouveau en cause tout l’épiscopat et le Métropolite lui-même.
1 Hris$éanski Vesnik, avril 1889.
2 Srpska Nezavisnost, 16 janvier 1882 : Sirenje Hriséanskog Vesnika putem naredaba 1 vlasti.
3 Hriséanski Vesnik, fév.-mars 1890, p. 115.
LA DÉFECTION DU HRISCANSKI VESNIK 419
LA DÉFEcTION pu Hriséanski Vesnik.
Depuis quelques mois en effet il avait abandonné ce dernier après avoir été son plus fidèle serviteur. Déjà en 1889, Aleksa Ilié ne craignait pas de reconnaître que les espérances qu’il avait placées dans la seconde Hiérarchie avaient été en majorité déçues. Ce n'était pas la peine, il l’avouait, d’avoir changé de Métropolite. Dans la bouche de celui qui avait été l'adversaire passionné de Mi-
haïlo, ce jugement porté sur son successeur, le Métropolite Teodosije, a la sévérité d’un réquisitoire :
« Si, grâce à son tempérament, où l’on peut observer un indifférentisme d’une espèce inconnue, il a contribué à ramener la paix dans l’Église, il a par contre doublement nui aux intérêts vitaux de celle-ci et de son clergé par son insouciance à l’égard de l’Église et de ses droits, et il a agi de telle sorte que tous les droits du Métropolite et toute l’autorité administrative ecclésiastique sont passés dans des mains séculières 1 ».
Pour celui que, six ans auparavant, il défendait avec tant d’ardeur, Aleksa Ilié ne trouve plus qu’une appellation irrévérencieuse : c’est un « bon vieillard » (dobar starac) faible et impuissant. Il n’a jamais su s’opposer à l’arbitraire ministériel : désormais, aucun prêtre, aucun prieur ne peut être nommé sans l’approbation du Ministre, alors même que tout le Synode épiscopal émettrait un avis favorable. Le Métropolite, d’autre part, a laissé s’accomplir au détriment de l’Église de désastreuses « économies ». Deux diocèses, et des plus importants, ont été supprimés : ceux de Sabac et de Negotin.
« Si la Serbie veut être le Piémont serbe, si elle veut maintenir la dignité de son Église, si elle veut tenir tant soit peu compte des grands intérêts de la Nation et de l'Église, il lui faut ménager cette dernière et laisser en paix ses institutions. »
Qu’est devenu le Métropolite dans la Serbie de 1889 ? Un directeur irresponsable de séminaire, le président honoraire d’une société ecclésiastique. Tout le pouvoir est concentré dans le fameux département ecclésiastique (Crkveno odeljenje) du Ministre de l’'Instruction Publique et des Cultes ?.
Ihé, qui était bon observateur et qui vivait près du peuple, avait aussi une autre raison d'inquiétude : la désaffection des masses populaires envers l'Église. L’abandon des églises est un thème
1 Hrigéanski Vesnik, janv. 1889, p. 5.
2 Hrigéanski Vesnik, janv. 1889, p. 6.
souvent traité dans le Hriséanski Vesnik, mais jamais la question ne se pose avec autant d’acuité qu’au début de 1890 :
« Pourquoi nos églises sont-elles de plus en plus vides, tandis que nos cabarets ne désemplissent pas ? »
I1 faisait également allusion à l’indifférentisme religieux di peuple, et non pas celui des villes, mais aussi celui des campagnes. Des proverbes illustraient suggestivement cette absence totale de
sentiment mystique : Pop vezan mirno selo, ou bien : Vinograd
nee molitvu nego motiku… 1
Le vieux lutteur reconnaissait enfin la conséquence funeste du schisme et des dissensions intestines qui avaient déchiré le clergé :
« Quand les bergers se battent entre eux, qui veille sur les brebis ??»
Cette franchise, loin de lui attirer l’estime de ses adversaires, lui aliéna le peu qui lui restait d’amis dans l’Église. En octobre 1890, l'offensive contre le Hriséanski Vesnik redoubla. Aleksa Ilié se débattait comme un beau diable contre ses ennemis qu'il traitait pittoresquement de « phylloxéras». On utilisait, 1l est vrai, contre le prélat progressiste de singuliers procédés : de prétendus « amis » du Hri$éanski Vesnik parcouraient les campagnes pour y recueillir des abonnements qui naturellement ne parvenaient jamais à la rédaction. À bout de ressources, Ilié suppliait ses lecteurs de se méfier et de lui envoyer directement le montant de leurs souscriptions. En septembre 1890, le Tribunal de Belgrade avait saisi son traitement pour régler la note de l’imprimeur 5. N’osant plus s'attaquer directement à Mihaiïlo, Aleksa Ilié prétendait que le vieux Métropolite était devenu un jouet impuissant dans les mains de « mauvais conseillers » et en particulier d’un « Triumvirat d’archiprêtres » # dont il signalait la funeste influence : Zivojin Jovitié, Milutin Stokié, Jakov Pavlovié. Stokié était président du Consistoire belgradois et Joviëié avait une grosse influence au Séminaire où il enseignait. Désormais, les évêques pouvaient en toute tranquillité pressurer le bas clergé, le HriSéanski Vesnik ne le défendrait
plus.